À moi
de Élodie Scée

1.

Le bébé avait été confié à la jeune femme du boulanger, qui venait juste de sevrer la petite dernière. Elle ne fit aucune difficulté pour accepter d’élever l’enfant en plus des siens, condamnée au silence éternel, mais assurée d’une rente providentielle bien au-delà d’une vie raisonnable. L’accord fut tacitement conclu dans la cuisine attenante au fournil, l’enfant posée sur la table dans un couffin de fortune, les yeux mouillés de sommeil, bercée par les vapeurs chaudes et humides de la pâte en train de lever et l’odeur bienfaisante des pains tout juste cuits. Jeanne quitta la pièce sans un regard pour sa fille. Ce lundi 11 mars 1984, Jeanne Caubert, dans la plus grande discrétion, quitta en taxi le petit village de Marmeuil pour rentrer à Paris, où le silence allait reprendre son cours, un temps suspendu, mais un temps seulement, par le cri de la petite Mathilde, née 2 jours plus tôt dans la demeure des Caubert sise majestueusement à l’entrée du village. La sage femme qui l’avait assistée avait été chargée de déclarer née sous X cette enfant du péché, cette honte malheureusement vivante de la faute de sa mère qu’un mariage sous peu devait faire oublier. Jeanne Caubert avait 17 ans. Un an plus tard, elle épousait en grandes pompes à l’église de la Madeleine Paul Albert Delafon, jeune diplomate de 35 ans, dont la famille pouvait se targuer de n’avoir pas courbé la tête en 89, mais qui avait quand même accolé prudemment la particule au nom, pour plus de discrétion. De leur union naquit quelques mois après Simon Delafon. Jeanne avait 19 ans, Mathilde, presque deux ans, mais elle n’existait pas.
 
Simon ne fut pas l’enfant prodigue. Il était à peine le fils de son père, peu souvent là, préférant à sa famille les ores de la République, qui pour son bonheur l’avait propulsé dans les cabinets feutrés de la rue de ***, lui permettant de briller le soir dans des réceptions où les contingences du monde ordinaire se diluaient avec grâce dans des considérations autrement plus élevées. Paul Albert Delafon s’aperçut à peine que son fils était devenu un jeune homme. Il s’étonna un beau matin de trouver sa femme en pleurs, Simon s’étant proprement volatilisé. Les affaires éparses jonchant sa chambre et la disparition des coupures jetées négligemment dans le tiroir du bureau paternel attestaient de sa volonté de partir pour longtemps. Il haussa les épaules, passa néanmoins quelques coups de fil pour s’assurer que le rejeton n’avait pas dépassé les bornes de la bienséance en vigueur dans les milieux respectables, et, tranquillisé, rassura sa femme de quelques mots vains et futiles, puis oublia ce contretemps. Jeanne demeura définitivement seule, délaissée à jamais par ces hommes qu’elle n’avait su comprendre, à peine approcher, et qui imprimaient à sa vie le goût amère de la défaite. Simon avait 17 ans, et une aversion sans borne pour ses géniteurs transparents et glacés.

2.

L’été avait été pénible. Simon avait traîné sa morosité de parcs en cafés désertés, laissant ça et là quelques ardoises imprudemment accordées, pestant chaque jour contre sa vie laborieuse, lui qui ne faisait pas grand-chose, se répétant avec complaisance combien il était fier de ne pas demander l’aumône. Sa réputation de petit bourgeois déclassé le précédait parfois, et il savait alors jouer parfaitement son rôle, pauvre enfant esseulé, rejeté par des parents ô combien détestables, mais dont secrètement les autres enviaient les richesses, méprisant discrètement l’orgueil du jeune homme qui vivait pauvrement quand il aurait dû en profiter largement. Simon ne cédait pas, l’orgueil en écharpe comme un signe de sa classe.
Par un matin triste et pluvieux, en ce début septembre, Simon bavardait, une cigarette pendue aux lèvres, avec des étudiants de l’école d’architecture dont il s’était rapproché ces deux dernières années à force de fréquenter le même café situé juste en face de l’immeuble où il logeait. Il projetait, bien sûr, de s’inscrire ce mois même dans l’école prestigieuse, comme l’année précédente, d’ailleurs… Les jeunes gens, fraîchement rentrés qui d’un périple en Afrique, qui d’une équipée sur les mers chaudes d’un hémisphère lointain, échangeaient avec de forts éclats de rire leurs exploits incroyables, forcément. Simon inventa un voyage au pays du Levant, dont il venait de lire un livre emprunté, ou presque, à la librairie du coin, mais les regards obliques que se jetaient les uns et les autres attestaient de leur incrédulité. Alors que les conversations tarissaient et que le groupe projetait d’aller déjeuner non loin de là, en attendant de prendre connaissance des réjouissances à venir, - on devait afficher le programme de l’année ce jour là -, une jeune fille à l’allure décidée, les joues rosies par la marche et le froid, s’arrêta à leur niveau et s’enquit de la date des inscriptions. L’inconnue suscita les regards de quelques uns, mais tous retournèrent à leur projet immédiat : manger, au chaud, en groupe, au plus vite. Simon seul demeura sur le trottoir. Il s’avança vers la jeune fille :
- Les inscriptions, c’est ça, vous voulez connaître la date des inscriptions ?
La jeune fille hocha la tête, lorgnant en coin le groupe qui s’éloignait en direction du Bar B., un café branché ringard dont la porte était surmontée d’un poisson rouge qui clignait de l’œil à chaque fois qu’elle s’ouvrait. Simon reprit :
- C’est maintenant, enfin, cette semaine. Justement, je dois m’inscrire…
Il fit un pas, tendit une main énergique et accompagna son geste d’un sourire engageant. Une petite main chaude se glissa dans la sienne.
- Nous ne nous sommes pas présentés, pardon. Je m’appelle Simon.
- Mathilde, répondit laconiquement la jeune fille. Ils sont toujours comme ça ? ajouta-t-elle en désignant d’un geste vague le groupe à présent disparu.
- Euh, oui, mais ils sont sympas, ne vous fiez pas à leur désinvolture, vous verrez, ils…
Mathilde le coupa.
- De la désinvolture ? De l’impolitesse, plutôt !
Simon se dandinait d’un pied sur l’autre, mal à l’aise devant l’inconnue qui imprimait chez lui une sensation nouvelle, étrange, presque inquiétante. Une chaleur sourde et diffuse prenait place dans son ventre, quelque chose d’inhabituel, comme étranger à lui, à la fois agréable et douloureux.
- Oui, peut-être, je ne sais pas, bredouilla-t-il maladroitement. Vous voulez prendre un café ?
Un court silence s’installa, pendant lequel la jeune fille dévisagea sans gêne Simon qui ne savait qu’ajouter, surpris par la question qu’il venait de poser sans réfléchir.
- Pourquoi pas, répondit Mathilde.
Les deux jeunes gens marchèrent quelques minutes en silence, et s’attablèrent au fond d’un bar anonyme où deux habitués couvaient leur demi d’un œil concupiscent. La conversation, un peu décousue au départ, prit une tournure plus intime quand Mathilde confia quelques bribes de sa vie à Simon : son arrivée il y a peu à la capitale, sa décision de s’inscrire dans cette école après un cursus de Lettres à la Fac d’Angers, où elle avait été élevée par une grand-tante. A 22 ans, elle avait envie de prendre sa vie en main, de changer d’air. Surtout, elle était venue à Paris pour faire des recherches sur sa mère, dont elle ne savait strictement rien. Elle avait dit cela rapidement, les yeux baissés, un peu confuse de raconter cela au premier venu. Mais lorsque Simon croisa son regard, il sentit combien la chose était importante pour elle. Il eut le tact de ne pas insister, et brossa un tableau rapide de sa propre situation, omettant soigneusement toutefois d’insister sur les deux années passées à ne rien faire, ou presque. Aux côtés de Mathilde, il venait de prendre conscience combien sa situation était navrante, juste pathétique, alors que celle de la jeune fille semblait vraiment digne d’intérêt.
C’est avec un certain plaisir que Mathilde et Simon se rendirent ensuite ensemble à l’école pour s’inscrire en première année. L’intimité créée par les confidences qu’ils venaient d’échanger contribuait à intensifier chez Simon la sensation étrange au creux de son ventre. Mathilde le quitta aussitôt en lui faisant la bise avec un naturel déconcertant, et Simon rentra dans sa chambre vide avec le sentiment que le monde s’ouvrait à lui. Tout lui semblait plus vaste, plus absolu, un enthousiasme comme jamais il n’en avait ressenti le parcourait par vagues puissantes. Il ne dormit pas cette nuit là : l’image de Mathilde arrivant, lui parlant, rougissant, souriant, l’assaillait à chaque seconde. A l’aube il lutta contre la fatigue qui estompait sournoisement le visage de sa bien aimée, mais au levé du jour, Mathilde était là, jolie, aimable, rayonnante, et il s’endormit enfin, ivre d’une expérience unique.

3.

L’hiver n’avait pas tardé à s’installer, mais ni Mathilde ni Simon n’en avaient cure. A peine deux mois après leur rencontre, Simon avait déménagé chez Mathilde qui logeait plus confortablement, et ses sentiments n’avaient fait que croître, atteignant désormais des sommets qu’il pensait inégalés. Comme tous les amoureux débutants, il était certain qu’il détenait pour lui et lui seul le secret de l’alchimie magique. Mathilde était amoureuse elle aussi, séduite par le personnage un peu perdu de Simon, troublé par les paradoxes innombrables du jeune homme, qui cependant faisaient échos aux siens de manière parfois troublante. Elle ne s’expliquait pas ce coup de foudre, elle pourtant si rationnelle par ailleurs. Mais les efforts constants de Simon pour lui faire plaisir et les marques d’un amour déraisonnable mais ô combien touchant la grisaient plus que tout. Une part d’elle prenait en pitié l’enfant qui demeurait en Simon, mais sa propre naïveté ne lui laissait pas le loisir de trop y réfléchir. Elle se laissait guider par le jeune homme, fougueux, insaisissable et quelque peu mystérieux. Des parents de Simon elle eut un tableau désastreux, et renonça à lui en parler davantage. Elle se raconta avec une passion qui la décontenança, parce qu’elle ne l’avait jamais fait auparavant, par fierté, ne voulant pas être aux yeux des autres qu’une pauvre orpheline. Le peu qu’elle savait de sa propre histoire fut mis en dépôt chez Simon, qui redoubla d’attentions. Les deux tourtereaux menaient une vie centrée sur l’entretien exclusif de leur amour mutuel et la poursuite de leurs études, qui les passionnèrent tout de suite, surtout Mathilde. Simon vivait à ses crochets sans qu’elle y prenne garde, tant il mettait d’acharnement à poursuivre des idéaux généreux, auxquels elle voulait croire tout autant que lui semblait en être convaincu. La perspective d’une vie meilleure pour eux deux lui faisait ignorer la situation pourtant peu glorieuse de Simon, qui s’ingéniait à donner l’illusion qu’il n’avait besoin de rien pour vivre. La grand-tante de Mathilde pourvoyait à l’entretien du jeune couple. Mathilde acceptait les chèques sans rechigner, car elle savait qu’une grande partie des sommes investies provenait de l’héritage de son père, qui était mort alors qu’elle n’avait que deux ans. Le caractère romanesque de la vie de Mathilde enchantait Simon, qui ne se lassait pas de lui faire raconter le peu qu’elle savait, principalement grâce aux confidences arrachées à la tante. Son père, Martin Sarre, n’avait pas sû avant sa mort qu’il avait une fille, mais il avait laissé dans son testament une lettre dans laquelle il confiait avoir l’intuition qu’une femme qu’il avait fréquentée aurait pu être enceinte, et demandait au notaire de faire des recherches. Si elles aboutissaient, il priait instamment que l’enfant soit reconnu à titre posthume, porte son nom et soit confié à une tante au cas où la mère aurait été défaillante. Le notaire avait apparemment mené sa mission à bien, puisqu’il avait retrouvé Mathilde, alors âgée de deux ans, et l’avait placée à Angers, chez la tante. Mathilde avait insisté de nombreuses fois pour savoir ce qu’il y avait dans la lettre, mais la tante était têtue et n’avait rien dit d’autre. La vieille avait ensuite détruit le document, confié maladroitement par le notaire, aujourd’hui décédé. Mathilde ne savait pas si le nom de sa mère était mentionné dans la lettre. La tante lui assurait que non, et s’en tenait à cette version, arguant du fait qu’il lui était égal que Mathilde le sache, elle ne voyait donc pas pourquoi elle le lui aurait caché. Mathilde n’avait appris tout cela que quelques mois auparavant, et c’était en grande partie ce qui l’avait décidée à quitter Angers pour Paris, son père ayant toujours vécu là. Elle nourrissait pour la tante pourtant dévouée un ressentiment qui ne tarissait pas, et comptait bien profiter de la manne qui arrivait régulièrement.  

4.

Un dimanche matin, le 13 janvier exactement, Mathilde s’éveilla en sursaut. Un rêve étrange l’avait poursuivie toute la nuit. Elle vaqua à quelques occupations anodines et travailla sur la maquette d’un projet qu’elle devait rendre sous peu, en attendant que Simon se réveille, ce qu’il fit en début d’après midi, lentement, avec volupté. Simon aimait particulièrement dormir. Autour d’un café fumant, les deux enfants échangèrent les propos légers et essentiels à tous les amoureux, et Mathilde fit part de son rêve à Simon. Ils aimaient pratiquer ce jeu en apparence innocent qui consistait à détailler et analyser maladroitement leurs rêves les plus marquants, avec l’ingénuité de ceux qui n’ont pas lu Freud mais savent son prénom, et Simon tirait une fierté secrète de partager le sien avec le grand homme. Mathilde conta donc comment elle avait suivi inlassablement dans ce rêve une petite fille, peut-être elle, à travers les pièces d’une sorte de château, s’arrêtant longuement dans l’une d’entre elles, une chambre verte, avec des tentures au mur, une cheminée allumée, et un tableau immense qui la regardait, elle, la petite fille, avec des yeux vivants. Un coin du tableau était cassé, et Mathilde raconta combien la fillette semblait fascinée par ce bout manquant, plus que par le tableau dont elle ne savait s’il représentait le visage d’une femme ou d’un homme. A l’endroit où le coin était tombé, le parquet présentait une aspérité, le bois entamé faisant comme un éclat lumineux sur lequel le regard achoppait. Les motifs de la toile murale verte avaient aussi beaucoup attiré l’enfant, qui s’était amusée à en dessiner les contours avec son doigt. Mathilde était intriguée par ce rêve, car il restait imprimé en elle avec une netteté déconcertante, et semblait avoir duré toute la nuit.
Le visage de Simon se contractait au fur et à mesure que Mathilde déroulait son récit. Il esquissa avec peine un sourire forcé lorsque celui-ci prit fin, prétexta une douche à prendre et un travail urgent à terminer, et le reste de l’après-midi se passa dans un silence inhabituel que le repas du soir rompit avec peine. Mathilde s’en étonna quelque peu, mais pensa qu’elle avait pour une fois importuné Simon avec un récit sans intérêt et trop long, et s’ingénia à converser de tout et de rien jusqu’à ce qu’elle tombe de sommeil et aille se coucher. Simon resta à fumer sur le canapé devant l’écran muet de la télévision jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le lendemain, ils se rendirent en cours comme d’habitude, et Mathilde oublia vite ce dimanche un peu bizarre. Simon par contre n’oublia rien, tant le rêve de Mathilde l’avait troublé. Elle avait décrit avec une exactitude déconcertante la particularité du tableau qui ornait la chambre verte de la maison de campagne dans laquelle il allait passer la plupart de ses vacances étant enfant, du temps où il avait une mère qui s’efforçait de jeter un coup d’œil sur lui de temps à autre. Il n’avait par ailleurs pas de réels souvenirs de son père dans cette maison, qui appartenait à la famille maternelle. C’était une vaste demeure située à l’entrée du bourg de Marmeuil, un village oublié dans un coin de campagne abandonné, mais qui avait perdu pour Simon tout attrait lorsque son seul camarade de jeu était parti, vers ses onze ans. Il détesta alors s’y rendre, et exécrait la chambre verte dont il trouvait les motifs immondes, et pitoyable ce tableau de sa mère, mal peint, dont il manquait un angle, certainement depuis que celui-ci avait une nuit chuté lourdement sur le parquet, réveillant en sursaut le petit garçon, qui s’était senti irrémédiablement seul et perdu dans l’immense bâtisse. Il savait à peine où était la chambre de sa mère, et il se souvenait avoir passé le reste de la nuit le corps tendu sous les couvertures, baigné de sueurs froides, attendant que le petit jour remédie au désordre.
 
Simon ne savait que penser, ni quoi faire. Devait-il parler à Mathilde de cette maison ? Il rechignait à renouer avec ce passé si lointain désormais, qui jour après jour s’éloignait un peu plus. Déconcerté, il ne vit pas la semaine se dérouler, quand le vendredi soir, Mathilde rentra toute émoustillée par une mission qui lui avait été confiée. Avec une autre élève de l’école, en deuxième année, elle était conviée à participer à un concours en Belgique, et devait partir dès le lendemain jusqu’au samedi suivant. Simon s’enthousiasma avec elle, masquant admirablement la jalousie qui l’effleura un instant. Une idée prit forme dans sa tête au même moment : il allait se rendre à Marmeuil, profitant du séjour de Mathilde à l’étranger. Pourquoi, les raisons ne lui apparurent pas nettement, mais il avait lui aussi besoin de prendre l’air. Après avoir accompagné Mathilde gare du Nord, il se rendit gare d’Austerlitz et monta dans un train. Bercé par le mouvement régulier, il s’assoupit, et se réveilla in extremis pour descendre à ***, où il attendit le bus pour Marmeuil. Ils étaient deux, un vieil homme et lui, à se rendre au village. Le vieux mit cent ans pour descendre les trois marches de l’autocar, et derrière lui, Simon scrutait avec curiosité la place où il était venu tant de fois, il y a si longtemps. 

5.

Simon traversa le bourg qui semblait désert, à part le vieillard qui remontait la grand-rue avec la lenteur d’un escargot à l’agonie. Il arriva bientôt devant la demeure des Caubert, priant pour que sa mère n’y soit pas, par un hasard malheureux. Les volets étaient fermés, pas âme qui vive semblait-il à cent lieux à la ronde. Le jeune homme resta immobile, humant l’air comme un animal guettant sa proie. Le bruissement d’une vie secrète et mystérieuse résonna à ses oreilles, fit frémir ses narines, faite du pépiement de quelques oiseaux, du cri d’un corbeau solitaire, du mugissement des vaches dans le pré attenant, de l’odeur de la terre froide. Simon tourna les talons, la maison ne l’intéressait pas, il ne la connaissait que trop. Il retourna au village, où il fit tinter le carillon de la petite épicerie qui survivait tant bien que mal au fil des ans. Une vieille dame se leva pesamment du siège sur lequel elle était assise pour demander gentiment ce qui ferait plaisir au monsieur. Le monsieur, Simon en l’occurrence, ne sut que dire, jeta un rapide coup d’œil sur les innombrables paquets de biscottes et de biscuits secs qu’on ne semblait consommer qu’à la campagne, et demanda à la grosse femme si elle connaissait Jeanne Caubert. La femme acquiesça avec un large sourire, et se mit à parler avec un débit ininterrompu de cette chère madame Caubert, de son si gentil fils qu’on ne voyait plus depuis des années, de combien il était difficile d’entretenir une maison si grande quand on habitait à Paris, pensez donc, c’est si loin, et mille autres jérémiades que Simon écoutait d’une oreille distraite. Un détail retint pourtant son attention. La femme avait parlé du boulanger, - veuf, le pauvre, avec tous ses enfants ! -, aujourd’hui à la retraite, qui faisait office d’homme à tout faire au village, et qui avait été chargé par Madame Caubert d’entretenir la demeure. Simon s’enquit de savoir où demeurait le bonhomme (à la boulangerie, pardi), et s’éclipsa promptement. Quelques minutes plus tard, il faisait face à l’ancienne devanture de la boulangerie « Au bon fournil », mangée par les années, mais aisément reconnaissable par ses faux pains en carton pâte qui ornaient encore l’intérieur de la vitrine. Il frappa quelques coups à la porte. Aucun mouvement, rien qui ne trahisse une quelconque présence. Il frappa plus fort, longuement, mais rien n’y fit, la boutique était vide. Un peu énervé maintenant par une quête dont il ne comprenait rien, Simon sonna à la porte adjacente à la boulangerie. Au dessus de la sonnette, une mention défraîchie : Madame Veilleux, sage femme. Au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit, et une femme à l’allure distinguée, les cheveux blancs soigneusement retenus en chignon, grande, lui fit face, et se fendit d’un sourire.
- Oui, que puis-je pour vous ? demanda-t-elle d’une voix posée, les yeux intelligents.
- Bonjour Madame, répondit Simon peu assuré, je suis Simon Delafon, le fils de Jeanne et…
La femme le coupa :
- et de Paul Albert Delafon ! Mais entrez donc Simon, quelle joie de vous voir ici !
S’effaçant pour le laisser entrer, la femme tendit une main sèche et ferme en direction du jeune homme, qu’il serra rapidement. Elle reprit :
- On ne vous a pas vu ici depuis une éternité ! Votre mère est-elle avec vous ? Mais entrez donc, avancez, tenez, là, installez-vous. Voulez-vous prendre un thé, un café ?
Simon accepta un café, et pendant que l’antique objet qui servait de cafetière distillait lentement un arôme délicat, l’ancienne sage femme s’assit en face du garçon.
-  Que nous vaut le plaisir de votre visite ? Votre mère n’est pas à Marmeuil, n’est-ce pas ? Vous venez en week-end ?
Simon avança prudemment qu’il était dans le coin par hasard, et avait voulu pousser jusqu’au village…. La femme comprit qu’il ne tenait pas à s’attarder sur les raisons pour lesquelles il se trouvait là, et fit la conversation. Au deuxième café et au énième gâteau sec (vendait-on encore ces boudoirs au sucre à Paris ? Simon se promit de lever le mystère dès son retour), l’atmosphère se détendit, et la conversation prit un tour charmant. Madame Veilleux, dont c’était finalement le métier, savait décidément accoucher les âmes. Elle s’enquit de savoir où vivait Simon, quelles études il poursuivait, s’il était amoureux, ou même marié ? Non, pas marié, mais amoureux ! Comme c’était charmant ! Et comment se nommait l’heureuse élue ?
Simon était tout alangui par la chaleur se dégageant du poêle, et par la digestion des biscuits dont il ne cessait de se resservir. Après tout, il n’avait rien mangé ce midi là. Il nomma avec émotion Mathilde, la décrivant avec plaisir, tant il l’aimait. C’était la première fois depuis leur rencontre, il y a quelques mois, qu’ils se séparaient. Elle était partie….
Mais Simon s’arrêta en voyant son hôte blêmir et prendre appui sur la table.
- Vous ne vous sentez pas bien, madame ?
Il se leva, prêt à l’aider, mais Madame Veilleux se reprit, et prétextant qu’elle avait bu trop de café, demanda à Simon de lui servir un verre d’eau, là, sur l’évier, juste derrière.
- Veuillez m’excusez, mon garçon, il est des breuvages dont on devrait savoir faire le deuil passé un certain âge ! Mathilde, disiez-vous ? Parlez-moi d’elle, vous semblez tellement amoureux, elle doit être merveilleuse, n’est-ce pas ?
- Elle l’est, c’est ma raison d’être, renchérit Simon, rassuré sur l’état de son hôte. Elle est seule au monde, vous savez, à part une vieille tante, mais qu’elle ne voit quasiment plus. La pauvre, elle a perdu son père, et ne connaît rien de sa mère. Nous sommes tout l’un pour l’autre, et je l’aime éperdument.
Simon s’arrêta net, tout penaud de confier ainsi à une inconnue les secrets jalousement gardés par Mathilde et lui-même. Mais la vieille femme eut un sourire affable, et Simon pensa qu’elle était seulement attendrie par ses confidences.
- Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, n’est-ce pas, c’est très gentil à vous de m’avoir offert ce café. Je file, ajouta Simon déjà debout, la main tendue vers Madame Veilleux. Surtout, s’il vous plaît, ne dites pas à ma mère que je suis passé, elle pourrait s’offenser que je ne l’aie pas prévenue.
Il appuya sa requête d’un clin d’œil un peu forcé, pour mettre la sage femme dans la confidence. Celle-ci le regarda comme s’il était transparent, et Simon s’en fut. Une fois sur le trottoir, il marcha d’un pas rapide vers la place pour prendre le bus qui s’en retournerait à la gare de ***. Il entendit soudain crier son nom, se retourna et vit la sage femme se diriger vers lui. Une fois à sa hauteur, essoufflée, elle attrapa le bras de Simon et lui demanda d’une voix blanche :
-  Mathilde, Mathilde comment ?
Simon, interloqué, fixait Madame Veilleux l’air ébahi.
- Euh, Sarre, Mathilde Sarre.
Et la sage femme tomba à ses pieds, évanouie.

6.

Dimanche soir, le 20 janvier. Simon avait finalement passé la nuit à Marmeuil, chez l’épicière, dans la chambre d’un fils parti lui aussi depuis longtemps. Mort peut-être, il n’avait pas demandé. Madame Veilleux n’avait repris ses esprits que quelques minutes plus tard, et il avait fallu la transporter jusque chez elle, prévenir l’épicière, qui s’était chargée de la veiller, accepter l’invitation à dîner et à dormir là, le dernier bus étant parti. Simon ne savait vraiment plus que penser de tout cela. Il passa la nuit à échafauder des scénarii fantaisistes, sans trouver de réponse vraisemblable. Le lendemain, il demanda à l’épicière s’il pouvait parler de nouveau avec la sage femme, mais la grosse dame, moins amène depuis l’incident, l’en dissuada en quelques mots. Dans le train, Simon ne put dormir comme à son habitude, trop agité par les événements qu’il avait malgré lui provoqués.
Le lendemain, dans la boîte aux lettres, parmi les prospectus divers, se trouvait une lettre adressée à Mathilde, émanant du bureau des naissances de la préfecture de Paris. Simon n’osa l’ouvrir, et la mit en évidence sur la table.
Pourquoi la sage femme avait-elle défailli à l’évocation du nom de Mathilde ? Quel était le lien entre Mathilde et Marmeuil, entre Mathilde et la maison des Caubert ? Car il fallait bien se résigner à ne pas y voir qu’un simple hasard, les détails donnés par Mathilde, l’incident à Marmeuil, tout concordait pour tramer une histoire des plus mystérieuses. Mathilde avait-elle vécu à Marmeuil ? Y était-elle venue en vacances ? Après tout, rien de plus simple que de lui poser la question ! Et si c’était le cas, elle aurait très bien pu aller, enfant, dans la demeure des Caubert, avec qui, peu importe, beaucoup de visiteurs allaient et venaient dans la maison, auxquels l’enfant ne prêtait pas attention, pas plus qu’on ne faisait attention à lui. Il passa le lundi rasséréné par cette hypothèse, et quand Mathilde téléphona, le soir, il lui posa parmi toutes les autres cette question là. Mais Mathilde releva à peine. Elle n’avait aucun souvenir d’être allée en vacances à Marmeuil ou dans une autre campagne approchante. Elle passait ses vacances en Bretagne, avec la tante et de lointains cousins. Ils se dirent mille mots d’amour avant de raccrocher, et Simon demeura plus songeur que jamais. Le mardi matin, il avait pris sa décision : il se rendrait chez sa mère, la seule personne qu’il reliait à toute cette histoire.
 
Simon avait passé du temps à réfléchir, mais sans vraiment savoir à quoi. Il sentait que quelque chose se tramait qui le dépassait largement, aussi, dès qu’une idée un tant soit peu réalisable se présentait à lui, il s’en emparait, et la suivait sans autre forme de procès. Il se disait qu’il aidait Mathilde dans sa quête, sans pour autant savoir le rôle qu’il y jouait. Il passa la journée à redouter la rencontre. Il n’avait pas revu sa mère depuis son brusque départ, il y avait plus de deux ans, et n’avait donné que deux fois des nouvelles, pour éviter que soit déclenché un plan ORSEC destiné à le ramener à la raison, sinon au bercail. Le mardi en fin d’après-midi, il sonna à l’interphone de la rue de Courcelles, où logeaient ses parents. Une voix qu’il reconnut comme semblable à celle de sa mère demanda qui était là, et il répondit :
- Simon.
Un long silence suivit. Puis le système de déclenchement automatique de la porte claqua d’un coup sec, et Simon entra dans le hall. Il prit les escaliers, s’arrêtant au premier. Il frappa à la porte, qui s’ouvrit, et vit sa mère qui le regardait durement, l’air hautain. Le fils et la mère se jugèrent un instant, avec une incrédulité mêlée d’une certaine animosité. Puis Jeanne se recula et se dirigea vers le salon. Simon poussa la porte derrière lui et la suivit. Rien ne semblait avoir changé dans l’appartement en deux ans. Sa mère s’était postée à la fenêtre et observait la rue. Il resta près de la porte vitrée à double battant qui marquait l’entrée du salon. On pouvait presque entendre le silence tellement il criait leur détresse, mais les conventions prirent le dessus. La mère se tourna, et dit :
- Pourquoi es-tu venu ? Pourquoi maintenant ?
Simon observa Jeanne. Aucune émotion filiale, elle n’était décidément plus rien pour lui. Il ne savait exactement que demander, aussi se lança-t-il maladroitement :
- Pour un renseignement, disons, pour…
- Pour quoi, lança sèchement sa mère, impatientée.
Simon prit la parole brusquement, le débit rapide, la voix un peu rauque :
- Je suis allé à Marmeuil, j’y ai vu Madame Veilleux, la sage femme, qui s’est évanouie lorsque j’ai mentionné un nom : Mathilde, Mathilde Sarre. Alors, ça te dit quelque chose ? finit-il par dire en criant presque, excédé par l’incongruité de la situation.
Mais il suspendit ses paroles en voyant sa mère porter la main droite à son cœur, vaciller d’avant en arrière, pour finalement tituber jusqu’à la console située juste à côté de la fenêtre, sur laquelle elle s’appuya lourdement, s’accrochant de l’autre main aux rideaux. Suspendue un court instant dans une attitude quasi théâtrale, Jeanne finit par se laisser tomber mollement sur le meuble, qui chuta et se fracassa sur le parquet en chêne massif. Simon eut un haut le cœur qu’il réprima, se précipita pour relever sa mère qui s’était heurtée la tête et saignait au front. Elle gémissait de façon inquiétante, comme savent geindre les fous, lentement, de façon continue, dans une douleur inextinguible, profonde, inaccessible. Il la porta sur un fauteuil, lui tapota la joue, alla chercher dans la cuisine un verre d’eau qu’il lui fit avaler de force. La pauvre femme ouvrit des yeux hagards, et, pâle comme la mort, articula d’une voix blanche :
- Math…ilde Sarre ?
Simon prit l’une des chaises sur lesquelles on ne s’asseyait jamais, un bel objet du XVIIIème, s’assit lourdement, et acquiesça :
- Voilà, Mathilde Sarre, tu m’as bien entendu. Peux-tu me dire pourquoi ce nom vous fait toutes les deux cet effet ? Hein, commença-t-il à hurler, peux-tu me dire pourquoi ?
Jeanne était maintenant en pleurs, de longs spasmes secouaient sa poitrine. Elle était pitoyable, anéantie par un chagrin qui avait été étouffé depuis 22 ans. Son fils la secouait à présent, au comble de l’exaspération, les deux mains sur les épaules de la malheureuse, prit d’une rage qu’il ne pouvait contrôler. Soudain la sonnerie du téléphone retentit, coupant court au désordre. Simon se redressa comme pris en faute, la mère se figea, et dans un effort surhumain ravala ses sanglots et se dirigea vers l’appareil. La conversation fut brève, elle l’écourta d’un prétexte habile. Quand elle raccrocha, elle se tourna vers Simon, et d’une voix redevenue presque normale, le somma de quitter les lieux pour ne plus jamais revenir. Elle le dit avec un regard si farouche que Simon eut envie de déguerpir sur le champ. Il avança néanmoins vers elle avec lenteur, les poings serrés par la rage qu’il contenait à grand peine, car il commençait à comprendre ce qu’il avait mis à jour involontairement, et l’énormité de la chose se dilatait en lui irrémédiablement. Il parvint à articuler les mots suivants :
- Soit, je pars, mais tu ne perds rien pour attendre.
Le claquement de la porte résonna longtemps dans l’appartement.

7.

Simon marcha des heures dans Paris, pleurant à moitié, le regard fou, les poings crispés, les lèvres serrées à devenir bleues. Il finit par échouer sur un banc et se mit à sangloter bruyamment. Mathilde, Mathilde était sa sœur ! Il lui semblait que le vent qui balayait les branches des arbres mis à nus par l’hiver hurlait cette sentence immonde, cette réalité impossible, incroyable, et pourtant. Il avait beau tenter de rejeter l’évidence, elle lui claquait au visage avec la netteté d’une gifle lancée à toute volée. Il mit plusieurs heures à retrouver le chemin de l’appartement. Il s’abattit sur la canapé la porte à peine refermée, et dormit sans discontinuer jusqu’au petit matin, agité de soubresauts brusques et douloureux, qui le faisaient gémir dans son sommeil. Au réveil, il prit une douche rapide et se précipita gare d’Austerlitz. A Marmeuil, il resta une heure. Devant la détermination du jeune homme, son regard fou qui lui fit peur, la sage femme n’eut d’autre choix que de confesser l’inavouable, la faute de la mère, la naissance de Mathilde, son départ à l’âge de deux ans quand le notaire de Paris, mandaté par Martin Sarre, avait découvert et placé l’enfant chez la tante. C’est par le notaire que Madame Veilleux avait appris le nom de Mathilde, déclarée sous X par ses propres soins. Troublée, elle ne se rappelait plus si elle avait mentionné le nom de la mère dans le dossier, oui, peut-être, enfin non, elle ne se souvenait plus. Elle demanda presque pitié, et Simon finit par la laisser.
De retour à Paris, un plan d’action très clair s’était formé dans sa tête. Il fallait faire disparaître ce dossier, éliminer toute trace de l’innommable. Il aimait trop Mathilde, il lui était impossible de concevoir la vie sans elle, impossible de voir ses rêves s’écrouler, impossible de renoncer à l’idéal entrevu et presque atteint. Une voix sourde lui murmurait qu’il était inconcevable d’aimer ainsi sa propre sœur, et qu’il fallait qu’elle sache, que c’était son droit le plus strict, le plus fondamental. Il rejeta la voix, la mit sous couvert, l’enferma dans un endroit hermétiquement clos, et prit la décision de faire chanter sa mère : elle n’avait pas voulu que ça se sache, et bien, ça se saurait si elle n’arrivait pas à récupérer le dossier. Simon fonda tous ses espoirs sur le fait que Jeanne pouvait l’obtenir en faisant jouer notamment les relations de son mari. L’argent aussi permettait bien des choses, Simon en eut conscience plus que jamais.
Le jeudi, il téléphona donc à sa mère (il se doutait qu’elle ne lui ouvrirait pas, ni ne lirait un quelconque courrier), et lui annonça son plan : elle avait trois semaines pour agir, jusqu’au 14 février exactement, peu importait les moyens. Si elle n’apportait pas la chose, le dossier compromettant, le père saurait, tout le monde saurait, et ce serait fini de sa petite vie tranquille d’épouse modèle, la honte serait sur elle définitivement, publiquement. La mère pleurait au téléphone, suppliant son fils de changer d’avis, de… Mais Simon fut inflexible. La seule chose qu’il daigna consentir, c’était de ne plus appeler. Ils communiqueraient par journaux interposés, par le biais des petites annonces. Jeanne serait appelée JACOB, pour Jeanne Caubert, mais Simon signerait de son nom, DELAFON. Il s’assurait ainsi que la pression était suffisamment importante : le père lisait la presse, et même s’il était peu probable qu’il s’attarde à la rubrique des petites annonces, son entourage pouvait le faire. Ils convinrent d’un rendez-vous au pied d’une des statues du parc Monceau, où il serait aisé de se rencontrer sans attirer l’attention. Le lendemain, Simon passa la journée à tourner en rond dans l’appartement, et le samedi, il alla chercher Mathilde garde du Nord, comme si de rien n’était.
 

8.

Mathilde avait passé un séjour fantastique en Belgique, selon ses propres dires. Certes, son amie et elle n’avaient pas gagné le concours, mais elles s’étaient faites de nouveaux amis. Mathilde était très excitée par les perspectives nouvelles que lui ouvrait ce voyage. Depuis sa rencontre avec Simon, elle avait limité, presque verrouillé la sphère amicale. Ils passaient le moins de temps possible avec les autres étudiants pour se retrouver seuls tous les deux au plus vite et le plus longtemps possible, c'est-à-dire …tout le temps. Depuis peu à Paris, elle n’avait pas eu le loisir de développer une quelconque relation amicale. Son voyage lui fit prendre conscience combien cela était désormais nécessaire à son équilibre, et elle ne cessait de relater des anecdotes concernant tel ou tel, au point que Simon, qui faisait de son mieux pour être disponible, ne put masquer une certaine impatience. La vérité, c’était que Simon était fou de jalousie, et relativement peu enclin à ce moment particulier à accepter que quiconque vînt s’interposer entre lui et sa bien aimée. Son exaspération redoubla lorsque Mathilde sauta de joie en décachetant l’enveloppe adressée par le bureau des naissances de la préfecture de Paris, qui annonçait une bonne nouvelle : une nouvelle loi permettait l’ouverture des dossiers, et Mathilde avait rendez-vous le 14 février pour consulter le sien. Elle sauta de joie, poussant de petits cris nerveux qui mirent Simon dans un état second. Il eut bien du mal à masquer la rage qui montait en lui de nouveau, et, pour la première fois, Mathilde s’énerva quelque peu, soulignant qu’il pourrait montrer un peu plus de chaleur quand elle allait enfin avoir les moyens de colmater, peut-être, les plaies laissées béantes par l’ignorance de ses origines. Simon la prit dans ses bras, et lui fit l’amour avec une fureur qui bouleversa la jeune fille et la rassura sur les sentiments qu’il lui portait. Elle était loin de se douter de ce qui se tramait.
Dès le lundi, Simon fit passer une annonce dans le journal pour prévenir sa mère, qu’il rédigea ainsi : JACOB. Rendez-vous au pied de la statue. Même heure. Le 13 pas le 14. Venir avec la chose. DELAFON. L’annonce devait paraître jusqu’au 13 inclus.

9.

Le 13 février, à 17H45, Jeanne Caubert quitta son appartement de la rue de Courcelles pour se rendre au parc Monceau. Elle était munie d’une grande enveloppe, qu’elle tenait serrée contre elle comme si sa vie en dépendait. A 18H00, elle atteignit le parc, se dirigea vers la statue qui ornait la croisée de deux petites allées qui s’en allaient serpentant entre les grands arbres noirs, et s’y arrêta. Moins d’une minute plus tard, Simon déboucha par la droite. Il regarda à peine sa mère, saisit l’enveloppe, et d’un regard la congédia. Jeanne marqua un temps, mais n’osa soutenir le regard de son fils et s’éloigna, triste silhouette dans le froid de l’hiver. Simon, d’un geste nerveux, ouvrit l’enveloppe, lut pendant de longues minutes l’unique feuille qui s’y trouvait, la remit dans l’enveloppe, puis sortit un briquet de sa poche dont il fit jaillir la flamme.
Fixement, il contempla jusqu’à la fin la destruction du précieux document, dont les lambeaux noircis allèrent lécher un court instant le visage de la statue, impassible, pour disparaître à jamais, consumés irrémédiablement.
Elle est à moi, pensa Simon.
 
 

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