Comment j'ai réussi mon examen de philo
de Elliott

À vrai dire, j'aurais imaginé un prélude plus désagréable pour un jour d'examen. Bon, comme prévu, je me réveille en sursaut, c'est vrai que je me suis couché trop tard et pourtant je savais pertinemment que ce n'est pas très bon, il vaut mieux bien dormir, donc j'éteins le réveil d'un geste brusque et je cherche l'interrupteur de ma lampe de chevet, ne pas prendre le risque de se rendormir. Le choc de la lumière est un bon indicateur de mon état de fatigue, OK je sais que tout à l'heure ma mère au petit-déjeuner, ma mère va me dire "ou là tu as des petits yeux ce matin", plus tard j'aurai une crise de bâillements, et cet après-midi une vraie crise de fatigue. Mais ce ne sera plus grave, car l'examen sera fini.

Passer son bac de philo à 16 ans, c'est pas mal précoce. Je ne sais pas si vous savez, bien sûr, comme chaque année vous aurez le reportage à la télé sur le gamin de 12 ans qui a eu son Bac avec la mention Bien. Je vous répondrais que les gamins surdoués ratent souvent leur vie, c'est connu. En plus, à 12 ans ils seraient mieux ailleurs que dans des salles de cours, et faut-il rappeler qu'Einstein était un cancre à l'école ?

Tiens ça c'est une chose à se rappeler tout à l'heure. Je veux dire au cas où vraiment ça foire. Si je sèche totalement devant les sujets proposés, je pourrai me répéter Einstein était un cancre - Einstein était un cancre - Einstein était un cancre et ça me fera peut-être du bien. Non, ça ne m'en fera sûrement pas en fait. Vous croyez vraiment que je suis du genre à me complaire dans des trucs aussi bidons ? Non, si vraiment je sèche, ça va être horrible et il n'y aura rien à y faire. La transpiration le long de la colonne vertébrale, la tête qui chauffe, les regards vers les voisins "mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien trouver à mettre sur leur copie, eux". Si vraiment ça va mal, je serai peut-être tenté par un coup d'œil en biais sur leur travail, essayer de grappiller un mot ou deux, juste assez pour faire démarrer l'inspiration sans se sentir coupable.

Mais non, je sais que ça n'arrivera pas, pas à ce point. De toute façon, sur trois sujets, ils en mettent toujours un hyper-bateau, je veux dire un qui correspond à ce qui est prévu dans les livres de préparation au Bac. Il vous suffit de construire en thèse – antithèse - synthèse, d'incorporer judicieusement quelques citations de la liste qu'on a apprise par coeur, et le tour est joué. Juste être sûr de l'auteur, et ne pas dépasser cinq citations au total, c'est ce que Michel m'a dit, je veux dire c'est ce que son prof de philo lui a dit, parce que notre prof de philo à nous ne nous donne pas ce genre de conseil, ce qui ne l'a pas rendu très populaire dans la classe. Comme vous voyez, non seulement les sujets sont bateaux, mais également la façon de rédiger son devoir, c'est ça la philo d'aujourd'hui mon pote. Bon, je dis ça, mais je ne sais pas comment ça se passait dans le temps, c'était peut-être pire.

Bon, maintenant j'en suis au petit-déjeuner, je ne vous ai pas attendu hein. Étape critique, pas question d'avoir des gaz ou quoi, tout à l'heure, mais ne pas non plus y aller le ventre vide. J'opte pour des toasts à la confiture et un yaourt. Ensuite je m'habille, vêtements propres mais usuels, sortir la chemise en soie ne m'aidera pas. Ma mère a regardé mes yeux, mais n'a rien dit, elle fait comme si de rien n'était.

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C'est bien organisé, il n'y a pas de quoi se plaindre. Tout le lycée est consacré à l'épreuve, on se répartit dans les salles par ordre alphabétique, et chaque bureau a son post-it griffonné d'un numéro de sécurité sociale, il suffit de trouver le sien. Sur le bureau, deux copies d'examen, ces drôles de feuilles toutes blanches sur lesquelles on écrit son nom sur le coin en haut à droite que l'on referme ensuite en léchant la gomme "afin de préserver l'anonymat du candidat".

Tout le monde s'assoit en silence, il y a une ambiance de concentration, et un mélange d'eaux de Cologne un peu écœurant mais sûrement préférable à l'odeur de transpiration qui s'accumulera au cours des heures. Je sors mes stylos, ma carte d'identité, ma barre chocolatée, ma bouteille d'eau. Au hasard je fixe mes pensées sur Descartes, essayer de me souvenir de quelques citations, aucune ne me vient à l'esprit, mais ce n'est pas suffisant pour me faire paniquer.

Les deux surveillants sont assis sur le bureau et ce sont eux qui baillent le plus. Ils sont comme les gardes du corps du paquet de sujets dans son emballage plastifié et ficelé, et que plusieurs d'entre nous regardent avec appréhension. Ils attendent la minute M, 8 heures zéro zéro, pour distribuer. Deux ou trois bureaux restent vides, retards ou abandons ? Que se passe-t-il en ce moment même dans la tête de la fille qui a oublié de se réveiller? Va-t-elle quand même prendre le temps d'une douche? Si tu as plus de quinze minutes de retard, ils sont censés t'empêcher de rentrer. Et dans la tête du gars qui a arrêté en cours d'année pour aller bosser dans l'entreprise de menuiserie de son oncle ? Il est dans sa voiture, en route vers l'atelier, et la radio lui rappelle qu'aujourd'hui, "c'est l'épreuve de philosophie pour quelque deux cents trente mille lycéens français, soit dix mille de plus que l'an dernier". Va-t-il ressentir de la peine de ne plus être dans le jeu? Peut-être s'en fiche-t-il déjà, il est maintenant dans sa nouvelle vie avec des collègues de travail, du fric, son propre appartement, tout ce qui est hors de portée des gamins attardés que nous sommes tous, nous les étudiants.

Zéro zéro, les pions se saisissent du paquet de sujets. Zéro deux, le rouge au front, ils n'arrivent pas à se débarrasser de la ficelle. Zéro trois, un gars aux allures de paysan se lève dans la salle, sort un canif de sa poche et ouvre le paquet d'un coup sec (du même geste qu'il tranche le cou des poulets ?).

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Sujet 1 : "À cet âge-là, lorsque, de ma chambre, je voyais les feuilles de mon pommier trembler, j'ouvrais brusquement la fenêtre, dans l'urgence de répondre à cette question : était-ce le vent qui agitait les branches, ou était-ce l'arbre qui s'ébrouait ?" (Philippe Sollers, L'Eclosion des Génies, 1987). En s'inspirant de cet exemple, le candidat discutera des mécanismes d'apprentissage de l'esprit, et répondra à la question suivante : Quel rôle les questionnements de l'enfant peuvent-ils jouer dans le fonctionnement de la pensée adulte ?

Sujet 2 : Le sourire. Le candidat analysera son importance dans les rapports sociaux.

Sujet 3 : Comment différencions-nous le beau du laid ?

OK. Ça n'a pas l'air si terrible. Je relis encore une fois. J'enlève ma montre que je pose au coin avant droit du petit bureau. Déjà huit heures dix. Le sourire. Trouver quelque chose à dire sur le sourire. Quand sourit-on? Quand on est content. Bon, ben ça c'est profond. Se mettre en conditions, peut-être la méthode Coué : sourire d'abord, puis analyser à quoi l'on pense quand on sourit. Cheeeeese... Gnignigni. Et quinze. Il faut que je choisisse. Le laid et le beau. Serge Gainsbourg. "La beauté cachée, des laids, des laids, se voit sans délai, délai". Ça peut se citer, ça ? Je suis nerveux. Tiens, ça me donne une idée, avec l'autre sujet. "De l'importance du sourire dans la perception de la beauté". Ça, ça m'irait comme sujet.

Je déchire le post-it avec mon numéro de sécurité sociale dessus, en bandelettes jaunes dont j'observe les formes. Relire encore les sujets. Ah oui, Gainsbourg avait aussi dit "La laideur a ceci de supérieur à la beauté, qu'elle dure...". Noter ça sur les pages de brouillon, au cas où. Et quinze. Crunch crunch. C'est QUOI ce bruit? Le type derrière à droite, il croque un morceau de sucre, crunch crunch, il y en a un petit tas sur une serviette de papier. Pas gêné, on entend que lui dans la salle, crounch.

À droite c'est une fille un peu grosse, avec du gras au menton, les cheveux tirés en arrière en chignon, un pull rouge à col moulant et une belle petite moustache sur la lèvre supérieure, beurk. Tiens c'est drôle, c'est répugnant mais j'ai quand même pensé "une belle petite moustache", comme quoi l'on aime toujours quelque chose qui sort de l'ordinaire, je note ça sur le brouillon, c'est intéressant ces trucs de langage, assez révélateur. Mais en même temps je n'y crois pas, ça ne révèle rien du tout, la moustache chez une femme c'est repoussant et c'est tout. En tout cas, trouver un autre exemple, si je tombe sur une correctrice à moustache, elle me le fera sûrement payer.

Déjà presque une demi-heure. L'autre avec son arbre. Un arbre qui s'ébroue ? L'arbre ébrouait ses branches dans la brise brumeuse de décembre. Etait-ce le vent ou l'arbre ? Les deux mon capitaine. Nous avons conscience des mouvements que l'on fait seulement grâce à la réaction de l'environnement non ? Et l'on peut compliquer l'algorithme. Depuis Newton, on sait que lorsqu'une pomme tombe par terre, en fait les deux font un mouvement l'un vers l'autre. Mais, comme ce mouvement est proportionnel à la masse, et que la Terre est pas mal plus lourde que la pomme, le mouvement de la Terre passe inaperçu. En résumé, est-ce le vent qui ploie les branches, ou les branches qui hachent l'air ?

Et toc.

Je note ça. Peut-être que je vais prendre le numéro un alors. Mais ça me déprime. "L'arbre qui s'ébrouait"... Réveille-toi, hé mon gros ! Monsieur Crunch a recommencé à cruncher, tout en crunchant le plafond d'un air crunch. Un ventre gargouille quelque part devant. Tiens, j'ai les mains moites (et les pieds poites). J'ai mal aux yeux à force de les enfoncer dans la blancheur de ma copie d'examen. Je me sens tout coincé, attaché. La plupart des autres sont bien avancés. Je perds mon temps. Qu'est-ce qui se passe ? Je tapote nerveusement des pieds. Une mouche s'est posée sur la fille de devant. Je la fixe. C'est la chose la plus importante du monde. Je ne veux pas perdre un millimètre de son déplacement. J'aime la façon dont elle frotte parfois ses pattes avant l'une contre l'autre. Mon ventre est chaud. Une goutte de transpiration coule de mon aisselle gauche, je sens sa progression jusqu'à mon flanc où elle s'échoue dans ma chemise. Ils sont tous plongés dans leur travail. Personne ne m'a regardé depuis le début. C'est bon de pouvoir observer les gens sans qu'ils s'en doutent.
Je bande.

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Tic, tacatacaboum, tic, tacatacaboum, bouge, bouge ton luc, descends dans l'arène, lache, lache ton canapé, affronte la scène, oublie, oublie la douceur, les dodos sans peine, et chasse, mets-toi en chasse, trouves-toi une bitch, fais-toi des ennemis, fais-toi des jaloux, deviens riche! Tic, tacaboum, la douce cadence rapée me conduit à présent, trouves-toi une bitch, c'est parti, je bande bien dur, et d'un mouvement si léger que personne ne pourrait me surprendre, je baise tout doucement la rousse studieuse à l'autre bout de la salle, qui s'est mise à califourchon face à moi et m'offre ses petits seins blancs.

Quand je redescends de mon rêve j'ai les yeux troubles, je n'arrive pas à les fixer sur ma copie mais je n'essaye pas très fort. Mon sexe, ma bite et mon zob ne se font pas oublier si facilement, et je cherche des yeux une fixette facile pour les contenter. J'en trouve une sous la forme des pieds d'une belle jeune fille installée devant moi, sur la gauche. Elle est de type indien, et sa peau est fascinante. Elle se tient droite sans se raidir, son corps délié habillé d'un T-shirt et d'un short verts, et de sandales à lanières de cuir très usagées. Ses jambes sont repliées sous sa chaise, et changent fréquemment de position. Pour l'instant, son pied gauche nu repose par les orteils sur le sol à la propreté douteuse tandis que sa cheville droite repose sur sa cheville gauche. Son pied droit est à demi chaussé de sa sandale, l'autre chaussure a été abandonnée plus en avant. La fille agite les jambes constament, probablement sous l'effet de la concentration, et à cause de cela la sandale restante menace de tomber à chaque instant, ce qui me donnerait à voir la totalité de sa plante de pied. Dans cette attente, je ne quitte plus des yeux les extrêmités de la demoiselle. Je triche en fantasme, m'imaginant ôter moi-même cette chaussure pour apprécier de mes mains courbes, cambrures et contours.

L'agitation nerveuse de mon Indienne cesse soudain et dans un claquement, la sandale s'effondre par terre. Je parcours la peau depuis le derrière des genoux vers le bas. Ses jambes brunes et lisses contrastent avec la blancheur de ses dessous de pieds. Je m'excite en m'imaginant m'avancer vers la fille, m'agenouiller devant elle qui, dans un sourire, ôterait elle-même ses chaussures et collerait ses doigts de pieds sur ma bouche avec ces simples mots: "régale-toi!".

Revenant sur terre, je me demande quels mécanismes nous poussent à désirer des choses que l'on trouverait sales et bizarres en temps normal. Je pousse un gros soupir, et percevoir le bruit de ma propre respiration me ramène an temps présent. De mes rêveries il ne me reste qu'une petite zone mouillée sur l'avant de mon pantalon qui (je le sais par expérience) sèchera très vite sans laisser de traces. Je jette un coup d'oeil à l'horloge, ce qui ne me fait pas paniquer. Je repousse les feuilles de brouillon, prends quelques gorgées d'eau, et commence à écrire:

Sujets 1+3:
Subjectivité du désir
"J'aime regarder les filles, qui marchent sur la plage", "j'aime les filles, des magazines", ces chansons populaires, interprétées notamment par Jacques Dutronc, sont révélatrices des relations qui se développent entre deux personnes et que l'on appelle désir. Dans ce devoir, je tâcherai d'analyser les relations entre objet désirant, objet désiré et l'image que chacun des deux a de l'autre.

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Le reste était à l'avenant. J'expliquai que l'on peut être attiré par l'image de quelqu'un aussi bien que par la personne elle-même. Je questionnais l'importance du fantasme dans la relation amoureuse. Le plaisir découle-t-il de la réalisation d'actes que l'on a préalablement imaginés ? À mon avis, tout cela avait un rapport avec le premier sujet sur la relativité. Puis, je poursuivais en avançant l'hypothèse que le niveau de beauté que l'on attribue à quelqu'un est fonction de notre intuition que cette personne pourrait réaliser nos désirs sexuels. Cela collait avec le sujet 3, je m'efforçais donc de faire prendre une mayonnaise entre ces deux sujets. Dans un élan créatif assumé, je conservais mon exemple sur l'utilisation de l'adjectif "beau" pour désigner des choses laides.

Finalement, cela faisait beaucoup de sexualité dans ma copie, mais le parler-vrai est à la mode. Par contre, ce n'est pas du tout courant de traiter deux sujets à la fois, et en plus j'avais très peu de citations dans mon texte, donc j'espérais tomber sur un correcteur qui apprécierait l'originalité. Je laissais croire à mon entourage que j'avais fait une dissertation convenue sur le sujet numéro 1, et que j'obtiendrais probablement une note autour de douze sur vingt. En réalité, je me disais qu'avec ce genre de devoir, j'avais plus de chances de ramasser un deux sur vingt, ou alors éventuellement un dix-huit sur vingt qui récompenserait mon indépendance et mon impertinence. Je me voyais déjà découvrant mon dix-huit sur le tableau, au milieu des regards admirateurs ou envieux des autres. Bien sûr, je prendrais l'air blasé, comme un jeune qui s'affiche avec sa première copine mais qui tient à donner l'impression qu'il en a eue d'autres avant.

Rien de tout cela n'est arrivé. Je suis allé voir ma note, le coeur battant. Il a fallu se frayer un passage au milieu du groupe compact de garçons qui tiraient sur leur cigarette et de filles qui s'excitaient, sautaient sur place. En face de mon nom, il y avait la note. Douze sur vingt.

Elliott

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