Affaires Humaines
par Élisabeth Dufresne

Depuis 2432, la situation des habitants de la Terre avait sérieusement dépérie. Venus des confins de l'univers, des êtres d'une intelligence supérieure avait pris possession de la planète bleue et de ses habitants, s'imposant en chefs suprêmes. Les anciens maîtres des lieux, les humains, avaient été rétrogradé au rang de sous-êtres, de vulgaire marchandise. Les nouveaux venus ne se mêlaient très peu à la population, vivant en reclus dans de grands centres qu'ils avaient construits.

Dans ce monde soumis, le colonel Elliot Dery avait consacré les dix dernières années de sa vie à des programmes d'amélioration du niveau de vie des terriens. Aujourd'hui, le 5 mars 2448, Elliot se préparait pour une rencontre cruciale, la plus importante de toute sa vie. Après cinq ans de dur labeur, il était enfin parvenu à un des plus hauts rangs jamais offert à un humain. Enfin, il allait pouvoir rencontrer le très honorable Général en Chef des Nations Extérieures et Grand Responsable des Affaires Humaines. Enfin, il pourrait discuter de la condition humaine avec le seul personnage qui pouvait améliorer leur situation. Le colonel Dery attendait impatiemment dans l'antichambre d'un esthétisme sans vie. Assis dans une confortable causeuse, il tordait nerveusement ses mains moites. Ses yeux
acier fixait la porte blanche par laquelle la secrétaire devait venir le chercher. L'air avait quelque chose de particulier, une odeur de propreté qui rendait Elliot vaguement inconfortable.

Après quelques minutes, la porte s'ouvrit lentement, glissant sans bruit pour s'imbriquer parfaitement dans un des murs en imitation de marbre. La secrétaire s'avança. Elliot se leva promptement et ajusta sa cravate et ses vêtements gris de coupe militaire. La jeune femme remarqua son geste et lui dit avec simplicité :
- Ne faites pas tant de manières, Elliot, Charles ne juge personne sur les apparences !
- Oui, bien sûr... répliqua-t-il, surpris par l'attitude aussi familière de la jeune femme.

En trois enjambées, il fut sur le pas de la porte. La jeune secrétaire s'effaça pour le laisser passer devant elle. Elliot baissa les yeux pour la remercier et ses yeux se posèrent sur la marque noire circulaire sur une de ses tempes : le symbole des robots. Ses paroles restèrent coincées dans sa gorge. Les robots n'étaient pas appréciés par les hommes. "Un androïde !", pensa le colonel, grandement révolté. "Comment le Général fait-il pour supporter ces créatures sans âme !" Néanmoins, il entra dans la pièce légèrement sombre, éclairé seulement par la lumière blanchâtre et synthétique diffusée par le plafond.

- Colonel Dery ? demanda le Général à la vue d'Elliot. Il se leva et vint lui serrer la main. Le contact chaud fit frémir le colonel. Son apparence surprit agréablement Elliot, qui s'était attendu à voir un extra-terrestre laid et brutal. Le Général ressemblait à un humain parfaitement normal. Ses cheveux blonds mi-longs étaient coupés aux épaules et ses yeux émeraudes étaient vifs et examinaient le visiteur avec attention. Le Général lui indiqua un siège près de son bureau, où Elliot s'empressa de s'installer.
- Monsieur, je n'irai pas pas quatre ch…
- Appelez-moi donc Charles ! Je déteste toutes ses facéties idiotes, je suis une personne comme une autre !

Il approcha son fauteuil de celui de Dery, l'air parfaitement détendu. Contrairement à lui, Elliot se sentait mal à l'aise, puisqu'il ignorait absolument tout de l'homme qui lui faisait face. Le cœur lui battait aux tempes, le sang pulsait bruyamment dans ses veines. Charles dut sentir l'inconfort de son visiteur car il prit les devants.
- Vous vouliez me parler de vos compatriotes, il me semble ? questionna-t-il. Quelques points à propos des conditions qu'on leur impose ? Soulagé et agréablement surpris de l'humanité dont faisait preuve son interlocuteur, Elliot sourit.
- En effet, la cause des humains me touche personnellement et…
- Vous vous demandiez si je n'y pouvais pas quelque chose, compléta le Général.

Le colonel Dery regarda l'homme devant lui, étonné. Il desserra sa cravate d'un mouvement nerveux et plongea son regard au fond des yeux du général. Charles le laissa faire à sa guise pendant un temps puis, parla.
- Je vous intrigue, n'est-ce-pas ? Mal à l'aise, Elliot baissa les yeux dans un geste coupable. Il passa une main en brosse dans ses cheveux poivre et sel et répondit :
- En effet, monsieur, comme tout ceux de votre race. Vous… Vous n'entretenez pas beaucoup de contacts avec les humains… Vous êtes plutôt… Froids… Un peu comme les androïdes que vous utilisez pour la sous-traitance de vos affaires…

Le général éclata de rire, ce qui ajouta à la surprise d'Elliot. Il avait un rire légèrement musical, toujours constant, presque mécanique. Elliot le regarda sans comprendre, se demandant ce qui pouvait tant faire rire l'homme qui détenait la destinée de toute une nation entre ses mains.

- Qu'y a-t-il Charles ? Qu'ai-je dit ?
Le Général continua à s'esclaffer pendant un moment, puis prit les mains d'Elliot dans les siennes, comme si celui-ci était un ami proche. Au comble de l'étonnement, le colonel le regardait bizarrement, gêné de ce geste aussi chaleureux. Charles souleva une mèche de ses cheveux et montra la marque ronde qui y était imprimée.
- Mon pauvre Elliot, lui répliqua-t-il gentiment, je suis moi-même un robot !
Fin

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