Post-Mortem
ou l'insoutenable vérité

d'Enki le brave



Prologue
L’envie qui m’empresse de prendre ma plume ce soir est quasiment inqualifiable. Est-ce du désir, de l’animosité, du plaisir ou un ressentiment viscéral? Un désespoir fustigeant mes propres instincts de survie ou bien encore un élan hégémonique des fragrances de rêves qui se diffuse lorsque l’on prononce son nom ? Je ne sais pas, je ne sais plus… Mon avis se dilue dans les méandres de l’incertitude, anéanti par l’obscure et néanmoins luminescent sens que l’existence prêtre à des individus exceptionnels. Echoué sur un rivage d’incompréhension, il ne me reste plus que les doux rayons de nos moments passés ensemble pour atténuer l’implacable et injuste souffrance qui me consume. Il restera comme la peine et le bonheur qu’il m’a procuré : Insondable.
On a souvent le tort de prêter un pouvoir irraisonné et sans retenue aux soi-disant pouvoirs du hasard. Nous le plaçons, comme cela, à tort et à travers des différentes périodes de notre vie, sur un piédestal monumental, lui conférant l’origine de nos plus belles rencontres, lui octroyant la paternité de nos plus intrinsèques amitiés. Celles que le temps met des années à construire ; structure architecturale ferrée d’expériences communes, bétonnées par l’édifiante oxymore qu’est la contemplation des nos semblables différences, enduites par une osmose de sentiments qu’éprouvent deux frères, deux amants, deux ennemis. Oui, l’amitié qui découle de la rencontre de deux êtres, comme cela, un jour J, à un endroit E à une heure H.
Qui ne sait jamais entendu dire, lorsqu’il perçoit la formidable intensité de l’amitié qui le lie à son alter ego :
—Quelle chance que nous nous soyons rencontrés ! C’est vraiment le fruit du « hasard » !
Et je vous épargnerais l’indigeste et pourtant incommensurable liste des exemples mettant en cause cet usurpateur qu’est le Hasard. Je me limiterai juste à dénoncer sa vile imposture dans le cadre qu’est, pour la quasi-intégralité des individus lambda inhérents au commun, l’évident rôle qu’il joue dans l’inexplicable et presque métaphysique rencontre qui scelle ad vitam aeternam l’amitié de ces deux entités ultra cartésiennes que sont celles et ceux qui croient en ce Hasard, et qui, par leur démarche d’explication rationnelle et pathétique afin de trouver l’origine et la raison de leur rencontre, en font son apologie. Car rien n’est le fruit de hasard. Sans pour autant vous en faire la démonstration, je montrerai juste à ceux qui veulent regarder et non juste voir, le véritable cheminement qui mène à l'insoutenable vérité. Et j’en ai pour preuve ce qui suit :

Le temps est distordu. Voilà dix jours que mon meilleur ami s’est évanoui dans un mutisme et une rigidité effroyable. J’ai la nauséabonde et paradoxale impression qu’encore tout à l’heure il m’accompagnait pour se délecter du thé pomme cannelle qu’il affectionnait tant. La mort nous l’a prit sans que personne ne s’y attende. Evidemment, personne ne s’attend à ce qu’un trente-huit tonnes ne vienne pulvériser le véhicule de votre meilleur ami, l’arrachant comme cela, brutalement à la vie ! Et les circonstances qui troublent cette douloureuse épreuve sont si confuses, si empreintes de ressentiment et de dégoût envers ce destin qui fût à l’origine de son départ précipité à bord de sa vieille et fidèle R19 vers son immuable et récurrente dulcinée. Celle que le hasard lui avait présentée, au détour d’un footing, dans un lycée vétuste, se voulant à la pointe du modernisme. Celle que nous avions évoquée, lors de notre toute première rencontre. Adolescent versatile, j’étais venu me joindre à lui afin de dévorer à ses côtés, et ce avec parcimonie, le frugal et insipide repas que les cuistots du self Byzance nous avaient concocté en ce mardi 21 septembre 1993.
Pourquoi étais-je venu m’asseoir à sa table de formica imitation ébène, aux fades effets de matières, qui avaient eu a priori du mal à effectuer la précédente année scolaire ?
Pourquoi étais-je persuadé de l’avoir vu aux côtés de cette Laura, butiner allègrement les contrées édulcorées du flirt post-adolescence ?
Pourquoi redoublais-je cette année là, à cause d’un dixième de point ?
Pourquoi dérogeais-je aux immuables règles de mise à l’écart de tous type d’individu, stéréotypé, archétype du premier de la classe et externe qui plus est ?
Imaginez sa circonspection lorsque je lui demandai si Laura allait bien ? Il ne la connaissait ni d’Eve ni d’Adam ; C’était juste un visage idyllique, posé sur un corps sculptural, sans nom ni prénom, qu’il sublimait secrètement. Cette muse l’attirait inéluctablement, triturant son cœur, écorchant sa raison. Pourquoi m’intéressais-je à elle ? Il faut préciser qu’elle figurait omniprésente aux côtés d’une prénommée Anne-Marie qui ne laissait pas mes phéromones indifférentes. Ce fut là le point de départ de notre amitié, qui allait croître année après année, se nourrissant évidemment de nos intérêts réciproques, mais surtout des soi-disant concours de circonstances que nous mettions sur le compte du Dieu Hasard. Ces coïncidences qui font qu’une relation amicale puisse prendre de l’altitude, qui confère au hasard et au destin une puissance que l’on qualifiait d’irrévocable, légitime, quasi-divine.
Il resta estomaqué, figé telle la gélatine de son œuf en gelée, essayant tant bien que mal de dissimuler le trouble que je venais de lui provoquer, tentant vainement de freiner l’assaut des hordes émotionnelles qui assaillaient les plus profonds retranchements de son cœur. Je fis donc la connaissance de celui qui allait devenir mon meilleur ami, mon frère, mon alter ego : Julien S.
Il s’efforça de nier l’évidence, infirmant mes dires en incitant les bribes de ma sagesse à accepter sa vérité : Il ne connaissait pas Laura et trahit de fait la mauvaise foi de son inconscient en prenant comme témoin corroborant la véracité de ses dires, un certain Paolo, qui se tenait manifestement à ses côtés, et dont je n’avais pas prêté attention lors de mon incursion à leur table et dans sa vie. Les détails concernant cette relation avec Laura dont je l’abreuvais, le déstabilisaient. Son rictus pouvait l’aider à paraître maître de sa personne, il nageait dans les méandres de l’espace temps, hallucinant totalement sur mes dires qui collaient à merveille avec ses plus utopiques songes.
Oscillant entre appréhension et fascination, il m’autorisa à intégrer son existence en me servant un verre d’eau. Asservis par l’énigme qui faisait face à lui, il se laissa emporter dans un magnifique tumulte qui dessinait l’ébauche de ce que serait notre future amitié. Les semaines, les mois et les années passèrent sans que rien ne vienne empêcher la croissance inéluctable de notre relation. Il n’y eut rien entre Laura et lui. Juste des incompréhensions infantiles, des faux départs et autres vaines et laborieuses séances de séductions puériles imbibées cependant de sentiments indéfectibles. Peut-être était-ce justement la résultante de notre proximité à Julien et moi qui freina les apparentes ardeurs de la belle pour cet Adonis qu’il était. Elle n’était pas sans savoir que sa meilleure amie en avait plus qu’assez des mes tentatives d’approches pataudes et indigestes à son égard. J’avais trahi une fois Anne-Marie, et Laura, en bonne samaritaine que son statut de meilleure amie lui conférait, se devait de la protéger presque maternellement. Nous évoquions souvent, Julien et moi, autour de quelques bières, toutes ces histoires de hasard, de coïncidences, de sensations de déjà-vu. Je lui narrais presque en détails le rêve de la nuit dernière, et il était semblable au sien.
Et ce phénomène prit sa source, dans un premier temps, uniquement en ce qui concernait Laura ou Anne-Marie. Il se déclina vite dans d’autres domaines que nous mettions sur le compte des probabilités. Mais pour Laura, il en était autrement. Toute la vie de Julien, qui exemplaire soit dit en passant, gravitait autour de cette icône.
Que de temps perdus, que de frustrations masochistes, que de laconiques mélancolies. Heureusement qu’il menait les rennes de sa vie avec une constance et une fougue qui en laissaient plus d’un sur le côté. C’était un gagnant ; naturel, viscéral, vertueux et spirituel. Il flirtait en permanence avec les idéaux que se font la plupart des mortels. Et cette réussite, qui au demeurant s’était tout naturellement accomplie sans avoir eu à user de ces abjectes et viles infamies que sont l’arrivisme, l’opportunisme et la démagogie, l’avait catapultée dans une stratosphère de bien être, d’optimisme et de sagesse, plus précisément aux antipodes des contrées marécageuses et tortueuses dans lesquelles il s’enlisait dès lors qu’il songeait à Laura. C’était à n’en pas douter elle son moteur ! Divine chimère l’invitant aux voyages chaque nuit, ponctuelle et immuable comme l’était son sommeil. Lui ouvrant les portes d’une alcôve confinée et moite, sanctuaire pernicieux où la débauche de son inconscient pouvait librement s’exercer.
Et les exemples probants et prouvant notre théorie qui consistait à penser que le hasard s’amusait bien avec nos âmes de mortels, étaient loin d’être exhaustifs.


Il suffisait de s’asseoir, comme cela, par hasard, au détour d’une terrasse ombragée, au bord de la Somme, et, naïvement, d’évoquer le prénom de Laura, pour que l’on aperçoive celle-ci, flânant sur l’autre rive, dans les quinze minutes qui suivaient.
Un concert d’un chanteur populaire, rassemblant un bon millier de personne, suffisait également à ce que dans ce conglomérat humain, une seule et unique frimousse ne vienne lui titillait la rétine, alors que je lui hurlais frénétiquement à l’oreille : « Même si elle est là ce soir, on ne la trouvera jamais !!! » Laura…
Bref, le hasard s’amusait sadiquement à lui triturer le cœur avec un tisonnier dénommé Laura. Etait-ce surnaturel, paranormal ? Je vois déjà notre professeur de mathématique de terminale, avec son velours beigeasse, sa chemise kaki saturée d’amidon et son sourire édenté, nous rappeler de façon hautaine et cauteleuse les règles fondamentales du principe des probabilités…Affligeante en serait son assurance de cartésien affirmé et avéré…
Un psychologue débutant diagnostiquerait sans difficultés pour l’un et l’autre une sévère et probablement incurable névrose obsessionnelle, tellement Laura et Anne-Marie intervenaient systématiquement dans conversations. Quant au reliquat des personnes susceptibles et désireuses de porter un avis sur notre cas, nous nous en contrefichions littéralement, snobant ces nantis de l’ignorance élevés aux artifices factices de la relation pré formatée, qui trouvait son essence le samedi soir en boite de nuit pour ados déformés. Mais toutes ces théories étaient à des années lumières de nous effleurer, persuadés que tout cela avait indiscutablement un sens que nous avions encore à l’époque des difficultés à appréhender. La vérité nous ferait un jour face, et la multiplicité de ses troublantes coïncidences trouveraient leur origine dans une seule et unique raison : Julien et Laura étaient liés, et rien ne pouvait y déroger. Ma vision ou ma psychose les concernant devait trouver sa source ailleurs que dans ces encéphales gélatineux et douteux qui figuraient dans ma boite crânienne. L’insoutenable vérité n’allait pas tarder à jaillir.
Il y a environ trois ans, au détour des soldes d’été, dans une rue piétonne saturée de badauds espérant effectuer l’affaire du siècle, j’attendais interminablement ma bien-aimée, tentant vainement de m’inscrire au plus près d’un mur afin d’y trouver une once d’ombre qui nous faisait copieusement défaut en ce mois de juillet. En état de léthargie avancée, à la limite de la déshydratation, je fonçai vers le chemisier d’en face, espérant foncièrement que son établissement disposait d’une bonne et indestructible climatisation. L’effet escompté eu lieu et la soudaine chute de la température suscita une délivrance que l’on pouvait, j’imagine, aisément lire sur mon visage. Je demeurais figé face à l’étalage de chemises noires qui figurait inscrit au-dessous du climatiseur qui pulsait un air frais et salvateur. Absorbé par des songes polaires, je laissais mon corps retrouver une température physiologique usuelle. Et c’est précisément à cet instant que le destin m’attaqua sur les flans à coups de lance-flammes. Une voix surgissant des plus profonds abysses de ma mémoire vint m’extirper de mon apparente contemplation relative aux étoffes cotonneuses, avec une violence et une soudaineté qui liquéfia instantanément l’iceberg que j’étais.
Ce timbre claquant et presque métallique ne pouvait appartenir qu’à une seule et unique personne. J’osai à peine me retourner, hésitant affronter les supposés vestiges d’un passé tortueux qui se tenaient derrière moi. Anne-Marie s’érigeait bel et bien à quelques décimètres de ma pomme, gesticulant les membres de façon chaotiques en expectorant çà et là des propos diffus et futiles, avec une verve et une éloquence volubile que je ne lui connaissais pas. Elle n’avait pas remarqué ma présence et s’acharnait, telle une commerciale débutante, à trouver des arguments de poids afin que le docile agneau qui l’accompagnait daigne abandonner l’idée d’acheter ce bermuda trop petit à son goût. Agneau, qui au demeurant, figurait être son petit ami. J’étais absorbé par cette lointaine muse que jamais je n’aurai songé retrouver. Alors que je me délectais oisivement du sapide nectar qu’elle était, figé et stoïque tel un adolescent pré pubère durant les interminables secondes précédant son premier baiser, Anne-Marie vint inscrire son regard dans le mien, achevant de fait ma chute, provoquant à mon myocarde d’insoutenables extra systoles. Elle ne mit que quelques secondes à mettre un nom et un prénom sur ce corps qui se tenait face à elle, et son soudain mutisme trahit sa résurgence mémorielle me concernant. Je quittai son regard et m’afférai de façon consciencieuse à simuler la recherche d’une hypothétique chemise.
Elle en fit de même, et, nous gardant bien de s’approcher l’un de l’autre, niant sciemment le fait que l’on se soit reconnu, nous nous scrutions mutuellement, avec une discrétion académique qui laissa notre petit jeu inaperçu aux yeux de ma dulcinée et de son ovidé. Je pris la décision de quitter le magasin, m’étant suffisamment nourri de cette âme tant désirée qui aujourd’hui, malgré les apparences de cette factice concupiscence, demeurait inaccessible. Ce fût la dernière fois que je la vis. Je me précipitais alors vers un téléphone afin de narrer cet épisode insolite à mon meilleur ami !

Et figurez-vous, lorsque j’eus achevé de tout lui raconter, il m’expliqua en détails sa rencontre fortuite avec sa Laura, au détour d’une bibliothèque. Surprenante coïncidence qui ne pouvait être que le fruit du hasard ! A la différence de moi, il avait longuement discuté avec elle de choses et d’autres, toutes ces futilités incontournables qui font l’essence d’une conversation inopinée. Il décida par la suite de renouer plus qu’un bref contact, en débutant une correspondance, en essayant d’aller la voir de temps à autre, comme elle le lui avait si bien proposé. Jubilant de mille et un émois, brillant de mille et un éclats, n’espérant soi-disant rien de cette subite retrouvaille, il enfla de bien être et de bonheur, procurant des émanations d’optimisme à tous ceux qui croisaient son chemin. Mais ces douces effluves devaient se révéler devenir de douloureux stigmates. Aimant jouer avec la prose et avec les mots, fervent amateur de littérature, il affectionnait s’adonner à écrire de pertinentes nouvelles issues des plus intimes retranchements de son âme. J’avais moi aussi, en parallèle, renouer un fluet contact avec Anne-Marie, ayant retrouvé sa trace sur internet. C’est fou de constater la clémence que peut concéder un prédateur lorsqu’il estime que sa proie est trop facile à attaquer. Pendant que Julien entretenait de sporadiques entrevues avec sa belle, j’avais mis une année à retrouver la mienne. Quelques emails, et elle avait ferré. Mais tout se disloqua lorsque le talentueux dandy des Arts et des Lettres envoya une de ses nouvelles, fiction édulcorée de sentiments qu’il ne voulait évanescents, à Laura, qui prit cela pour argent comptant, considérant l’épître comme une missive grossièrement parée, imbibée de grotesque et d’amoral, véritable déclaration d’intention. Munie de sa plus belle plume, elle répondit un tissu d’inepties, flirtant avec l’asthénie mentale, bourré d’un affligeant et pathétique faux jugement…Elle avait apprécié cette nouvelle au premier degré, oubliant de faire abstraction de son ego, nous démontrant de fait sa bêtise. Julien en fut quelque peu affecté et leur toute naissante relation prit fin en ce mois de juin 2000. Anne-Marie cessa brutalement de répondre à mes mails. Il y avait là plus qu’un lien de causes à effets…Enivrés par les vapeurs de houblons, nous cherchions vainement à maintes reprises les raisons de ces éphémères retrouvailles. Nous semblions êtres des acteurs impassibles d’un jeu qui nous dépassait. Mais l’apothéose n’allait pas tarder. Nous étions pourtant à milles lieux de nous douter de la fourberie de destin, du machiavélisme que revêtait le hasard. Cela faisait quelques mois que Julien avait trouvé l’âme sœur en la personne d’Annie, élégante et avenante naïade qui était pourvue de forts bons attributs.
Cultivée, polyglotte, sportive et aérienne, elle avait fait prendre à Julien une altitude jusque là jamais atteinte. Il étincelait. Elle avait réussi à lui recadrer sa confiance, à lui affûter sa verve, à lui distiller ses incertitudes que lui avait fait naître Laura concernant ses relations avec le sexe opposé. Il exploitait enfin l’intégralité de son potentiel à rendre les gens heureux, il se livrait enfin, déversant des hectolitres de sentiments que son Annie méritait plus qu’amplement. Mais ce satané hasard voulu qu’il soit muté, un mois après sa rencontre, dans une école primaire embourbée et esseulée dans les profondeurs du Santerre. Lorsqu’il prit ses fonctions, il s’aperçut ahuri que son directeur n’était ni d’autre que le géniteur de Laura. Pâmé, il reteint tant bien que mal son mal-être, il s’efforça de contenir la vérité concernant sa connaissance avec la fille du mentor. Les semaines passèrent et l’inéluctable et sacro-saint repas dominical arrivait. Le paternel se faisait le fidèle gardien des traditions républicaines et exigeait que tous les enseignants de son établissement viennent partager sa table familiale lors du premier dimanche de novembre. Julien ne pouvait déroger à cette règle car le qualificatif d’iconoclaste ne lui plaisait pas trop. Il fut donc contraint de s’attabler aux côtés de faux passionnés, d’hypocrites et condescendants vassaux, mais surtout, face à Laura.
Celle-ci savait pertinemment que Julien exerçait dans la structure que son vieux père dirigeait, et elle s’était bien gardée auparavant de pointer le bout de son nez dans les couloirs de l’institution. Mais à présent, elle était chez elle, dans son fief, entourée des siens. Lui était seul, isolé, vulnérable. Julien redoutait les pires invectives, les situations théâtrales qui mettent à terre en deux temps, trois mouvements un succulent poulet au curry et une carrière. Il songea même un bref instant à l’insupportable état dans lequel il se serait trouvé, si la belle avait sorti de la poche du plaid qui lui servait de pull, la nouvelle qu’il lui avait jadis envoyée. Mais rien n’arriva, bien au contraire. Laura expliqua avec substance les conditions dans lesquelles elle avait fait la connaissance de ce brillant élève. Son propos dégoulinait de compliments, suintait d’éloges ! Julien en fut quelque peu troublé, n’appréhendant pas encore dans quelles mesures sa démagogie revêtait une bien troublante et cruelle sincérité. Il quitta enfin du regard la blancheur aseptisée de son assiette, et prit le temps de décortiquer le mythe qui s’érigeait face à lui. Les trois années séparant leur dernière rencontre avaient métamorphosé Laura. Elle avait mûri. Les courbes concaves et convexes de son corps s’étaient accentuées en finesse, lui conférant ainsi une franche cambrure, subtile alchimie d’érotisme et d’élégance.
Le regard franc, le teint laiteux et lumineux, le sourire dégagé et la chevelure bronze, Laura étincelait. Sa voix était assurée ; ses gestes, aériens. Les lointains sentiments que Julien avait mis des saisons à enfouir, rejaillirent tel un geyser, brûlant de vérité, suffocant de flagrance. Ce qu’il croyait refoulé était à peine estompé. L’évidence était là. Il bouillonnait de désirs, et l’altruiste qu’il était ne l’aida pas à freiner les assauts de son instinctuelle égérie. Elle le contemplait choir. Ils s’offrirent ainsi l’un à l’autre, sans qu’aucune des personnes attablées ne se rendent compte du funeste miracle qui venait de s’opérer sous leurs yeux.

La rupture avec Annie fut cruelle. Une rupture, de toute façon, est cruelle par définition…Je laissais Julien vivre son rêve et approvisionnait Annie en Kleenex. Les deux tourtereaux profitaient pleinement de leur idylle, oubliant les contraintes inhérentes à leurs situations respectives, objectant les « qu’en-dira-t-on ? », s’évertuant à démontrer la légitimité de leur relation. Personne n’ose reprocher le bonheur à personne. Nous dissertâmes une ultime fois sur le hasard. Tout cela pour ça !

La veille du repas de leurs fiançailles, Julien se fit un devoir de retourner sur les lieux de leur rencontre, seul, dans ce vétuste lycée qu’il avait fréquenté pendant tant d’années. Les cerisiers étaient en fleurs, comme à l’époque. Cela faisait une décennie qu’il avait croisé Laura et ce pèlerinage sonnait comme un remerciement, comme une offrande au Dieu Hasard. La boucle était bouclée, et en quittant l’établissement afin de retourner dans l’Oise retrouver sa dulcinée, il dut faire un écart avec sa R19 sur le boulevard adjacent au lycée afin d’éviter un jogger imprudent qui avait traversé sans regarder.

Le trente-huit tonnes n’eut guère le temps de freiner et percuta de plein fouet le véhicule, tuant Julien sur le coup. Il s’était sacrifié afin d’épargner un jogger.


Epilogue

Voilà. La boucle est bouclée et j’imagine aisément votre circonspection. Mais où donc se situe cette insoutenable vérité ? Certes, les faits que je viens de vous narrez sont cruels, tragiques et dramatiques, mais en quoi sont-ils insoutenables ? Vos attentes sont légitimes. Avant toute chose, avant de poursuivre dans l’horreur, vous devez savoir que ce vous venez de lire a été rédigé voilà bientôt deux années. Cette nouvelle s’inspire de faits réels, de morceaux de vie qui se sont véritablement déroulés, d’événements qui ne sont que quelque peu édulcorés afin de conserver une homogénéité, un équilibre entre la réalité et la fiction. Toute cette histoire avec Laura est la stricte vérité. Juste que Laura se prénomme en fait Hélène. Je souhaitais juste ressentir la peine que j’aurais éprouvée si mon meilleur ami venait à disparaître. Je voulais sonder les profondeurs de la mélancolie afin de mieux apprécier l’étendue du bonheur que j’avais à être à ses côtés. Personne ne songe à cela ; personne ne perçoit son bonheur lorsqu’il le vit. L’insoutenable vérité s’inspira de mon propos, prit sa source dans l’encre de ma plume. Mais lorsque les événements collent à merveille avec ce que vous avez écrit il y a des années, un vent morbide vous glace l’existence et l’insoutenable vérité vous foudroie.

Julien est mort hier après-midi, percuté par un camion de travaux publics. Il devait se fiancer avec une certaine Hélène, son vieil amour d’adolescent, et venait de rompre voilà deux semaines avec une certaine Annie.

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