Vivant
d'Eldritch Palmer

 

Chapitre 1

Vivant d'amour et de gnole fraîche, frappés comme des scénaristes de telenovelas, ils auraient pu avoir l'air pendant cinq minutes d'un jeune couple en phase d'ascension sociale, à condition bien sûr de les observer de loin et à une heure bien choisie de la journée. Tout homme aurait été heureux de se balader dans la rue avec elle, Laura, et fier de rendre jaloux l'ami croisé à condition de ne pas prolonger une conversation révélant inexorablement son côté terriblement déjanté. Franck lui avait pour sa part une certaine classe et celles qui le croisaient simplement dans la rue entre 13 heures et 13 heures 30 le prenaient pour un jeune cadre du type qu'on présente à sa maman en échange de deux mois de trêve de harcèlement.

Ils tiraient effectivement leurs revenus de l'écriture de scénarios pour la télé et de critiques littéraires et appréciaient ce travail ou le recyclage est non seulement toléré mais même fortement recommandé. Quand ils ne changeaient pas trois lignes à l'histoire à rendre chaque semaine (la même chaque semaine), ces deux oiseaux contemplaient le soleil de leur propre splendeur en voie d'extinction, poursuivant sans ingénuité la course fatale de leur âme créée au départ pour des choses altières et toujours nouvelles.

- Tiens chérie, il faut faire la vaisselle
- Je la ferai demain
- Attention ne remets pas à demain ce que tu peux remettre à après demain !
Ces cœurs qui n'erraient pas assez avaient fondé avec l'alcool un ménage à trois, étant donné que la télé leur fournissait un revenu permettant d'éviter de se contenter d'eau fraîche. Ils ne se disputaient jamais car le numéro 3 veillait et les réconciliait régulièrement. C'était le plus sage d'entre eux, il se savait indispensable et en profitait.
Laura et Franck ne se débattaient pas et étaient même assez marrants une semaine ou deux.
Cependant ces deux êtres impies avaient tout de même de temps en temps quelques velléités, non pas des velléités de normalité, rassurez vous, plutôt le désir d'écrire autre chose, en quelque sorte la conscience de leur talent endormi, de la lumière que leur mode de vie cachait.

Il était triste de détruire de si charmantes beautés et parfois des rédemptions angéliques les tentaient.

Tout ça se passait à la Nouvelle Orléans. Eux y étaient depuis longtemps, cependant il y avait également de nouveaux arrivants, pas plus classiques, avec d'autres soucis. Par exemple :
Après que Catricia lui aie appris qu'il était désormais une cible privilégiée pour le tueur, Kask avait envoyé sa famille sous haute protection au Canada et se terrait lui-même dans un coin pourri de la ville, dans une pension affreuse remplie de damnés et de représentants de commerce (attention non pas d'auteurs comme William Burroughs déguisés en représentant de commerce, non des vrais, du type de ceux qui font se fermer 500 portes par jour et qui n'essaient visiblement pas sur eux même les essences subtiles et fraîches qu'ils ne parviennent à vous refiler qu'à la saint-glinglin ), une bâtisse criarde entourée de néons d'où l'on entend une circulation polluante et infernale en permanence et des coups de feu jamais assez lointains.

Pensant qu'il n'y aurait peut-être point de lendemain, Oder Kask se négligeait désormais et une barbe piquante rattrapait le temps perdu et partait à la rencontre de ses cheveux hirsutes comme ceux d'une sorcière sortant d'un sabbat. A le voir dans cet état, personne n'aurait cru qu'il avait un jour mangé des corn flakes au petit déjeuner et obligé ses enfants à bien travailler à l'école. A vrai dire on l'aurait plutôt imaginé comme un de ses parents qui utilisent la technique d'éducation dite du repoussoir (" tu me vois affalé sur le canapé ? Et bien c'est comme ça que tu finiras petit chenapan ! " " Oh non, plutôt l'échafaud ! ! ").
N'ayant pas fait le moindre exercice pendant ces semaines de planque il regardait le téléachat et était convaincu qu'un bon outil révolutionnaire à 99$97 valait mieux que de longues suées. " Devenez un autre homme en 3 jours. " " Super c'est justement le temps qu'il me reste à vivre ".

Cet être fascinant sentait que sa fin allait être digne de celle de Mozart et entendant des chiens échappés de la fourrière il s'était demandé si ceux-ci suivraient son cortège funèbre. Pourtant il avait résisté à la tentation de les acheter en leur balançant un morceau de pizza.
La chambre ne lui remontait pas le moral.

Pour donner une idée de la classe de la chambre notons la glace au plafond, l'air conditionné factice et le mois d'avance réclamé par une patronne capable de faire payer n'importe quel gars se croyant baraqué avant de l'avoir croisée la nuit en peignoir et, bien sûr, les témoins d 'églises plus récentes et plus bizarres que Jéhovah qui n'y frappaient jamais. S'ils passaient dans le quartier c'était incognito ou dans une voiture banalisée à la recherche de quelque brebis égarée à qui faire honte en surgissant d'un coup devant elle, en sortant une croix en néon avec des messages défilants et en lui demandant ce qu'elle foutait là, jusqu'aux pleurs porteurs de salut et de billets verts. Cependant ne vous méprenez pas, ces fous dangereux qui sortaient de bagnoles agonisantes en hurlant des imprécations glacées étaient tout de même de braves types: toutes les dix âmes sauvées ils avaient droit à une pizza gratuite le week-end en compagnie d'un de leurs saints pontes.

Kask observait tout ça depuis sa chambre glauque, il s'y protégeait tout seul comme un grand. Les coups de feu entendus ne lui inspiraient aucune crainte car il savait que le péril qu'il courait était tout autre ( le tueur ayant utilisé une fourchette pour ses 2 précédentes victimes) et ne bouffait que des pizzas.

Il ruminait :
"C'est à Catricia qu'il en veut. Et elle n'en a rien à faire de moi ! Il peut m'arriver n'importe quoi je ne serai qu'un 33e collègue de perdu pour elle ! Ma seule chance c'est qu'il ait continué à la suivre et qu'il découvre l'existence de ce petit gars qu'elle s'envoie. Il faut que je trouve le moyen de contacter le tueur, j'ai une chance de le convaincre."

Pour ce faire, il brancha son PC portable et se mit à surfer sur le web, après tout il y a des bouquins où cela est non seulement logique mais en plus marche (et ils font des fois la fortune de leur auteur). Il tapa sur altavista ‘‘tueur à la fourchette'' et s'aperçut qu'il y avait 10455 réponses.

"J'en essaie quand même une ou l'autre au hasard, j'ai jamais eu un seul coup de pot dans ma vie, statistiquement ça ne peut pas durer. Tiens j'ai une idée, je vais raffiner"

Il tapa : "tueur à la fourchette à la poursuite de Kask'' et tomba sur une réponse unique et pertinente. Fébrilement il cliqua sur le lien. Il y eut un coup de feu dans la chambre à côté et regardant à la fenêtre il vit un homme d'une cinquantaine d'années rondouillard comme un écrivain vendu s'enfuir par l'escalier métallique extérieur. ‘‘ T'as de la chance mon gars j'ai vraiment d'autres soucis là .D'ailleurs t'as aucune raison de courir la sirène ne peut pas être pour toi, en général on vient une heure ou deux après l'appel."
Le chargement se termina à cette seconde précise.
Et il vit…

...Les tourments de l'enfer semblables à ceux que promettaient les brochures que les sectes du coin filaient à Laura et Franck.

Justement ces deux-là n'avaient-ils pas des velléités de rédemption ? Littéraires.

Si celles-ci n'aboutissaient pas c'était principalement en raison de la nullité des rédempteurs incapables qui parfois sonnaient à leur porte, les ennuyaient sur l'écran pas magique du tout, se prétendaient souvent ex-alcooliques alors qu'ils ne l'avaient en aucun temps vraiment été. Nos écrivains étaient face à eux semblables au romain cultivé découvrant avec horreur l'absence de raffinement, la simplicité d'un christianisme émergeant, basique, ennuyeux. Les brochures disaient en gros :
"spirituellement, nous sommes les gens les plus riches du monde et nous le devons au miracle de Marie". Ils n'étaient pas plus riches qu'ils n'avaient été alcooliques et, de même que le meilleur moyen d'annihiler une cause valable est de lui donner de piètres avocats ces témoins repentis dégoûtaient le couple talentueux. Leur rédemption pourrie n'avait aucun rapport avec la littérature, mais dégoûtait de toutes les rédemptions.

Quand les deux noirs tourtereaux se préparaient sous un rameau d'or, plein d'une douce fraîcheur à se mettre au boulot, il leur apparaissait évident que tout cela les mènerait probablement dans les cimetières bibliothécaires, dans les classes où les cathos repentant dont il est question plus haut les aurait transformés en massue pour assommer de pauvres gosses et les tenir soigneusement à jamais éloignés de la lecture. Au moins les séries débiles de la télé ne pourraient pas être utilisées pour massacrer la littérature. Celles qu'ils écrivaient étaient tellement abominables qu'ils imaginaient des parents punissant leurs enfants en les obligeant à les regarder et des gosses lire en cachette pour s'échapper.
La solution aurait finalement été d'écrire des pamphlets antipénitents, ce qui aurait constitué une amélioration de leur quotidien littéraire et une rédemption honnête. Un jour au l'autre.
- Franck c'est un bon titre "Apologie de l'indéfendable ?"
- Excellent ma lumière mais qu'est-ce que tu vas mettre dedans ?
- Je vais avoir besoin d'aide.
- Ok je fais un tour chez l'Epicier. Il aura ce qu'il nous faut.
Bien sûr ne vous y trompez, notre jeune couple dynamique n'avait jamais fumé de bacon.
Enfin ils étaient encore jeunes et avaient de la marge avant de devenir comme ce vieux con de Muck. Cela ne leur arriverait pas tant qu'ils seraient trois.

 

Chapitre 2

Jetant à nouveau un regard sur le tas de choses qu'il avait à faire, James Muck éteignit l'écran magique où une émission crétinissime fomentée par quelques scénaristes bourrés l'emmerdait, posa un œil froid sur sa journée passée et gâchée puis rêva d'un vent frais qui l'emporterait au bout de la terre, là où paraît-il il finirait par regretter le tas de choses contraignantes et ceux qui accompagnaient ces heures abruties. Il souhaita que cela arrivât.
Ainsi il lui fallait pondre un article de deux pages pour le lendemain, remplir sa feuille d'impôt et déclarer le vol de ses papiers. Il était 5 heures trente du matin et c'était le bout de sa journée, entamée à deux heures de l 'après midi .

Muck se coucha donc, espérant que ces rêves lui apporteraient l'inspiration. Il travaillait souvent ainsi et plus d'une fois une douce créature avait dialogué avec lui dans des lieux d'un imaginaire venu de nulle part. Quoique l'article a rendre aie été très sérieux et pas du tout poétique (son sujet était la poésie expérimentale suédoise contemporaine) il décida de réutiliser texto ce que les nymphes lui diraient. "Ils pourront pas dire que j'ai rien rendu cette semaine" pensa-t-il avant de s'assoupir sans la moindre pensée pour ce et ceux qui auraient du l'en empêcher.

Mais à la place des fontaines allégoriques attendues il y eut des coups violents frappés à la porte. Il demanda en gueulant ce que c'était, tenta d'allumer la lumière et n'y parvint point : il s'aperçut qu'au lieu de pousser un bouton il lui fallait tourner un machin dont il n'avait aucun souvenir.

En même temps qu'il eut pour réponse "il est là. TU NE NOUS ÉCHAPPERAS PAS CETTE FOIS ! !" il découvrit une chambre qu'il n'avait jamais vue. Non pas qu'il n'ait jamais atterri dans une pension minable mais en tout cas il n'avait jamais vu celle-ci.

Les coups se firent plus violents, les gars de l'autre côté entreprirent de défoncer la porte, dont l'espérance de vie sous ce traitement ne dépassait guère dix secondes. Alors il trouva un magnum 44 sur la table de chevet inconnue.

"Ça c'est une gueule de bois record ! Ils ont l'air sérieux et ceci prouve que j'ai des raisons de l'utiliser ''. Il vérifia que l'arme était bien chargée.

Se lamentant de la cruauté de ce monde, il se prépara à tirer sans savoir pourquoi, tel un minuscule soldat considéré comme de la chair à canon par des généraux exaltés.

Une tête dépassa et bientôt une arme.
Il n'avait pas l'habitude et sentit la première balle siffler à deux centimètres de sa tête. Il tira au hasard et à sa grande surprise atteint son adversaire entre les deux yeux. Voyant cela, les deux molosses qui accompagnaient ce malheureux qui n'était probablement pas tant à plaindre s'enfuirent sans demander leur reste.

Ne parvenant pas à se convaincre de la réalité de sa situation, l'écrivain en mal d'inspiration qui avait désormais des problèmes plus conséquents se dit qu'il avait raté sa vocation et que comme tueur à gages il aurait vite roulé sur l'or.

Il ferma les yeux et quand il les ouvrit il était toujours au même endroit. Il se rapprocha du corps, fut tenté de le retourner, comprit à temps qu'il avait intérêt à ne pas y toucher.
" Bon, il va falloir que je me souvienne de ce que j'ai bien pu faire à ces gars-là ? Me réveiller dans une chambre inconnue pourrait s'expliquer par une simple cuite, mais là il y a tout de même un mystère.

Si je m'étais réveillé dans une île du pacifique j'aurais pensé qu'un dieu avait exaucé mon souhait . Là j'ai du tomber sur un dieu dure d'oreille ( peut-être que j'ai trouvé une vérité essentielle là, je la note)."

La flaque du sang s'étendit, l'instant d'avant entièrement couverte par le corps et le personnage commença enfin à se sentir mal, à croire à la réalité de cette violence. Il ne put pas rester une seconde de plus, d'ailleurs une sirène de police se rapprochait.
"J'ai vraiment tué ce type et je n'ai pas la moindre explication. Saperlipopette ! Je suis dans la mouise la plus totale jusqu'au cou !"

Il s'imagina revenu au temps où sa ceinture était 3 crans plus serrés, ouvrit la fenêtre, enjamba tout juste le rebord et trouva miraculeusement un escalier mécanique extérieur.

Se reprenant après un instant de frayeur, son sang se réchauffant, son souffle revenu, constatant qu'il n'était pas devenu fou en voyant les horreurs qu'il y avait sur le site du schizo, Oder Kask se concentra à nouveau sur l'essentiel. Ce site de psychopathe le poursuivant était assez bien fait, il y avait de nombreux liens plutôt intéressants et en dehors d 'une ou deux fontes un peu criardes on sentait qu'en plus d'une certaine maîtrise de l'outil il avait pas mal de goût. Après avoir lu les menaces qui lui étaient adressés, l'agent cliqua sur l'icône en forme de lettre pour envoyer le mail suivant :
"Bonjour,
Je suis l'agent dont vous avez juré la perte.
J'ai une femme et des enfants qui ne peuvent pas se passer de moi.
Si j'ai fait quelque chose de mal c'était les ordres.
C'est mon papa qu'il faut punir.
Je suis très douillet.

Évidemment je me doute que ces arguments n'ont aucune valeur pour vous mais ce n'est pas grave car je dispose de l'argument qui tue. Voilà :
J'ai de bonnes raisons de penser que c'est à Catricia Pornwell que vous en
voulez et suis donc au regret de vous informer que m'assassiner serait pure perte.En effet celle-ci ne peut pas me piffrer (elle n'a en tout cas pas fondu en larmes en m'annonçant que vous m'aviez choisi) et ma mort dans d'atroces souffrances ne lui ferait aucune peine. D'ailleurs je parie que je figure sur sa liste noire personnelle.

Ainsi plutôt que m'étriper je pense qu'il serait plus judicieux pour vous de suivre Catricia Pornwell et de découvrir à qui elle tient.
Croyez que je ne cherche qu'à vous éviter de perdre du temps.
Veuillez agréer, monsieur l'expression de mes salutations distinguées et sincères.
Agent O.Kask

PS : pourriez-vous m'indiquer une bonne assurance vie pour que ma mort soit profitable à mes proches ou mieux me confirmer que je n'en ai aucunement besoin.
2e PS : il y a un certain nombre de fautes d 'orthographe sur votre site, je vous préviens amicalement du fait que cela nuit gravement à votre côté affreusement terrifiant.

"C'est fou ce qu'on peut faire quand on n'a rien à perdre. Fichtre, j'aurais du lui demander comment on place de belles animations comme les siennes sous HTML"
Il ralluma la télé et décida qu'il l'éteindrait au moment où il recevrait la réponse.
"Peut-être aurai-je du le flatter en le traitant de monstre aberrant, en m'étalant longuement sur sa folie inhumaine, condescendre à l'accuser de réduire 50 siècles d'humanité au rang de pantin gigotant ? Bon c'est un peu tard maintenant. S'il y a une prochaine fois je ferai un brouillon."

Puis il se mit à suivre la série qui passait à ce moment-là, coscénarisée par qui vous savez.
"Ça alors ! J'avais toujours cru que la connerie avait des limites ! Et puis personne ne peut tirer autant de balles à une telle vitesse. Mon dieu, le plus violent c'est le héros. Il tue des centaines de petits voyous à chaque minute. Et quand il y en a qui en réchappe il devient son assistant."
Il se tapa ça 3 jours de suite.
Le titre de l'un des épisodes était " la mort nuit gravement à la santé ".
N'en pouvant plus il s'apprêtait à balancer sa télé sur un témoin du nouvel Apocalypse qui gueulait trois étages en dessous sur une brebis déviante.

À cet instant le plus mauvais acteur du monde découvrit un paquet d'allumettes sur le sol et parvint donc à trouver le repaire secret des méchants. Trente secondes plus tard, les ayant massacrés allègrement et royalement, il passa sa main dans les cheveux juste avant le générique de fin et dit :
"Message reçu Oder Kask
Tu vivras !
Et maintenant notre grand jeux concours
"la fourchette du diable"
1er prix une soirée avec l'héroïne
2e prix deux soirées avec l'héroïne."
Alors l'agent s'éloigna de l'écran, qui explose toujours dans ces cas là.

Juste après, il consulta son mail :
Salut Oder,
Je confirme ce que tu viens d'entendre l'acteur n'est quasiment pas payé, je lui ai simplement envoyé ton numéro de carte bleue en échange de ce petit service qui est passé totalement inaperçu aux yeux du public et de la production. Il ne sait pas qui je suis et avant de le passer à tabac je te conseille de faire opposition.
Gros bisous,
Ton tordu favori.
PS : personne ne critique mon orthographe, t'as de le chance que je sois de bonne humeur.

Le super agent miraculé fit alors un bon de joie et se mit à sauter sur son lit de joie, cassant les derniers ressorts. Il fit une tonne de bruit. Jugeant son comportement inconvenant, la patronne le mit dehors.

Ayant vu la mort en face de lui, pendant un mois il fut un autre homme. Enfin un autre homme semblable à tous les hommes nouveaux qui ont un jour changé leur vie. Entendez par là qu 'il décida d'emmener ses enfants à la pèche, comme à la fin de toutes les séries B à 100 millions de dollars.

Cependant tout à coup il se souvint qu'il ne possédait pas de yacht et que donc la classe de ces vacances s'en ressentiraient, cela le fit parvenir à la conclusion qu'il aurait sacrement intérêt à se laisser corrompre pour au moins un jour en louer un.

"Bon en attendant, je vais me remettre à mon enquête. Il faut que je prévienne Catricia de ce qui arrive. Comment vais je le lui présenter. "Retour à l'envoyeur ?". Et si je m'étais trompé ? Et même sinon, il va y avoir un mort c'est clair. Probablement cet as. Je ne le connais même pas ( tout ce que je sais de lui c'est qu'il aime les contrepèteries et le film Conan le Barbare).
D'un autre côté il a pris Cat au moment où ça commençait à passer mieux entre elle et moi."
Il se souvint de plus qu'il avait entrevu un individu suspect s'enfuir après un meurtre et qu'il devait témoigner. Et aussi appeler sa famille.

 

Chapitre 3

Muck n'avait jamais vu cette ville, elle ne ressemblait à rien de connu. Il demanda son nom à une passante qui crut qu'il tentait de l'agresser ou de l'attirer dans une ruelle étroite où une brute réchappée des expériences secrètes de l'armée américaine la déchiquetterait. Puis un bambin de six ans lui dit un truc à faire rougir un charretier javanais, un gars lui demanda ce qu'il prenait et qui était son fournisseur, enfin pour couronner le tout il finit par aboutir dans le quartier français (en fait construit par les espagnols 3 ou 4 siècles auparavant), anciennement lieu de débauche, aujourd'hui mini Disneyland rempli d 'arnaques.
Il faillit entrer dans un bar, mais la présence d'un gros gars avec une casquette accompagné de sa maman en train de harceler la patronne (à propos d'une "conjuration") le fit fuir.
Vraiment il ne comprenait pas où il avait atterri.

Alors il n'avait jamais vu la Nouvelle Orléans ?
Vous l'avez sans doute compris, Muck venait d'une autre dimension, parallèle à la notre, dans laquelle Wagner n'avait jamais envahi la Pologne et Nietzsche était un auteur marxiste, où Philip K Dick était né trois millénaires avant notre ère et avait fondé une religion fondée sur le doute parano, et où la cuisine anglaise n'utilisait jamais de menthe.
Enfin ne croyez pas pour autant que là-bas la consommation de coca cola était mal vue et qu'il fallait prendre une bière pour avoir le droit de commander un hamburger au Mac Do. L'importance du nombre de similitudes entre les deux dimensions suffisait pour qu'il soit passé de l'une à l'autre sans s'en rendre compte. Ne le prenez pas pour un idiot, je parie que vous non plus vous ne vous seriez aperçu de rien, cher lecteur impliqué dans le récit !
Pourquoi Laura et Franck le connaissaient-ils alors ? C'était un personnage de roman, alter ego du plus grand auteur de nanars pédants du monde, Kitt Huck, auteur nombriliste qui mettait un peu de lui dans tous les caractères de ses bouquins, même les nourrissons et les capitaines de marine à la retraite. Muck apparaissait dans une quinzaine de polars poussifs qui avaient littéralement ressuscité la littérature de gare et lui avaient conféré une bonne notoriété. C'était en quelque sorte le parangon de l'auteur perdant ses gains aux courses et en paris qui continuait à écrire pour pouvoir récupérer sa mercedès à la fourrière. Ce qui comme chacun le sait amène systématiquement une foule de rencontres passionnantes et en cas de besoin fait croiser la route des criminels les plus tarés qui soient.

L'aspect extérieur de l'auteur et celui de sa création s'avéraient rigoureusement identiques : un visage plein de marques, mal rasé, un sourire rare et louche, un regard perçant. Un air d'auto stoppeur de surcroît (un délit grave chez les américains), le genre de gars qui circule à Los Angeles sans voiture, là où il faut une journée pour traverser une zone commerciale uniforme et répétitive. La bedaine conséquente ne jurait pas tant que ça avec cette impression puisque la bouffe pas chère fait grossir.

Huck venait de mourir assassiné dans une pension minable à cause d'une dette de jeu, ayant juste eu le temps d'emporter son meurtrier avec lui.
Mais son corps s'était relevé et au lieu de son âme, c'est celle de son héros qui avait été damnée, condamnée à errer dans un monde auquel elle ne comprenait rien. Un bug de l 'au-delà.

Cependant ce double se croyait unique (comme pas mal de monde) et n'avait pas pu deviner tout ça.
Après avoir erré toute la journée comme le diable étique buvant à sa santé, Muck,
pour pouvoir émettre quelques élucubrations voulut acheter un journal. Evidemment sa pièce ne passait pas dans le distributeur. Elle était à l'effigie de Mickey Mouse, il ne pourrait pas l'utiliser dans notre dimension , en tout cas pas avant un an ou deux.
N'étant plus à ça prêt il cassa la vitre à l'aide d'un bidule rouillé qui traînait et, son forfait commis, dut fuir parce qu 'un honnête citoyen offusqué s'apprêtait à appeler les forces de l'ordre noble et juste qui le protégeait lui, sa famille et son chien Bud.
C'est fou ce qu'il courait le Muck.

L'instant d'après, adossé à une poubelle il lisait le " USA Daily " (titre normal pour lui, dans son monde les USA étaient une vague colonie réclamant son indépendance).
"C'est fou, j'ai parcouru plusieurs milliers de kilomètres et je ne me souviens de rien."
Bien que venant d'un univers parallèle il ne trouva pas là-dedans des noms de pays inconnus puisque les pages étranger étaient inexistantes. Les pages people parlaient de savonnettes sans intérêt ni avenir, il était tout à fait normal qu'il n'en ai jamais entendu parler. Par ailleurs on jouait également au base-ball chez lui. La partie culture venait de découvrir le nouveau génie littéraire de la semaine ce qui nous ramène en gros au cas du cahier people cité plus haut.
Néanmoins une petite critique isolée attira son attention. Il lut :
"Encore une suite commerciale
par Franck et Laura Léonti"

Tout le monde se souvient du précédent ouvrage de ce mystérieux auteur sur lequel de nombreuses hypothèses contradictoires ont été formulé et à propos duquel on s'est littéralement étripé.
Traduit dans plus de cent langues il avait été un succès planétaire et de nombreuses années après la première édition on continuait encore à en vendre des millions d'unité. Très peu de précédents. Cette œuvre est même passée devant Agatha Christie au classement historique universel.

Et il est clair que ce succès était mérité. Il y avait de nombreuses idées novatrices, mythiques. Le caractère des personnages était fascinant, comment oublier ce patriarche sur le point de sacrifier son fils ? Comment ne pas être ému par cet homme qui a tout perdu et n'en sort pas amer ? Les descriptions étaient absolument fascinantes, notamment celles de cataclysmes, on s'y croyait et l'artiste était parvenu à rendre presque crédible des évènements surnaturels qui sous une autre plume auraient semblé trop improbables.
C'est dire quel fut notre effondrement en découvrant l'existence de cette suite catastrophique, sortie il y a déjà quelques temps.

Le personnage principal est le même vieillard blanchi mais son caractère a été simplifié à l'extrême et l'auteur justifie à tout prix chacun de ses actes. Ca n'aurait pu donc n'être qu'un numéro deux fade et maladroit. Mais en plus le malheureux a rajouté des idées aberrantes. Franchement on n'a rien compris à ce que ce fils pouvait bien faire là, les propos sont incohérents.

On y parle beaucoup d'amour et d'enfer pourtant les descriptions n'ont absolument pas la force de l'original, on s'ennuie assez souvent.
Signalons cependant que le titre du premier ouvrage laissait entendre que le deuxième était prévu. Alors que c'est il passé ? Le génie avachi aurait il embauché un piètre nègre ? Non plusieurs !

La preuve : il n'y a aucune unité de ton. 2000 pages écrites serrées sans se relire en somme.
Bien sûr il se vendra et il y aura bien des exégètes pour y trouver une idée ici ou là. Mais c'est du même niveau que " le retour de la vengeance "
Espérons mieux pour la semaine prochaine.

Le nouveau testament
par Y. sous différentes éditions 2888 pages.

note : une adaptation cinématographique portant sur les deux textes sort cette semaine. On sent vraiment l'obsession du profit maximum."

Muck n'avait pas tiqué.
"Pas mal cet article. J'aimerai bien en savoir plus. Au total il doit y en avoir 4 ou 5000 pages, mieux vaut aller voir le film. Mon dieu, il faut faire vite, si on découvrait que je n'avais jamais entendu parler d'un livre vendu à un milliard d'exemplaires, ma réputation d'érudit universel en souffrirait et plus personne ne me demanderait de préfacer ses bouquins.''
Laissant le vent emporter le journal malgré la présence d'une poubelle à 50 cm il n'eut pas de mal à trouver un cinéma, oubliant qu'il lui faudrait aussi de quoi se sustenter, échapper à la police et comprendre quelque chose à tout ce qui lui tombait dessus.

"Aie, comment je vais rentrer ? Ils n'accepteront pas mon argent."
Le double de feu l'écrivain n'essaya pas le bureau de change.
La séance se terminant il contourna le bâtiment et tenta d'aller à contre courant de la foule sortant par des portes ne s'ouvrant que dans un sens. Ca ne plaisait pas mais personne ne l'empêcha vraiment. Ensuite il dut ramper entre les rangs à cause d'une employée qui vérifiait que personne n'utilisait un truc aussi idiot.
Comme il n'était pas un de ses supers GI qui combattent pour notre liberté à nous aussi, il fut pris.

Par une fille de seize ans qui se faisait de l'argent de poche.
Il lui sourit, en essayant de ne pas avoir l'air gêné.
- J'ai perdu mes lunettes, tu peux m'aider ?
- Je ne vous ai pas vu rentrer.
- Tu as pu m'oublier tu sais, je ne suis pas quelqu'un de marquant.
Elle avait l'air trop vive pour le croire.
Il tâtonnait avec le plus de conviction possible. Alors un miracle se produisit : il découvrit qu'un billet (d'un type qu'il n'avait jamais vu) était tombé d'une poche et avait glissé là où sa main se trouvait.
Après tout la chance sourit aux débutants et celui-ci venait juste d'arriver dans notre monde.
Il le glissa dans la main de la fille :
- C'est vrai j'ai resquillé mais je ne veux pas d'ennuis.
- Ca ira pour cette fois mais j'ai du mal à croire que vous soyez venu pour le film. Quelqu'un qui abandonne 20 dollars aussi facilement doit espérer que cela lui permettra de s'en faire plus. Je vous surveille.
- T'iras loin dans la vie Gloria.
- Attention ‘‘ il est marrant ce type, je ne lui en voulais pas du tout, il fait tout pour que j'appelle la police. Pourtant avec un air louche comme le sien personne n'a jamais du lui laisser le temps de faire le moindre mal. Et il m'a prise au sérieux ! '' Bon film !
En s'éloignant elle marqua un temps d'arrêt, une lumière étrange l'entoura et elle eut une lueur nouvelle et terrifiante dans le regard.
"Cette fille ne plaisante pas. C'est fou."

Les spectateurs normaux commençaient à entrer, la séance devait démarrer quinze minutes plus tard.
Faisant un tour aux toilettes, Muck se lava les mains et constata que l'eau s'écoulait dans le sens des aiguilles d'une montre.
"C'est absurde ! Je suis dans l'hémisphère Nord !" s'étonna cet être venu d'un monde où les États-Unis étaient d'infimes îlots de l'océan correspondant grosso modo au Pacifique.

Entraînée loin du chemin parfait, si éteint en elle par une ballade impie, suivant des trajets infidèles, s'éloignant d'un connu, elle sentait approcher le souffle d'exhalaisons pénibles qui l'enlaçaient annonçant des futurs probables et vengeurs. Le port digne des années ne serait que flagorneurs sillons pour donner raison a ces saintes paroles soupirées. Mais que répliquerait-t-elle ? Une fois encore ! Pour l'instant Laura, pensant à tout ça, faisait la queue au ciné pour se changer les idées.

Quand Kask avait appelé sa femme et ses enfants pour les prévenir qu'ils ne seraient ni veuve ni orphelin, ceux-ci, déçus qu'il ne puisse pas les emmener à la pêche sur un yacht lui avaient en compensation demandé de pouvoir le rejoindre en Louisiane pour des vacances qu'après tout lui aussi avait méritées. Ils étaient arrivés seulement 6 heures après leur décision et déjà il les emmenait au cinéma.
Deux jours plus tard ce serait la Floride et Disneyland.

 

Chapitre 4

La salle était maintenant pleine. Kask et sa femme avaient pris place avec les enfants, Axel (comme Axel Rose, star dont les parents avaient le sens de l'anagramme) et Nat, 9 et 11 ans, juste derrière Muck et la petite fille (qui aurait préféré voir Independance Day mais n'avait pas pu parce qu'en raison de son succès effarant il fallait réserver), ostensiblement remonté, s'ingéniait déjà à achever les rares cheveux qui restaient à ce dernier. Autour de lui, un type sans âge mais avec du muscle d'un côté et une inconnue, Laura, de l'autre. Et bien sûr derrière un père en train de faire semblant de sermonner sa gosse.

"Il ne l'a jamais fait ou quoi ? C'est quand même pas compliqué de calmer un môme !" pensait le vieil auteur de nanars venu d'ailleurs tout en souriant et en confirmant :
- Ce n'est rien, cette enfant est charmante ! !
- Je ne sais pas ce qu'elle a, c'est peut-être la fatigue, elle vient de prendre l'avion.
- Oder arrête de t'excuser ! Le monsieur a dit que c'était bon, intervint alors sa femme.
Alors Kask se souvint qu'il avait déjà vu ce type en imperméable mais pas dans quelles circonstances. " Bah les vieux pervers se ressemblent tous ! "

Muck dut se retourner pour cacher son rictus. Il était lui aussi perturbé et plus que distrait.
"Je veux voir ce film tranquille, c'est quand même humain ! La première partie surtout, j'ai jamais entendu parler du bouquin et le journal disait qu'il avait été l'un des plus grands secrets de tous les temps".
Son fauteuil était défoncé, il n'y avait aucun de libre et pas de nouveau billet de 20$ en vue.
Ce fut bientôt le début des pubs puis des bandes annonces.

Elles se ressemblaient toutes et, en dehors des millions de dollars, rien ne les différenciait radicalement des séries que scénarisaient Laura et son compagnon.
"Préparez vous à être éjecté de votre fauteuil" qu'elles disaient.
Toutes sauf une, une romance sans intérêt avec un acteur au moins sexagénaire à 20 millions qui n'avait rien voulu entendre et avait exigé que son personnage soit une fois encore un jeune premier irrésistible.

Elle devait sortir le 15 juillet et Muck, oubliant qu'il devait se tenir à carreaux, qu'une gamine autoritaire avait dit qu'elle le surveillerait, hurla "vivement le 15 juillet !"
Sa voix se mêla à celle de la jeune femme à sa gauche, qui était au moins aussi forte et disait la même chose. Ils se marrèrent et la femme de Kask leur demanda de faire silence et ajouta à l'attention de Muck que c'était bien beau d'accuser les enfants des autres de ne pas savoir se tenir mais qu'il fallait aussi montrer l'exemple et ne pas avoir un sale rire de truie qui gêne les gens que ça intéresse.

Pensant à l'œil d'aigle du petit soldat qu'il avait nommé Gloria faute de savoir son nom, il se contenta d'un geste silencieux mais parlant.
Alors Laura reconnut le drôle de type à sa droite.
- Tiens vous êtes le célèbre écrivain Huck !
Il fronça les sourcils, non pas souffrant des affres de la célébrité qui empêchent d'aller au cinéma incognito mais énervé de voir son nom écorché.
- Je pense que vous voulez dire Muck, répondit-il, l'ego contrarié. "Remarque c'est pas si mal, j'ignorais qu'on publiait mes bouquins dans des petits pays lointains comme celui-ci."
- Mais non vous c'est Huck, et Muck celui de votre personnage.
- Enfin je sais mieux que vous qui je suis ! Mon double littéraire se nomme Puck ! " Pourquoi est-ce qu'il n'y a que des junkies qui me lisent ! En plus elle ne semble pas du tout admirative !"
- Ne vous énervez pas voyons "Il est gâteux c'est clair".
- Qu'est-ce que vous me voulez ? " il y a dix secondes, elle devait être prête à se jeter à poil dans mes bras poilus ! Vu la façon dont c'est engagé, je ne crois guère qu'elle songe seulement à me demander un autographe."
- Vous dire que je déteste beaucoup tout ce que vous faites.
- Merveilleux ! Au moins c'est original, si vous saviez le nombre de gens qui vous insultent en aimant vos bouquins ! "le sais-tu toi qui aurais pu en faire partie ? "
- Franchement vous pourriez prendre votre retraite, vous l'avez votre piscine ! Personne ne pourrait perdre tant de droits d'auteurs au jeu, c'est impossible, vous devez être sur-riche. "Ouah le pied. S'il déprime pas après… !"
- Si, si je vous assure. En plus avec ce que je bois, tout le monde en profite pour m'arnaquer. Dès que je signe quelque chose, il y a 3 clauses que je n'arrive pas à lire qui réclament mon internement immédiat.
- Ah, je regrette qu'on les ait pas appliquées. "En plus quel vantard ! Je suis sûre qu'il ne boit pas tant que ça…" Si vous avez tant de problèmes d'argent et d'alcoolisme que ça vendez donc les bouteilles vides !
- Oh, écoutez vous êtes si spéciale, si différente des autres, si sincère et naturelle. Je crois que je viens de tomber amoureux de vous _ "espérons que sa psychologie est aussi subtile est fouillée que dans un comics".
- Si vous vous approchez, je frappe ! (si on avait été dans un dessin animé japonais à ce moment-là, elle aurait sorti un immense marteau de sa poche, fait un saut de 3 mètres, ouvert une bouche plus grosse que le reste de son corps mais moins que les yeux de sa victime, des dents et des étoiles auraient tournoyé dans un déluge de couleurs)
- Ou là là, non alors." Ça aurait pu marcher, je me devais de tenter le coup."

Alors la montagne musculaire à la droite de l'écrivain s'éveilla et demanda, avec une voix de type bien, de chevalier des temps modernes défendant fièrement la veuve éplorée et l'orphelin gavé de jeux vidéos :
- Il vous embête mademoiselle ?
- Je peux me défendre toute seule merci.
Se sentant agressé, le gros baraqué donna discrètement un coup dans l'épaule de Muck.
- Bon le film commence, je vous ai à l'œil, pas de bêtises.
Chhhuuut généralisé dans la salle.

Il y eut la même musique prétentieuse que dans les trois quarts des génériques américains et la caméra tourna pendant près de dix minutes dans un paysage grandiose ridiculisé par la bande son.
Bon je subodore que vous connaissez l'histoire de l'Ancien Testament, pas nécessairement dans les moindres détails cependant.
L'adaptation était moyenne, mais pour un Muck qui découvrait tout ça une part de la force du livre passait et l'étonnait. Il trouvait même le résultat assez sublime et ne pensait plus du tout à ses problèmes. " C'est presque aussi fort que du Dostoïevski. D'ailleurs j'ai pas apprécié son dernier bouquin à celui-là. Qu'est-ce qui lui a pris de mettre autant de cul ?"
Aux anges, il ne trouvait pas le temps aussi long que les jeunes Axel et Nat.
Quand le début du Nouveau Testament arriva, trois heures déjà s'étaient écoulées. Les enfants n'eurent pas de mal à convaincre leurs parents de partir. Kask en s'en allant se souvint qu'il devait téléphoner à Catricia pour la prévenir que le tueur était repassé à ses trousses et en avait certainement après l'as de la contrepèterie. Enfin il alla quand même manger au restaurant en famille avant. Globalement, le cinéma commençait à se vider.

"C'est vrai qu'on arrive à la deuxième partie, l'article disait qu'elle était beaucoup plus faible" se souvint l'auteur de textes atterrants dont la béhème était à la fourrière et que ses amis avaient tenté de faire interner pour s'emparer de l'or (qu'il n'avait pas malgré son succès insultant) (à bien y réfléchir d'ailleurs ce n'était pas la soif de l'or qui les poussait à trahir mais le désir de vengeance du mal que son succès leur faisait. Il les rendait jaloux, il les rendait mauvais, comment lui pardonner ? Les derniers livres étaient mauvais mais pas assez pour que pardon lui soit rendu)
Il s'adressa à Laura :
- Vous restez pour la seconde partie ? On m'a dit qu'elle ne valait pas le coup.
- " Partie ? Étrange vocabulaire… comme dans mon article" Et bien à vrai dire c'est pour elle que je suis venue, j'ai écrit du mal de l'ouvrage et l'adaptation doit être aussi pitoyable.
Le costaud à droite qui était également resté grommela.

Le film devint très bizarre à partir de ce moment. Tout se déroulait en temps réel, on voyait le jeune couple s'arrêter à chaque maison et être à chaque fois rejeté. C'était très répétitif et en deux heures tout ce qu'on apprit c'est que le petit à naître n'était pas du père.
Les spectateurs se tiraient un à un et Laura dut se faire violence pour rester.
"Mmmh, une heure de plus au maximum ".

Effectivement Muck, emporté par le début, redécouvrit ce que c'était que s'emmerder.
Quand ils ne furent plus que 4 dans la salle, il se leva pour partir à son tour. Le type costaud l'empoigna et le força à se rasseoir.
- Ça va pas la tête ?
- Non tu restes ! Ce film est pour toi !
- Il m'arrive d'être totalement stupide, mais cette fois je crois qu'il est normal que je ne comprenne pas.
Rien ne lui fut répondu.
Il se releva et la situation se répéta.
Laura se demandait également ce qui se passait. Elle ne vit pas que Gloria s'asseyait à côté d'elle.

Le réalisateur continuait à présenter tout en détail et maintenant revenait en arrière pour montrer le point de vue de chacun, chaque plan durait une dizaine de minutes, parfois la caméra s'arrêtait et un commentaire se développait en long et en large, répétant consciencieusement ce qui venait d'arriver.
Muck retenta le coup. Comme l'autre était rapide, il dut passer à l'uppercut. Totalement inefficace. L'autre ne disait rien de plus que "restez assis", ne répondait pas aux coups et se contentait de bloquer toute sortie, en regardant fixement l'écran.
Laura voulut aller appeler la police. Gloria avait une force surprenante et l'en empêcha.
- Cette blague n'a rien de marrant.
- Normal ce n'en est pas une.
- Pourquoi faites-vous ça, vous les deux rocs froids aux yeux frits ?
- Il faut rester pour le film.
- Vous ne comptez rien nous faire ?
- Non, vous pourrez partir après.
Comme si la situation avait sa part de normalité, elle demanda alors :
- Il dure encore longtemps ?
- Ça dépend de vous.

L'histoire n'avançait pas d'un millimètre.
Après deux tentatives malheureuses, les deux prisonniers se penchèrent l'un vers l'autre et se parlèrent en chuchotant, sans que l'on les en empêche.
- On fait quoi ? demanda Muck le premier
- On est clairement en danger seuls avec ces malades.
- Vous pensez qu'ils sont prêts à tuer ?
- Je pense que c'est une espèce de secte, on n'en sortira que convertis ou morts. Il faut tenter le tout pour le tout.

Alors le barbon se rappela qu'il avait encore l'arme sur lui.
- Je le crois également. Je vais tirer un coup de feu sur l'homme, vous vous coucherez. Si la fille ne fait pas de même elle y aura droit aussi. Dans tous les cas nous courons et on plaide la légitime défense. Le film sera la preuve de l'existence de quelque chose d'anormal. " Avec ce matin, je peux être sûr qu'il y a un complot contre moi."
Elle acquiesça :
- Oui on est obligés.
Les deux bourreaux en passe de devenir des victimes fixaient toujours l'écran et il semblait que la tentative aboutirait.
Il saisit son 44 dans la poche, l'ajusta au travers de son imperméable et se prépara à tirer.
À cette distance, la tête ne pouvait qu'exploser.
Il y eut un simple trou, le sang éclaboussa Muck mais l'homme se tenait toujours droit. Le coup n'avait pas suffi.
Alors le trou se referma et les deux galériens reconnurent l'Ange Gabriel.

 

Chaptitre 5

Pas mort pour un sou, ce dernier confirma.
- Mais alors qui est Gloria ? demanda Muck, quasiment adapté à ce second changement de réalité.
- C'est Saint Pierre.
- J'avais toujours cru que c'était en homme.
Elle intervint :
- C'est comme ça, les hommes volent tout, tirent toujours la couverture vers eux, s'accaparent tous les rôles intéressants. Même dans le livre ils n'ont pas voulu me laisser mon rôle et m'ont remplacé par un assistant de seconde zone. On ment toujours, surtout aux femmes.
Laura était tout à fait d'accord, cependant elle avait d'autres préoccupations et n'eut pas le cœur de se lancer dans un discours féministe.
Gabriel réagit :
- Un peu de tenue voyons ! Il est temps de leur signifier leur châtiment :
"Le dénommé Huck est condamné pour avoir bu, joué son fric, écrit des nanars, séduit les filles quand il ressemblait à autre chose et laissées dans le même état qu'il est aujourd'hui, multiplié les positions, dit du mal de ses voisins, plagié des auteurs plus talentueux, fait de la peine à son entourage en vendant des millions d'exemplaires, perverti les foules avec ses horreurs, écrit de la merde, roté, ne pas s'être rasé, n'avoir jamais regardé la Roue de la fortune, ni cédé son siège à une mutilée de guerre de plus de 75 ans ; également pour avoir souvent cité Nietzsche, bouffé plus que nécessaire, aimé ça et détesté la famille Kennedy et j'en passe.......(il reprit son souffle) ........ à .............. se taper ce documentaire jusqu'à ce qu'il soit devenu meilleur, le temps estimé étant de 720 ans et 8 jours.
La dénommée Laura Léonti est condamnée à la même peine pour les mêmes motifs d'une part et d'autre part pour avoir blasphémé, dit du mal de nous, n'avoir pas reconnu son erreur, s'être fourvoyée avec contentement, écrit des horreurs, corrompu les mœurs et critiqué la vertu, fait de la peine à sa voisine en peignant son chat en vert à l'âge de huit ans. Un millième de sa peine estimée. Bien sûr je ne vous ai lu que le résumé de l'index. Si vous insistez, j'ajoute tous les détails."

Laura réagit la première :
- Je proteste j'étais beaucoup trop jeune !
- Ici c'est une circonstance aggravante répondit Saint Pierre, en citant Thomas Jefferson et ce massacreur d'indiens de Benjamin Franklin.
Elle sembla vidée et attendit un miracle.

Muck s'activa à son tour :
- Je suis désolé mais il y a une erreur, mon nom n'est pas Huck. Voici ma carte d'identité. Je suis citoyen Xurglare.
Les deux créatures de l 'au delà l'examinèrent tour à tour. Après une minute de concertation Saint Pierre dit :
- C'est clair c'est une vraie. Vous venez d'une autre dimension, vous ne pouvez pas être la personne que nous recherchons et n'appartenez pas à notre juridiction.
Nous vous présentons nos excuses. Vous pouvez bien sûr vous en aller.
- Je ne pars pas sans elle !
- Comme vous voulez.
- Euh non, c'était juste un essai, par acquis de conscience. Désolé Mademoiselle, bonne chance.

En sortant du cinéma, il avait honte de lui. Il tenait la porte et avait la certitude que s'il la laissait se refermer, le bâtiment disparaîtrait à jamais. Il la lâcha, fit un mètre en avant et un bond en arrière.

Entendant la porte claquer, Laura tomba au plus bas. Ses bourreaux étaient debout et réfléchissaient à ce qui s'était passé. Interrogeant leur ordinateur, ils découvrirent que Huck était mort ce matin là et avait échappé à leurs services. Ce gros malin s'était converti la veille au bouddhisme et son chatîment se résumait à une nouvelle vie avec un mauvais karma.
Neuf mois plus tard, John-John Kennedy eut un fils et je n'ose pas vous avouer comment il le nomma.

Poussée par l'énergie du désespoir et un film chiant, Laura tenta tout et n'importe quoi. Qu'est-ce qui pourrait faire fuir des anges ?
Les horreurs qu'elle leur raconta ne firent qu'alourdir sa peine.
Elles ne valaient pas les imprécations qu'il y avait à l'écran. Prétendre être sa sœur jumelle ne marcha pas non plus, pas plus que reprendre une à une les pièces du dossier pour les démonter, il y avait trop de preuves irréfutables et de témoignages accablants de ses proches. Ils ne se laissèrent pas attendrir par le récit de son amour ,qui si le monde n'était pas ce qu'il est, aurait été un argument suffisant.

Elle tenta ensuite d'acheter Gabriel en prétendant avoir un trésor enfoui au cœur d'une île du Pacifique puis en lui proposant de le payer en nature mais Saint Pierre veillait et ne rigolait pas avec ces choses là. L'idée lui déplaisait apparemment bien plus qu'à l'ange. Sentant une certaine électricité entre ses deux compagnons forcés Laura eut l'idée de lancer :
- À la fin, c'est une punition pour vous aussi de subir ce film en ma compagnie !
- De subir ce film en compagnie de Saint Pierre. Quelle emmerdeuse ! se lâcha Gabriel, se jetant dans la gueule de la louve.

La personne fortement contraignante en question se mit en rage :
- Et puis quoi encore ! J'en ai marre de toi ! Je suis la seule à être en enfer ici !
Depuis qu'on est tout petits tu me fais des coups bas dans le dos ! À l'école tu me foutais déjà de l'encre dans les cheveux !
- Alors là c'est trop fort ! Est-ce que je t'ai dit à quoi tu ressemblais avec ta gueule de laitue outragée ? !
Les vieilles rancunes se réveillaient et étaient en pleine forme.
- C'est tout comme, gros beauf ! Jamais un mot gentil, pas un cadeau, toujours ennuyeux, pas de sorties intéressantes. En plus au restaurant tu ne me laisses jamais commander ce que je veux alors que c'est moi qui paye ! Tu es tellement radin que tu ne supportes pas de voir les autres dépenser leur argent.
- Et toi tu m'as toujours empêché de réaliser mes rêves. J'aurai pu être un artiste, un magnat de la finance, mais tu m'as systématiquement retenu dans tes filets, continua l'Ange Gabriel.
- Tu me reproches TES échecs. Tout le temps à te plaindre de tes échecs passés et futurs, tu n'es qu'un loser ! ! répondit Saint Pierre. Ca t'arrange bien de parler de mes filets, sans moi ta vie aurait été la même. Tu n'as aucune initiative, tu te contentes d'obéir, bien heureux d'avoir ton trou.
Dans cette ambiance infernale, il ne manquait plus que les boules de feux et les éclairs passent du film à la pièce.
"Ils ne font plus attention à moi" fut la lueur d'espoir.

Bref personne ne s'était aperçu que Muck était à nouveau dans la salle.
Profitant de la lutte (de Saint Pierre) avec l'ange, Laura se glissait en rampant vers la sortie. Pour l'aider, persuadé que ça l'aiderait, il abattit les créatures au revolver. 3 balles chacune, il dut recharger et doubler la dose pour les empêcher d'avancer trop vite.
Bien sûr il avait fait une connerie, les deux machins terrifiants et rédempteurs de l'au-delà venaient d'oublier leur querelle, et s'apprêtaient à reporter leur agressivité sur lui et sa compagne d'infortune.
- Vous ne vous échapperez pas ! Votre chatîment sera triplé !
Les voix devenaient stridentes.
Une lumière aveuglante couronnait le tout et à l'écran on présentait un immense triangle avec un œil au milieu en train d 'hurler des insanités.

Muck atteint la porte, l'ouvrit et la passa en rampant. Un immense flot d'énergie se brisa à quelques pouces de Laura et la projeta. À l'extérieur.
Un vent irréel les empêchaient de fermer mais au moins les maintenaient dehors.
Ils abandonnèrent le lieu dans cet état et s'enfuirent dans la rue. Il y avait trop de passants et comme les miracles ne sont plus à la mode, les forces renoncèrent.
Surpris d'être vivants, nos deux écrivains hésitaient entre la conversion à une religion clémente et le renoncement au cinéma.

Cependant après une journée pareille on a bien droit à un coup de pot.
Le tueur à la fourchette passait par là et, voyant le vieil auteur miraculé, comprit ce qui lui était arrivé. Il traça un pentagramme sur le sol, qui ouvrit une brèche dans l'espace temps (ou un truc comme ça, ce n'est pas évident d 'accéder à une documentation sérieuse sur ce sujet).
Comprenant tout de suite que c'était un passage, nos deux rescapés avant de se quitter parlèrent ainsi :
- Je regrette ce que j'ai dit. Vous êtes maladroit mais vous êtes un type bien qui écrit bien.
- Je ne le crois pas mais je suis heureux de que vous tentiez de me faire plaisir. Il n'y a que vous qui avez du talent.
- C'est surtout Franck dit elle .
- Heureux jeune homme. Mais ne mentez pas_ il eut un sourire d'enfant.
- Ne changez rien.

Et ils se serrèrent la main.
Fin

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