Le premier arrivé attend l'autre
De Dominique Combaud



A droite, à gauche, sur le dos ou sur le ventre, rien n'y faisait: je n'arrivais pas à m'endormir. A cause de la chaleur sans doute. J'avais rejeté le drap depuis belle lurette, mais la moiteur qui régnait dans la chambre valait bien un bon édredon. J'avais tout ouvert pourtant, la fenêtre en grand, comme la porte qui avait la vilaine manie de se refermer toute seule et que j'avais bloquée avec une chaussure, mais je ne ressentais pas le moindre souffle, le plus petit courant d'air. Je commençais même sérieusement à transpirer. Sur le dos des mains d'abord, puis aussitôt je sentis comme des milliers de bestioles qui grouillaient derrière mes genoux. Même sans bouger d'un poil, j'avais les plis poplités qui s'humidifiaient à la vitesse grand V, et le cou, et le ventre, et ailleurs encore. J'avais l'impression que la température venait subitement de grimper de quelques degrés, même si cela paraissait totalement impossible au beau milieu de la nuit, fût-elle consécutive à une affreuse journée caniculaire; on avait frisé les quarante en fin d'après-midi. Je tournai alors la tête vers Charlotte pour voir comment elle supportait ces nouvelles conditions climatiques. Je l'observai un instant, dubitatif. Sa respiration était régulière, lente et régulière. Elle me tournait le dos, les jambes légèrement recroquevillées, une main glissée entre les cuisses. Son tee-shirt roulé lui servait d'oreiller de fortune, et si elle était nue comme un ver, elle n'était pas luisante le moins du monde, ça se voyait au premier coup d'oeil. La nuit était suffisamment étoilée pour ne rien cacher de ses formes, aucun reflet suspect ne s'échappait de son corps. La hanche était mate, comme l'épaule et la cuisse.
Je tendis malgré tout la main pour en avoir le coeur net, en me permettant d'aller fureter sans malice aucune. Le toucher confirma le verdict de mes yeux. Elle avait la peau veloutée d'un abricot de Provence, alors que je suintais comme un brugnon trop mûr en plein soleil. Pourquoi donc ? Etait-ce psychologique, ou avais-je de la fièvre ? Ou bien étais-je victime d'un microclimat qui venait de s'établir principalement sur la droite du matelas ? !...
Plus j'y réfléchissais plus j'étais trempé. J'avais l'impression maintenant que plusieurs torrents me dévalaient le cuir chevelu, s'engouffrant entre les mèches de cheveux pour aller se jeter en cascades vers le front et la nuque. Je dégoulinais de partout pour tout dire, une vraie serpillière ! Il était grand temps que je prenne une décision si je ne voulais pas inonder le lit, et noyer Charlotte.
Je ne sais si c'est à cause de sa nudité au clair de lune, ou de la chaleur écrasante qui régnait dans la pièce, toujours est-il que je rêvais d'un bain de minuit, même si les aiguilles du réveil m'indiquaient que j'avais déjà trois bonnes heures de retard. Je fermai les yeux un instant, laissant vagabonder mon imagination. Voilà, j'étais étendu sur la plage. Une légère brise océane s'était levée, délicieusement iodée. Une vague vint me lécher les pieds, rafraîchissante mais éphémère. Confiant, j'attendis les suivantes en croisant les doigts pour que la marée fût montante. Il me suffisait après tout d'un minimum de concentration, et si par manque de chance je tombais sur une phase de reflux, rien ne m'empêchait de me laisser glisser sur le sable. Mais je me sentis soudain très fatigué, sans le courage de ramper jusqu'à l'eau, que je sentais si proche pourtant. J'avais juste la force d'agiter les orteils et de me remuer une dernière fois les méninges, mais rien ne vint. Je n'arrivais plus à matérialiser l'océan, à percevoir le roulement des vagues et humer leurs effluves vivifiants. Même la brise s'était calmée, laissant place à un souffle brûlant qui évoquait plutôt un bon coup de sirocco en plein désert. C'était vraiment pas le moment de rester là sans bouger, je m'étais trompé de plage et je risquais de griller sur place si je n'ouvrais pas les yeux au plus vite.
J'avais failli y croire, même si je me retrouvais dans le même état, ruisselant. Charlotte dormait toujours paisiblement, elle n'avait pas bougé d'un pouce. Un coup d'oeil vers le réveil m'indiqua que j'étais resté près d'une heure allongé sur le sable, ce qui me parut incroyable. Il m'avait semblé avoir fermé les yeux une dizaine de minutes, tout au plus, pour quelques instants de bonheur. D'ailleurs une douche ne suffirait plus pour me faire oublier la merveilleuse sensation de fraîcheur de cette brise marine, sans parler de cette foutue vague qui était venue uniquement me lécher la plante des pieds, comme pour me faire tourner en bourrique. Il était quatre heures maintenant, et une drôle d'idée me traversa l'esprit, comme une évidence. Je n'avais rien inventé après tout, les vagues, la brise, ça existe. Et si elles ne voulaient pas venir à moi, malgré tous mes efforts de concentration, je n'avais tout bêtement qu'à venir à elles. Elémentaire. Un rapide calcul me conforta: en partant de suite j'avais amplement le temps d'aller faire un tour à la mer. J'avais ainsi la possibilité de retrouver mon rêve éveillé, la plage pour de bon, pour de vrai ! Il y avait quoi exactement comme distance: cent kilomètres à tout casser, deux cents aller et retour. A cette heure de la nuit, je ne rencontrerais aucun problème de circulation, ce qui me laisserait ainsi le temps de piquer une bonne tête dans l'océan. Rien que d'y penser je savais que l'idée était géniale, qu'il n'y avait aucune autre alternative.
Je me levai sans faire de bruit, Charlotte dormait toujours comme un bébé. Le temps d'attraper un tee-shirt et un short dans la commode, j'étais prêt. Je n'allais pas m'encombrer de trente-six babioles pour aller faire trempette, la plage fût-elle un peu distante.
Comme je l'avais imaginé, il n'y avait pas âme qui vive sur la route. Je pouvais y aller de bon coeur, mon pied nu enfoncé sur la pédale d'accélérateur. Avec les vitres entrouvertes, j'avais l'impression de transpercer la nuit, et seul un radar peut-être aurait pu interrompre ma folle cavalcade. Le temps gagné sur la route était tout bénéfice, pour quelques brasses de plus, les lumières des patelins traversés étaient comme autant de repères qui me rapprochaient de mon but.
Il était juste cinq heures quand je garai la voiture près des rochers. J'avais mis moins de temps sûrement que certains vacanciers pour se rendre de leur appartement-vue-sur-la-mer à la plage, en milieu d'après-midi. A cette heure de la nuit, la population devait être inversement proportionnelle à celle qui grouillait là douze heures plus tôt, du moins l'espérais-je. Car si cette marée a également ses flux et ses reflux, elle reste uniquement influencée par le soleil, ce qui m'arrangeait bien. J'étais pas mécontent de trouver une plage déserte, et ce n'était pas le groupe de pêcheurs que j'apercevais un peu plus loin qui allait me déranger. Au bas des rochers, il y avait quelques ombres allongés à même le sable. Je n'entendais que le grondement de la mer. Je me mis à marcher à pas de loup, comme en terrain miné, pour éviter les membres dépliés et les canettes de bière. Puis je continuai en petites foulées pour rejoindre les vagues. Le sable s'affermissait plus je me rapprochais, je respirais à pleins poumons, bras écartés. Ca faisait bien longtemps que je n'avais ressenti une telle ivresse. Aussitôt les pieds dans l'eau, je ne pus m'empêcher de pousser un cri de joie, un hurlement plutôt animal, au risque de réveiller les dormeurs et d'énerver les pêcheurs. Mais c'était plus fort que moi, ça se mêlait harmonieusement au déferlement des vagues, à la force des éléments, du moins en avais-je l'impression. Quand l'eau m'arriva à mi-mollet, je bifurquai sur la droite pour longer la plage. Je courais au milieu des fontaines, des jets d'eau, j'éclaboussais le monde, en continuant de pousser de petits cris qui me sortaient par inadvertance du fond de la gorge. Des râles, presque. En continuant ainsi j'allais tout droit vers les pêcheurs et leurs fils phosphorescents qui semblaient me barrer la route. Ce n'étaient pas les lignes qui me faisaient peur, plutôt les hameçons accrochés au bout. Je fis un détour par le sable pour éviter le piège, en passant juste derrière les types qui étaient équipés comme pour une pêche au gros, cirés éclatants et choses informes renversées sur la tête. On échangea quelques mots pendant que je continuais de gambader d'une foulée souple et aérienne. Je levais bien les genoux, j'avais l'impression d'être monté sur coussins d'air. Ca mord ?... C'est calme... Belle nuit quand même... Tu t'entraînes pour le marathon de New-York ?... Triathlon plutôt, me manque que le vélo !... Et je repiquai aussitôt vers l'océan en croyant comprendre que j'étais parfaitement équipé en fait, que le vélo, d'après l'un d'eux, je l'avais dans la tête.
Je laissai les rires derrière moi pour m'enfoncer de nouveau dans l'eau, avec toujours le même délice, les mêmes petits cris rauques. La plage devait faire deux ou trois kilomètres environ, avant la prochaine avancée rocheuse, et j'étais bien décidé à aller jusqu'au bout. Jusqu'au phare, en petite foulée, puis retour à la nage avant de reprendre la voiture et rentrer à 7 heures au plus tard, pas inquiéter Charlotte. J'avais le temps, je me sentais pousser des ailes et, j'en étais sûr, bientôt des palmes. A son réveil, Charlotte ne se douterait pas un seul instant de mes exploits de la nuit. Je me demandais d'ailleurs si j'allais lui raconter, ou le garder pour moi. J'hésitais. Elle risquait de trouver ça un peu fou, cet aller-retour express dans le seul but de faire trempette. Peut-être m'en voudrait-elle de ne pas l'avoir embarquée avec moi... ?
Le temps de réfléchir à tout ça, de soupeser le pour et le contre, j'étais déjà arrivé près du phare. Je m'appliquais toujours à bien lever les genoux, mais je n'avais pas encore trouvé de réponse. J'improviserai sur place, selon les circonstances, me dis-je, et sans prendre le temps de souffler je me jetai à l'eau comme un mort de soif. Elle était fraîche juste comme il fallait: le bonheur. Non, finalement, je n'avais pas intérêt à raconter tout ça à Charlotte, elle allait me crever les yeux, ou m'en vouloir pendant trois jours, ce qui reviendrait à peu près au même. Mais quel délice ! et c'était bien difficile de le garder pour soi.
Me rappelant les pêcheurs, je commençai peu à peu à m'éloigner de la côte. Je voyais les traits luisants qui brillaient sous la lune, comme de fines amarres accrochées à l'océan, et je n'avais pas l'intention de donner une fausse joie à l'un d'eux. Ils devaient apercevoir ma tête de temps en temps, au creux d'une vague, et j'imaginais ce qu'ils pouvaient se raconter. Il devait encore être question de petit vélo, pour le moins.
Dans un premier temps j'avais cru que quelques brasses me suffiraient pour contourner l'obstacle, mais je nageais toujours sans en voir la fin. Je me demandais comment ils pouvaient envoyer leurs bouchons si loin. Ce devait être du matériel ultra sophistiqué, avec moteur incorporé. Ou alors j'étais victime de courants qui m'entraînaient vers le large. J'étais déjà à hauteur du phare, sa lumière me balayait à intervalles réguliers. La tête dans les épaules, je continuai de nager, me sentant mû par des forces que je ne soupçonnais pas. Puis le phare disparut. Je ne voyais plus de lumière à l'horizon, ni de pêcheurs évidemment et encore moins de bouchons. L'océan était maintenant moins agité, presque lisse. Je comprenais mieux pourquoi on parlait de mer d'huile, j'y glissais sans le moindre effort en m'aidant seulement de battements de jambes lents et réguliers. De temps en temps je me mettais sur le dos pour profiter du décor. Je n'avais jamais vu une voûte si lumineuse, si étoilée, mais quelque chose m'intriguait dans ce ciel. Il me fallut un petit moment pour en comprendre la raison. C'était incroyable. Il existe des millions, des milliards d'étoiles, qui le sait, dont la quasi-totalité est invisible à l'oeil nu; mais ce dont j'étais sûr à cet instant, c'était d'en voir bien plus qu'à l'accoutumée. C'est surtout en cherchant certaines constellations que la chose était frappante. On devinait à peine Cassiopée, parsemée d'intruses, quant à la Grande Ourse une mère n'y aurait pas retrouvé ses petits. Et je ne parle pas de sa petite soeur, totalement indécelable tant les étoiles se bousculaient dans ce que je pensais être sa position. Je n'aurais pas parié le moindre centime non plus sur l'Etoile Polaire, d'habitude si esseulée et soudain tant entourée. J'en perdais le nord avec ce ciel, mais ça ne m'empêcha pas de me remettre sur le ventre et de continuer à tracer ma route.
Des poissons sautaient maintenant tout autour de moi. Des gros, des petits, des larges, des plats, et de toutes les couleurs. Les pêcheurs étaient bien loin; ils pouvaient s'en donner à coeur joie. Je voyais de tous côtés leurs écailles scintillantes qui plongeaient et replongeaient sans cesse. Il y en avait de plus en plus, j'avais l'impression qu'ils me guidaient, me montraient le chemin. Alors je continuai de nager, encore et encore, au milieu d'une véritable haie d'honneur qui se refermait sur moi. Je me serais cru dans les derniers lacets d'un col du Tour de France et je me demandais ce que j'allais trouver après le sommet, s'il y en avait un. J'attaquais maintenant la vague avec une farouche énergie, en crawl, comme si la ligne d'arrivée était proche. Je devinais qu'il y avait un but et une raison à cette folle équipée, même si je n'en connaissais ni le lieu ni les motivations. Je n'avais plus la notion du temps, le ciel semblait de plus en plus bas, mais je progressais toujours, obstinément. Une lointaine clarté sur ma gauche, les Açores sans doute, un point lumineux sur ma droite, déjà Terre-Neuve ? Non, un paquebot plutôt. Quand soudain la route se referma devant moi, et je me retrouvai prisonnier, encerclé par des nuées de poissons qui faisaient la ronde. Des milliers qui sautaient et se mêlaient aux étoiles, comme si le ciel me tombait sur la tête. J'avais atteint le but, me retrouver au centre de la mer, ou de l'univers, et j'avais pleinement conscience d'assister à un ballet exceptionnel, une pluie d'étoiles et d'écailles, un feu d'artifice cosmique. Ebahi, je tournai en rond sans perdre une miette du spectacle en cherchant des superlatifs dignes d'une telle féerie, quand soudain je sentis une force qui m'attirait vers le fond. J'avais beau me débattre, hurler, tendre les mains pour me rattraper à quelque chose, je m'enfonçais comme si on m'avait attaché un bloc de fonte à chaque pied. Je coulais à pic, sans le moindre espoir de revoir le jour, et si je retenais encore ma respiration c'était plus par réflexe que par instinct de survie. C'était la fin, je vis les dernières lumières s'évanouir dans la nuit, une nuit si dense, si compacte, que l'oeil n'avait plus raison d'être. Le noir absolu. Qu'est-ce que j'étais venu faire dans cette galère, qu'est-ce qui m'avait pris de vouloir traverser l'Atlantique au beau milieu de la nuit, moi qui me suis toujours considéré comme un piètre nageur. J'étais perdu, mes poumons allaient exploser, ou imploser, qu'est-ce que ça pouvait bien me foutre. Quelle importance ! C'était du pareil au même. Je veux aller au dentiste, bordel ! et chez le bordel, dentiste ! Je délirais complètement. L'ivresse des profondeurs. Fallait que je respire. Ma vie ne défilait pas sous mes yeux, même en les fermant, même au ralenti. Tant pis, ça m'aurait fait un peu de répit, quelques souvenirs...
Et à l'instant où j'ouvrais la bouche pour en finir, ma chute fut brutalement interrompue. Enfin, brutalement, non. La surface sur laquelle je me retrouvai à quatre pattes n'était ni trop dure ni trop molle, bizarre mais pas désagréable. Je n'osais encore ouvrir les yeux, j'étais assez occupé à reprendre mon souffle, à sentir de nouveau l'air emplir mes poumons. Une lumière nouvelle filtrait à travers mes paupières et je me demandais sur quoi j'allais tomber, si j'avais découvert l'Atlantide ou me retrouver nez à nez avec le Capitaine Némo.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Tiens, je n'étais pas seul. Une voix féminine. Une sirène, peut-être ?
Puis j'ouvris un oeil, doucement, en me disant que cette voix ne m'était pas inconnue, plutôt familière même.
- Qu'est-ce que tu fous ici ? ! m'écriai-je aussitôt en découvrant Charlotte assise près de moi, complètement à poil.
Après un léger temps de surprise visible dans ses yeux, elle me passa la main dans les cheveux.
- Calme-toi, t'es trempé.
Rien d'étonnant à ça. Je venais de traverser l'Océan en long, en large et en profondeur, et je trouvais normal d'en ressortir un peu mouillé.
- Tu viens de faire un cauchemar, il fait une chaleur ! ajouta-t-elle, me caressant la joue.
Un cauchemar ? Non. Un rêve non plus d'ailleurs. Je me rappelais parfaitement avoir pris la voiture et roulé comme un fou. J'avais le pied qui me faisait mal encore à force d'appuyer sur la pédale d'accélérateur. Je regardai Charlotte, ou la sirène qui avait piqué les jambes de Charlotte.
- Non, te fatigue pas ! Je sais bien que je suis au fond de la mer. Je suis mort, ou quelque part après la vie.
Elle éclata de rire.
- T'as l'air bien vivant pourtant !... Ou alors t'es drôlement équipé pour un ange ! glissa-t-elle avec une lueur malicieuse dans les yeux.
Je suivis son regard. J'étais à quatre pattes sur le matelas, mon tee-shirt et mon short avaient disparu. Je n'y comprenais plus rien, je les avais encore deux minutes plus tôt quand j'avais coulé comme une enclume. J'hésitai un instant à aller vérifier dans la commode, avant de m'allonger finalement en tirant le drap sur moi. Charlotte vint se blottir contre mon épaule et me murmura à l'oreille:
- Tu sais, quand tu m'as réveillée avec tes cris et ta gymnastique, j'étais en train de plonger dans les vagues. Je crois que je vais y retourner, si ça ne
t'ennuie pas...
Je ne répondis pas de suite, pour la bonne raison que je n'y comprenais rien. Pourquoi me parlait-elle de plongeon et de vagues ? Elle voulait peut-être aller me chercher, me sortir de là...
Je me tournai enfin vers elle alors qu'elle commençait à avoir une respiration régulière.
- T'es gentille, mais ça ne servirait à rien. Je suis au fond de l'eau, irrécupérable. D'ailleurs je suis en train d'inventer cette scène je suis sûr, ou plutôt de me rappeler ce qu'était ma vie. Toi, ce lit, cette chambre, ce n'est qu'une illusion, un hologramme, une dernière vision imprimée dans mon subconscient...
Elle releva lentement la tête, en appui sur un coude.
- C'est de moi que tu parles ? fit-elle d'un ton neutre. Tu vas voir si je suis une illusion, ou un hologramme !
Et elle plongea comme promis, mais sous le drap.
Après un léger temps de surprise, j'ai décidé de la laisser faire, de regarder le plafond. Je me doutais bien que ce devait être une ultime réaction chimique de mon cerveau, histoire de partir sur une bonne impression. Au bout d'une minute ou deux elle est remontée à la surface pour reprendre son souffle et elle en a profité pour me dire que le premier arrivé attendait l'autre. J'ai acquiescé, toujours sans comprendre, avant de repartir dans mon étude approfondie du plafond. Il n'y avait pas de pêcheurs là-haut, ni le moindre routard dormant à la belle étoile. J'ai alors eu un choc en tournant la tête machinalement vers le réveil. Il était 3h46 exactement, c'est à dire une quinzaine de minutes plus tôt que l'heure à laquelle j'avais décidé de partir à la mer. Comment était-ce possible ? Après avoir traversé l'Atlantique, voilà que je remontais le temps à présent, et je commençais à avoir de sérieux doutes sur mes exploits de la nuit. Pour les confirmer, je serais bien aller voir dans la commode, ou à la fenêtre pour vérifier si la voiture était toujours en bas, mais il était difficile de me déplacer dans ma situation. Quand j'étais gamin, je faisais souvent ce genre de rêve, l'hiver de préférence. Ma mère venait me réveiller, dépêche-toi, tu vas être en retard pour l'école. Je me levais péniblement, les yeux bouffis de sommeil, et j'allais me brosser les dents, me passer un gant de toilette sur le nez, puis je m'habillais, enfilais un pantalon, laçais mes chaussures. En général, je venais juste de m'installer devant mon bol de chocolat fumant, fin prêt, quand j'entendais de nouveau ma mère, réveille-toi voyons, tu vas vraiment être en retard. Et je devais me relever et repasser par la salle de bains et refaire mes lacets à trente-six boucles.
J'ai fermé les yeux et, peu à peu, il me semblait retrouver cette ivresse que j'avais connue en courant dans l'eau, le long de la plage, cette sensation de puissance, ce bonheur. C'était tellement grand que j'ai failli me laisser aller. Je me suis repris au dernier moment en me rappelant la dernière phrase de Charlotte. Je crois qu'il était grand temps que je remette les pieds sur terre. J'ai mis les deux mains devant ma bouche, en porte-voix: Bouge pas, j'arrive, attends-moi ! Mais elle n'était pas très loin, et une brasse m'a suffi pour la rejoindre.

Dominique Combaud

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