Réglement de compte
par Elisabeth Dufresne

Quentin Mitchell était assis dans un coin de son appartement plongé dans la pénombre. Il parcourait de son regard fauve la pièce délabrée. Ses yeux suivirent le rayon de lune argenté qui descendait en oblique depuis la petite fenêtre dépourvue de rideaux. Au pied du mur opposé trônait un vieux coffre d'ébène qui constituait le seul meuble digne de ce nom du logement miteux. Il semblait impassible, installé comme un roi dans son fauteuil défoncé. Seul son pied droit trahissait sa vivacité et son besoin d'action. Celui-ci s'agitait de temps à autre, comme animé d'une vie propre et cognant à chaque mouvement la patte du siège qui menaçait de s'écrouler sous le poids de son propriétaire. Quentin ferma les yeux et ressassa les événements de la journée avec calme et lucidité. Premièrement, le coup de téléphone, l'appel du bonhomme à la voix rauque et traînante. Ensuite, la conversation animée qu'ils avaient échangée. Quentin appréciait bien le vieux fou, mais de là à devenir son obligé... De toute façon, ce qu'il pensait importait peu, le vieil escogriffe lui fournissait travail, gîte et couvert.

Soudain, il se leva et fit quelques pas. Il s'arrêta devant un cadre, unique artifice de la pièce sombre. Contemplant l'image abstraite bariolée de jaune et de bleu un moment, il se perdit dans ses pensées. Quentin songeait à la besogne qu'il devrait effectuer pour satisfaire la soif de pouvoir de son logeur. Le vieux filou voulait se débarrasser d'un de ses plus sérieux adversaires et il ne désirait pas se salir les mains. Il avait préféré refiler le triste boulot à Quentin, sous la menace de le ficher à la porte s'il refusait. Le jeune homme s'était vu dans une impasse : il n'avait nulle part ailleurs où aller. Revenant à la réalité, Quentin réalisa que le temps s'écoulait lentement, le laissant de plus en plus nerveux. Son propriétaire devait venir le chercher et lui indiquer l'endroit où il devait régler un conflit dont il ignorait tout.

Le coup bref contre sa porte le fit sursauter. Ce ne fut qu'alors qu'il constata à qu'elle point il était tendu. Quentin essuya ses mains moites sur ses pantalons noirs et s'avança rapidement vers la porte. Aussitôt qu'il eu ouvert, un main ferme l'entraîna brutalement à l'extérieur. Will, un des hommes de main du logeur, le poussa devant lui jusqu'à la cour arrière. Il lui mit dans les mains un semi-automatique avec son chargeur et une veste grise rapiécée.
- T'as déjà tiré Mitchell? Lui demanda Will en lui souriant. Lui-même avait une arme passée à la ceinture. Le garçon était à peine plus âgé que Quentin et était devenu un des ses bons amis.
- Ouais, répliqua Quentin en avalant difficilement à cause de l'énervement.
Pour appuyer ses dires, il chargea l'arme d'une main experte. Le bruit du cran de sécurité résonna à ses oreilles tel un coup de tonnerre.
- Bonne chance alors, lui lança Will, t'as qu'à t'rendre au coin d'là Huitième et de Ellstreet. Tu peux pas l'manquer, y s'trimballe toujours en complet bleu poudre.
Puis, il disparut à l'intérieur de l'édifice, laissant Quentin grelotter dans l'air frais de la cour. Celui-ci enfila la veste et emprunta le dédale de ruelles pour se rendre à l'endroit convenu. Au fil de ses pas, la tension montait. Il serrait nerveusement le fusil sous son gilet. Ses yeux scrutait avec inquiétude la nuit, de peur d'y trouver une bête immonde.

Quentin arriva finalement là où l'homme à abattre devait se trouver, ou alors, où il devrait arriver bientôt. En effet, il se pointa peu après l'arrivée de son tueur. Comme Will avait indiqué, il portait bel et bien un ensemble bleu pâle. Quentin le suivit quelques minutes, jusqu'à ce qu'il s'enfonce dans une ruelle sordide. "L'endroit idéal pour se faire descendre", songea le jeune homme en ajustant l'arme et en visant. Un goût amer lui remplit la bouche lorsqu'il tira et son estomac se tordit lorsqu'il vit l'homme s'écrouler par terre. Il prit soudainement conscience de l'étendue de son geste. Il venait d'assassiner quelqu'un de sang froid. Il avait tué pour des raisons purement matérielles. L'horreur le frappa de plein fouet et il se retourna pour fuir à toutes jambes.

En courant comme un fou, il ne pouvait s'empêcher de se demander à qui il venait d'enlever la vie aussi brusquement. La curiosité l'emportant sur la prudence, il fit demi-tour et revint vers le lieu du crime. Will était penché sur le corps et semblait examiner la blessure. Quentin arrêta sa course et observa son compagnon d'une distance raisonnable. L'homme de main s'agenouilla et retourna l'homme sur le dos. Puis, à la grande surprise de Quentin, le mort parut se réveiller et agit trop rapidement pour que Will ne puisse réagir. Le pauvre garçon ne prit jamais conscience que la balle tirée à bout portant lui déchirait la gorge. Comme dans un rêve, la décharge le propulsa en arrière. Quentin était immobile, aux prises avec une peur bestiale et un brûlant désir de vengeance.

Sans vraiment considérer ce qu'il faisait, il tira l'arme que lui avait donné Will. Il s'avança comme un automate, sans bruit, et vida le reste de son chargeur sur l'homme en bleu. Cette fois, celui-ci était bien mort. Il gisait sur le sol comme une marionnette privée de ses cordes. Quentin s'accroupit alors près de lui pour connaître son identité. Il ne ressentait plus aucune émotion, ni remord, ni satisfaction. Tout ce qui lui traversa l'esprit fut une pensée pour son ami assassiné, qui reposait à ses pieds.

Il tourna vers lui le visage éclaboussé de sang et la surprise se peignit sur le visage de Quentin. Une horreur insoutenable l'envahit, ses jambes devinrent molles et il s'écroula sur le sol. Sa respiration devint rapide et l'épouvante le faisait trembler. L'homme qu'il venait d'achever, le personnage criblé de balles... Il s'agissait de son vieux bandit de propriétaire ! Quentin comprit soudainement toute l'affaire : son logeur voulait qu'il assassine Will, mais celui-ci avait été plus rapide pour régler ses comptes.
Fin

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