Dualité

par Elisabeth Dufresne

 

Déployant lentement ses immenses ailes albâtre, Mii-Shael s’élança du haut du ciel, profitant des courants d’air chaud pour s’y laisser planer quelques instants. Il contempla l’étendue sauvage qui s’étendait sous lui, infiniment lointaine même pour ses yeux perçants. De quelques battements d’ailes mesurés, il s’éloigna rapidement de la Demeure Céleste, palais aérien abritant la Communauté des anges. Porté par le vent, il en profita pour ajuster son fourreau, resserrant la ganse qui le retenait à sa ceinture, empêchant ainsi la lame recouverte de cuir de lui battre les jambes.

Mii-Shael, le Guerrier Blanc, s’approchait du champ de bataille, si on pouvait appeler ainsi l’espace cristallin invisible au yeux des mortels. L’archange demeura un instant immobile, suspendu dans l’infini de cette plaine aérienne. Il contempla ses nombreux frères qui luttaient contre les traîtres, dans une mêlée sauvage. Il entrevit l’éclat des épées, entendit les cris d’agonie des mourants qui tombaient dans une chute sans fin. Il eut envie de leur crier d’arrêter cette folie, mais il savait que sa voix autoritaire ni changerait rien. L’orgueil était dans le coeur des traîtres, qui refuseraient de cesser un combat dont ils étaient convaincus d’être les vainqueurs.

Il ragea de voir tant de démence meurtrière opposant ses frères de sang. Il fut furieux de constater les blessures des siens comme celles des traîtres. Il chercha le responsable de cette aberration. Ses yeux fouillèrent les batailles, étudièrent les combattants. Ils se posèrent sur un superbe archange, chef du camp ennemi. Celui-ci avançait toujours, décimant les anges qui entravaient son chemin. Mii-Shael tenta de se rappeler son nom. Llu’cyfah, se souvint-il, le Traître, le Corrompu, aveuglé par son désir de puissance, perdu par son ambition dévorante. Llu’cyfah, le Meneur de démons, brûlant d’une haine inconsommable.

L’ange blanc le jaugea du regard, admira sa force et son courage, la précision mortelle des attaques qu’ils portaient. Mii-Shael sut que l’Archange de l’Enfer devait mourir pour que le Bien triomphe.

Il se jeta dans sa direction, son épée passant du fourreau à sa main. Il laissa dans son sillage les corps inertes des diables qui avaient voulu l’arrêter dans sa course folle. Il tua beaucoup, s’écoeurant de tant de violence. Ses ailes continuaient à le porter vaillamment, ignorant la fatigue croissante de l’Archange qu’elles soutenaient. Mii-Shael se pouvait se débarrasser de la désagréable impression qu’il reculait au lieu d’avancer. Le désespoir de la situation l’envahit par vagues. Il relâcha sa garde un court instant, récoltant une blessure à l’épaule. Furieux de s’être laissé distraire par un sentiment humain, il fut rempli d’une énergie nouvelle. Il enfonça son épée jusqu’à la garde dans le corps du guerrier l’ayant écorché.

Il continua à avancer, se propulsant encore et encore. Il en oublia son engourdissement, le sang qui coulait sur son corps. Il n’abandonnerait pas, jamais.

Enfin, il fut assez près de Llu’cifah pour lancer une attaque. Il le précipita sur lui en poussant un long hurlement de triomphe. Il perçut l’épuisement de son ennemi et en fut secrètement ravi. Il vit la lueur fatiguée de son regard et ses traits tirés.

Mii-Shael voulait le vaincre, non par désir de gloire, mais par conviction qu’ainsi, il allait mettre un frein à une nuisance sans nom. L’épée bien en main, il fut en un instant si près de lui qu’il sentit sa respiration. Il leva sa lame, prêt à l’achever. Aveuglé par son anticipation de la victoire, il n’aperçut pas le léger mouvement de sa prétendue victime. Llu’cifah avait relevé son épée, juste assez pour que le geste soit imperceptible ou presque. L’Archange s’empala sur la lame dirigée vers son abdomen.

Une étrange sensation l’envahit. Il leva le regard vers son ennemi et aperçut dans ses yeux sa propre mort. Il ne ressentait toujours pas la douleur, il avait l’impression d’être loin de tout, si loin... Il glissa dans le néant..

 

***

 

Simon referma la console d’un geste rageur. Il sauta en bas de la console de réalité virtuelle, rapidement rejoint par son amie Josiane qui riait aux éclats.

- Tu m’as ENCORE battu ! grommela le garçon. La prochaine, c’est MOI qui prend le démon !

 

 

FIN

 

Sommaire