Rompre avec Etienne
de Dominique Hohler

Granuleuse la surface de la route. Rugueuse comme un visage pas rasé, fardée de blanc en son milieu.
Tout finit par se perdre un jour ou l'autre. Les regrets, les scrupules, les garçons, les filles, les mamans. Le cuir n'a plus d'odeur à partir d'une certaine vitesse.
La gomme agrippe la route, efface le passé, tire sans cesse la moto en avant. Suspendu entre deux soleils noirs, l'homme n'est que fuite, il roule pour se soulager de ce trop plein qu'il ne sait garder.

Des auberges se déclarent au large de villages entr'aperçus, néons sales, câbles débranchés. Des forêts fraîches lui lancent à la visière des gerbes de désirs, puis comme un écran vidéo qui s'éteint, la vitesse le fait passer à autre chose. Le désir n'a pas le temps de faire son chemin.

De tous temps les gens se méfient des motards, voleurs d'instants, ils ne savent pas caresser le temps.
Les gens. Ces femmes épaisses sortant de l'ombre de leurs cuisines, ces enfants qui leur tournent autour et se figent le temps de le voir passer, ces vieux qui quémandent quelques miettes d'intérêt.

Le soleil projette des taches de lumière farineuse. Le paysage, léopard étendu, passe de la chaleur dorée à la fraîcheur obscure. En moto tout se mélange, l'enfer, la lumière, se déploient dans la vitesse, frôlant de justesse l'ivresse, qu'il ressent à l'approche de cette étape d'où on ne revient pas.

Mais pour l'heure la vitesse ne se déploie que sur la crête d'une fuite honteuse. La nouvelle mission qui l'appelle l'a obligé à sacrifier ce qu'il aimait.

Etienne ne se remettrait pas de leur rupture. C'est vrai qu'on dit toujours ça, et, finalement la vie passe en se moquant des poitrines implosées.
Foutaises tout ça, justes bonnes à apaiser ses remords. Etienne allait souffrir.
Mais ne survit-on pas aux déceptions ? On se trahit, on change pour vivre encore. Blessé, mais plus fort.
Foutaises.
Ces blessures, il les lui avait infligées quand il ne s'y attendait pas. Un orage au milieu de l'été.

Une nouvelle mission. Nécessité de couper les ponts. Il avait pris la route. On a raison de craindre les motards, ils font mal et s'en vont sans se soucier des blessés.

Aurait-il pu résister à l'appel ? Rester. Finir sa vie avec Etienne ? Avec rage il tourne la poignée, la moto fait un bond en avant, les regrets éclatent en gerbes étincelantes et meurent derrière lui. Il sera loin quand ils seront éteints.

Avec la nuit, le léopard se fait panthère. La moto pousse devant elle un immense vase de lumière. Il n'est pas encore arrivé.
La fatigue trouble sa vue, les droites sont courbes, les virages s'évadent et ne cessent de tourner, le froid le déshabille.
Quand il quitte enfin la route, la nuit est bien engagée. Un chemin sablonneux mène à la mer, la moto s'enfonce dans le sol, le bloc moteur touche le sable, il finit par caler, se lève et regarde droit devant. Dans la nuit d'encre, le phare éclaire quelques dunes.

Est-elle au rendez-vous ?

Laissant la moto fichée dans le sable, il fait quelques pas pour se détendre. Il faut retrouver ses moyens, oublier sa fatigue. Il revient vers sa moto. Dans la lueur du phare resté allumé, il se livre à d'étranges contorsions, étirements destinés à éliminer les heures passées à rouler. Il se débarrasse de sa combinaison.

Il voit les dunes, mais pas la mer, il la devine, il entend le chuchotement puissant des vagues.
Il achève de se déshabiller, pose ses vêtements sur la selle. Nu, ignorant le froid, il se dirige vers le chuchotement. La mer est d'huile. Noire, rayée de minces croissants d'écume. L'eau qui bouillonne autour de ses chevilles lui semble tiède par opposition à la fraîcheur de l'air, il avance, se retourne une dernière fois, aperçoit la pâle lumière du phare, et se met à nager vers le large.

Immergé dans le liquide chaud, il se dit que tout serait si simple s'il se laissait aller maintenant. Il lui suffirait d'arrêter de bouger, pour en finir avec la déchirure avec Etienne... Et avec ces horribles missions qui peuvent lui tomber dessus à n'importe quel moment.
Il n'a aucune hâte d'arriver, il nagera toute la nuit s'il le faut, cherchant sans conviction le radeau où elle lui a donné rendez-vous. La fatigue de la route a disparu, mais pas la lassitude. De temps à autres il se met sur le dos, le ciel est sans lune, l'obscurité totale, sans doute a-t-il nagé si loin que s'il n'arrive pas à trouver le radeau, il finira par se noyer d'épuisement.
Après tout pourquoi pas ?

Combien de temps reste-t-il suspendu dans la nuit liquide ? Il n'a comme seule mesure que le lent déclin de ses forces. Sa faiblesse est propice aux songes. Etienne encore. Abandonné. Etienne à genoux, accusant le coup, implorant une explication. Les larmes d'Etienne, sa misérable tentative, lui donnant une dernière fois sa bouche.

Etienne se dilue, devient de la lumière, s'éparpille, et revient ourler la longue ligne irisée de l'horizon.
C'est l'aube. A bout de forces, il n'a toujours pas trouvé le radeau. La lumière du jour enfle entre le ciel et la mer.

Le radeau est là. Tout près. Il aperçoit la plate forme surélevée sur des tonneaux rouillés, réunis en colonnes. Une forme humaine y est allongée. Elle est donc bien là.
Elle semble dormir. Il a grand peine à se hisser, s'y prenant à plusieurs fois. Elle ne se réveille pas. Fait-elle semblant de dormir ? Peu lui importe, il s'allonge sur les planches torturées par le roulis et perd conscience.

La morsure du soleil, les cris des mouettes, les planches creusées par l'eau salée. Son réveil n'est que douleur.

- Vous avez attrapé un coup de soleil.

Elle est penchée au-dessus de lui, bronzée et souriante. On dirait une estivante. Elle porte un maillot de bain imprimé de palmiers, de soleils couchants, de fleurs, de perroquets et de fruits tropicaux. Elle sourit, son corps musclé contraste avec le maillot ridicule.

- Je ne vous attendais plus...

Il ne répond pas, fixant un point imaginaire à l'horizon. Enfant il savait se fondre dans les paysages en les regardant comme des cibles. Il a perdu cette force-là. Elle lui demande s'il est prêt. Il ne répond rien. Il savait rejoindre les horizons, là où naissent les arc-en-ciel. Elle lui dit que son dos est horrible à voir, les striures des planches se sont imprimées dans sa peau.
Il ne répond rien. Les vagues sont coiffées de bonnets de lumière qui lui entaillent les yeux.

Quand il rentrait les choses étaient à leur place, tout l'argent qu'il gagnait ne servait finalement qu'à cela. Etienne avait acheté des meubles, un terrain voisin de la maison, afin qu'ils soient tranquilles. Il avait acheté de la vaisselle et des rideaux.
Une table leur était réservée en permanence dans un joli restaurant. A la maison, les murs résonnaient. Un orchestre qui avait les clefs, un musicien dans chaque pièce. Ils faisaient l'amour avec respect. Des soirées de prince, des frasques de pédés, des défilés de haute couture. Les mannequins pleuraient des larmes de diamants, leurs amants disposaient d'armes de crocodiles.

Avoir quitté Etienne, quel gâchis !

Le maillot perroquets et palmiers le ramène à la réalité.

- Vous sentez-vous prêt ?

Il ne sait pas. Les bonnets de lumière sur les vagues explosent dans ses yeux.

- Avez-vous fait le vide derrière vous ?

- Bien sûr. Vous me l'avez ordonné !

Au souvenir d'Etienne ses yeux virent au cristal.
Elle le tient par le poignet comme s'il risquait de s'envoler.

- Attendons encore un moment. Nous avons le temps. Remettez-vous.

Elle se lève, regarde la plage. Les parasols se déploient, les estivants viennent s'installer.
Faisant le tour du radeau comme un fauve en cage, elle s'étire sur la pointe des pieds, cambre ses reins, fait jouer ses fesses sous le maillot.
Elle se retourne, et comme si elle prenait conscience de sa présence, le regarde avec insistance.

- Reposez-vous encore un peu.

Sans attendre de réponse, elle plonge dans la mer. Il poursuit du regard sa silhouette parfaite nageant dans une eau transparente.

Que va-t-elle lui demander cette fois ? Il a effectué neuf missions en une quinzaine d'années, certaines très simples, tellement simples qu'elles ne justifiaient pas l'énormité de ses gains ; prendre un billet de train, participer à une réunion publique, dire quelques phrases apprises par cœur, poser une question anodine, puis ne plus rien dire, attendre cinq minutes avant la fin pour partir. Des trucs idiots auxquels il ne comprenait rien.

D'autres fois, il fallait éliminer des personnes, c'est au retour de ces missions-là qu'il avait besoin de soutien. Mieux valait alors ne pas être seul. C'est pour ça qu'il avait rencontré Etienne.

Puis ce coup de fil qui avait réduit la maison au silence. Une nouvelle mission. Pire, la nécessité de couper les ponts derrière lui.

Etienne n'avait rien compris à ce qui lui était arrivé, comme ces cibles qu'il abattait au moment où elles s'attendaient le moins à quitter la vie.
Il se souvient de ce qu'il avait été obligé de faire à cette gamine de onze ans, un calvaire de chaque seconde. Peu après, un homme en vue avait été mis en prison pour viol, torture, assassinat. L'orchestre avait joué toute la nuit. Etienne avait veillé face à ses larmes. Sans poser de questions.
Pourquoi faisait-il ce métier dégueulasse ? Il n'était pas particulièrement doué, il était loin d'avoir la condition physique de la femme au maillot bariolé. Il avait eu de la chance, et ses employeurs croyaient qu'il avait du talent. Le jour où ils comprendront enfin, ils lui foutront la paix. Comme il avait gagné par mission autant d'argent qu'on gagne en une vie, il serait tranquille pour le reste de son existence. Il irait renouer avec Etienne. Le mettre lui aussi à l'abri du besoin. Lui confier tous ses secrets.

Le vent tourne, portant les rumeurs de la plage. Avec les estivants bourdonnants, lui parviennent aussi des parfums de crèmes solaires et des odeurs de peaux en sueur. Un hors bord prétentieux érige sa proue, des voiliers se penchent, des pédalos usés se traînent sous le soleil.

Conformément à la mode, les femmes sont le plus souvent entièrement nues, et les hommes en djellabas. Les toges antiques qui se sont imposées en ville servent sur les plages de serviettes de bain, on se couche dessus, et on s'essuie avec. Perdu dans ses pensées, il se laisse surprendre par la réapparition du maillot bariolé. Elle n'a aucun mal, elle, à se hisser du premier coup sur le radeau. Elle a l'air soucieux. Dégoulinante, elle rassemble ses cheveux, les essore et se penche sur lui.

- Ayons l'air de gens normaux, dit-elle, il y a trop de monde autour de nous !

Elle enlève son maillot trop voyant, le comprime en boule et le pose sur les planches. Un voilier s'approche. Elle se couche entre ses jambes, comme s'ils étaient un couple. Ses cheveux humides recouvrent son pénis. Elle sourit comme si elle était heureuse.
Le voilier s'éloigne.

- Bravo pour votre self-control. Vous êtes prêt maintenant ?

La mission.

- Apprenez par cœur: "Elitisme fascisant. La c.g.p.e. vous coupe les ailes". Répétez plusieurs fois.

Il s'exécute. Elle l'écoute en se protégeant les yeux de la main. Quand il a fini, elle laisse passer un moment de silence, puis elle parle d'une voix monocorde.

- Vous partez pour Genève. Vous taguez la façade de l'université Marvel avec la phrase que vous venez d'apprendre, rien d'autre. Pas de lettres capitales. Pour les détails, posez-moi des questions.

Heureux qu'il ne s'agisse pas d'une mission violente, il demande les détails selon la procédure habituelle. Ils font un dernier test de mémoire.
Elle se lève. Sa plastique attire les regards des occupants d'un pédalo. Elle se retourne et le regarde droit dans les yeux, son visage dur contraste avec la beauté de son corps.

- Une dernière chose : l'identifiant de la mission est mon vieux maillot, les perroquets, les palmiers, les fleurs tropicales. Souvenez-vous en pour votre rapport.
Suivez-moi. Vous resterez une heure sur la plage. Moi je pars tout de suite.

Ils plongent sous les regards envieux des estivants, qui voient un couple en vacances.

Ils nagent comme des amants.

Dominique Hohler
février 2002

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