Dans les prisons on rêve
et 15 autres nouvelles
de Élodie Scée



Le parloir

Ce matin la lumière est chaude. Elle papillonne entre les feuilles du châtaignier. Sous l'arbre il y a des insectes qui courent, des fourmis particulièrement, et puis un gros gendarme rouge et noir. Non, pas de gendarme, disons plutôt... un scarabée luisant. En tout cas, l'atmosphère est telle que l'on a envie de hurler sa joie d'être au monde : ça sent tellement bon ! Je suis sur le dos au milieu des herbes sèches, un gros bourdon m'assaille de questions, mais je ne comprends pas ce qu'il dit, je ne peux pas lui répondre alors je lui souris. J'ai peur que s'il est mécontent il se pose sur mes lèvres et me pique. Bon, il part, tant mieux. Je ferme les yeux et écoute la chaleur sur ma peau. Avec les bribes de vent tiède et les odeurs qui me traversent, je sens mon corps s'engourdir. Il vibre mollement à l'image des armées de fourmis de tout à l'heure, et j'entends mon sang qui appelle, et mes lèvres se gonflent.
Je suis si bien, il faudrait que vous fermiez les yeux pour vous rendre compte. Alangui, je m'écoute. Il y a une larme qui est arrivée dans mon oreille, ça me chatouille un peu. J'ouvre les yeux. J'ai faim. J'écrase mes larmes et je referme les yeux, pour continuer. Ici ce n'est pas la bonne lumière.
Assis sur le banc usé j'attends. Elle m'a dit qu'elle revenait. Ça sent un peu aigre ici, comme chez Théodore. Ce vieux Théo. Salut Théo.
Elle revient avec un grand pot de lait, hop quand elle le pose une grosse goutte tombe sur la table, elle sourit et me passe le pain. Alors mon ventre fait un bruit tel que l'on se met à rire, ça détend l'atmosphère, et quand je trempe ma grande tartine de pain tout blanc au milieu avec une grosse croûte craquante autour, c'est comme si on se connaissait un peu mieux. Son lait il est pas comme ici, il a de la mousse et un parfum. Sur mon tee-shirt de la confiture est tombée. On a encore ri, je crois qu'elle a envie de faire l'amour avec moi.
Je crois que j'ai envie de faire l'amour avec elle.
Alors je prends sa main et elle vient à côté de moi, et on se regarde. Lentement, on approche nos visages, nos lèvres, nos souffles, et soudain on ferme les yeux, c'est comme l'éternité, on est mort aux autres, on plane comme une mouette.
Quand on a rouvert les yeux, on s'est souri et j'ai mis ma main sur son sein, doucement, et on se regardait toujours, parce qu'on avait envie de se manger. Ses cheveux étaient doux. Il y a plein de lait sur sa jupe parce que le pot est tombé quand j'ai heurté la table avec mon genou pour passer ma jambe de l'autre côté du banc, mais elle, elle est comme moi, elle s'en fiche, et elle a attrapé ma main pour la mettre sur sa taille. J'ai une envie folle d'elle, mais en même temps c'est presque ce moment là le meilleur, alors il ne faut pas aller trop vite, ou alors ça serait déjà fait, mais là pitié, c'est pas Robert. Je mets sa main sur mon sexe, de nouveau je ferme les yeux et...
- Chevez, parloir dans cinq minutes ! Robert, pas aujourd'hui.

Et je t'emmerde, ducon.



La lettre

“...chèvre !”.
Quand elle était toute petite déjà elle aimait le fromage de chèvre ! Elle a du caractère cette gosse, qu'est-ce que tu crois !
“...Et alors je l'ai grondée mais Emilie s'est mise à crier....”
Mon Dieu, elle est comme ma mère, elle crie. Ma petite fille, ne crie pas quand ce n'est pas grave, s'il te plaît ! N'énerve pas ta mère, s'il te plaît, je peux rien faire, moi, alors l'énerve pas...
“Tu me manques, c'est pas facile les gosses toute seule...”
Putain, si tu savais comme tu me manques aussi.
“...je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir attendre comme ça, j'en ai marre...”
Merde, mais tu m'écris ça ? Toutes ces conneries pour m'écrire ça ? Mais j'ai choisi, moi, peut-être, d'être dans cette turne de merde ! Bon Dieu, c'est pas possible, on n'a pas vécu tout ça pour que tu me dises ça au bout de deux mois ! Merde, merde et merde !
“...et puis tu sais, l'avocat, il me dit qu'il faut divorcer, c'est mieux pour moi, il dit comme ça on va pas croire que vous êtes d'accord avec ce qu'il a fait, enfin ce que tu as fait. Il dit : “Vous savez, vous avez des enfants, ça peut leur porter préjustice, (enfin tu vois, un mot comme ça), et puis vous aussi, vous savez les gens ne comprendront pas que vous aimiez un homme qui a fait ça...”, et blabla, il dit ça l'avocat, je sais pas quoi faire, tu sais...”
...
“...mais bon, il a dit que je pourrai te voir dans quelques temps, pas maintenant parce que le dossier n'est pas terminé. J'attends, je t'embrasse. Emilie ne veut pas signer, mais rassure toi, elle demande tout le temps où tu es, pourquoi tu reviens pas, pourquoi t'es pas là. Je lui ai dit que tu étais en voyage. Je ne sais pas quoi dire. Je crois qu'elle est encore plus triste car tu n'es jamais parti en voyage sans nous. Clotilde....”
Clotilde, il manquait plus qu'elle !
“... a dit que je devais lui dire la vérité, même si ça faisait mal. Mais qu'est-ce que c'est, la vérité ?... »
La vérité, c'est que je suis un salaud d'avoir tout gâché, et de rendre ma femme et mes filles malheureuses. C'est ça la vérité, dis-lui que son père est un fils de pute, une merde, un cafard, le pire des cons....
“...je peux quand même pas lui dire que tu as touché sa copine !”.
Mon Dieu.



Enfin

Elle est assise en face du mur vert. Attention, un vert clair. Sur le mur, en face d'elle, un tableau. Style : un tableau fait maison. Genre : laid. Le problème c'est les couleurs. C'est tout fondu, tout passé, pas décoloré, non, brouillé. Et grisâtre foncé. Le seul truc à peu près identifiable dans ce remugle c'est une espèce de maison dans un halo jaune. Mais un halo rectangulaire.... Le pire, c'est qu'on dirait que le barbouilleur y a mis les doigts, à cause de certaines traces. Bon, pourquoi pas, mais c'est pas ça qui sauve le tableau, hein.
Peut-on aimer un homme dont les parents ont accroché pareille horreur au mur ? Oui, bien sûr, d'ailleurs c'est pour beaucoup de monde ainsi, même en l'an deux mille. On dira ce qu'on voudra, mais c'était pas la peine d'en faire toute une histoire de l'an deux mille quand ce genre de croûte est encore accrochée au mur. Un millénaire qui ne sait pas se débarrasser de ses croûtes, c'est pas beau à voir, moi j'vous l'dis. Un millénaire qui voit encore arriver sur la table le gigot aux fayots dominical, c'est raté. RATE.

Elle est un peu amère. C'est normal. Après le café et les petits gâteaux elle ne pourra plus penser, tellement elle aura le ventre plein, alors c'est pas grave, ça va passer.
Quand même, qu'est-ce qu'elle fout là ? C'est trop con la vie est si courte, pourquoi supporter pesamment, dans un silence si bavard (oui, oui, le travail ça va, non, non, c'est pas trop dur...) un tableau aussi laid ? Elle n'a pas envie d'être malpolie, elle n'a pas envie de faire mal, inutilement, ça serait idiot, personne ne comprendrait, elle non plus. Mais pourquoi elle ne dit pas “non, je n'en reprendrais pas, merci” ? Parce qu'elle est lâche, qu'elle manque d'ambition, de courage, qu'elle est trop bien élevée. Ça c'est pas juste.

Quand elle a enlevé le tableau, et qu'elle a entendu “Mais qu'est-ce qui te prend ?”, elle a su qu'elle ne reviendrait pas.



À quoi elle pense

Elle va de prison en prison, de petits enfermements en petits enfermements. Tranquillement elle construit les murs. Doucement elle s'y enferme. La solitude, elle la hait, mais la recherche et la souffre, douloureusement. Elle la hait, plutôt, par incapacité.
Ici c'est jaune et vert, avec une porte qui bat, le bourdonnement du frigo. Elle voit toutes ces fenêtres empilées, étirées, parfois allumées. Il y a un téléphone qui sonne très fort. Exilée. Ici ce n'est pas chez elle. Ici, c'est comme quand la balle du flipper tombe au fond du trou, loin de la lumière, des autres balles, des cross qui la cherchent, qui la touchent, la poussent. C'est loin, dans un dédale tout noir qui descend. C'est froid sans personne. C'est perdu, c'est la honte. Le trou.
Peut-être que quelqu'un va la remettre sur le tapis, sous les lumières, mais pas sûr. Si ça se trouve, la partie est finie, tout le monde est rentré. La balle de billard, comme d'ailleurs la balle de baby-foot ou celle du flipper, a une destinée cruelle. Une destinée de balle. Et la balle a les boules, bien grosses au fond de la gorge, bien douloureuses, car la balle, elle ne peut pas pleurer. Elle n'a pas d'yeux. La balle a mal, et souffre, en silence puisque c'est une balle, elle n'a pas de bouche. La balle, elle sait seulement se cogner, se cogner, se cogner...

- Ça ne va pas mamie, je vous remonte dans votre chambre ?



De l'amour

Elle aurait bien aimé qu'il mange un peu, il est tellement chétif ! Mon Dieu comme il est mignon ! Elle lui caresse la tête, c'est doux comme la peau du lait chaud, et si fragile. Non vraiment, celui-ci il vivra, elle le veut, c'est son amour, son bébé, ça la picote de partout de penser qu'il pourrait lui arriver quelque chose. Il a les yeux mi-clos, c'est pas possible ce qu'il est attendrissant. Elle ose à peine l'embrasser, elle ne bouge plus et respire son souffle, léger, tiède et ténu.
Elle le berce un peu, en pensant qu'il a eu plus de chance que l'autre, et elle est bien contente, elle a senti qu'elle l'aimait dès qu'elle l'a vu. Elle le dépose dans son giron, le regarde, attendrie. Ses petites côtes s'écartent doucement, il bouge à peine. Elle pense qu'elle pourra l'aimer comme personne, elle se sent responsable, bien qu'elle soit jeune. Lui l'aimera aussi, elle sera parfaite, elle n'oubliera rien.
Elle commence à sentir les petits graviers qui s'enfoncent dans la chair de ses paumes, mais elle a peur qu'il se réveille alors elle ne bouge pas : à cet âge, ça doit dormir beaucoup pour être fort, et puis, les événements trop brusques, ça peut le marquer à vie, il faut être très circonspect. Quand même, tous ses muscles lui font mal, elle aimerait étendre ses jambes. Attention, attention, voilà. Il n'a même pas bougé. Elle caresse ses petites oreilles, son petit cou si doux, elle lui murmure des papouilles, des bisous de mots, des caresses de phrases. Mais maintenant elle en a marre, il pourrait se réveiller, elle a plein de choses à faire. Elle le caresse un peu plus fort, puis le retourne. Il est tout mou, elle le pousse brutalement, effrayée. Voilà, c'est comme l'autre, il lui fait le même coup, il est vivant même pas deux heures ! Elle l'agite pour qu'il se réveille vraiment, mais sa petite tête bouge dans tous les sens. Elle le lâche et le regarde, elle lui en veut, elle a les larmes aux yeux. Elle l'a aimé, et il la laisse, il l'abandonne, elle est comme une idiote avec ses rêves avortés, avec tout son amour pour rien, avec ses bisous qui refroidissent. Elle le déteste, elle le déteste, il aurait pas dû !
Alors elle le prend par la peau du cou, et le jette avec l'autre. Dans son panier, la chienne hurle, elle est toute seule elle aussi.



Les petits enfants

La vieille dame déplia le napperon et le regarda en transparence, face à la vitre de la fenêtre du salon. Aucune tâche, si toutefois ses yeux usés y voyaient encore assez pour être aussi péremptoires. Elle le posa sur le petit guéridon qui était à côté du bon gros fauteuil, celui où elle aimait s'asseoir après la sieste, quand la lumière est encore pleine, pour crocheter, ravauder, coudre et repriser les mille et un bouts de tissus qu'elle sortait de l'armoire, celle qui était dans sa chambre. Mais là, elle avait fait une folie, comme depuis longtemps elle ne se l'était pas permis ! Eh bien, ce napperon, il était tout neuf, oui, tout neuf, de chez Bringart. Mais si, la maison Bringart, vous connaissez, enfin, ne faites pas vos petits modernes, même les grands magasins font encore cette marque. Elle en avait tâté, du tissu, avant de se décider. Elle en avait effleuré, de la dentelle, avant de la choisir pour celui-ci, parce que c'est lui qui irait bien sur son guéridon, et pas un autre, elle le savait, elle le connaissait quand même, son guéridon !
A petits pas, elle prit du recul pour contempler son plaisir, sa petite folie. Elle chaussa ses lunettes et hocha la tête, c'était tout à fait l'effet escompté. Elle ne s'attarda pas plus longtemps, car rien n'était prêt, elle n'avait plus l'habitude. Cinq ans qu'ils n'étaient pas venus la voir. Les petits qui étaient grands maintenant devaient dévorer, et elle avait épluché de quoi faire deux fait-tout de pommes de terre. La première fournée était cuite. Elle réserva, mit la seconde sur le feu, s'occupa du poulet. Vider, masser d'un peu d'huile, d'olive s'il vous plaît, une bouteille toute neuve exprès pour l'occasion, c'est pas si souvent, un peu de gros sel, du poivre. Un gros poulet, ma foi. Elle qui ne mangeait presque plus de viande. Les dents. Bon, en fait, surtout les sous. C'est cher, la viande, et mille neuf cents trente-six francs et soixante seize centimes, c'est peu. Elle pensa qu'il était trop tard pour se plaindre, et puis ça n'y changerait rien : pourquoi assombrir ce jour si bleu en jérémiades inutiles ? Elle se voulait forte, gaie pour ses petits enfants. Qu'allaient-ils penser d'une vieille dame grincheuse ! Allons. Elle l'enfourna.
Elle eut chaud soudain, à s'affairer si vite, sous le coup de l'émotion. Elle se concentra sur ce qui serait sa bonne surprise, le dessert. Simple, mais juste, presqu'un peu snob, en tout cas efficace, et de saison : un gratin de fraises et sa crème fouettée, qu'elle servirait avec un vin doux, conseillé par le monsieur du supermarché, avec sa blouse elle lui a fait confiance. Elle, ça faisait longtemps qu'elle ne buvait plus de vin, c'était trop fort, mais les jeunes, ça boit. Elle avait ouvert la bouteille qui attendait sur un coin du buffet, “Faut qu'ça décante un vin comme ça Madame !”. Elle réunit autour du moule tous les ingrédients nécessaires à un gratin digne de ce nom, pour être sûre de ne rien oublier : les fraises, la crème, les oeufs, le sucre...
Elle mettrait au four pour le faire dorer quand ils croqueraient la salade de mâche, c'est bon la mâche, surtout avec un peu du vinaigre de framboise qu'ils vendaient avec l'huile d'olive, dans une petite fiole qui pourrait toujours resservir pour ses gouttes à elle, par exemple. Elle s'assit un peu, le coeur affolé par tant d'énergie dépensée. Elle resta là quelques minutes, l'estomac serré comme quand elle attendait le verdict de la cliente, il y a si longtemps : “ça va Madame Suzanne, je la prends”. Midi moins deux. Ils arrivaient à midi et demi, “une heure moins le quart mémé, y'aura peut-être des embouteillages”. Elle n'avait pas osé penser qu'ils ne retrouveraient pas la maison, tout avait tellement changé en cinq ans. Quand même, c'était la seule qui était partagée en deux, après tout, une cuisine, un salon et une chambre, ça suffisait bien pour elle toute seule !
Elle sortit avec peine les assiettes du buffet, et la ménagère si lourde, puis la carafe, et les grands plats pour mettre le poulet et les pommes de terre. Elle mit la table, disposa les bouteilles apéritifs achetées elles aussi tout exprès. Elle les avait vidées chacune un peu, pour faire croire qu'elle avait parfois du monde, enfin qu'elle recevait, quoi. Les enfants boiraient du jus d'orange. Vu la taille du rayon, c'est ce que tous les enfants boivent, c'était sûr. Elle disposa trois verres sur le napperon du guéridon pour être certaine qu'il soit admiré. Elle ne pensa pas qu'il ne puisse pas l'être, tant elle le trouvait fin et délicat, un modèle du genre, comme elle n'en avait pas exécuté depuis trente ans. Midi vingt. Elle mit les chips dans un ramequin. Elle n'avait su se décider entre les innombrables paquets de biscuits qui encombraient le rayon. Elle s'était fiée au coup de main assuré de deux jeunes gens, qui avaient attrapé sans presque le regarder le même paquet que celui qu'elle venait d'éventrer. Ils avaient à peu près le même âge que ses petits enfants : c'était donc ce qu'ils mangeaient.
Tout était près. Il était midi vingt cinq. Elle alla éteindre le gaz sous les pommes de terre. Le fumet du poulet qui grésillait dans le four emplissait la pièce d'une odeur chaleureuse. On frappa à la porte, et au même instant le téléphone sonna. Surprise, elle se cogna lourdement dans la poignée de la porte du salon en voulant atteindre le combiné précipitamment, avec dans la tête le tableau que formait sa petite famille debout derrière la porte. Son coeur s'affola. Elle mit le combiné contre sa poitrine et dit “entrez !”.
Quand elle raccrocha, elle resta longtemps debout, les yeux fixés sur le guéridon, qui devint flou d'un coup derrière le voile de ses larmes. La voisine, interdite, se découpait dans le jour de la porte, un journal à la main.



Archibald

Il avait traîné pour regarder plus longtemps le robot gris métallisé dans sa prison de plastique et carton. C'était le même que Léo, qui n'avait certainement pas eu à mouiller ses yeux pour l'avoir. Il n'avait pas repris la main de sa mère, pourtant insistante, quand elle avait refusé de jeter même un petit coup d'oeil sur ce que tous ses copains auraient demain, c'était sûr, et lui il serait seul au fond de la cour. Il la détestait, vraiment elle ne comprenait rien, elle trouvait tout inutile et cher. Impossible de discuter, il savait que c'était perdu d'avance. Comment expliquer à sa mère que tout est relatif, que l'inutile pour les uns est utile pour d'autres, que ce qui est cher ne l'est pas en comparaison du gain de popularité, d'estime et d'intérêt suscité auprès de ses copains, et qu'en plus, il s'en foutait complètement, lui, Archibald, de la cherté des choses. C'était le problème des adultes, pas le sien, et si ce jouet coûtait cher, c'était peut-être parce qu'ils étaient pauvres, ce qui était le plus triste dans cette histoire. Il haïssait ce discours, ne voulait pas être raisonnable, non merci, devenir comme eux qui croient savoir, qui pensent comme tout le monde, qui n'achètent pas de jouets à leurs enfants parce qu'ils sont chers, non, non, et non, il ne voulait pas devenir sage, et tant pis pour la gifle au milieu du rayon playmobile, alors qu'il avait encore une fois insisté, pensant que sa propre mère ne pouvait pas être si injuste avec lui, ce n'était pas possible. Mais si, tout est possible, même ça.

Il regarda autour de lui et se vit seul, petit humain au milieu du plastique, grand conquérant du rayon jouets, seul, enfin, sans marâtre, quasi libre. Il attendit quelques instants, le ventre un peu serré quand même, hésitant entre la joie du fugueur et la honte de l'abandon, choisit la première sensation, par orgueil, et commença à déambuler parmi la foule. Les jouets formaient une allée somptueuse, dans laquelle il se sentit l'âme d'un général en revue. Il marchait droit en souriant à moitié. Il se dit avec commisération que les adultes étaient vraiment d'odieux pervers, qui refusaient d'acheter à leurs enfants des jouets qu'eux seuls pouvaient atteindre vu la hauteur des étalages, c'était pitoyable et puis rien d'autre. Sa mère était la reine de ce troupeau de vicieux, elle qui l'avait affublé d'un prénom aussi snob sans l'assortir des attributs nécessaires, que sont au minimum l'achat de ce robot, ainsi que celui de cette paire de tennis trop chouettes, qui sont dans la galerie marchande, à côté de l'entrée. Il grimaça, sentant se former en lui un ressentiment qu'il ne maîtrisait pas et qui l'agaçait tant il le trouvait vulgaire. Il ne voulait pas être vulgaire, ça c'était l'apanage des grandes jambes qui vous posent les mains sur la tête, croyant vous rassurer d'un geste paternaliste. La vulgarité, c'est d'acheter autant de bouteilles que lui ne boirait jamais, et de lui refuser ce robot. Les grosses fesses ne demandent pas l'autorisation pour acheter du superflu, alors pourquoi les enfants devraient-ils la demander pour acheter quelque chose de mille fois plus utile ?
Archibald grimaçait douloureusement en échafaudant son raisonnement. Une femme l'interpella, pour lui demander d'un air bienveillant s'il avait perdu sa maman. Archibald ne répondit rien, et continua son chemin majestueusement, se demandant de concert s'il ne l'avait pas finalement perdue… sa mère. Son rictus se mua en un sourire radieux : l'évidence de la situation lui sauta à la conscience, et il se mit à marcher plus vite, pour s'éloigner du rayon jouet. Il leva les yeux et vit qu'il n'était plus du tout au rayon jouet, mais au rayon casseroles. Il bifurqua rapidement pour sortir d'un univers féminin d'où il pourrait voir surgir la sorcière aux talons qui claquent, et zigzagua parmi les tables et les chaises de camping exposées juste là. Il ralentit et considéra avec intérêt le décor animé des automates au jardinage : quelles paires de mollets poilus pouvaient bien s'intéresser à une mystification si grossière ? Eh bien il y en avait plein, toutes réunies pour admirer le dernier motoculteur autotracté, admirablement mis en valeur par une fausse pelouse plantée d'une mini fontaine, dans laquelle des projecteurs tentaient de reconstituer le mouvement et le bleuté de l'eau. Archibald contempla avec ses compagnons d'infortune la chose, alors que des voix nasillardes rappelaient à Michel, Robert ou Marcel que la liste des courses était encore bien longue, et qu'elles allaient pas se faire toutes seules et.... Archibald se détourna des mollets poilus en leur dédiant un sourire complice, et alla s'asseoir sur la balancelle solitaire qui trônait plus loin. Il se releva prestement en entendant son nom envahir le magasin. Une voix l'invitait à rejoindre la caisse centrale. Il s'étonna que sa mère cherchât à le retrouver, alors que lui-même avait si peu envie de la revoir. Il se retrouva au rayon des accessoires de voiture. C'était bien la première fois qu'il y allait, et Dieu qui n'existe pas sait pourtant (c'est là qu'il est fort !) le nombre de fois où il avait dû venir dans ce magasin où cependant tout est si cher. Il regarda avec curiosité de grandes jambes dénudées jusqu'à une hauteur vertigineuse, qui faisaient vis à vis aux essuie-glaces qui pendouillaient devant elles. Il eut aimé que sa mère ait les mêmes, au moins elle aurait eu quelque chose d'intéressant, digne d'apporter des circonstances atténuantes à sa bêtise. Il imagina un instant la chance du petit garçon qui avait une maman qui soit en même temps son papa.
Il suivit les petits poils blonds sur quelques mètres, jusqu'au moment où il entendit :
- Qu'est-ce que tu veux, toi ?
Il leva les yeux et regarda ceux qui le contemplaient. Il s'entendit répondre qu'il cherchait une maman. Les yeux aux longues et jolies jambes corrigèrent l'indéfini en défini, mais la tête d'Archibald esquissa plusieurs aller-retour énergiques qui eurent pour conséquence d'agrandir l'ombre portée des cils qui le surplombaient.
- Quoi, tu n'as pas de maman ?
- Non.
Deux iris auréolés s'abaissèrent jusqu'à lui.
- C'est quoi cette histoire ? Viens, on va la retrouver. C'est quoi ton nom ?
- ...
- Allez, viens.
Alors Archibald s'enfuit en courant, écoeuré que personne ne puisse comprendre à quel point il ne souhaitait pas revoir celle qui avait fait l'erreur d'être sa mère, pour qui la vie était trop chère, et qui s'acharnait à le retrouver pour continuer à imposer sa toute puissance insupportable.



La concierge

Madame Champagne grimaça en fermant son poing à cause des engelures. Elle humecta ses lèvres gercées. La peau de son visage était toute tendue, rêche, prête elle aussi à se fendre, elle en aurait pleuré. Quarante-sept ans que ça durait ! Mais ce matin, elle en avait assez. Ce con du sixième, aussi ! Il mettait ses pieds dedans alors qu'elle venait de finir, c'était tout propre. Même pas une excuse, juste ce petit sourire hypocrite que lui croyait de connivence : tu-laves-et-je-marche-dedans-mais-je-m'-excuse-quand-même. Pauvre imbécile. Elle préférait presque M. H, qui passait sans même la voir depuis toutes ces années : lui n'en avait ostensiblement rien à faire qu'elle lave ou pas, il était là chez lui et elle était là comme un dû.
Elle constata l'ampleur des dégâts, repassa la serpillière et posa le balai contre la porte cochère. Elle appuya ses deux mains sur ses reins, et leva péniblement la tête. Elle vit la rue et ses passants, les voitures, les marrons tombés sur la chaussée, et entendit soudain le vacarme assourdissant de toute cette vie qu'elle côtoyait sans véritablement en faire partie. Elle, elle était en marge, sur le pas de la porte de cet immeuble qu'elle ne regardait même plus. Elle faisait partie du décor, au même titre que l'interrupteur, les fenêtres du rez-de-chaussée, la devanture du teinturier à côté, les marronniers sur le trottoir. Une larme coula sur sa peau craquelée et perla à la commissure de ses lèvres, où elle demeura là, témoignage fluide et transparent d'une souffrance réprimée et trop longtemps contenue.
Les trois enfants du quatrième se ruèrent soudain dans la rue et son coude heurta le chambranle de la grosse porte. Le balai tomba. Leur mère passa près d'elle comme une fusée, criant aux enfants de s'arrêter. Mme Champagne les regarda s'éloigner les yeux vagues, et se furent soudain de gros sanglots qui secouèrent sa poitrine, des spasmes saccadés, incontrôlables. Elle se recula vivement et resta là, dans la pénombre du hall d'entrée, à pleurer à gros bouillons une vie entière consacrée à se fondre, se confondre, s'anonymer, se nier. L'ampleur de l'imposture lui sauta au visage cruellement. Elle se mit à gémir en se tordant les poignets, se frotta les mains sur le visage comme une folle. Elle eut envie de se labourer tout le corps de coups furieux. Elle se donna un violent coup de poing dans le ventre qui eut pour effet de la faire suffoquer encore plus. D'un coup, elle s'abattit par terre, anéantie, vidée. Pendant une bonne vingtaine de minutes, son corps demeura sur le carrelage glacé.

Elle resta encore assise cinq minutes, abasourdie, avant de se relever péniblement. Elle alla à petits pas jusqu'à la porte de la loge, l'entrouvrit, contempla les onze mètres carrés dans lesquels elle avait passé toutes ces années. Le lavabo qui gouttait, coincé entre le lit et la petite table, la chaise, sa lampe de chevet, l'abat jour plus haut avec son napperon en dentelle. Son visage se crispa douloureusement. Elle attrapa rapidement son manteau suspendu à la patère, jeta rageusement sa blouse à terre, prit son sac et sans réfléchir sortit de la pièce. Elle se jeta dans la rue et se mit à marcher précipitamment, vers n'importe où. Petit à petit, elle releva la tête, croisa des regards qui la surprirent. Ni hostiles, ni obséquieux, des gens de toutes sortes, affairés et pressés, des couples nonchalants, des étudiants joyeux. Calmée, elle s'assit sur un banc, sous d'autres arbres que ceux qui obstruaient de leurs branchages sa maigre fenêtre, et elle resta là, immobile, presque intimidée, comme amidonnée.
Sans qu'elle sût en déterminer la cause, une petite excitation la parcourut du bas du ventre jusqu'à la poitrine. D'imperceptibles frissons électrisaient sa peau excitée par la promesse d'une liberté nouvelle. Elle reprit sa route, et bientôt sentit monter en elle une euphorie jamais ressentie. Elle monta dans un bus au hasard, qui la débarqua sur une place paisible où les quelques tables d'un café disputaient l'espace à une fontaine. Elle commanda un Lillet blanc. L'alcool apaisa quelque peu son esprit, mais elle eut tout à coup une angoisse. Elle prit la mesure de son geste inconsidéré : la loge fermée sans explication, le locataire du premier qui attendait son colis, qu'elle n'avait d'ailleurs pas réceptionné, le balai encore à terre, les escaliers poussiéreux, le message de M. Emile, à remettre d'urgence. Elle eut un tremblement nerveux. Elle pourrait toujours s'inventer une cousine malade l'ayant fait appeler... Elle se rendit compte au même instant qu'on ne peut avoir une cousine du jour au lendemain lorsque celle-ci n'a jamais donné signe de vie pendant toute une vie. Une anxiété sourde commença à cheminer en elle insidieusement. Elle se leva, paya et reprit sa course pressée, sans but cependant. La nuit commençait à tomber. Chacune des rues qui débouchaient sur l'avenue qu'elle parcourait déversait un vent coulis de plus en plus glacial. Elle remonta son col, accélérant le pas. Bientôt, il n'y eut de chaque côté de l'avenue que des maisons de ci de là, avec des jardins de plus en plus vastes. Les lampadaires se firent rares. Elle se retrouva sur une route. La nuit était devenue noire. Elle s'arrêta, et écouta les bruits alentour.
Au bruissement des feuilles, à celui du vol des oiseaux, aux mille petits gémissements de la nature, elle se rendit compte qu'elle était ici moins seule que dans la grande ville. Elle avançait prudemment, n'ayant pour horizon que la cime des arbres au loin. A l'orée du bois, elle fit quelques pas sur un chemin de terre, tâtonna un peu et s'assis contre le tronc d'un gros chêne. Elle était fourbue et commençait à avoir faim. Cependant, un incroyable sentiment de liberté l'habitait maintenant. Elle décida d'en faire son repas. Elle rassembla quelques feuilles sur ses jambes, s'adossa au tronc et ferma les yeux. Des odeurs incroyables affluaient vers elle : celle de la terre chaude qui décantait pour la nuit, une odeur de champignon, d'humus. Elle sentait dans son dos les solides nervures du tronc, frotta pour mieux les éprouver sa tête contre celles-ci. Elle ouvrit grand la bouche pour happer les odeurs mêlées au souffle de la nuit. Elle mit ses mains sur le tapis de feuilles qui l'entourait et malaxa doucement la terre, les petites branches, les cailloux. Elle se recroquevilla, s'allongea de côté, plaça une main sous sa tête, de l'autre continua à caresser la terre. Elle se mit à lui parler. Elle passait de temps à autre ses mains terreuses sur sa figure pour mieux éprouver et sentir cette matière si sensuelle. Elle ne sentait plus ni le froid ni la faim, concentrée sur son dialogue avec la terre. L'esseulée se confia à elle comme on entre dans la mer, avec détermination et des petits cris de joie ou de surprise à constater que l'eau est froide par endroit.
D'abord, elle lui conta sa pénible solitude, cette vie de labeur sans autre but que de vivre pour le travail, une existence vaine dont la vacuité l'étouffait aujourd'hui sans qu'elle en connût la raison. Ces mille et une petites brimades qui n'avaient pour autre objet que de lui rappeler sa condition d'opprimée, d'ombre froide. Elle eut un sanglot violent à la pensée qu'elle avait elle et elle seule construit sa prison, de petits enfermements en petits enfermements. On ne pouvait s'en prendre à Dieu, qui s'il avait existé aurait éprouvé tous les humains de la même façon, ou alors alternativement, enfin, pas au hasard, comme ça, injustement. Elle se remémora les fadaises auxquelles elle avait bien voulu croire un temps, toutes ces bonnes paroles destinées à endormir la souffrance des affligés, à endiguer toute possibilité de révolte. Elle eut envie de blasphémer à voix haute, mais la peur était encore là, des années après, insidieuse : on ne pouvait pas insulter Dieu, ça ne se faisait pas. Elle versa des larmes de rage en s'entendant penser qu'il y a des choses « qui ne se faisaient pas ». Quelle idiotie ! Qui empêchait à qui de faire quoi, finalement ? Une caste de puissant empêchait les autres de faire ce qu'ils se permettaient pour eux-mêmes, au nom d'un dieu tout puissant, figure grossière de leur propre domination. Elle sourit amèrement en pensant que toute la finesse du stratagème consistait à faire croire que ce dieu maudit appartenait à tous, qu'il en était le représentant. Mais quelle bêtise ! Que l'homme est aveugle de croire qu'il peut aller en enfer, alors qu'il y vit déjà ! Pour quelles raisons avait-elle cru, elle eut du mal à se remémorer.
Bien sûr, elle s'est enthousiasmée comme d'autres naïfs à l'idée que la religion chrétienne pouvait véhiculer un message d'amour, incarné dans un dieu qui n'avait même pas le courage de se montrer lui-même - elle hoqueta une sorte de petit rire crispé -, quelle mascarade ! Envoyer son soi-disant fils sur la terre pour le représenter, au nom de quoi d'ailleurs ? Elle en voulut soudain férocement à ce Jésus qui avait bien sûr monté l'affaire tout seul, le malin, on n'est jamais si bien servi que par soi-même ! Répandre sa bonne parole, voilà qui est astucieux. Elle eut un remords en pensant qu'il avait quand même bien payé, elle n'aurait pas voulu mourir de honte sous les quolibets. Elle s'exaspérait à penser autant à une affaire qu'elle aurait voulu classée, celle de tous ces mensonges et autres mesquineries de la religion toute puissante. Elle livra à la terre toute son amertume, lui raconta ce qui l'avait poussée à demeurer sceptique. D'abord, ce furent les paroles venimeuses de cette grande femme, si dévote à l'intérieur mais tellement méchante au sortir de l'église, qui ne savait que médire avant de bâfrer le gigot dominical. Qu'avait-elle eut besoin de la rabaisser, alors qu'elle sortait elle-même si bien vêtue, pour faire honneur pensait-elle à l'époque, au Seigneur et à sa Bonté. Oui, sa robe n'était pas de l'année, et un peu courte, mais sa mère mettait un point d'honneur à ce qu'elle soit d'une blancheur immaculée, et que le noeud soit repassé nettement. Oui, ses chaussures étaient un peu déformées, elles avaient déjà été portées avant elle, mais elles étaient propres si elles n'étaient pas vernies !
La honte l'avait poussée à s'enfuir devant tous ces garnements qui avaient ri de la plaisanterie (« la petite chiffonnée », elle s'en rappellerait toute sa vie). Oh, elle s'en était encore voulue d'avoir douté de la mansuétude du Seigneur, et s'était flagellée toute seule d'avoir pensé un seul instant que Dieu l'avait abandonnée, lui qui voulait seulement mettre à l'épreuve sa vanité naissante, car elle avait eu un instant le sentiment d'être belle à l'église, dans sa robe blanche. Mais aujourd'hui, elle s'avouait nettement une haine profonde pour toute cette comédie.
La vieille femme desserra ses doigts crispés et inspira profondément. La fraîcheur de la nuit la fit suffoquer un instant, et la ramena à elle.

Elle avait dû s'assoupir car la nuit avait une autre odeur, plus suave. Elle entendit des battements d'ailes. Elle referma les yeux et oscilla entre la volonté de ne plus penser et celle de prendre la mesure de sa situation. Qu'allait-elle faire ? Rentrer ? Non, mon Dieu, non ! Elle se ramassa sur elle-même comme pour se protéger d'une éventualité si brutale et tellement odieuse. Que faire alors ? Partir ! Elle partirait, n'importe où. Elle avait envie d'avoir envie, envie de voir le monde qu'elle s'était si longtemps interdit. Elle voulait vivre enfin, car il est des vies qui n'en sont pas, et elle, elle en voulait une, tout de suite. Une vie où elle pourrait sentir, éprouver, agir, s'enthousiasmer, jouir enfin ! Elle en était sûre maintenant, une telle vie était accessible, possible, et il fallait la connaître, sous peine de mourir de ne pas avoir vécu, ce qui est un comble, elle sourit en y pensant. Comme elle s'en voulait d'avoir perdu son temps jusque là, à gagner une vie qui n'en était pas une ! Quelles justifications se donnait-elle, au juste ? Servir, être utile ? Mais ce qu'elle faisait ne lui servait à rien, à elle, sinon peut-être à dormir au chaud, et encore ! Quelle idée judéocrétine que de croire qu'il faut pour vivre le faire pour les autres ! Mais quelle connerie ! On n'a qu'une vie, pourquoi serait-elle pour les autres ? Avec eux, oui, mais pour eux ? Elle s'en voulut profondément de ne pas avoir tenu ce raisonnement plus tôt. Pourquoi certains ne se posent-ils pas tous ces problèmes ? D'où vient qu'ils sont tout de suite libres, et que d'autres, comme elle, sont entravés dès le départ ? Et Il parlait d'égalité ! Encore une monstrueuse imbécillité ! Quelle horreur ! Sa vie n'était donc pas la sienne, mais quelle affreuse découverte !
Son coup de sang lui tint chaud, et elle s'assoupit de nouveau, vaincue par tant d'efforts.

L'aube la trouva un peu décontenancée, mais heureuse. Elle éternua, s'étira et se leva. Le petit matin était radieux. Elle sortit du bois, prit à gauche et continua la route sur laquelle elle avait cheminé la veille. Elle était guillerette, marchait d'un pas vif malgré les courbatures qui se faisaient sentir, rapport à la position et aux conditions dans lesquelles elle avait passé la nuit. Tudieu, sa vraie nature se faisait sentir ici ! En elle montait une sève inconnue riche de promesses et de joies. Elle se mit à tourner sur elle-même, comme une folle. Alors la terre se mit à tourner aussi, et elle s'affaissa en riant aux éclats dans le fossé, dont elle ressortit toute crottée. Elle se mit à courir un peu, mais rapidement, reprit une cadence normale, le souffle court. Elle dépassa un pommier sur lequel elle se retourna : elle attrapa une pomme un peu blette mais encore mangeable, dans laquelle elle croqua avidement. Le trognon y passa. Une camionnette la dépassa, puis ralentit, pour enfin s'arrêter, et reculer.


Des années plus tard, elle repensa avec nostalgie à cette équipée étrange, un peu irréelle. Dans la loge vétuste, elle avait collé soigneusement un grand poster, la photo d'une forêt très verte. Elle avait dit non au chauffeur de la camionnette qui se proposait de la déposer quelque part. Elle avait dit non car elle ne savait pas dire où. Elle avait marché encore une journée, pour finalement accepter qu'on la dépose dans le centre de Paris. Une autre camionnette, un boulanger qui faisait sa tournée. Elle avait affronté les regards sombres des habitants de l'immeuble, qui s'étaient sentis trahis, et la vie avait repris son cours. Le robinet de l'évier gouttait toujours. Elle s'était dit qu'on n'échappe pas à son destin, et elle avait trouvé que le sien était nul, tellement nul. Mais quand elle sortait sur le boulevard et que les marronniers perdaient leurs feuilles, elle savait qu'ils avaient une famille, loin, hors de la ville, et elle les contemplait avec passion, comme des frères exilés et contraints, et se sentait alors un peu moins seule.



Lila et le vieux

Un jour, il avait trouvé cette enfant. Le bébé n'était pas sevré, il braillait sans cesse. Aux gendarmes qui avaient rédigé le procès verbal, Léopoldine avait demandé s'ils pourraient garder l'enfant. Le vieux avait scruté la femme pour essayer de deviner ce qui avait bien pu lui passer par la tête. Le gendarme le plus jeune avait dit qu'il n'en savait rien, mais qu'ils pouvaient toujours adresser une requête à l'Assistance Publique. Le vieux avait souri car ni lui ni sa femme ne savaient vraiment écrire. Il était sûr qu'elle laisserait tomber. L'enfant braillait toujours, c'était à fendre l'âme. Ils s'en allèrent, et le vieux pensa que cela aurait pu être beaucoup plus compliqué.

Assis sur le banc à droite du perron, le vieux bourra sa pipe et hocha la tête lorsque la voisine d'en face lui sourit avant de fermer ses volets. Sa femme parut dans l'embrasure de la porte, à sa gauche, et le fixa ostensiblement. Lui fit comme s'il ne voyait rien, dérangé dans son plaisir quotidien, de préférence solitaire. La vieille ne bougeait pas. Il la regarda, secoua la tête et dit:
- T'as pas mieux à faire qu'à me regarder ?
La vieille lâcha :
- Alors, t'en penses quoi ?
Le vieux tira sur sa pipe et ne répondit rien. Elle pensait toujours à cette affaire. Bon Dieu, qu'est-ce qui lui arrivait ! Que répondre à l'absurde ? Rien. Le vieux espéra que son silence en dirait assez sur sa position. La femme rentra brusquement en marmonnant. Le vieux crut saisir qu'il était con. Il baissa les yeux. Con, non, mais censé, oui.

Ce matin là, la femme sortit vers les neuf heures, et le vieux, dans ses semis, maugréa, pensant que c'était le début de la merde. La vieille avait une idée fixe, elle allait le faire chier avec ça jusqu'au bout. Il se redressa et entra dans la cuisine. Il se servit du café, s'assit et décida de considérer la situation. La vieille voulait l'enfant. Pourquoi ? Parce qu'elle n'en avait pas ? Il y a longtemps qu'elle aurait pu poser la question de l'adoption. Parce qu'elle se sentait responsable de ce qu'elle avait trouvé ? Le vieux maudit sa promenade vers le pré du père Etienne ce jour là. Elle n'avait pas à se sentir responsable, c'est lui qui l'avait découverte et qui était venu la prévenir. Alors quoi ? Parce qu'ils n'avaient jamais parlé du désir d'enfant, parce qu'elle se sentait quand même responsable, parce qu'elle s'emmerdait sec avec lui ? Il se leva en pensant non sans plaisir que n'importe quelle idiote de l'Assistance Publique, voyant débarquer la vieille, penserait qu'elle l'était décidément trop pour ce type de mouflet, du genre qui pleure encore et toujours, et pas pour un rien, encore, mais pour rien.
Le vieux sortit biner de nouveau.
Quand la vieille rentra, il avait déjà rangé ses outils, mangé du pain et du fromage. Il la regarda sans rien dire, essayant de déceler quel était le résultat de la quête. La femme soutint son regard, et dit :
- Je dois y retourner cet après- midi.
- Pour quoi faire ?
- Parce que.
Ah ouais, parce que !
Le vieux monta les marches de l'escalier. Il fit sa sieste comme d'habitude, mais elle fut plus courte. Le soir, il se résolut à lui demander :
- Mais à quoi tu rêves ! Tu cherches quoi ?
La femme l'observa avec curiosité, comme si elle le découvrait pour la première fois. Elle dit :
- Et toi, à quoi tu rêves ?
Puis elle monta pesamment l'escalier. Il entendit le bruit de ses pas sur le parquet pendant un certain temps, enfin elle se coucha, certainement, parce que le silence se fit. Alors le vieil homme se mit à pleurer. De grosses larmes coulèrent le long de ses joues sans qu'il puisse rien faire, ni qu'il sache d'où elles venaient. La question de sa femme l'avait figé. Il resta une bonne dizaine de minutes debout dans la cuisine, une main tremblante appuyée sur la table. Il était pathétique, seul, perdu dans le néant dont il s'était savamment entouré, petit à petit, au fil des ans, un néant bien vide, sans rêves, sans désir, sans plaisirs véritables. La vieille avait posé la question qui tue. Il se ressaisit tout de même, pensa que son rêve à elle était bien dérisoire au regard de ses chances, nulles, de réalisation. Il songea à la vieille, endormie là-haut, mais sans rancoeur, avec presqu'un peu de pitié pour celle qui avait des rêves d'un autre âge.

La semaine qui suivit l'incident, une dame vint chez eux et posa tant de questions débiles que le vieux sortit sans un mot de plus pour cette folle, et alla marcher un peu. S'ils avaient ceci, cela, qu'est-ce que ça pouvait bien lui foutre ? La vieille était affable, sans commune mesure avec son habitude, avec lui en tout cas. Famille d'accueil ! Faudrait peut-être une famille, pour accueillir ?! Là, bonjour la turne : un vieux et une vieille qui ne se parlent plus, ou alors pour s'invectiver de la pire espèce, la sournoise, celle qui ne dit pas ses mots crus mais qui utilise des détours, de plus en plus sinueux, tortueux, de la périphrase alambiquée en veux-tu, en voilà un seau. Le vieux cracha de dépit, fit rouler quelques cailloux sous son pied, décida qu'il lui fallait agir presto.
Hélas, quand il revint, la vieille avait signé des papiers, non monsieur c'est pas la peine, un seul cautionnaire suffit. Un seul quoi ? Il regarda la folle de travers, pour bien lui faire sentir qu'il s'asseyait pesamment sur son lexique de bureaucrate, puis il observa la vieille dans le regard de laquelle il vit la petite lueur triomphale qui signa le dédain qu'il lui porta dès lors.
Trois mois plus tard, quand la petite débarqua, l'homme et la femme ne se disait plus un mot, l'atmosphère était lourde, oppressante, même les mouches filaient en silence.
Trois ans après, la femme mourut d'un accident tellement stupide que le vieux devint encore plus aigri, tant la vie lui apparut décidément imbécile. Il la pleura plusieurs jours, car il aurait aimé au fond de lui que cela ne se termine pas ainsi. Et puis aussi, on pleure toujours un peu sur ses propres malheurs, et le vieux ne pouvait s'empêcher de faire le bilan d'une vie bien monotone, la présence de l'enfant n'ayant pour lui pas changé grand chose tant il avait décidé fermement que ce n'était pas son affaire. La môme d'ailleurs ne faisait pas grand cas de lui, et c'était bien ainsi. Il ne savait que dire à ce petit être, et lorsque leurs regards se croisaient, ils se regardaient avec le même drôle d'air, mi arrogant mi interrogatif, et le vieux laissait tomber le premier, tant lui paraissait incongru ce face à face décalé.

De l'enfant, il ne fut plus question pendant quatre ans, puisque l'administration, qui pour une fois fit son travail dans les temps, se chargea de la reprendre sitôt la vieille disparue. Le vieux admira le bel ouvrage, sitôt dit sitôt Daucy, comme dit la pub, et son train train put ronronner encore un peu.

Un jeudi matin, alors qu'il était allé chercher quelques fagots dans le petit bois non loin, il trouva assises sur son banc une dame et une fillette. Il se raidit en comprenant qu'il s'agissait de la môme. Il passa devant elles, fit le tour de la maison, déposa son fardeau à côté du cabanon prévu à cet effet, repassa devant les visiteuses, et entra dans la maison. Il n'osa pas cependant fermer la porte. La femme en profita pour entrer dans la cuisine.
Le week-end, ouais il avait mieux à faire qu'à jouer les nourrices, il y pouvait rien s'il était sa seule famille, la môme serait certainement mieux avec des enfants de son âge, lui y savait pas y faire, deux jours c'est énorme avec un enfant, non c'était non. Hein, c'est elle qui avait exprimé le désir de venir ici ? Mais peut-être qu'elle n'avait pas compris que Léopoldine était morte ? Si. Ah. Non, de toute façon il saurait pas quoi faire.
La petite dit qu'elle aimerait quand même, qu'elle ne le dérangerait pas, qu'elle l'aiderait à planter les tomates. Oh certainement pas, ça faut être un spécialiste. C'est quoi ? C'est quelqu'un qui s'y connaît, comme lui, pas comme elle, elle était trop petite. Pourquoi ? Parce qu'elle devait avoir huit ans au plus, et qu'à cet âge là on est petit, vous voyez bien Madame, qu'on se comprend pas moi et la môme ! Mais la Madame n'était pas de cet avis, et elle dit qu'elle repasserait avec Lila. A bientôt, vous pressez pas. Il se versa un verre d'eau, et les regarda s'éloigner par la fenêtre de la cuisine. Lila ... il se rappelait même plus son nom.

Le samedi, à midi, alors que le vieux n'en était même pas au milieu de ses carottes râpées, on frappa à la porte. Le vieux mâcha encore une bonne minute avant que les coups ne se répètent. Il posa alors sa fourchette, s'essuya les lèvres d'un revers de main, alla ouvrir la porte. Devant lui, un homme assez jeune, à peine quarante ans, le genre bienveillant, tout sourire, le genre que le vieux flairait mal, lui trouvant une vague parenté avec la dame de l'Assistance. L'homme le salua, et voyant le peu de réaction suscitée par son entrée en matière, décida d'y aller un peu plus franco. Il se présenta comme étant l'instituteur du village, c'était lui qui gérait la classe du double niveau CP-CE1, dans laquelle se trouvait Lila. Et donc ? Ben, il aurait voulu lui parler de Lila. Non, pas possible ! Lui aussi ! Mais y'a pas à tortiller, il la prendrait pas le week-end, en plus... Le vieux regardait l'instituteur avec hostilité, mais l'autre restait planté là. Alors il se recula pour lui signifier qu'il pouvait entrer dans la cuisine. L'instit' s'assit de lui-même sur la chaise qui faisait face à la table, attendit que le vieux s'assoie à son tour, et commença son histoire. Lila était dans sa classe depuis un an, mais n'avait pas appris à lire. C'était par ailleurs une enfant qui semblait très intelligente, qui cependant pour une raison que personne n'avait réussi à élucider refusait d'apprendre à lire. Elle observait un mutisme buté à chaque fois que quiconque essayait de lui en demander la raison, étant à côté de cela très curieuse, très créative, ne semblant pas borner son enthousiasme à des objets précis, s'adonnant avec plaisir à la peinture comme à la botanique… L'instituteur eut un sourire pour s'excuser d'employer un terme aussi pompeux pour parler des ballades en forêt et des commentaires sur ce que les élèves et lui en avaient rapporté. Le vieux le regarda par en dessous, se demandant quel était le but de sa visite, qu'il supputait quand même assez proche de celui de la dame de l'Assistance. Après ce préambule, le visiteur attendit manifestement que le vieux lui pose des questions, au moins une, mais un silence pesant s'installa. La bonne volonté de l'instituteur ne s'émoussa pas, et il demanda, d'un air concentré :
- Que diriez-vous d'aider Lila ?
Le vieux, interloqué, vacilla sur sa chaise. L'aider, mais à quoi ? Il se demanda s'il devait révéler à l'instit que lui-même ne savait pas vraiment lire, mais fronça les sourcils à cette idée. Il se contenta de rétorquer que chacun devait tenir sa place, sinon son rôle, et que le sien n'était pas d'apprendre à lire à une gamine. L'instituteur eut un autre sourire, et sembla amusé par cette idée.
- Bien sûr, ça, c'est mon affaire, dit-il.
Le vieil homme sembla accablé par cette répartie, car il comprenait de moins en moins où l'autre voulait en venir. Il le regarda plus franchement, et avança :
- Alors, vous voulez quoi ?
Il n'écouta pas vraiment les explications du type, qui parlait d'épanouissement personnel, de retour dans un cadre pseudo maternel (le vieux décida de passer outre cette atteinte à sa virilité, les jeunes de maintenant ne savent plus vraiment de quoi ils parlent), de sécurité affective, d'élément déclencheur. Là le vieux se revit trimant dur dès douze ans, neuf enfants ça bouffe, puis désapprendre petit à petit le peu qu'il avait réussi à écouter sur les bancs de l'école communale, quand il pouvait y aller, car la nature a mis les foins, la cueillette des pommes, celle des noix et le glanage des patates en même temps que l'école, ce qui n'est pas une bonne chose quand il y a tant de bouches à nourrir. Il entendit l'instit' qui parlait de substitut parental, et revit son père levé avant le soleil, sa mère, grave et peu causante, sans cesse occupée, ses frères avec qui il n'avait pas le temps de jouer. L'autre évoquait l'importance d'un contexte ludique pour contacter le plaisir des apprentissages savants, et le vieux pensa que peut-être, leva un peu la tête, et une question affleura à ses lèvres : s'il avait eu le temps de jouer avec ses frères, aurait-il pu échapper à la honte de ce jour désormais porté comme une blessure ouverte, celui où il n'avait su remplir, alors qu'il était convoqué pour faire ses classes, aucun des formulaires qu'on avait disposés devant lui, tant il lui avait fallu de temps pour déchiffrer les quelques lignes du tout premier paragraphe, et il y en avait des dizaines, de paragraphes hiéroglyphiques comme celui-ci, écrits tout petit, exprès pour emmerder ceux qui n'avaient pas eu le temps de jouer avec leur frère dans la cour de la ferme.
L'instituteur avait terminé sa plaidoirie en faveur de l'insertion des enfants chez les vieux qui n'aspiraient qu'à être tranquilles, et contemplait le vieil homme au regard perdu dans les tréfonds de son passé. Celui-ci se reprit et demanda en quoi consistait exactement son rôle. L'instit respira un grand coup, car simplifier tout ça revenait à le rendre assez simpliste, et déclara qu'il s'agissait de prendre de temps en temps Lila, qui elle-même en avait exprimé le souhait, et que l'on verrait bien si cela pouvait avoir quelque effet sur les apprentissages, enfin sur le désir de lire. Quand ? Le soir en guise d'étude par exemple, le dimanche, le mercredi, quand ça dérangerait le moins. Le vieux passa outre, pensant que ça dérangeait le moins quand elle n'était pas là, et dit que la condition était qu'il accueille, d'accord, la gamine, mais qu'il n'y ait pas de contrepartie, et que si elle n'apprenait pas à lire, tant pis. L'instit se garda de rétorquer que ce n'était pas une condition à proprement parler, mais il garda un silence circonspect, fort d'une victoire dont il ne voulait pas gâcher la saveur. On convint que Lila viendrait dès le lundi, après la classe, et qu'elle rentrerait dans sa famille d'accueil pour le repas. Le vieux devait voir avec l'enfant quand il serait opportun qu'elle revienne, celui-ci ne devant pas prendre ce service comme une charge contraignante. Le vieux décida que ce n'était pas de l'ironie, et que l'instit croyait à sa mission comme un curé croit qu'il faut aimer Dieu. Il ne dit rien, tant il ne faut pas effaroucher ce type d'ingénu.

Le dimanche passa sans suspendre le cours des choses, et le lundi, le vieux se leva en maugréant. Il passa la matinée à se maudire d'avoir accepté et vaqua le reste de la journée à des occupations futiles, qui n'eurent pour but que d'essayer de détourner son anxiété grandissante. Qu'allaient-ils faire, qu'allaient-ils se dire ? Il résolut de se calmer en allant marcher du côté du champ du père Etienne. A son retour, la gamine était là, en tout cas un sac de classe jeté à terre sur le perron signalait la présence de la morveuse. Le vieux fit le tour de la maison, et aperçut Lila sous la petite serre, à genou dans la terre, contemplant une armada de fourmis au travail. Il allait bondir pour que ses semis ne soient pas piétinés, mais la gamine, en se relevant, prit bien soin de contourner les sillons et de marcher sur la planche jetée là exprès. Le vieux de loin la contempla un moment, puis décida de rentrer dans la maison : quand elle en aurait marre, elle pointerait son nez. Effectivement, Lila ne tarda pas à entrer dans la cuisine. Le vieux était dans l'appentis attenant, coupant du bois. Par la porte ouverte, Lila respirait l'odeur des copeaux. De longues minutes passèrent avant que le vieux ne s'aperçoive de sa présence. Il entassa les bûches près du poêle, puis sortit pour remiser les outils dispersés dans la journée. Lila le suivit, l'aida à ramasser la pelle, le marteau, la binette. Elle lui tendait les objets, puis le devançait en regardant avec curiosité où il rangeait tout cela. Quand le vieux retourna sous la serre pour arroser ses plans, Lila demeura dans la remise. Le vieux fut content qu'elle ne tournât plus autour de lui, et finit par l'oublier, préoccupé par la galerie naissante qu'une taupe creusait au dessus du carré des salades. Quand il rentra, la nuit tombait, le cartable et Lila avaient disparu.
Le lendemain, Lila ne vint pas, et le vieux se résolut à passer nonchalamment près de l'école, pour sentir l'ambiance : la gamine avait très bien pu ne pas rentrer chez elle, finalement, et il grognait d'avance de se voir attribuer un défaut de surveillance. Mais il l'aperçut qui jouait avec deux autres enfants près du marronnier. Il poursuivit sa route. Ce soir là, il ne rangea pas ses outils, mais les laissa en vrac le long du mur de la remise. Il se coucha tard, et fuma deux pipes assis sur le banc à droite de la porte. Le lendemain, vers cinq heures et demi, Lila reparut. Elle sourit au vieux, jeta son cartable sur le banc, et attendit, plantée devant lui. Le vieux se dirigea vers le jardin où l'enfant le suivit.
Louis se mit à bêcher, et Lila, après avoir suivi deux minutes l'opération, se dirigea vers le fond de la serre, où le vieil homme avait entassé tout un tas de choses, des cagettes, des tuiles cassées, un cadre de vélo rouillé, des planches. C'était sa petite décharge personnelle, à l'abri des yeux inquisiteurs de la voisine, un petit fonds dans lequel il allait parfois puiser pour réparer la brouette, renforcer la barrière à côté du tilleul, soutenir l'armoire de la chambre. Ce n'est pas sans une pointe d'agacement qu'il vit Lila farfouiller dans le tas, en extraire une boîte, un tuyau percé, les mettre de côté, se faire son petit trésor contre le sien. La gamine y passa une bonne heure, et le vieux ne la regardait plus que de temps à autre, lorsqu'elle peinait à extraire une planche trop lourde. Alors qu'il arrosait les salades, Lila vint se planter devant lui, lui sourit comme on fait un clin d'oeil, et sortit. Quand il eut finit et qu'il rentra, Lila et son cartable étaient partis.

Les jours passaient ainsi, une fois Lila venait, une autre fois elle ne venait pas, personne ne se formalisait, mais les jours où la petite n'était pas là, le vieil homme se surprenait à s'inquiéter, se demandant si elle était malade, ou si elle avait décidé de ne plus venir. Le lendemain, elle revenait, et le vieux se sentait moins vieux, moins con, et la petite retournait à ce qu'elle avait laissé l'avant-veille. Parfois elle le regardait seulement s'affairer, et lui, ça ne le gênait plus comme avant. Une fois, le vieux avait fait des crêpes, et ils avaient ri quand Lila, qui en était à sa troisième, avait dit qu'elle calait, parce qu'en plus, elle avait déjà goûté à l'école. Elle avait dit ça sérieusement, ils s'étaient regardés, elle avec ses mains pleines de confiture de mûre, et s'étaient mis à rire d'abord doucement, puis de plus en plus fort, et le vieux ne se rappelait pas s'il avait déjà eu un fou rire comme celui-ci.
La plupart du temps, Lila se concentrait sur une sorte de construction qu'elle avait commencée, au fond du jardin, avec tout ce qu'elle ramassait. Le vieux ne jetait plus rien d'ailleurs que sur le tas sous la serre, et Lila venait farfouiller, puis repartait avec sa trouvaille. Parfois, il l'oubliait, et elle n'était plus là quand il allait voir ce qu'elle fabriquait.
Un soir, il la trouva près de sa construction à une heure avancée. Il la houspilla, de crainte de se faire tancer lui-même, mais lorsqu'elle fut partie, il retourna au fond du jardin. Là se dressait une sorte de sculpture faite de bric et de broc, qui était pourtant cohérente notamment parce qu'elle semblait vouloir s'apparenter à un corps humain : on reconnaissait en tout cas les bras avec les mains, et une sorte de tête où les yeux étaient figurés par des tessons de bouteilles savamment agencés qui formaient comme une sorte de kaléidoscope, ce qui animait étrangement la tête ainsi suggérée. Le vieux scruta longuement l'ensemble. Lorsqu'il retourna dans sa cuisine, il n'était plus le même. Il se sentit soudain un peu plus léger, et pensa à Lila en se demandant ce que la gosse pouvait bien avoir derrière la tête.
Lorsque Lila reparut le lendemain, elle trouva à côté de la construction une table et une chaise, et le vieux qui sirotait un verre, assis sur la chaise, les coudes sur la table. Elle regarda longtemps le tableau ainsi formé, et décréta :
- Maintenant, c'est fini.
Le vieux fronça les sourcils, leva les yeux sur l'enfant. La gosse se dirigeait vers la maison. Il la vit reparaître qui tenait un tabouret, qu'elle traîna jusqu'à la table. Là, elle s'assit et plongea la main dans son cartable. Elle en sortit un livre qu'elle ouvrit soigneusement à une certaine page. Le vieux fronça les sourcils, le livre l'inquiétait un peu. Lila lui sourit, sourit à sa construction, et dit :
- Je vais te lire une histoire. Tu veux bien ?
Le vieux cligna des yeux. La statue semblait attentive elle aussi.
Lila commença son histoire : “Il était une fois, à l'orée d'un bois touffu, une famille qui...”. Le vieux scrutait la gamine, se demandant si elle lisait réellement. Ses yeux semblaient parcourir les lignes. Elle tourna une page, signe qu'elle suivait quelque chose : “... mais un jour un prince, qui s'était perdu....”. Le vieux se haussa un peu pour voir ce qu'il y avait d'inscrit sur la page. Au même moment, Lila referma le livre en déclarant :
- C'est fini pour aujourd'hui, merci.
Le livre réintégra le cartable. Lila se leva, mit son sac sur le dos, et chose qui n'était jamais arrivée depuis que le vieux et la gosse se côtoyaient, elle lui colla un baiser sur la joue, puis s'en fut. Le vieil homme resta interloqué.

Trois jours plus tard, la gamine sortit de nouveau le livre et s'installa à côté du vieil homme. Elle ouvrit le livre, et commença à lire : “La nouvelle fit frémir les enfants qui se tenaient aux jupes de leur mère. L'émissaire, sur son fier destrier, repartit dans un éclair aveuglant, et les villageois restèrent saisis de stupeur : l'angoisse se lisait dans leurs yeux. Pour quelle raison le roi avait...”.
- Tu suis ?
Le vieux leva les yeux, tourna la tête et s'entendit répondre :
- Et la suite ?
L'enfant prit un air sérieux :
- Après les villageois sont rentrés chez eux, et ils ont fait leurs affaires, à cause du roi. Mais le fils du forgeron, lui, n'a pas voulu partir, et il s'est battu jusqu'au bout. C'est une chouette histoire.
- Mais le roi, pourquoi il voulait qu'ils partent ?
- Eh ben, parce qu'ils ne voulaient pas payer !
- Mais payer quoi ?
- De l'argent.
Le vieux hocha la tête :
- C'est quoi, cette histoire ?
- C'est un livre.
Devant l'évidence, le vieil homme s'avoua vaincu. Il se leva.
- A demain, Lila.
La petite fille rangea soigneusement le livre dans son cartable, contourna la table, se campa devant sa sculpture, et dit :
- A demain !
Elle détala. Le vieux se trouva ridicule à contempler la statue. Ce soir-là, il essaya de déchiffrer ce qui était inscrit sur le paquet de nouilles, et mit cinq bonnes minutes à décrypter qu'il fallait à celles-ci dix minutes pour être cuites. Ouais, on le savait.

Lila continua à raconter des histoires au vieil homme et à la statue, puis un jour, demanda :
- Et toi, tu en connais, des histoires ?
Le vieux eut un sursaut, bafouilla, se reprit et dit :
- Non.
Lila inclina la tête, fit la moue, et partit vers la remise. Ce soir-là, ils n'échangèrent plus un mot. Le vieux sentait qu'il avait contrarié la gamine, et rien de ce qu'il entreprit ne put lui faire oublier la mine toute chiffonnée de sa petite compagne. Le lendemain, elle ne vint pas, ni le surlendemain. Le vieux se hasarda à roder près de l'école, où il la vit en rang dans la cour, tenant sagement la main d'une brunette avec une natte dans le dos. Une semaine passa sans que l'enfant revienne.
Le dimanche, au marché, il croisa l'instituteur qui le salua courtoisement en lui demandant s'il allait bien et comment ça se passait avec Lila. Le vieux hésita à lui dire qu'elle ne venait plus, mais se ravisa et répondit que tout se passait au mieux, la gamine ne le dérangeait pas, elle jouait dans son coin. Il allait ajouter qu'il ne voyait pas très bien à quoi servait tout cela, mais il eut honte d'avoir pensé cela et salua la compagnie. Il lui sembla que l'instit' avait eu un drôle de sourire.
Le lundi soir, vers les cinq heures, il se rendit à l'école. Lila était assise sous le marronnier. Quand elle le vit, elle tourna la tête. Le vieux poussa la grille et gauchement traversa la cour. Il dit bonsoir, et, voyant que Lila ne répondait pas, lui dit :
- J'ai une histoire.
Quelques secondes passèrent. La gamine leva les yeux vers lui :
- Avec une princesse ?
- ...
- Avec une princesse ?
- Oui.
Lila se leva, prit son cartable d'une main, de l'autre celle du vieil homme, et ils rentrèrent ainsi, main dans la main, d'un pas égal, silhouettes singulières dans la fraîcheur du soir. Ils allèrent s'asseoir près de la statue. Le vieux commença son histoire. Au début, il eut du mal à démarrer, parce qu'il avait seulement entendu les récits de Lila, et essayait de se conformer à ce qu'il avait compris du principe : il était une fois, une princesse, quand soudain. La gamine était attentive, le regard fixé devant elle. Quand le vieux s'embrouilla et oublia que le prince devait inévitablement venir délivrer la princesse, elle l'arrêta d'un geste et demanda ce qu'attendait celui-ci. Le vieux se détendit. Il commençait à sentir son récit prendre forme. Le prince arriva sur son fier destrier, et les villageois purent enfin retrouver leur liberté.
Lila s'était appuyée sur l'épaule du vieux. Celui-ci se sentit une importance nouvelle. Quand il eut fini, Lila dit :
- Mais est-ce qu'ils eurent beaucoup d'enfants ?
Le vieux se reposa pour lui-même la question, répondit que oui, bien sûr. Alors, Lila, tout doucement d'abord, puis de plus en plus bruyamment, se mit à sangloter, les épaules secouées de soubresauts réguliers. Le vieux ne savait que faire. Il prit la petite fille par les épaules et la serra contre lui. Au milieu de ses sanglots, il entendit l'enfant hoqueter :
- Mais à quoi ça sert, si c'est pour les abandonner ?
Le vieil homme la serra plus fort, conscient qu'il devait trouver une réponse. Le problème, c'est qu'il n'en avait pas, de réponse. Lui, il n'avait pas d'enfant, et il avait maudit plus d'une fois celle qui avait abandonné Lila. Il savait bien qu'il y avait des raisons qui vous poussent à faire cela, cependant par paresse, il n'avait pas voulu les considérer plus longuement. Il pensait juste que c'étaient des choses qui ne se faisaient pas. Mais la gamine pleurait et ça lui remuait le ventre. Il articula lentement :
- Ce prince et cette princesse, ils ne vont pas les abandonner. Et même, ils n'en ont pas eu assez, alors ils en ont adopté d'autres que leurs parents ne pouvaient pas élever.
- Pourquoi ? renifla Lila.
- Parce que presque tout le monde peut faire des enfants, mais tout le monde ne peut pas les élever.
- Pourquoi ?
- Parce que, heu..., parce que, pleins de raisons, je sais pas moi !
- Et toi, tu as des enfants ?
Le vieux sentit son coeur faire un bon.
- …
- Tu as des enfants ?
- Oui et non.
- C'est quoi, oui et non ?
- J'en ai pas, mais...
- ...
- ...mais je t'aime bien, comme gosse.
- Moi aussi, je t'aime bien.
Lila et Louis se serrèrent l'un contre l'autre. De grosses larmes gouttèrent sur les mains noueuses du vieux qui écrasaient les menottes de l'enfant.
Ce soir là, le vieux était un roi, et Lila une princesse.



L'aïeule

Il la regarda longtemps fixement puis son esprit se mit à vagabonder au delà du corps parcheminé, vers la voix, éteinte désormais, qui parlait des poules aux oeufs fragiles, du voisin disparu, des pommes véreuses cette année là, de l'eau qui boue il faut mettre les patates. Il était comme avant au fond du canapé défoncé, entre l'armoire et le buffet, au fond de ce salon-salle-à-manger si petit qu'il contenait à peine la grosse table au milieu, un gros fauteuil en face. Avec la machine à coudre, quand on était cinq la pièce était remplie. C'est l'odeur qui lui revint tout à coup, cette odeur aigre et poussiéreuse, un peu froide, mêlée à celle du vernis passé, celle qu'il reniflait avec scepticisme au fond du canapé, sous l'oeil sévère de l'arrière grand-père en uniforme de la guerre de 14 campé fièrement sur le buffet. Petit il regardait en levant les yeux le ballet des assiettes que l'on mettait sur la table, et l'odeur sure était supplantée par celle du poulet qui commençait à être doré dans son chaudron en fonte, sur la cuisinière à bois de la cuisine à côté. Il se souvint de la faim qui le taraudait et de l'ennui qui se distillait doucement en lui, que le chat vite chassé ne pouvait pas distraire : un éternuement ramenait les autres à lui, on va bientôt manger vas te laver les mains. Alors il s'extirpait du canapé, se frottait à l'armoire en contournant la table, allait à l'évier. Il se passait rapidement les mains sous l'eau glacée, ne sachant si le gros morceau noir au bord était du savon, et se séchait les mains près du poulet, pas trop longtemps parce qu'après il avait les joues toutes rouges et beaucoup trop chaud. Le repas l'engourdissait davantage, les gâteaux trop secs de la boîte en fer achevaient le travail. Il glissait alors de sa chaise, entrouvrait la porte, et traversait la route toujours déserte jusqu'à la cabane à lapins, de guingois dans la boue, improbable assemblage de planches disparates qui recélaient les incroyables bêtes aux yeux rouges. D'abord il ne les voyait pas, seulement la paille qui débordait du grillage, et puis soudain celle-ci s'animait, des brins tombaient et un énorme lapin se mettait à faire de petits bonds au fond de la cage, et lui avait un peu peur. Il cherchait dans les clapiers ceux qui contenaient des lapereaux, essayait de les caresser d'un brin d'herbe. Il ramassait les morceaux de carottes tombés dans la boue, les faisait passer dans les interstices du grillage, y faisant des gros trous par lesquels les lapins reniflaient l'inconnu. C'était quand ses chaussures étaient bien crottées d'avoir piétiné dans la boue que les autres arrivaient, pour faire trois pas au bord du champ voisin, tu viens on va ramasser quelques pommes. Alors il quittait à regret les lapins et se mettait à courir vers l'arbre au milieu, scrutant dans la lumière grise des cinq heures de septembre la pomme miraculée, celle épargnée tombée après les autres. Plus tard quand la nuit serait tombée, les portières claqueraient, le coffre serait rempli de bois, de pommes de terre, d'oeufs frais et du reste de compote, quand vous arriverez vous serez bien contents de le trouver. Il dirait au revoir à l'aïeule le nez contre le pare brise arrière, jusqu'à ce que la silhouette penchée disparaisse au virage. Alors, le dimanche serait fini, et l'on reviendrait maintenant avec la neige, peut-être, pour manger un lapin, certainement.
Il contempla encore le visage de cire, se leva, essuya une larme en pensant qu'il connaissait de l'aïeule ses lapins, l'odeur de sa petite maison, le champ en pente tout à côté, mais très peu celle-ci, et que maintenant c'était trop tard, il n'avait pas grandi assez vite pour la rattraper avant la mort. Prends bien soin de toi mon lapin, c'est ça qu'elle disait en partant. Il sortit de la pièce.



Le fou

Il a peint un miroir qui n'avait pas d'oreilles, j'ai trouvé ça bizarre. J'ai pas aimé qu'il reprenne de la glace devant moi, je lui dirai tout à l'heure. Encore qu'elle était bonne. Martine a dit “ça suffit on range”. Mais elle est bête Martine, tout a une fin, et c'était pas très en désordre.
J'ai crié dans la cour et hop, trois jours à m'faire la gueule : c'est pas ce qu'ils attendaient. Je m'en fous, je m'en fous, je m'en fous. Ah, ah, ah. Fou, c'est le mot qui couve. La poule va être déçue. Il est tout pourri son oeuf. Je suis fou, c'est écrit. J'aime bien être fou, mais pas chez eux, t'as l'air d'un fou. Je ne suis pas un fou qui s'ignore, je suis un fou qui se respecte. J'aimerais qu'on me laisse ma place de fou, je ne dérange personne ! Alors que le Docteur D., elle, dérange tout le monde, surtout quand t'es enfin tranquille dans ta chambre. Elle entre, elle croit qu'elle est chez elle : elle est folle ! Martine nous dérange quand il faut ranger ce qui n'est pas en désordre. Moi, je dérange personne. Je dérange tout court. Mais ça rapporte, les fous. Ça crée des emplois. Y'a des gens un peu fous qui sinon ne pourraient pas trouver du travail ! Merci qui ? Bon, je ne le nie pas, il y a vraiment des fous qu'il est nécessaire de surveiller. Moi-même, j'aurais peur si Martine était pas là pour leur rappeler que non-on-ne-met-pas-sa-fourchette-dans-l'oreille-de-son-voisin. C'est Joy qui fait ça à son voisin. Mais il est con Joy, pas fou ! Ouais, les gens comme le Docteur D. croit que tous les fous sont des cons, mais c'est faux ! Ça n'a même rien à voir, seulement, les gens qu'ont une cervelle trop étroite, ça serait trop dur pour eux de pouvoir penser qu'il y a des fous pas cons ! Ça dépend de la définition, je sais, merci. Qui a dit ça c'est normal et ça c'est pas normal ? La foule. Y'a plus de cons que d'fous, c'est normal. J'en dis pas plus, parce que j'ai lu que c'était mon ressentiment du social qui faisait que j'étais là. Un truc comme ça. On enferme ceux qui sont contre pour montrer le bien-fondé du pour. Ça met en lumière. Je suis une force d'opposition qui sert la cause que je combats. Je suis dégoûté. Quand même, je me dis que je suis encore utile. Je leur rie au nez. Poil au menton. J'ai une chanson dans la tête que je saurai jamais chanter.



“Sam'suffit” (pas)

La cuillère tinta sur le verre. Le café tournoya encore quelques secondes, puis la surface s'immobilisa dans un calme trompeur : au fond achevait de se dissoudre le carré de sucre, et les petits cristaux s'éteignaient les uns après les autres. Un gros tas s'appesantit au fond, car la masse est docile. Lina prit la tasse, huma le parfum du breuvage, but une petite gorgée dont elle se laissa envahir avec bien-être. Elle percevait avec une acuité toute particulière sa propre matière, elle se sentait entière, très clairement elle-même, et les autres étaient comme des images avec des bouches animées, et les sons étaient eux indistincts, formant des masses mobiles qui s'approchaient d'elle et repartaient sans jamais l'atteindre. Elle sentit ses joues qui s'échauffaient à cause de la différence de température. Dehors, il commençait à faire froid, un vrai temps de Toussaint comme elle avait dû l'entendre au moins quinze fois ce matin. Elle détestait éperdument ces considérations sur le temps, qui n'étaient même pas un prétexte à entrer dans une quelconque conversation, seulement l'illusion d'exister l'espace de quelques secondes. S'ensuivait la plupart du temps un laïus comparatif avec les années précédentes, et l'exaspération était alors totale, car il fallait vraiment n'avoir rien vécu entre temps pour se rappeler les températures d'il y a douze mois ! Lina reprit une gorgée tout en contemplant le mur du cimetière, derrière la rue. Maintenant, ses parents étaient dans la terre, derrière ce mur, et c'était fini. Elle eut une légère crispation du visage, et les yeux bordés de larmes. L'une d'elles se mit à couler le long de sa joue, s'attarda à la commissure des lèvres. Elle renifla. Non ça va merci, j'en ai un. Elle ne regarda pas celui qui lui proposait un mouchoir. Elle fixait le mur. Elle se concentrait pour essayer de comprendre ce qui se passait : ses parents étaient morts, et maintenant enterrés, et la vie continuait, ce qui était à la fois logique et incongru. Elle se demandait le sens de tout cela. Pourquoi s'attache-t-on autant pour finalement être dépossédé si cruellement ? Ne vaudrait-il mieux pas ne pas s'attacher ? Elle fit la moue en considérant cette perspective qui proposait une vie sans amour. Berk. Néanmoins, quel vache de système : aimer pour souffrir, c'est vraiment dégueulasse. Ou alors, il faudrait être mieux prévenu : attention, là où ça fait du bien, ça fait mal. Ou alors, le bien est le mal. Peut-être. Le plaisir est une souffrance. Bof. Elle mit sa tête entre ses mains. Ces réflexions étaient absurdes, tout comme la situation, elle buvant un café après s'être gelé les pieds dans un cimetière sans oiseaux. Non pas que les oiseaux désertent les cimetières, à l'enterrement de Thomas il y avait même des cigales, mais là, aucun chant, la mort totale. Elle mit son manteau.
Dehors, elle fut rattrapée par un vague cousin, émissaire dérisoire du choeur des pleureuses, toutes ces grosses qui gémissaient sur leur sort, soudain désangoissées de n'y être pas passé cette fois-ci. Elle allait bien, merci, mais elle avait envie d'être seule, de marcher un peu, de profiter du rayon de soleil qui tentait de percer, et puis peut-être aussi de chanter, de danser, de crier... Le cousin resta sur le trottoir, interloqué, l'air encore plus con. Lina allongea le pas, mais elle sentait derrière elle le mur qui se dressait, et ces deux-là qui se gelaient au fond du trou, noir et glacé, sûrement humide, et ça s'était injuste, car sa mère ne détestait rien tant que l'obscurité et l'humidité. Elle eut un frisson immense en pensant ce que pourraient être ses parents tout pourris, pleins de vers, et eut un haut le coeur qu'elle réprima avec peine. Elle comprit pourquoi on dit aux enfants que les morts sont en haut dans le ciel et qu'ils les regardent en souriant : c'est pour ne pas regarder au fond du trou noir et humide. Elle leva la tête pour regarder le ciel, qui n'offrit qu'une traînée blanche qui bientôt ne fut qu'un mirage, car l'avion était passé depuis plusieurs minutes. Elle éternua encore : elle s'était caillée à l'église, et après au cimetière. Elle se dit que la mort vous ramène à la vie, esquissa un presque sourire. Elle fit courir ses doigts sur le mur rugueux du cimetière. Elle se revit soudain sur la plage, suivant les grosses fesses qui se dandinaient grotesques en patinant dans le sable pour avancer à la recherche de la meilleure place où planter le parasol Miko. Qui n'a jamais été à la plage avec ses parents et le parasol Miko n'a jamais été à la plage. Elle sentait encore le sable entre ses dents, collé inévitablement inexplicablement aux gâteaux pourtant sortis du paquet. Des années à bronzouiller bêtement sur une plage comme il y en a trop au mois d'août, où la moindre parcelle de sable est masquée par une serviette où sourit un dauphin pathétique, voire un Mikey. Le seul truc marrant, c'était de sauter toujours plus haut sur le trampoline du club des mousses, super dangereux mais super excitant. Elle avait encore mal au coeur des chichis trop gras enfilés à la foire, trois baraques plantées là pour faire rire les aoûtiens, après que les juilletistes se soient bien marrés sous la pluie. Elle shoota rageusement dans un caillou, pourtant la mer c'est tellement beau : pourquoi l'homme sait-il si bien rendre méprisable ce qui est naturellement puissant ? Elle s'arrêta net, alors que surgit soudain à sa mémoire la bicoque au toit plat. Qu'allait-elle en faire ? Car naturellement, elle héritait de tout, même de la maison de vacances, tu parles du cadeau, merci les morts. Elle décida que la question se réglerait d'elle-même.

La mouette en haut du phare vacilla sous le coup de vent, et s'envola soudain. Les embruns parsemaient son manteau, rendaient poisseux son visage. Elle se lécha les lèvres et respira très fort. Au loin, un bateau croisait, suivi par des baleines. Non, c'est pas vrai. Elle tourna les talons, évita un pêcheur du dimanche, assis les pieds ballants au bord de la jetée, sa canne plantée devant, attendant le miracle. Elle faisait face au front de mer, pas encore trop défiguré que c'en était étonnant. Les restaurants, pour la plupart fermés en cette saison, pleuraient des devantures déchirées. Quelques chaises renversées par le vent tentaient vainement de se retourner comme les gros scarabées lorsqu'ils sont sur le dos, mais elles n'y arrivaient pas, parce que c'étaient des chaises. Un bar était ouvert dans lequel elle entra. Elle but un kir qui lui donna un peu mal à la tête. Il était trop tôt. Elle n'avait rendez-vous qu'à onze heures et il n'était même pas neuf heures. Elle regarda la pluie qui commençait à tomber subrepticement sur la vitrine, merci la Bretagne, c'est trop gai comme ça.

La maison sentait le renfermé. Elle ouvrit tous les volets, referma les fenêtres, d'abord parce qu'il pleuvait et puis pour que l'odeur ne parte pas. C'est ce qu'elle préférait, l'odeur du moisi. D'abord, ça signifiait que c'était le début des vacances, et que tout était encore permis. On espérait encore que la plage serait moins populeuse et que le prince charmant serait en basse Bretagne cette année-ci. Son évidente absence les années précédentes n'était là que pour le rendre plus merveilleux encore. Et puis ça lui rappelait aussi chez sa grand-mère, non pas que ce fut un souvenir plus radieux, mais malgré tout, ça avait la saveur d'une petite madeleine, et c'était cette fonction même qui était délectable. Elle s'allongea sur le matelas bosselé de la chambre bleue, tira sur elle la courtepointe jaune à grosses surpiqûres qui le recouvrait. Elle puait quand même un peu trop. Elle s'endormit lentement, des bribes de souvenirs affleurant à sa mémoire, les cris des enfants sur la plage, le vent qui emporte les matelas en plastique plein d'air, les avions avec leurs réclames, concert exceptionnel ce soir sur la plage des oursins. Concert dans le vent.... Des coups redoublés frappés à la porte la réveillèrent brutalement. Elle regarda sa montre : onze heures. On n'était pas à Paris, les beaufs sont à l'heure. Elle descendit les marches, encore sommeillante.
Sur le perron, Monsieur et Madame Comme Il Faut, les candidats idéaux du “Sam'suffit”. Elle esquissa un sourire et leur dit obligeamment d'entrer. C'est petit, mais très pratique, là c'est la cuisine, là la salle de bain, non il n'y a pas de garage mais la voiture tient devant le portail. Elle leur laissait tout, les meubles et la table en Formica, le vieux frigo et la petite télé dans la cuisine. Alors ? Monsieur et Madame se regardèrent, demandèrent pourquoi la maison était en vente. Because my parents dead. Ouais, morts et enterrés, merci pour les condoléances. Non, elle n'était pas nostalgique de son enfance passée à “Sam'suffit”, elle leur donnait tout, sauf les souvenirs, c'est le seul truc qui te reste à toi tout seul quand tout le monde est mort. Ne réfléchissez pas trop longtemps, déjà deux couples sont sur le coup. Elle referma la porte. Aux suivants, comme dit la chanson. Ce fut une femme, mais la maison ne lui plut pas. Les enfants des postulants d'après étaient trop nombreux pour les deux petites chambres. Elle se dit qu'elle avait été peut-être un peu trop cynique avec les premiers, qui finalement étaient les candidats les plus adéquats. On verrait demain.
Elle trempa sa tartine dans son chocolat chaud. La date de péremption du Nesquik disait qu'elle allait être très malade, mais le chocolat était bon, surtout qu'elle avait mis tout ce qui restait pour faire comme si c'était un vrai chocolat chaud. C'était un peu écoeurant. Aujourd'hui, deux visites seulement. Tant pis, après, elle rentrerait, c'était déprimant ici.
Deux jeunes gens se montrèrent fort intéressés, et l'on se redonna rendez-vous le soir même, après qu'ils soient allés chez le notaire derrière l'église. Vous verrez, il est véreux, comme tous les notaires... Non, elle n'avait pas dit ça, elle avait dit : vous verrez, mes parents en étaient très contents. Forcément, ses parents... Après que la marmaille d'un couple de hollandais lui eut donné un mal de crâne mémorable, elle retourna sur la plage, pour tuer un temps qui ne mettait vraiment pas du sien pour en finir. Elle s'assit sur un bout d'épave, une vieille embarcation qui laissait deviner qu'elle avait été bleue. On était en Bretagne. Elle fixa l'immense étendue, éternua pour la dix millième fois, parce que les enterrements, c'est dit, ça enrhume, et que la Bretagne, c'est sûr, ne les soigne pas, les rhumes. Elle avait le nez d'un chien en pleine santé, par contre. Tout froid. Elle sourit. Décidément, la “Sam'suffit” ne lui suffisait pas. Elle ferma les yeux et espéra que le temps allait s'écouler en accéléré. Mais le temps prit son temps, tranquillement, et mit le temps qu'il faut pour passer, c'est-à-dire, du temps, un temps interminable, éternel, et elle crut qu'elle avait pris racine sur son épave tant elle eut du mal à se mouvoir pour repartir, bien qu'il restât encore une heure à tuer. Dans le seul bar ouvert, le même que le matin précédent, elle était seule avec un pauvre type qui se finissait au blanc, soliloquant devant son verre à moitié plein, comme lui. Les princes charmants n'étaient décidément pas en basse Bretagne.

Dans le train qui la ramenait à la civilisation, un Quemper-Paris pas trop bondé, elle regarda défiler le paysage, sourit aux vaches, et eut envie soudain de poser sa tête sur l'épaule de son voisin, un type sérieux qui compulsait des dossiers, sérieux aussi, certainement. Elle en avait marre des gens sérieux, mais il faisait chaud, et elle souhaita qu'il lui caresse la joue, qu'il lui embrasse les cheveux de temps à autre alors qu'elle serait blottie contre lui, comme ça, parce qu'il se rappellerait malgré ses gros dossiers qu'il avait à côté d'elle une femme aimante, un havre de paix à la peau douce, l'assurance d'un amour bienveillant. Peut-être que cet homme avait tout cela, et même plus. Elle s'en voulut d'un désir aussi commun, mais décidément, l'automne est morose, encore plus quand on vient de perdre ses parents. Elle n'était pas certaine d'ailleurs de jamais les avoir eus, tant elle se trouvait différente d'eux, ayant grandi à côté d'eux, mais pas vraiment avec eux. Elle crut qu'elle n'avait rien partagé de leurs plaisirs, mais elle était injuste, elle n'avait pas non plus été sans rien ressentir. Juste, elle ne les comprenait pas, car c'était toujours les mêmes, immuables, avec des plaisirs qui n'en procurent pas, mais qui sont là pour qu'on croit que le bonheur existe. Acheter une lampe pour la “Sam'suffit”, s'avachir devant son émission préférée... on n'en connaît pas d'autres… Jamais ses parents ne s'étaient dits : ça ne me suffit pas. Trop d'angoisse. Quand même, c'est quand ça ne suffit pas que l'on rencontre, que l'on s'émeut, que l'on jouit ! Elle espéra que le jeune couple ne se satisferait pas trop de la petite maison et qu'il n'irait pas à la plage avec un parasol Miko. Elle soupira, puis posa doucement sa tête sur l'épaule de son voisin qui se raidit un peu et la regarda en coin, étonné. Pendant quelques secondes le temps fut suspendu, l'un et l'autre écoutant leur respiration, elle portant un peu sa tête pour qu'elle ne pèse pas et qu'il ne la repousse pas brutalement, lui ne bougeant plus parce qu'il ne souhaitait peut-être pas qu'elle l'enlève. Le train continua d'avancer, et lorsque son oreille se fit plus lourde sur l'épaule de l'homme sérieux, le bruit du train réapparut, un peu plus fort et un peu plus palpitant, puis énergique et décidé, envahissant l'espace, un grondement d'acier lancé en rase campagne, définitif et engageant, puissant, troublant et inquiétant.



Juillet

Je suis caissier dans un supermarché. Je suis le seul homme à ce poste. Ça n'a pas d'importance. J'aime mon métier. On a beau dire, mais c'est un métier sympathique : on peut rêver, surtout quand c'est un gros caddie.
J'aime les gros caddies, bien remplis, surtout ceux qui passent pour la livraison, avec eux, on est moins pressé. J'essaie le plus possible d'être à la caisse livraison, quitte à échanger avec Martine ou Pierrette, qui sont gentilles avec moi. Quand un gros caddie se pointe à l'horizon, je peux reprendre ma rêverie : j'aime poursuivre les mêmes rêves, les peaufiner, les compléter, les refaire exactement pareils aussi. Par exemple, je suis pêcheur dans le grand large, et chaque produit est un poisson, un gros poisson, et ran, une belle prise, et ran, une autre, la lessive, un beau flétan, le camembert, un thon extraordinaire, les petits pois, un saumon magnifique… Je sais que je souris quand je poursuis mes rêves, et les clients croient que c'est pour eux, et me sourient aussi, jusqu'à ce qu'ils soient gênés, surtout quand ce sont des hommes, allez comprendre. Voilà un caddie, il fait beau, je suis sur le pont, et puis soudain le ciel se voile, un gros grain arrive, c'est la tempête, il faut s'amarrer, s'arque bouter, s'accrocher au bastingage, le vent hurle, la pluie tombe en rafales, c'est une tempête énorme, gigantesque, les marins crient sous l'effort, les ordres se succèdent, les muscles sont bandés, les mâchoires crispées, des bruits sourds ébranlent le navire, des sifflements claquent, tout n'est qu'un vaste chaos de bruits énormes et monstrueux, puis petit à petit les stridences s'espacent, la pluie se fait moins forte, le vent moins violent, les bourrasques plus timides, et nous pouvons hisser les filets, jeter les poissons dans la cale, souffler, et la partie prend fin, et nous sommes fiers.

Avec les petits paniers, je ne peux pas m'embarquer ainsi, alors j'ai des petits rêves en réserve, des bribes de rêves. J'aime bien celui où je danse, c'est un bal musette comme on n'en fait plus, il fait chaud, mais un petit vent soulève les jupes et fait balancer les lampions. Parfois je peux danser toute une valse, parfois seulement esquisser quelques pas, ça dépend. Un autre rêve merveilleux : je suis allongé sur la mer, jambes et bras écartés, les yeux fermés, caressé par le soleil, un vent doux, j'entends le rire des enfants, des éclats de rires comme autant de paillettes d'or qui se fragmentent et parsèment l'espace sonore. Je suis bien, dans une juste chaleur, une sensation de plénitude béate, je suis serein.

Le plus dur, c'est quand il n'y a que quelques articles dans le panier, parfois deux ou trois. Là, je ne m'amuse plus, c'est du travail à la chaîne, pas le temps de rêver, de m'absenter. Le pire, c'est le mois de juillet, après le 15 pour être précis, surtout par chez nous dans les grandes villes. Parce qu'après le 15 juillet, dans les supermarchés, les clients, ce sont surtout des petits vieux. N'allez pas croire que je critique, j'ai bien conscience qu'un jour je serai comme eux ! C'est peut-être ce qui me fait le plus peur, quand je les vois. Et il y en a plein, au mois de juillet. En tout cas, on les voit davantage, les autres sont en vacances, surtout ceux qui ont des gosses… et donc des gros caddies…. Ils sont là, tous chétifs, malingres et déformés, qui achètent peu, parce qu'ils mangent peu, n'ont pas beaucoup d'argent, et ne peuvent pas porter de sacs trop lourds. Ils mettent des plombes à trouver leur carte de fidélité, vous font répéter trois fois le montant de leurs achats pour finalement vous tendre leur porte monnaie, et c'est à vous de prélever la somme exacte. Ils me touchent, mais m'empêchent de m'échapper, de m'évader, de broder à loisir mes petits paradis : je ne suis pas moins souriant, mais je suis beaucoup moins gai.

Allez, je ne me plains pas, mais quand même, faut le dire, les petits paniers du mois de juillet, ça fait pas rêver.



Gouttes de pluie

Je suis triste, car le grand-père va mourir. En fait, c'est le frère de ma grand-mère, mais on l'a toujours appelé grand-père. Le plus triste, ce n'est pas tant qu'il va mourir, mais que je me suis trompée. Je me suis trompée, dans tous les sens du terme. Il ne faut pas inventer, il faut vérifier, ou savoir, mais savoir juste. Je n'étais pas encore juste. Mais voici l'histoire.

Quand j'étais petite, nous allions régulièrement déjeuner chez ma grand-mère. Son frère, qui habitait la maison à côté, venait manger avec nous avant de rentrer chez lui faire sa sieste. Nous avions l'habitude de prendre un apéritif sous le tilleul, avant de débarrasser pour mettre les assiettes et passer à table. J'étais petite, délurée, et tout m'intriguait, mais au lieu de poser des questions, je m'inventai souvent des histoires. Plusieurs dimanches se sont succédés où un même manège s'est répété, et pendant plus de vingt ans, jusqu'à aujourd'hui pour être exacte, j'ai pensé que le grand-père était un peu fêlé, un peu fou, et je n'ai dès lors jamais essayé de mieux connaître le vieil homme.
La même scène se répétait dès que commençaient à tomber quelques gouttes de pluie. Pour la voir se reproduire, j'insistai pour que nous prenions l'apéritif dehors, surtout lorsque le temps était orageux, et dans ma malignité infantile j'en étais venue à trouver un prétexte efficace pour que nous nous installions sous le tilleul au moins quelques minutes. Je prétextai qu'il était pour moi extrêmement bénéfique de passer ces quelques minutes à l'air libre, au risque si nous ne le faisions pas que je tombe malade, car, argumentai-je sérieusement, le bon air sain de la campagne ne pouvait que me fortifier, et augurait que je ne tombasse pas malade jusqu'à notre prochaine visite. Comme j'étais plutôt pâlotte et chétive, on se rangeait à mes arguties, et la discussion débutait invariablement sur les méfaits de la pollution urbaine et l'intérêt du bon air frais de la campagne. Ma grand-mère émettait quelques réserves devant notre émerveillement de citadin en mal de verdure. Rassemblant ses souvenirs, elle peignait à traits brusques et rapides un tableau clair obscure, relatant la dureté du travail, les bêtes à traire avant l'aube, le lait à baratter, les vaches à surveiller au pré, les patates à ramasser, la pluche, tuer, vider les poulets, les préparer, les cuire, j'en passe, et le pire, c'était pendant les moissons, quand il y avait trente ouvriers agricoles pendant deux mois, c'était tous les jours qu'il fallait préparer deux repas pour les hommes. Ma mère acquiesçait, elle avait assez mal vécu son enfance à la campagne, qui pour nous gens des villes semblait merveilleuse, mais qui pour elle avait été une sorte d'enfer chez les bouseux, l'absence de culture autre que celle de la patate lui ayant frappé à tout jamais les sens. Un effroi douloureux crispait ses traits dès qu'elle évoquait cette époque. J'avais quand même gain de cause, nous nous installions dehors, et j'en étais un peu fière.

Le grand-père seul se tenait à l'écart de nos émois champêtres et verbeux, surtout lorsque le temps se faisait menaçant et que de gros nuages s'amoncelaient au-dessus du jardin. Je scrutais pour ma part discrètement celui qui allait gentiment arrêter sa course au-dessus du tilleul, pour laisser s'échapper les quelques gouttelettes que j'attendais avec impatience. On proposait au grand-père un chapeau, et si jamais quelqu'un oubliait de le faire, je l'apportai hypocritement, et tous de s'extasier sur la gentille petite fille tellement attentionnée pour son papi. J'avais un peu honte, mais la rougeur qui me colorait les joues passait pour une candide pudeur sous le déluge de compliments. J'étais une traîtresse. Maintenant, j'ai vraiment honte.

Ainsi, voici ce qui se produisait qui me plongeait dans des affres de perplexité, et qui me fit conclure que le grand-père n'avait pas toute sa tête. Dès que les premières gouttes de pluie se mettaient à tomber, le grand-père ôtait son chapeau et le mettait sur la table. Ou plus exactement, le mettait sur son verre. A la première goutte, j'étais dans une tension extrême, et dans le même état de sidération et de stupeur interloquée lorsqu'il accomplissait ce geste, qui était pour moi la preuve magistrale de son dérangement mental. Pourquoi, alors qu'il se mettait à pleuvoir, qu'on avait pris tant de précaution pour qu'il mette un chapeau en prévision du déluge, pourquoi, mais pourquoi l'ôtait-il à l'instant crucial, qui plus est, pour le poser sur son verre ? Cela dépassait mon entendement. J'étais parfois la journée entière dans un état de prostration telle que l'on s'inquiétait de savoir s'il fallait appeler un médecin. Un oncle proposait régulièrement de m'emmener faire un tour au grand air, mais je refusais obstinément : le grand-père était parti faire la sieste, je n'avais aucune envie dès lors de rester frigorifiée sous la pluie battante, ou de me faire piquer par des aoûtas, ces saletés microscopiques qui nichaient en pagaille dans le jardin.

Je restai vingt ans sans explication autre que celle que je m'étais proposée à l'époque, et voulus bien lire dans les signes de la vieillesse inéluctablement progressive du vieillard ceux de sa profonde bêtise.
Deux jours avant sa mort, alors que son agonie ne permettait pas d'envisager que la mort l'oubliât, on m'appela à son chevet, et je tins la main du vieux fou. Par intervalles il était conscient, et par manque de force certainement laissait sa main dans la mienne. Je ne savais quoi dire, quand il s'exclama soudain : « comme tu as grandi, hein ?! ». Les larmes me montèrent aux yeux. Je baissai la tête, ne sachant que répondre. L'histoire du chapeau me revint à l'esprit. Je m'entendis lui demander, naïvement : « Dis-moi grand-père, pourquoi ôtais-tu ton chapeau lorsque nous mangions dehors et qu'il se mettait à pleuvoir ? ». Le vieil homme eut une sorte de grimace, et une longue minute passa sans que je sache s'il avait réellement entendu ma question, ou s'il allait y répondre. Soudain, pressant ma main, il dit dans un souffle : « ç'aurait été dommage que l'eau mouille le vin, hein ! ». Je fondis en larme, et le quittai alors qu'il s'était endormi.
Je pleure maintenant, sur ma bêtise enfantine, et j'ai vieilli, soudain.



“Il n'y a pas d'amour heureux”

La fille est entrée dans le bar, et j'ai su qu'elle me ferait bander rien qu'en fermant les yeux. Elle était d'une beauté renversante. L'atmosphère électrisée se figea une seconde, le temps d'apprécier l'onde de choc. Une sorte de halo invisible semblait l'entourer, qui la protégeait des autres. Elle avança jusqu'au comptoir la tête légèrement baissée, cherchant quelque chose dans son sac. Je savais pourtant qu'elle n'était pas dupe de ce qu'elle dégageait. Elle savait qu'elle avait irradié l'espace tout entier, que des regards curieux se posaient sur elle cherchant à deviner ce qu'elle allait faire, quelle attitude elle allait prendre. Elle leva la tête, m'adressa un sourire qui me désarma complètement et s'assit tranquillement sur le tabouret le plus haut, au comptoir. Je vis ses lèvres bouger mais n'entendis rien. Mon barman fut plus vif et lui servit son perrier. J'avais l'air d'un con, je le voyais bien, l'oeil rivé sur elle comme un alcoolique sur son demi, j'allais baver dans deux minutes. La fille me regardait tranquillement en sirotant son verre, et je me liquéfiais sur place. Petit à petit, je sentis que mon corps retrouvait vie. La musique me parvint aux oreilles, les éclats de rire, les cuillères sur les verres, les chaises qu'on déplace, la porte qui s'ouvre. La fille me regardait toujours, et alors que j'allais saluer des amis qui venaient d'entrer, je sentis son regard dans mon dos bien qu'elle ne détournât pas la tête, m'observant dans le miroir devant elle. Je ne me rappelle plus de ce que l'on m'a dit, ni ce que je fis ensuite, j'étais comme hypnotisé, un automate a plus de vie. Elle reçut un coup de fil, nota quelque chose dans son agenda, finit son verre, et je ne savais plus comment je m'appelais. Qui était cette fille? Elle ne pouvait être du quartier, je l'aurai déjà remarquée. D'où venait-elle? Elle partit alors que je discutais avec des clients, que j'aurai bien lentement étranglés, un par un, pour m'avoir fait rater sa sortie. Je baissais le rideau de fer quand soudain je la revis.
Elle était de profil, derrière la fenêtre du second étage de l'immeuble en face. Elle téléphonait encore, mais pas à moi... Je restais dans la position de mon grand-père quand il était aux champs, courbé sur ses patates. J'étais prostré comme celui qui s'est fait un tour de rein, la manivelle dans la main, scotché, abruti par la vision de ma beauté au téléphone. Elle était dans l'appartement vidé il y a un mois. Je n'avais pas remarqué que l'agent lui avait fait visiter. Pourtant, on voit tout du comptoir, et je pourrais dire que quand il vient celui-là, c'est surtout pour visiter la chatte de sa copine dans l'appartement inoccupé. Ma beauté me contemplait à présent, et pour la deuxième fois j'ai eu l'air du mec le plus con de la terre, le benêt fatal, le type qu'on dit brave, le niais parfait. Elle partit au fond de la pièce, la lumière s'éteignit, et elle tira un rideau. Je baissais le mien complètement, m'assis sur une des banquettes. Putain, qu'est-ce qui se passe. Pourtant, des beautés, j'en vois, j'en bise, j'en baise à longueur de temps. Mais elle, elle était spéciale, du genre de cette fleur qui ne s'ouvre qu'une fois l'an et qui meurt après, une fleur chinoise, un truc comme ça. Elle habitait (enfin pour l'instant, ce n'était qu'une hypothèse) en face de mon bar, et elle était belle, belle, belle. Je mis ma tête entre mes mains, et puis rien, car je ne pensais à rien. A rien qu'à elle, dont je ne me remémorai même plus les traits, seulement ses boucles brunes, l'intensité de son regard, ses lèvres qui bougeaient (“J'aimerais un perrier s'il vous plaît”). Et son profil, la même chose que sa figure mais en profil.

Le lendemain, après une mauvaise nuit, du genre je dors un peu je zieute le match je me rendors et je me réveille fatigué, j'entrouvris le rideau à demi et vaquais bêtement. Je fis une course et ouvris à sept heures, comme d'hab'. Les clients entraient et sortaient comme d'hab. Mais je n'étais pas comme d'hab, souriant et disponible. J'avais les yeux rivés sur le deuxième étage de l'immeuble d'en face, où les rideaux étaient encore tirés. Je priai Dieu et tous ses saints et même le diable pour que je la visse au moins un millième de seconde apparaître, mais Dieu était aux chiottes et le diable à la messe. La fille ne parut pas. Je passais cinq jours à scruter les va-et-vient du porche en face, je sus l'emploi du temps de tous les locataires ou propriétaires, qui avait un chien et qui détestait le chien de celui qui l'avait, qui avait un amant, qui une maîtresse, mais ses rideaux restaient obstinément fermés. J'étais tellement déprimé que je dormis seul pendant ces cinq jours. A la fin je m'étais transformé en moine trappiste, la vie ne vibrait plus. Le sixième jour, je la croisai dans la rue. Mon ventre faillit me défoncer les côtes, mon coeur changea de place pour venir se loger au fond de ma gorge : je battis le record d'apnée à l'air libre, et aurais aisément remporté le concours du mec-qui-ne-bouge-plus-que-les-statues-en-sont-jalouses. Ma fille me fit le sourire qui réveille les morts et continua son chemin. Ma vie avait un sens désormais : lui parler, la baiser, la manger, ne lisez plus je délire. Le soir, je priai Dieu d'être miséricordieux et de me pardonner mes offenses comme je lui pardonnais les siennes. Qu'il la fasse entrer dans mon bar, s'il te plaît s'il te plaît mon Dieu sois sympa je te le rendrai au centuple, au miltuple, au milliardième de tuple, merde, qu'elle rentre, qu'elle me sourit, qu'elle demande un perrier, une caisse de perrier, c'est fou ou c'est pas fou, merde ?!! Et là, Dieu avait dû mettre son sonotone à fond, parce que la fille est rentrée, et là, et là, et là je bafouille, je défaille, elle est tellement belle !

La suite, je vais vous la raconter, mais avant je me commande encore un gin fizz. Le mec de l'hôtel a hésité à comprendre, il est onze heures du matin et j'ai une gueule pas possible. Avant je buvais rarement, mais je comprends maintenant les alcooliques. Boire pour oublier, pour s'oublier, pour ne plus savoir, pour ne plus se rappeler qu'on est la merde qu'on est, encore plus puante après qu'on ait bu, alors on boit encore, etc. Je suis allé au tapis, et pour un boxeur, c'est la honte. Parce que je suis boxeur. Le bar, c'est ça qui rapporte. Une aventure avec des potes. Un défi. Un gagne pain pas plus con qu'un autre. J'aime l'argent, et les gens aiment boire. Voilà. Revenons à la fille. Il y a trois mois, Dieu m'exauça, je vous l'ai dit, et la fille est entrée. Ce salaud était bien à son image, un type qui n'a l'air de rien, mais qu'on a envie de crucifier vivant, la suite de l'histoire le prouve. Je raconte, patience !
Quand elle est entrée, donc, j'étais sur un nuage, mes quatre vingt cinq kilos en pesaient trois, j'étais léger et fébrile comme une plume qui suit les courants d'air chauds et qui flotte sur un fond de ciel bleu. J'assurai et je lui demandai ce qu'elle voulait. Elle prit un coca. Une heure après, elle m'avait fait rire, j'avais chaud, j'étais bien, béa comme un bébé pas encore né, humide comme la pluie. Elle était encore là quand j'ai baissé le rideau. On s'est embrassé dans l'odeur de tabac froid, comme des sauvages, on a fait l'amour quatre fois, une fois dans le bar, les trois autres dans mon antre, ma pièce derrière la porte mystérieuse, dans mon grand lit fait pour l'amour. Le lendemain elle est partie alors que je dormais, et j'ai passé une journée ouatée, comme après un match où j'aurais gagné par KO un poids lourd bien teigneux, et où les vivas du public résonneraient encore plusieurs heures après. Le soir elle est passée me faire un bisou, et elle a tiré les rideaux chez elle. J'ai passé une nuit blanche devant la télé, sans oser aller frapper à sa porte, comme un gamin j'attendais sa permission. Pendant trois jours elle m'a seulement fait un signe de la main quand elle passait dans la rue, et le quatrième elle a daigné entrer encore une fois. J'étais fondu d'elle, je me suis décarcassé comme jamais pour la faire rire, et elle est restée dormir. Avec elle l'amour c'est comme une évidence, on baise dans tous les sens et on s'endort enlacés, l'extase absolue.
Mais il n'y a pas d'amour heureux, celui qui l'a chanté savait de quoi il parlait. J'ai commencé à souffrir. D'abord parce que la belle ne m'avait pas donné son numéro, en souriant elle avait esquivé ma demande, et j'avais compris que ce n'était pas la peine d'y revenir. Elle voulait contrôler la situation, ce qu'elle faisait admirablement. Quand j'étais au bord de la déprime, elle réapparaissait, et la vie avec. Un mois passa, et je m'accoutumais plus ou moins à la situation, mais quand même moins que plus. Je décidai de dévoiler un peu plus mes sentiments, et c'est là que le mot douleur prit son sens plein. C'est Robert qui parle : “douleur : sensation pénible en un point ou dans une région du corps. Voir Souffrir”. J'ai vu. J'ai bien vu. La belle n'en voulait pas plus, elle avait sa vie, j'ai compris que si la situation ne me plaisait pas ainsi, je pouvais aller voir ailleurs. Où ? En dehors d'elle, à part l'Utopie, je voyais pas. J'étais franchement mal, et la suite est pire.

Un soir où j'avais un mal de crâne absolu à force de tourner la tête à chaque passant pour la guetter, je la vis passer. Je fonçai sur elle, laissant mon barman assurer la salle et le comptoir. Heureusement il avait bien saisi la situation, c'était un pote qui lui-même avait aimé, il était compréhensif. Je me mis devant elle et lui demandai si l'on pouvait aller quelque part pour discuter. Elle fit une moue adorable, mais sceptique, et me dit que nous n'avions qu'à marcher. OK. Nous marchâmes. Je pris froid, mais parlai pendant une bonne demi-heure, du fait que j'aimerai partager plus de trucs avec elle, sortir au cinéma par exemple, aller manger ensemble, voir comment c'était chez elle (qui ne tente rien n'a rien !), lui présenter mes copains, enfin rien d'extraordinaire. Pour le commun des mortels. Car elle sembla trouver tout cela hors de la réalité. Elle me réitéra que la situation lui convenait ainsi, qu'elle vivait une vie qui ne lui permettait pas de changer quoique ce soit. Je compris même qu'elle faisait des efforts pour que je puisse y trouver une place, dans sa vie. J'étais malheureux comme un gosse qui a perdu toutes ses billes, surtout la belle bleue en agate, et j'avais la morve au nez. Je rentrai. Personne ne parvint à me dérider, même une jolie blonde qui m'avait visiblement à la bonne m'énerva sans que j'y puisse rien changer. Clara ne m'aimait pas, ne voulait pas m'aimer, et je commençai à me sentir un objet, genre fourchette, le truc utile au quotidien, mais quand on l'a pas on fait sans. On prend une cuillère.
Je me mis à être jaloux comme un taliban, et le moindre mec de l'âge de Clara qui entrait dans son immeuble me faisait bondir. J'imaginais les pires situations : elle avait un autre homme, une autre femme, elle ne m'aimait pas parce que j'étais méprisable, j'avais une tare insoupçonnée qu'aucune de mes petites amies n'avaient eu le courage de me révéler, j'étais con, j'étais chiant, etc, etc. Je me sentis méprisé, bafoué, humilié. Mais je l'aimais. Pendant un mois, je suivis les conseils de mes potes qui avaient commencé à me questionner, sentant bien que le vent tournait en apportant des effluves de poisson pourri, et non plus l'odeur enivrante du grand large. Selon eux, il ne fallait pas brusquer les choses, la belle sortait peut-être d'une désillusion dont elle avait du mal à se remettre, il fallait prendre mon mal en patience, plus je serai demandeur, plus elle se rétracterait tel le Bernard-Lermite qui sent bien qu'on en veut à sa peau, pas à sa conversation. Je laissai Clara libre de tout décider, elle venait, elle venait pas, j'étais avenant et chaleureux. Mais rien ne bougea. Je lui faisais l'amour avec toujours autant de plaisir, mais je m'endormais moins vite ensuite, et me réveillais souvent pour la contempler, paisible comme un ange, radieuse et si belle. Blottie dans mes bras j'avais envie de lui faire des enfants, une petite fille qui aurait les yeux de sa maman. Mais elle, elle était loin du délire, dans son monde à elle, bien au chaud semblait-il. Un matin où elle était partie subrepticement, des larmes coulèrent le long de mes joues, et je sentis que j'avais perdu une part de ma dignité. Ce n'est pas que je ne concevais pas que la situation puisse être ainsi. Je l'avais moi-même préconisé autrefois, mais personne n'avait semblé en souffrir, s'engager avec moi n'avait pas semblé être le trip du siècle, et si j'étais resté parfois deux ans avec une fille, on se revoyait avec plaisir mais aucune couche culotte n'empuantissait l'atmosphère, les poussettes ne nous faisaient pas d'ombre. Pour Clara, c'était différent, c'est moi qui en voulais plus, parce que je croyais sentir (mais quand ce n'est pas partagé, on a des doutes) que c'était avec cette fille que j'avais envie de faire un bout de chemin. Rien cependant ne me permettait de me projeter plus avant. Elle ne livrait presque rien sur ce qu'elle faisait de ses journées. Je savais qu'elle avait un travail, mais c'était assez vague. La seule chose dont elle me parla avec enthousiasme, c'était du bouquin qu'elle écrivait, mais je ne reçus que des promesses et ne lus jamais rien. Je n'ai pas osé lui demander si j'avais l'honneur de l'inspirer, ou mieux encore, si j'étais devenu un personnage de roman, de peur de voir une lueur d'incompréhension passer dans ses yeux bleus. Je décidai que tout avait une fin, c'est p'têtre ça qu'est bien chantait Mano au coeur de la désillusion la plus poignante. On se trouve toujours des compagnons d'infortune. Le surlendemain, lorsqu'elle passa boire un verre, je fus distant, aimable mais distant. Elle fut charmante, et partit au moment où je commençai à me dérider un peu. Pour la première fois, le mot salope me traversa l'esprit, et mon barman sembla acquiescer. Il eut un petit sifflement entre les dents qui voulait dire laisse tomber. J'étais fourbu comme après l'entraînement, j'avais les oreilles qui sifflaient et le coeur en déroute. Cette fille était une salope, et en même temps j'étais incapable de lui tenir rigueur, je pouvais très bien comprendre qu'elle veuille que tout reste ainsi, que du plaisir pas d'emmerdes. Le problème c'était moi qui m'accrochais, qui avais eu la bête idée de ressentir autre chose que ma queue se raidir. Le problème, c'était moi, en somme.
A trois heures du mat', quand toutes les chaises montraient leur cul perché sur les tables, ce fut le conseil de guerre. On était six. Mes meilleurs potes étaient là. Les avis les plus divers fusèrent : laisser tomber, me transformer en salaud à mon tour et la faire bien souffrir, la sommer de s'engager, la kidnapper. Laisser tomber, c'était la meilleure solution, mais c'était trop simple, et le plus dur c'est de voir que c'est simple. La faire souffrir, autant m'arracher les yeux même si à cause d'elle je morflais. Lui en demander plus, quelque soit la manière dont je m'y prendrai, elle avait été suffisamment claire pour ne plus y penser. Quant à la dernière solution, elle remplit de joie tout le monde, et chacun y alla de son conseil, attends je t'explique, il suffit de fermer la porte à clef qu'elle ne puisse pas sortir, etc. Le problème, que je voyais se profiler aussi subtilement qu'une ombre chinoise dans une représentation de théâtre Nô, c'est que cette solution n'en était pas une, puisqu'elle regroupait à elle seule les deux précédentes, que j'avais écartées comme je vous l'ai expliqué. Mes potes se proposèrent alors pour remplir ce qui leur semblait être désormais une mission : capturer la belle, qu'elle demande grâce et pardon. On ferait ça gentiment la nuit, on irait chez elle, on lui ferait même pas peur (tu parles), et on lui ferait comprendre que j'étais le mec qu'il lui fallait. Je clos le conciliabule en renvoyant mes gars à leurs pénates, vous êtes trop cons, arrêtez la console.

Le samedi suivant, je rentrai tout fier d'un combat gagné haut la main, la frustration ça aide. J'avais mis au gars une pâté mémorable, le pauvre pleurait sa mère et son entraîneur était furax. Je tournais au coin de la rue, et le tableau qui s'offrit à moi me fit m'arrêter net. La rue était bloquée par un cordon de policiers tout bleu, les gyrophares balayaient les façades d'une lumière crue, les badauds avaient la tête levée comme au quatorze juillet la foule qui contemple le feu d'artifice. Je levai les yeux, et vit mon meilleur pote, Hugo, en équilibre sur un balcon et une fille qui courait sur le toit. Tout le monde hurla attention, mais elle se rattrapa à une cheminée. Mon pote escalada la rambarde pour gagner le toit lui aussi. Un flic apparut sur la gauche, un autre sur la droite. Hugo fut à moitié assommé, et la fille disparut derrière la cheminée, et les trois autres à leur tour. La fille, je la connaissais, c'était une brunette qui habitait l'immeuble voisin de celui de Clara. Elle travaillait aux impôts, on avait discuté quelques fois, sans tomber d'accord d'ailleurs parce qu'elle considérait que les charges étaient un mal nécessaire, et que moi je considérai seulement que c'était un mal douloureux. Mon pote réapparut entre les deux flics, l'oeil tuméfié et du sang sur la joue. La fille fut prise en charge par les pompiers. Je rentrai dans mon bar atterré. Mais qu'avait-il donc été faire dans cette galère ? Le comptoir se mit à vociférer comme un seul homme. Le type paraît-il, un mec qu'on a déjà vu ici, monsieur, est allé chez la fille, pour la violer certainement, ouais il a bien la gueule d'un violeur, et il l'a coursée jusque sur les toits, une heure que les flics sont sur le coup, c'est terrible ça monsieur, on n'est plus en sûreté chez soi, etc. Deux flics en civil entrèrent à cet instant, et je sentis que c'était pour ma pomme. Ils me firent signe et nous nous installâmes au fond. Le comptoir tourna ses yeux pour essayer de suivre la conversation, mais le regard que lui lança l'un des deux flics le dissuada d'en savoir plus pour l'instant. Le comptoir se remit au travail, boire c'est un boulot, et les événements avaient donné soif. Je fus cuisiné à la sauce aigre-douce, mijoté aux petits oignons. Je n'avais rien à dire sinon que c'était mon meilleur pote, que ce n'était pas un fou, que je ne voyais pas ce qu'il avait voulu faire. J'ai pensé leur dire qu'il était peut-être amoureux de cette fille, mais j'ai vu les emmerdes en gros plan, et j'ai fermé ma gueule. Je devais venir déposer lundi au commissariat. J'avais bien compris que mon gars s'était mouillé pour moi, mais ce con s'était trompé de fille. Les flics me confirmèrent ce que je savais déjà : je ne pourrai pas le voir ni lui parler. C'est ce soir là que j'ai commencé à me servir des gin fizz bien chargés. Clara est passée vers minuit, mais j'étais tellement mal que je lui ai demandé de revenir plus tard. Je ne savais quoi lui dire.

De ce qui s'est dit dans la cellule de crise qui se tint cette nuit là, je ne vous dirai rien, mais ce fut chaud. Je tentai de savoir si mon pote était seul à l'initiative de cette connerie, mais ne pus rien obtenir des autres, qui ne se mouillèrent pas. Je crois qu'il avait eu seul l'idée d'intimider Clara. En tout cas, ce crétin avait merdé, et maintenant, quoiqu'on raconte aux flics, le train était lancé et personne ne pouvait l'arrêter. La fille avait évidemment porté plainte. JB se hasarda à dire que l'on pourrait lui expliquer, et qu'elle retirerait peut-être sa plainte, après tout, au départ c'était pour l'amour d'une fille, une histoire limite romanesque, et les filles, c'est sentimental. Sauf que là, c'était la réalité.
Au petit matin, alors que Clara qui était repassée dormait à poings fermés, j'avais pris ma décision. Il ne coûtait rien d'essayer d'expliquer la situation à la fille. Je contemplai Clara à cause de qui mon meilleur pote allait peut-être moisir en prison, et pour la première fois, je la considérai avec une émotion différente. Ce n'était pas de sa faute, mais elle était quand même à l'origine de tout ça. L'amour, c'est grand, mais l'amitié, c'est plus que grand, c'est indéfectible, inaltérable, un pote qu'on perd c'est l'amitié qui perd un bras, une femme qui part, c'est toutes les autres qui sont de nouveau aimables. Je sais, c'est la misère de dire ça comme ça, mais j'avais les boules, et mon pote, ce serait trop long de tout vous expliquer, mais on avait grandi ensemble, du genre parce que c'était lui parce que c'était moi. La seule différence, c'est qu'on ne s'était pas touché les fesses.
Pour une fois, Clara ne semblait pas décidée à partir, et pour une fois, j'aurais bien aimé qu'elle décampe, j'avais envie d'être seul pour réfléchir. Vraiment, la vie est parfois mal faite. Comme je ne suis pas un mufle, je la laissai roupiller. A six heures le bar était nickel, on aurait pu manger par terre. A neuf heures ma chérie émergea enfin. J'étais allé chercher les croissants, surtout pour moi parce que j'avais une faim de loup, la veille j'avais zappé le dîner. Je ne fus pas bavard. Clara levait des grands yeux sur moi du genre qu'est-ce qui se passe - je ne sais pas où elle était, mais elle n'avait visiblement rien suivi des événements -, et je lui décochais des demi sourires. J'avais envie qu'elle bouge. Comme elle n'est pas conne, elle est partie une demi heure plus tard. Je passais ma journée à guetter la voisine, qui revint accompagnée d'un mec. Je n'osai pas l'interpeller. En fin d'après-midi, elle était toujours scotchée au type, je ne fis rien. Le lundi, l'ambiance poulet frit du commissariat me redonna courage, et je lui fis un grand geste lorsqu'elle parvint au niveau du bar vers les sept heures du soir. Mon barman prit la relève. Le pauvre était au bord de la démission, mais il assurait vraiment. Je pris mon air le plus cool pour lui demander si elle ne voulait pas prendre un verre avec moi, j'espérai qu'elle n'était pas trop traumatisée, qu'elle allait se remettre, j'avais un truc à lui dire, j'étais sincèrement désolé pour ce qui s'était passé. La fille dit oui, certainement parce que mon boniment la soûlait et qu'elle aurait voulu être peinard. Nous allâmes dans un café un peu plus loin, le mien me semblait chargé d'une atmosphère trop lourde, j'avais l'impression de commettre un délit que tous les clients auraient dénoncés aux R.G. J'avais peur aussi que Clara rapplique, et je n'avais finalement pas envie de lui expliquer quoique ce soit pour l'instant. Je l'aimais toujours, c'était clair, mais chaque chose en son temps. Au bout d'une demi heure, la fille des impôts me prit le bras, me dit qu'elle avait bien tout compris, mais que par principe, c'était non, quelque soit la cause qui ait motivé mon gars, on ne pouvait pas laisser ce genre de chose impunie, c'était comme justifier un vol parce qu'on avait faim. Je lui aurai bien justifié, mais j'avais compris que c'était peine perdue, en tout cas je n'avais plus la force, tout était passé dans le fait d'avoir eu le courage de lui parler. J'étais lessivé. Chacun rentra chez soi.

Tout en vidant des cendriers et en remplissant des verres de tas de boissons diverses et fortement alcoolisées, je repensai à un détail de la conversation, lorsqu'elle avait pris mon bras pour arrêter ma logorrhée. Non pas qu'elle l'eût tenu plus longtemps qu'elle n'aurait dû, mais ce geste fit germer une idée en moi. Elle changerait d'avis pour une seule raison : par amour. La fille que j'aimais ne m'aimait pas, mais celle-là m'aimerait, il fallait que je tente le tout pour le tout, mon pote ne pouvait perdre ses belles années à tourner en rond dans cinq mètres carrés pour une histoire aussi conne. Le type qui était avec la fille, je ne l'avais jamais vu, elle ne pouvait être love en une nuit - quoique -, c'était certainement pour ne pas être seule chez elle, enfin peu importait. J'étais dans une situation délicate, parce qu'elle savait maintenant que le mec qui lui avait fait si peur était mon meilleur pote. Il ne fallait pas qu'elle croie que je la draguais par intérêt. Pas facile, et un peu présomptueux, mais ça valait le coup d'essayer. Enfin, je le croyais. J'augmentai mon barman, et le laissai seul de plus en plus souvent.
Ma technique consista à la suivre partout où elle allait, et à la rencontrer inopinément (tu parles). Au bout d'une dizaine de jours, nous prîmes des cafés ensemble. Je faisais tout pour être léger, affable, attentif. Sans en faire trop tout de même, essayant d'être naturel. Je fus hypocrite de la pire façon qui soit, et me détestai dans ces moments là. Je lui dis combien je comprenais la peur qu'elle avait eue, combien mon pote avait été con, je le chargeai un maximum. J'essayai de ne pas lui rappeler trop précisément la raison qui avait poussé ce dernier à agir ainsi, car j'avais peur qu'elle ne cherche à savoir qui était Clara. J'avais été très évasif, comprenant qu'elle ne savait pas qui était ma belle, à laquelle elle n'avait jamais prêté attention, et avec laquelle elle ne m'avait jamais vu. J'avais par ailleurs dit à Clara que j'avais besoin de prendre du recul, mais que mon bar lui était ouvert avec plaisir, et la pauvre venait et repartait sans que je l'embrasse, alors que j'avais une envie folle de la prendre dans mes bras, elle était toujours aussi sublime, et manifestement désireuse de bien faire. Plus je m'éloignais, plus elle venait à moi, la situation était pathétique. Plusieurs fois elle me croisa avec l'autre, (qui s'appelle Sylvie, au passage), et sans les voir je sentis ses larmes couler après que je l'aie salué d'un petit geste de la main, au mieux d'un coup d'oeil. Sa souffrance me disséquait les boyaux, mais c'était le prix à payer pour sauver Hugo. J'étais blindé en surface seulement, car je savais bien qu'elle se disait que j'étais avec Sylvie, elle ne pouvait pas se dire autre chose, je ne lui avais toujours pas expliqué la situation. Je ne sais pas ce qui me freinait, mais accorder sa confiance, c'est possible quand l'autre a un peu donné la sienne, et ça ne me paraissait pas être le cas chez Clara. J'avoue aussi que je n'arrivais pas à penser assez vite. J'avais le nez dans le guidon, de peur que l'autre ne m'échappât dans un moment d'inattention. Expliquer tout cela à Clara m'avait paru être une perte de temps à ce moment-là. Malheureusement.

La Sylvie commença à s'habituer à ma belle gueule, et je décidai de la laisser venir un peu à moi. Je me fis plus distant, et au bout d'une semaine, elle débarqua dans le bar, dans lequel elle n'entrait pas d'habitude. Elle s'installa sur une banquette, attendant manifestement que je m'amène. J'allai lui faire la causette, l'air bonhomme. Elle se trémoussait sur son siège, légèrement mal à l'aise. J'allais et venais comme à mon habitude, passant d'un client à l'autre, me marrant avec les habitués, vociférant avec les copains, j'en rajoutais un peu, regardant de temps à autre ma captive dans le miroir. Elle était pâle, du genre déconfite. Quand elle fut à point, j'allai vers elle et lui demandai si elle avait envie de rester avec moi ce soir là. Son soulagement me fit frémir, je sentis qu'elle me mangerait dans la main. La suite alla de soi, et je n'étais pas, mais vraiment pas fier de moi. Je me servais d'elle, je me dégoûtais, après tout la pauvre n'y était pour rien. Je lui fis l'amour chez elle, et essayai d'être affectueux, j'avais été la chercher… Je ne pouvais pas être en plus ouvertement salaud. Je jouais la carte tendresse, c'est ce qui me semblait être le plus à même de la faire fléchir. Sylvie n'était pas conne, même si elle travaillait aux impôts, et elle avait dû imaginer que je réitérerai ma demande initiale, concernant Hugo. Je pris mon temps, je voulais vraiment qu'elle sente que j'étais avec elle pour ses beaux yeux (qu'elle n'avait pas beaux, mais vert-jaune). J'assurai un maximum au lit, elle en redemandait. Lentement mais sûrement, j'arrivais à mes fins. Un jour, je sentis qu'elle avait envie de me faire plaisir. J'étais bougon, je n'arrivai pas complètement à cacher ma détresse, et invoquai les aléas du commerce pour expliquer la gueule de cinq mètres de long que je tirai. J'en avais marre, Clara ne venait plus, je me liquéfiai littéralement, j'avais envie d'elle et pas de l'autre, Clara je t'aime je te le jure. Or je ne pouvais pas lui dire, elle avait disparu. Je lui écrivis une lettre que je glissai sous sa porte, mais elle ne réapparut pas.
Ce jour là donc, Sylvie minaudait pour me tirer un sourire, et je lui lançai brusquement : “Ecoute, tu n'y peux rien, mais de savoir Hugo dans la merde, ça me bouffe, ça me rend malheureux, Hugo c'est mon frère, c'est pas ta faute mais ça me rend triste”. Sylvie comprit sans dessin que c'était de sa faute, et me prit le bras sans rien dire. Elle m'embrassa sur la joue et me dit qu'elle allait rentrer, bonne nuit. A cinq heures du matin je pleurais, Clara me manquait affreusement, et j'étais sûr que Sylvie avait compris combien j'étais un salaud, que demain elle allait me dire merci pour tout, mais on arrête. La journée fut odieuse, il pleuvait, les gens étaient bavards, ma mère m'a fait chier au téléphone à propos de ma soeur qui lui aurait soi-disant mal parlé, et mon barman arriva avec une heure et demi de retard.
Cependant, c'était ne plus se rappeler que tout arrive, un jour ou l'autre. Voilà Sylvie qui entre dans le bar, arborant un sourire radieux, et qui s'assoit au comptoir. Las, je lui offre un ti-punch, et essaie de faire la conversation. Au milieu d'une phrase sans intérêt, elle lance : “Tu vas être content, c'est bon pour Hugo, j'ai retiré ma plainte”. Putain, je suis resté la bouche ouverte, le torchon dans une main, et j'ai lâché le verre que je tenais dans l'autre. Je me suis retenu de hurler ma joie, dans un flash j'ai pensé qu'elle pourrait interpréter une manifestation aussi bruyante comme le signe que je n'attendais que cela, mais j'ai quand même souri largement, j'ai mis ma main sur le coeur, ai pris l'une des siennes, et je vous assure que je l'ai regardée avec une tendresse non feinte. Ma pauvre petite proie s'est sentie toute chose, elle avait compris qu'elle avait tapé juste. Nous fêtâmes dignement la nouvelle (je bus aussi pour oublier la suite, qui commençait à se profiler), et le lendemain j'allai avec JB accueillir mon Hugo fraîchement libéré. Nous passâmes la journée à nous taper dans le dos, et le soir je fermai le bar, tous les potes étaient là, l'ambiance était terrible. J'avais eu la délicatesse de demander à Sylvie si elle voulait se joindre à nous, tout en lui précisant que je comprendrais si elle trouvait cela déplacé, et elle me dit qu'elle était invitée ailleurs de longue date, elle ne serait pas là. Ouf. J'allais frapper chez Clara, six fois je suis monté entre vingt-trois heures et six heures du matin. Elle n'était pas là, ou ne voulait pas répondre, mais quand j'ai crié au feu elle aurait dû s'amener si elle avait été chez elle.
On a tellement charrié Hugo qu'il a pleuré. Il nous a raconté des tas d'anecdotes, on aurait dit un caïd marseillais tellement il avait appris de trucs là-bas. C'est pas une légende que la tôle forme ses bandits. Il nous parla d'une combine assez louche, et Benoît mit les points sur les i en lui décochant une droite qui lui fit passer l'envie de devenir un lascar. Bref, on était une bande de potes, des vrais de vrais, les Copains d'abord c'était nous. On a levé un toast à l'amitié, et j'ai fermé. Je suis allé tambouriner encore une fois chez Clara. Il était neuf heures du matin, et sa voisine s'est pointée : “Faut pas taper comme ça, elle est plus là la petite, elle est partie y'a cinq ou six jours”. Un uppercut au foie m'aurait fait moins mal, j'ai eu l'impression que l'on m'arrachait la peau, que l'on m'enlevait les yeux des orbites. Comment ça partie, mais où ? La voisine ne savait pas, la petite était très discrète, allez voir la concierge. Je descendis les escaliers quatre à quatre, et croisai la concierge qui ne savait rien, elle était très... discrète. Ouais je sais. Je me retrouvai sur le trottoir, et cette fois-ci je hurlai de douleur comme un lion qu'on achève, je hurlai encore et encore, Clara, je t'aime, je t'aime, reviens, reviens. Je me calmai en songeant que Sylvie aurait pu se pointer, normalement elle était au boulot, les fonctionnaires ça a des horaires fixes, mais cette pensée me fit quand même m'arrêter net. J'ai marché dans Paris cinq heures sans m'arrêter, j'ai dû écraser au moins trois roquets qui ont glapi de douleur, j'ai bousculé quantité de vieilles, j'ai failli me faire renverser deux fois, j'étais comme un fou. De Clara, je ne savais rien, sinon que je l'aimais. Je n'avais même pas son numéro de téléphone. J'ai appelé les vingt-cinq numéros en France qui répondaient au même patronyme, mais personne ne connaissait de Clara. Quand Hugo se pointa, je lui fis gentiment comprendre que je n'avais pas envie de le voir en ce moment. Il me restait Sylvie sur les bras, cette fille que j'avais utilisée de la façon la plus éhontée qui soit, et que je n'avais pas envie de laisser choir comme ça, même si vraiment maintenant elle me dégoûtait. Peu à peu nos relations s'envenimèrent, et je me conduisis comme un malpropre. Elle partit, avec certainement le sentiment de s'être fait avoir, enfin en tout cas, avec un doute qu'elle garderait toute sa vie. J'étais anéanti. Je laissai la gérance à mon barman à qui j'avais maintenant donné des parts dans la société, et je partis au bord de la mer.

J'écris du bar de l'hôtel Beau Rivage, quel nom minable ça me donne la nausée. Je suis à l'heure qu'il est limite alcoolique, et mes potes ont beau m'appeler, je suis seul, désespérément seul. Depuis trois jours, c'est le premier où je me lève. D'ici je vois les enfants courir en ciré sur la plage, les couples qui passent en se serrant car il y a du vent, et ma tronche dans le miroir, une tronche de pauvre type, blafarde, déchirée, mal rasée, cernée, malade. Je n'ai plus rien à raconter, j'ai sauvé mon pote mais ma beauté, ma Clara, est partie. L'idée que j'aurai dû tout lui dire pour qu'elle comprenne me remonte à la gorge comme une viande mal digérée, et je crois à tout instant que je vais vomir. Pourquoi je ne lui ai rien dit, pourquoi !?! J'ai été trop fier, trop con, j'ai cru que je devais attendre quelque chose d'elle, mais putain, la confiance, c'est nous qui l'accordons, c'est nous qui en sommes responsable, pas l'autre ! Je n'arrive plus à me rappeler combien elle m'a fait souffrir, ça me parait dérisoire. Clara, excuse-moi, je t'aime, je veux mourir, l'amour, au fond, c'est comme l'amitié, faut pas jouer avec, c'est trop fragile. Je vais rentrer à Paris, je vais te chercher partout. Mon Dieu, c'est où partout? Je crois que je n'aurai jamais dû dire à Dieu ses quatre vérités. Dieu n'a pas aimé. Pauvre con.



A R.C.
La Dodge


On était tous les deux assis dans le canapé, on avait un peu bu, et pour être plus près de la vérité, on était bien torchés, comme en témoignaient la douzaine de canettes de bière qui jonchaient le sol. Le gros bide de Slate se soulevait à chaque respiration comme s'il allait exploser, et j'avais l'impression que mes yeux allaient se rejoindre en un seul : j'avais le mal de tête du siècle.
Avec Slate, mon frère, on avait fêté l'acquisition de la plus belle des voitures, une Dodge marronnasse moche et dégueulasse. On avait toujours rêvé d'avoir une voiture bien à nous, on en parlait tout le temps, elle aurait été du dernier cri, chromée, blanche, décapotable, énorme, classe, tape à l'œil, emballe-minette, une pure voiture. On rajoutait tous les jours un détail, du clinquant par ci, du m'as-tu-vu par là, et on avait fini par se dire qu'il nous la fallait vraiment, sinon on allait passer pour des balletringues à nos propres yeux. Ce matin là, hier pour tout dire, on est allé chez Bobby, notre pote de toujours, celui qui a toujours une solution à vos problèmes - et autant de problèmes sans solution -, et on lui a dit :
- Bobby, t'es notre pote de toujours, et on a un problème : il nous faut une voiture.
Bobby, qu'est du genre causant mais qui connaît pas beaucoup de mots, a répondu :
- Ah ouais ?
Slate a dit :
- Il nous faut une putain de caisse, la plus belle.
Bobby a éteint sa clope, et a éternué :
- Ah ouais ?
Alors j'ai dit, pour que ça soit clair :
- On a pensé que tu pouvais nous aider à avoir cette voiture, c'est important pour nous.
Bobby m'a regardé et a lancé :
- Faut aller voir Pity.

Avec Slate, on est allé voir Pity, le gars que nous avait conseillé Bobby. Pity habitait chez sa mère, qui était morte l'année dernière, et effectivement, il faisait pitié. Grand, maigre, cachectique pour être clair, il sortait de dessous une vieille Pontiac quand on est arrivé chez lui, à pinces puisque j'espère que vous avez été assez attentifs pour comprendre qu'on n'avait pas de voiture, donc on a été obligé d'aller jusque chez Pity à pied, et ça faisait bien trois miles au moins de chez Bobby. Pity l'Asperge retapait des voitures, du moins il en donnait l'impression : sa cour était jonchée de carcasses, de bidons, de moteurs et autres pneus usagers. Sa salopette était noire et laissait apparaître une peau tellement blanche que si j'avais vécu avec lui et pas avec mon frère Slate, j'aurais dû porter des lunettes de soleil toute la journée. On a dit au gars pourquoi on était là, et qu'on était venu de la part de Bobby. Il a hoché la tête et a marmonné :
- Si c'est pour une voiture, j'en n'ai pas.
Slate, qu'est pas du genre belliqueux sauf quand il a faim, s'est avancé vers le type et lui a envoyé qu'il avait pas fait trois miles pour qu'on lui dise qu'il y avait pas de voiture. D'un côté je comprenais l'énervement de mon frangin, d'un autre je me disais que c'était pas complètement anormal que l'asperge n'ait pas de voiture à nous filer à la minute. J'ai dit au poireau blanchâtre :
- On va rentrer en casser une avec Slate, et on revient ce soir.
Le gars a hoché une fois de plus la tête, cette fois-ci avec une sorte d'incrédulité dans le regard que même quelqu'un de moins observateur que moi aurait décelée, et puis il a haussé les épaules et est retourné sous sa Pontiac. Slate l'a lorgné d'un regard malveillant et s'est mis en route pour aller en casser une. De graine. Slate, il est obèse, et c'est pas la faute à la génétique, c'est sa faute à lui, il mange comme quatre. On est retourné chez nous.
Une fois à la maison et cinq steaks plus tard, Slate s'est assoupi et j'ai pris une bière dans le frigo. Moi la bière, ça me maintient en grande forme, j'ai une silhouette on me donnerait quinze ans. Slate, la bière et les steaks, ça va le faire mourir avant l'heure, on dirait un gros phoque qu'aurait passé trop de temps hors de l'eau. Mais Slate il s'en fiche, de toute façon, il tient pas trop à vivre longtemps, vu qu'il comprend pas ce qu'on fiche sur cette terre. Mais bon, c'est philosophique, revenons à nos moutons. Au trois quarts de ma deuxième bière, j'en étais pas loin dans mes pensées : on avait dit au gars qu'on voulait une voiture, sans être sûrs que le gars pouvait nous en avoir une, et même si c'était le cas, avec quoi on l'aurait payée ? J'ai fini par pioncer moi aussi, trop penser ça fatigue.

Le soir était pas tombé qu'on était chez Peau de yaourt. Il était plus sous sa Pontiac, et on s'est assis pour l'attendre, vu qu'il était pas non plus dans sa maison, une très laide maison très sale et très vieille, pour ce qu'on en a vu. Quand Slate a fait remarquer qu'on ne se voyait même plus l'un l'autre tellement il faisait noir, j'ai dit :
- On fait quoi ?
C'était un peu con comme question, parce que Slate pouvait pas en savoir plus que moi. Il a roté en guise de réponse, j'en attendais pas plus. On pouvait pas rentrer bredouille, rapport à notre fierté, et puis il faisait vraiment très nuit, une nuit sans lune avec des bruits qui font peur, j'étais pas très rassuré. Au bout de deux trois hululements stridents qui me glacèrent les tripes, je me levais péniblement, et me dirigeais vers la Pontiac qui gisait là. La porte passager était ouverte, je m'assis, tâtonnai pour trouver la veilleuse, qui marchait - les miracles existent - et jetai un coup d'œil dans la voiture. L'intérieur semblait moins pourri que les apparences extérieures ne le laissaient présager. Il y avait quelques papiers par terre, des mégots dans le cendrier, cette voiture était vivante. C'est une image. Je glissai la main dans le vide poche, et mes doigts effleurèrent quelque chose de dur et de froid. Je fus saisi d'un frisson. Un flingue. Un pur flingue. Je l'extirpais de là et le contemplait bêtement. Avec stupeur, pour ceux qu'aimeraient le raffinement. J'en étais bouche bée, pour ainsi dire. J'avais jamais tenu de flingue, vu que j'avais pas fait l'armée, rapport à mon QI sûrement, trop élevé ou pas loin. A la maison, on avait une carabine, mais un flingue, ça a rien à voir à mon avis. On se sent tout de suite un homme, pas juste un paysan qui tue des lapins, ou un crétin comme Slate qui tire sur des boites de conserves, à défaut (c'est un vrai con, mon frère, mais c'est mon frère, je vous permettrais pas de rien dire sur lui, compris ?).
J'ai mis le flingue dans la ceinture de mon pantalon, et j'ai écarté les jambes, comme un homme que je me sentais, un homme fort, le genre de mec en Pontiac qui assure. J'ai dû m'endormir sur cette plaisante idée, car le jour m'a semblé légèrement avancé quand je me suis réveillé. Il y avait un homme qui frappait à la porte de la moche maison du Poireau Blafard. J'ai jeté un coup d'œil dans la cour et j'ai pas vu mon frère. Comme l'homme que j'étais j'ai pris mon flingue, et je suis sorti de la Pontiac. Je me suis planté devant comme Clint Eastwood dans Le Bon, la Brute et le Truand, et j'ai attendu que l'inconnu se retourne. Ce qu'il a fait. Le truc drôle, c'est son air quand il m'a vu. J'ai souris à l'intérieur, parce que j'étais Clint Eastwood dans la scène mythique de Le Bon, la Brute et le Truand, et que j'ai pas souvenir qu'il sourit à ce moment là. J'ai attendu que le mec se mette à parler, en partie parce que j'avais rien à lui dire de précis. Le mec s'est avancé et il a dit :
- Salut, je suis Randy, tu sais pas où est Bunny ?
- Bunny, j'ai dit, connais pas.
Le mec a froncé les sourcils, et a dit :
- Pity, tu connais Pity ?
- Ouais, j'y ai fait, j'le connais. Ce qui était très partiellement vrai, vous en conviendrez, mais quand même un peu.
- L'est où ? l'a demandé.
- Chais pas, j'y ai répondu.
- J'viens pour ma caisse, a dit le gars.
Etc. Un vrai dialogue de cons. Mon frère avait disparu. S'il avait été là, on aurait pu faire le remake du film, dans le rôle de la brute ç'aurait été mon frère, et le gars, là, qu'était un peu en train de devenir fumasse, il aurait fait un bon méchant. Mais c'était moi qui avais le flingue, et ça, ça semblait le calmer un peu, le gars.
- Bon, qu'il a fait, si tu vois B… Pity, tu lui diras que je suis passé. Que Randy est passé. Tu saisis ?
- Ouais.
Le gars est parti, dans une Dodge maronnasse dégueulasse que même si on me l'avait donné j'en aurais pas voulu (y'a que les cons qui changent pas d'avis, si vous voulez le mien), et j'ai hurlé : Slate, Slate, t'es où putain ?

Slate était parti pisser, et ça nous avait pas avancé très loin. J'ai montré le flingue à Slate, qui a roté, et j'ai rengainé mon truc, un peu moins fier. Aux environs d'une heure de l'après midi, Slate a dit j'ai faim, et on est rentré à la maison. Comme on n'avait plus de steaks, on a mangé du maïs à la crème et des toasts, avec des haricots en sauce. Manger ça fatigue, alors on a pioncé un peu, puis on a tenu un conseil de guerre. On a sorti deux bières, et on a dit :
- C'est la merde.
Avec mon frère, on a le sens de la formule, on est des lapidaires.
A la fin d'un long silence (long pour vous, alors j'abrège, moi j'ai l'habitude), j'ai émis la remarque suivante, une vache de remarque :
- Comment ça se fait que le mec vienne chercher une voiture, alors qu'il en a déjà une ?
J'étais pas la moitié d'un con.
Slate a dit quoi, et j'ai été obligé de lui expliquer, pour vous je passe, vous avez du piger si vous avez lu le début. Slate a dit :
- On le braque avec le flingue et on pique la Pontiac.
J'ai froncé les sourcils, et rétorqué :
- La Pontiac, on peut la voler dans la cour de Pity, si on doit braquer le mec, c'est pour la Dodge.
Slate a dit que c'était juste, mais qu'il préférerait avoir une Pontiac. J'étais d'accord avec lui. Le problème, c'est que voler, c'est pas bien. En plus, c'était facile de remonter jusqu'à nous, et on ne savait pas maquiller une voiture (une Pontiac !), et puis ça se faisait pas rapport à Bobby, qu'était comme un pote. Bref, on ne pouvait pas avoir la Pontiac. Alors Slate a dit :
- Tant pis, on braque la Dodge marronnasse dégueulasse.
Bon, là, fallait réfléchir un peu, alors j'ai repris une autre bière. (J'en ai sauté quelques unes, j'avoue). Comme j'avais le cerveau qui baignait dans la bière, j'ai pas réfléchi bien loin, et j'ai suggéré à Slate qu'on retourne chez Pity, dès fois que le gars Randy se pointe. Avec le flingue, on lui piquerait sa Dodge, et on aurait notre voiture. Y'avait bien quelque chose qui me chiffonnait, mais je savais pas quoi. Slate a dit c'est la dernière fois que je retourne là-bas, et on s'en est allé chez Blanc de Poireau. Dans la cour, y'avait plus la Pontiac, seulement Pity qui fumait un clope assis sur un bidon. On a demandé à Pity où était la Pontiac, et il a dit : vendue. Alors on a dit merde, putain, t'es chié mec, nous on la voulait cette caisse, etc. Blanc bec a rétorqué que la bagnole était déjà vendue quand on est venus la première fois, faut pas pousser les gars. On a dit on s'en fiche, où est Randy ? Chez lui qu'il a dit. C'est où chez lui ? C'est chez lui. Etc. (On peine avec les mots dans le patelin). Je lui ai dit fais pas le malin j'ai un flingue, il habite où Randy. Il a montré la route, et a dit : à gauche puis à droite et c'est la dernière maison, et il a ajouté : vous lui rendrez son flingue, il était fumasse. Slate a roté, et on s'est rendu chez Randy le cow boy à la manque.
Arrivés chez le gars, on a toqué à la porte, et il s'est amené, pas peureux le Randy ! Slate a dit : c'est un braquage, file-nous la caisse. Randy a ricané, et il a dit :
- J'suis pas une banque !!!
Il était mort de rire, mais pas nous. Slate a roté, et j'ai dit : où est la Dodge ? Randy a dit :
- vendue !
Merde qu'on a dit nous deux, Slate et moi. Merde et remerde. A qui ? A une gonzesse, foutez-moi le camp et rendez-moi mon flingue, c'est ce que nous a répondu Randy. Le pauvre !

Après on est partis, et j'ai jeté le flingue dans le champ loin derrière la maison de ce salaud.

Une gonzesse qu'on ruminait avec Slate, une gonzesse, non mais c'est pas vrai, c'était une gonzesse qu'avait notre Dodge ! On fulminait avec Slate, on était vert de rage. Comme Hulk. C'est le seul mec vert de rage que je connaisse, et vous ? On a bu quelques bières pour noyer notre rancœur (contre qui ? Mais le monde, putain, ce putain de monde de m… Excusez-moi, je m'emporte). On a dit tant pis, faut être grands seigneurs, on peut pas braquer une gonzesse. Slate a dit ben pourquoi, mais j'ai pas répondu, car je savais pas bien pourquoi. Slate a eu la seule pensée intelligente de sa vie quand il a dit avant de s'endormir : on aurait dû piquer la Pontiac. Mince de mince, mon frangin, mon pote mon poteau, t'es vraiment un as que je me suis exclamé, trop tard, j'en conviens.

Aujourd'hui, c'est le jour que je vous raconte mon histoire - une sacrée histoire ! -, on s'est rendu en ville avec Slate pour acheter deux trois trucs à bouffer, et surtout des bières, notre nourriture céleste et principale. Comme il faisait soif, on s'est assis au bar du Silver Café, et on a demandé… (deux bières, mais je marque pas, ça fait des répétitions). Comme on disait rien (mais on dit jamais grand-chose, faut reconnaître), la serveuse, une maigrichonne mal colorée, a voulu faire la conversation, et a dit :
- ça va les gars ?
Slate a roté (désolé, mon frangin, c'est pas qu'un gros phoque, c'est aussi un porc, mais à sa décharge, la bière, ça fait vraiment roter), et j'ai grogné :
- Nan ça va pas fort, y'a une gonzesse qui nous a piqué notre caisse, on la cherche et on va lui faire la peau.
Après ça j'ai ricané méchamment et j'ai regardé face de moineau en lui lançant un regard cruel, comme si c'était de sa faute à elle, et pour qu'elle comprenne qu'on n'était pas venu faire causette. Je crois qu'elle a compris parce qu'elle est allé à l'autre bout du bar et n'en a plus bougé. Y'avait pas trop de clients je crois.
En sortant du rade, on a vu notre Dodge marronnasse pas si dégueulasse qu'était garée juste en face. Slate a dit mince de mince, not' caisse ! J'ai hoché la tête comme pour approuver, et j'ai ajouté : la putain de caisse de nos rêves, frangin ! On a ricané bêtement. On a tourné autour comme des vautours affamés, et on s'est installé dedans, pour voir. Au bout de cinq minutes, une gonzesse, genre étonné, a frappé au carreau. Slate a ouvert et a dit quoi, genre étonné lui aussi, et je me suis marré, parce que je savais pas quoi faire d'autre. On est sorti de la voiture, et on a dit à la fille : c'est ta caisse ? Comme si on le savait pas ! Deux vrais cons ! La fille a haussé les épaules, et elle a dit pardon, pour qu'on se pousse. On n'a pas bougé, parce qu'on voulait pas qu'elle parte avec notre voiture. On lui a dit. Elle a dit les mecs si vous continuez à m'emmerder, j'appelle la police. Slate a pris un air encore plus ahuri que celui qu'il a d'habitude, et j'ai dit à la fille :
- T'énerve pas, on va pas te la piquer !
Slate a dit si, on va le faire, et la fille s'est mise à crier comme une hystérique (c'est une fille). Alors j'ai dit, parce que je voulais pas faire d'histoires :
- Tu nous la donnes ?
Elle s'est mise à pleurer, et a dit ben non, pourquoi je vous la donnerai ?
Je savais pas quoi dire, parce que lui expliquer pourquoi c'était un peu notre voiture me semblait trop compliqué. Je lui ai demandé :
- Tu nous la vends ?
Elle a fait non de la tête, mais un non pas très assuré. Alors je lui ai dit :
- Discute pas, on doit filer.
J'étais un peu nerveux, et je sentais pas trop la situation. J'ai ajouté :
- Si tu veux pas avoir d'ennuis, décide-toi.
Alors la fille a jeté ses clefs par terre, et a décampé sans demander son reste, c'était la première fois que je voyais courir une fille avec des talons et une jupe courte aussi vite.
Slate était déjà dans la voiture, je me suis installé au volant et on est rentrés.

Maintenant, j'ai le mal de tête du siècle, Slate ronfle et son ventre remue comme de la jelly. Faut que je vous dise que j'ai un peu menti, mais j'ai trop bu, et je vais pioncer un peu. J'suis quand même vachement content d'avoir eu autant d'imagination !



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