Étoiles et lunes
de Elena Tabakova



Mon amour, longtemps j’ai cru que je ne pourrais plus dormir dans mon lit. Après ce qui s’était passé. Depuis, j’ai dormi dans le canapé du salon, les nuits où les enfants étaient là, dans l’un de leurs lits, lorsque leur père en avait la garde.
Longtemps j’ai cru que je ne survivrais pas si je m’allongeais à nouveau dans ce lit. Mais voilà que j’en sors, des années de fidélité plus tard, après avoir longuement contemplé par en-dessous l’abat-jour mauresque qui le surplombe – cylindre de gaze rouille orné d’arabesques, de perles et d’étoiles miroitantes. Je l’avais acheté pour ta venue, mon amour, j’y avais suspendu une guirlande-faribole faite de croissants de lune de toutes les couleurs, te souviens-tu, que l’on faisait tournoyer avec les doigts des pieds. J’ai refait le geste tout à l’heure, mais l’autre, à côté de moi ne bougeait pas.
Maintenant, vois-tu, je suis assise à mon bureau que tu connais, planche blanche sur tréteaux, je t’écris ce mail et je regarde mon lit. C’est notre dernière nuit, à moi et à lui. Il me suffit de me lever et de faire deux pas à droite pour m’y écrouler, c’est drôle, tu te souviens, j’avais écrit exactement ces mots-là, les mêmes, il-suffit-que-je-fasse-deux-pas-à-droite-et-j-y-suis, et tu t’en étais ému, de ta correspondante internétique, si lointaine et si désirée, si riche en émotions et si pauvre, son matelas tutoyant son bureau ascétique, - tu t’es toujours aimé défendant les pauvres - et puis, les désirs exaltant les choses, tu avais utilisé ton cumul de miles proposé par la compagnie d’aviation si souvent fréquentée et tu avais atterri sous mes lunes, à même le matelas, dans mon âme et mon corps, les yeux grands ouverts.
Je t’ai aimé, tu sais. Formidablement.
Mais ce n’est plus, cela s’en est allé comme la lune qui pâlit à l’aurore, ramassant d’un geste las sa traîne d’astres… Tout s’en est allé avec toi, oh si au moins ton avion avait pu exploser...
Mon amour, il me reste une nuit, l’écran de l’ordinateur que je viens d’allumer, et l’autre – dans mon lit. Il te ressemble, il est un peu empâté, un peu gros, il dit aimer la littérature, comme toi, il écrit aussi, a pareillement une épouse et un fils, n’est-ce pas merveilleux.
Bien sûr, j’ai été aussi la femme de sa vie, celle que l’on voulait installée dans un palais avant que de la toucher, la seule qui le comprît et qui l’aimât pas pour son corps mais pour ce qu’il est. En guise de palais il m’a offert quelques chambres d’hôtel, des mensonges à la clef, des textes enflammés d’amour, des serments ésotériques, des briquets romantiques battus contre son cœur.
Je savais que cela ne durerait pas. Je pensais cependant grapiller encore quelques mois de chaleur animale. Mais non, la banalité est impitoyable : sa femme ayant appris la vérité, a menacé successivement de se suicider, puis de le détacher de son fils, alors que c’est vrai, elle repasse si bien ses chemises, et naturellement, il a choisi son camp.
Pour notre nuit d’adieux, j’ai décidé de lui ouvrir enfin mon lit, aux draps blancs toujours impeccables depuis ton départ.
Pour la première fois, depuis que tu t’es levé de ce matelas posé à même le sol, pour t’habiller et faire ta valise – rouge – oubliant d’y mettre mes cadeaux, pleurant que tu reviendrais très vite, il y a cinq ans déjà, je fis jouer de mes orteils la guirlande-faribole d’étoiles et de lunes.
Puis tout disparut subitement, l’autre, dormant à la même place que toi, le lit, la guirlande, l’abat-jour, le plafond, les murs, la chambre – tout s’illumina d’une clarté aveuglante et explosa. Je te revis alors penché sur moi, tes yeux plantés dans les miens, ta bouche répétant mon prénom, ton front perlé de vigueur amoureuse, je sentis ton odeur à nouveau pénétrer mes narines, puis tous les pores de ma peau s’ouvrirent au contact de la tienne, mes entrailles se dilatèrent – flammes, feu et enfer –, je devins immensité, je devins monde ayant pour unique appui, pour seul axe, ton désir annihilant le mien…
Mon corps devint un cri.
J’ai promené ce cri à travers l’appartement - ce n’était pas vivable. Le monde n’offre pas de place pour un tel cri.
Je suis calme maintenant.
Je t’écris et j’ai un peu l’impression de t’avoir en face de moi. Je regarde l’autre, couché sous les étoiles et les lunes miroitantes, les testicules à plat, le souffle niais, le ventre à l’air, assommé par le demi-flacon de Valium versé dans son verre. Il va payer pour toi. Le monde n’est fait que d’injustices et d’incohérences humaines, j’y verse enfin ma part. A double mensonge, double trahison – condamnation à double peine.
Si tu pouvais le voir, étendu sur ce matelas qui a bu nos sueurs, si tu pouvais le voir et te réjouir de n’être pas à sa place…
Je vais finir mon mail, l’autre dormira jusqu’à midi. Il voulait que je le réveille car c’est lui qui dépose le matin son fils à l’école.
A son réveil, il me cherchera. Sera en colère. S’habillera en pestant, sortira en claquant la porte. Le courant d’air fera tournoyer la guirlande-faribole de toutes ses étoiles et lunes.
Il dévalera les escaliers, entrera précipitamment dans sa voiture, cherchant déjà le mensonge pour sa femme.
Il tournera la clef de contact, la radio s’allumera et le speaker annoncera :
« …explosion suite à un accident de la route ce matin : aux alentours de sept heures trente, une femme au volant d’une voiture roulant à vive allure, a heurté de plein fouet un autre véhicule conduit par une mère de famille déposant son fils au collège, à proximité de ce dernier… ».
Mon amour, je te quitte, il est bientôt six heures du matin, je dois prendre la route et faire le plein d’essence.

Fin.

Elena Tabakova.


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