Le dernier jour

par Elisabeth Dufresne

 

J’avais passé les vingt-cinq dernières années à travailler comme secrétaire pour une petite firme d’assurance. Dans un peu moins d’une heure, j’aurais enfin droit à une retraite bien méritée. Ce matin, mes patrons m’avaient même remis une bouteille de Champagne afin de me remercier de mes loyaux services. J’attendais avec impatience que cinq heures sonne. Ce n’était pas que je n’aimais pas mon boulot, mais il était devenu nécessaire de prendre congé. À cinquante-sept ans, je ne pouvais plus fournir les efforts d’avant, je travaillais moins bien: ma vue faiblissait, comme mes autres sens s’engourdissaient. De plus, mes deux fils m’avaient donné cinq beaux petits-enfants à cajoler et je rêvais depuis toujours de me mettre au jardinage. Si seulement les aiguilles de l’horloge murale de mon bureau pouvaient avancer plus vite ! Je ne voyais déjà en train de siroter un bon verre de Champagne sur le bord de ma piscine, avec mes deux enfants, leur femme et leur progéniture.

Cinq heures ! Enfin ! Rapidement, je glissai mes dernières possessions dans mon grand sac de toile. Une de mes collègues me salua et je lui fit un grand sourire. D’ordinaire, j’aurais parlé plus longtemps avec elle, mais j’avais hâte de me retrouver chez moi à profiter de mes fils qui m’attendaient chez moi pour me féliciter...

D’autres travailleurs vinrent me saluer et je leur répliquai avec enthousiasme que je ne disparaissais pas, qu’ils pourraient venir prendre du bon temps chez moi, cet été. Avec beaucoup d’emballement, je proposai même d’organiser un barbecue.. Après tout, j’aurais bien le temps de tout organiser ! J’ajoutai que s’ils avaient envie de me revoir, mon adresse n’était un secret pour personne et qu’il me faisait toujours plaisir de recevoir des amis. Les échanges de poignées de main et de sourires se poursuivirent pendant quelques minutes encore, mais malgré l’attention qu’ils me portaient, je désirais seulement me retrouver dans l’eau fraîche de ma piscine, entre mes petits-enfants qui m’éclabousseraient.

Finalement, je réussi à m’éclipser avec diplomatie. Des "Au revoir !" résonnèrent à mes oreilles, mais j’étais pressée de rentrer chez moi. Je glissai délicatement le Champagne dans mon sac et je sortis dans la rue. Le soleil m’aveugla un instant, mais je remédiai à la situation en enfilant mes lunettes de soleil. Le beau temps me fit sourire et je me surpris à chantonner un air que j’avais entendu à la radio plus tôt dans la journée. Remontant mon fourre-tout sur mon épaule, je m’avançai pour traverser le carrefour.

J’entendis bien un homme crier "Attention !", mais l’avertissement vint trop tard, la voiture m’avait déjà frappée. Je ne sentis pas la douleur immédiatement, et cela, dieu merci, car lorsqu’elle se manifesta je poussai un hurlement. Au travers la brume de sang devant mes yeux, je voyais les gens qui s’attroupaient. Je perdais non seulement connaissance, mais aussi conscience: je mourrais. Juste avant de quitter ce monde, j’entrevis celui qui m’avait tué sans le vouloir. Un frisson d’horreur secoua mes membres: mon plus jeune fils avait voulu me surprendre en venant me chercher après le travail. Malheureusement, je ne pourrais jamais profiter de sa délicate attention.

 

FIN

 

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