Profiter des pilotes, des cuisiniers et des serveurs
de Dominique Hohler



Elle passe un jean, ne ferme pas le bouton du haut, fait tous les gestes du matin entre le réveil et le grand saut dehors, torse nu.
C’est le printemps le matin il fait froid. Elle se regarde en passant devant chaque miroir de l’appartement, se met de profil, rentre le ventre, le sort au maximum, saute sur la pointe des pieds pour tout faire bouger, se met les mains aux hanches, aux seins, puis sur les fesses. Verdict : pas mal.
Elle se quitte à regret, va faire du café. Un peu de mouture s’échappe du filtre et caresse en tombant son ventre.
C’est le printemps, les matins gardent les habitudes de l’hiver, c’est folie de se promener torse nu, pieds nus, elle frissonne mais se sent forte.

La tasse fumante dans la main elle va à la fenêtre, si la première voiture qu'elle verra passer est blanche ce sera une bonne journée, si elle est noire ce sera une journée de merde, toute autre couleur : Moyenne.

Une Alfa blanche. Quelle chance ! Jamais elle ne pourra s'en payer une comme ça. ..
Elle regrette de ne pas avoir précisé ce que ça veut dire une bonne journée, il faut toujours fixer le destin, ne pas laisser de place à l’interprétation. Une journée bien, ce serait par exemple de prendre un joli poisson dans ses filets, le ramener ce soir, lui faire toucher, en lui faisant croire que c’est une faveur, son corps, le bouffer, et le jeter quand il n’en restera plus que les arrêtes. Ca fait trop longtemps qu’elle est seule.
Elle se plaint parfois d’être seule, parfois de ne pas l’être. C'est pas illogique, il n’y a que les mecs pour ne pas comprendre que le bonheur c’est d’alterner.

En buvant par petites gorgées le café dont la fumée lui caresse le visage, elle va vers l’écran, découvre ses mails, et, par manque de désir n’y répond pas. Ce qu’elle veut c’est du vrai, du dur. L’Alfa blanche le lui a promis.

Elle passe un chemisier un peu transparent, sans soutien-gorge, elle descend l’escalier, sur le palier il y a une glace. Non c’est trop, elle remonte quatre à quatre, enlève le chemisier, le jette sur le lit, met un soutien gorge blanc à 400 balles, et sa veste rose. L’air froid qui envahit ses hanches est délicieux.

Dans le bus elle reste debout, elle s’amuse à voir, en faisant bailler sa veste, entre elle et sa peau nue, le sol. Le printemps ne fait pas preuve d’originalité, mais elle aime bien : soleil froid comme un laser traversant les immeubles, chants d’oiseaux (mais où étaient-ils pendant l’hiver ?) Quelques sourires dégelés, des parasols couleur de boissons pétillantes commencent à sortir sur les terrasses.

Elle sort deux stations avant le bureau (deux kilos à perdre), s’arrête devant le marchand de fruits et légumes. Les cageots en cascade regorgent de pommes folles, de carottes crasses, de pruneaux douteux. Elle achète une poire en faisant croire à l’homme en tablier bleu que bien que chauve, bedonnant, et tenu en laisse par une femme greffée à la caisse, il a une chance avec elle. C’est son cadeau du matin. C’est le printemps.

Calcul rapide et approximatif du nombre de calories dépensées en allant à pieds, du marchand de légumes au bureau. Elle se concentre ferme les yeux et se dit que le compte est bon. Faudra résister au croissant offert par Christian.

Elle rêvasse en marchant, évite de justesse un employé de la ville balayant le caniveau, et voit que la vie est injuste.
Comment fait-il pour supporter sa condition d’esclave ?
Les regards se détournent de lui parce qu’il n’en vaut pas la peine. Elle a déjà fait son cadeau du matin, elle n'a plus rien pour lui. Il a entre trente et quarante ans, il porte une moustache démodée, d’ailleurs tout en lui est démodé, son allure, sa bedaine naissante, sa chemise sous l’horrible uniforme des employés de la ville. En le regardant de biais, elle comprend qu’il y a les choses qu’on voit, (la moustache, le ventre, les vêtements, le balai), et les choses qu’on ne voit pas mais qu’on sait, (les pulsions, la testostérone, le sexe enfermé, la solitude), puis les choses qu’on ne voit ni ne sait, (le passage à l’acte, le viol, le plaisir misérable dans un coin).

Plus loin un homme en débardeur décharge un camion, sa sueur fait briller des muscles qui palpitent comme un cœur fou de désir. Il fait des gestes amples et exagérés, il se donne en spectacle, et vu de dos il est irrésistible, taillé en V, expression parfaite de l'homme comme elle les aime.
Ca cogne dur dans son ventre, tremblement de terre et raz de marée, alerte niveau 9.
Bonne pioche, elle a enregistré l’image du déchargeur vu de dos. Il servira à pas mal de fantasmes, quand elle se retrouvera coincée sous quelques tristes sires, et quand il faudra fournir le casting des histoires pour les copines à la terrasse d'un café (c’est de saison).

Un sourire de contentement lui gâche le visage, elle a l’air d’une enfant heureuse, une nonne en extase. L’ennui dans ces moments-là, c’est qu’on est si satisfait qu’on ne désire plus rien, on ne fait plus aucun effort.

Le temps d’y penser, elle se ravise et se remet le masque étudié.

Elle ouvre les yeux et se dit simplement que la rue déserte devant elle, ferait un joli tableau dans son appartement.

Elle se retourne, le camion est toujours là mais plus son déchargeur musclé, plus loin elle distingue un balai jeté au sol. Le balayeur a disparu.

Il n’y a aucun bruit, plus de chants d'oiseaux, pas de circulation. Tout d’un coup elle a très chaud, elle a envie d’ôter sa veste mais ne le fait pas. Elle ne peut pas se balader en soutien gorge en pleine ville. Elle presse le pas en direction du bureau, se sent oppressée sans en connaître la raison.
Finalement, elle acceptera le croissant de Christian.

Les oiseaux se remettent à chanter, mais il lui semble qu’ils chantent plus fort, et leur chant qu’il y a un instant elle adorait, l’oppresse de façon inexplicable. C’est tellement fort que les larmes lui viennent aux yeux.

Elle presse le pas, il faudrait juste un passant pour qu’elle se calme, juste voir quelqu’un pour la rassurer, mais il n’y a personne. La rue est vide, les voitures sont immobiles, comme jetées n’importe comment sur l’asphalte.
Le centre commercial à côté du bureau, s’ouvre comme une bouche géante sur la rue, mais personne n’y entre, personne n’en sort, les caddies en surnombre encombrent l’entrée, les caisses sont inoccupées.

C'est pas vrai, on me joue un tour, pense-t-elle, un gag pour la télé ou quelque chose de ce genre.

Elle décide de provoquer quelque chose, elle entre dans le magasin à la recherche de l’article le plus cher qu’elle puisse trouver. Elle jette son dévolu sur une robe à presque 1000 balles, s’en empare et se dirige vers la sortie... Absence totale de réaction. Elle se sent ridicule à la sortie du centre commercial, avec sa robe de marque, froissée dans les mains.

Elle se met à courir, décidée à ne s’arrêter que quand elle aura trouvé quelqu’un.

Elle court, elle court plus qu’elle n’a de forces, ses larmes sèchent et reviennent. Essoufflée, elle est obligée de s’asseoir sur un banc, les larmes sont impossibles à retenir, comme une enfant abandonnée, elle se laisse aller.

C'est pas possible. C’est un mauvais rêve, une mauvaise blague. Elle lève la tête et crie dans un sanglot " Répondez-moi si vous êtes là ! ". Le chant des oiseaux cesse un instant, puis reprend de plus belle.
Elle essuie son visage avec la robe volée, maculant le précieux tissu de maquillage et de larmes. Elle appelle encore une fois " Au secours ! " Sa voix s'étrangle, enrouée par le désespoir, personne ne répond, la ville est vide.

Elle est assise près d’un carrefour, elle aperçoit les feux qui clignotent à l’orange. Il y a en face, une pharmacie où s’entassent boîtes et flacons, derrière une vitrine sans clients et sans vendeur. La seule présence humaine est une paire de fesses galbées en photo, suspendue au-dessus du rayon des crèmes raffermissantes. Son regard glisse sur les voitures arrêtées, vides, elles aussi, on se croirait dans un décor de théâtre.

Un bruit métallique au-dessus d'elle la fait sursauter. En reculant, tenant la robe volée, froissée contre son cœur, elle découvre un panneau publicitaire électronique. On y vante le magasin où elle a volé la robe. Cette boule froissée de tissu, mouillée de larme, est selon le panneau électronique un produit de qualité à prix étudié.

Encore le même bruit, le message change, les lettres se forment peu à peu : " Tu...... es... solitaire............... dans cette.......... ville.......... de......... béton.....vide, ........... reviens .............. demain ".


Elle se lève et se remet en route. Elle veut retrouver son appartement.


Le chant des oiseaux est toujours aussi oppressant, il fait de plus en plus chaud. Bien sûr, elle ne rencontre personne, le marchand de légumes, le camionneur, l’employé municipal, les passants. Tous disparus.

Résignée, fatiguée, elle monte les marches de l’escalier, entre dans l’appartement sans refermer la porte derrière elle, enlève sa veste et son jean, et se jette en slip et en soutien gorge sur son lit.

Elle s’endort agrippée par des démons velus qui l’attirent à l'intérieur du lit, l'enfoncent dans le matelas, lui font traverser le sommier, et descendre le long d'un profond trou noir en dessous de l'immeuble. Elle y croise des rêves qui ne lui appartiennent pas, des rêves d'hommes, cigarette au bec, conduisant sur des chemins cahoteux un véhicule dans lequel règne une puanteur infernale. Assommés par la chaleur, ils jettent de temps en temps un coup d’œil dans le rétroviseur, pour vérifier si leur victime est toujours là, ligotée sur la tôle ondulée froide.
Ils se délectent de son corps, que le sommeil laisse sans défense. Mon Dieu, se dit-elle, pourquoi n'a-t-elle pas fermé la porte ?

Un léger courant d’air frais provenant de la porte d’entrée grande ouverte vient caresser son ventre nu, la robe froissée en boule entre ses jambes la ramène à la réalité. Il fait nuit, mais pas froid, aucune lampe ne fonctionne dans l'appartement.

Elle s’habitue à la pénombre et commence à distinguer les contours des objets. Une forte pression dans sa vessie l’oblige à aller aux toilettes, en baissant sa culotte le long de ses jambes, elle se dit " A quoi bon ? " Elle l’enlève complètement.
Le bruit de la chasse d’eau brise le silence qui est maintenant total, les oiseaux ne chantent plus.
Habillée de son seul soutien gorge, elle enfile ses escarpins et descend l’escalier.

La rue est toujours aussi vide, un camion de déménagement est garé en travers, sans doute les déménageurs ont-ils été interrompus en plein travail. Mais par quoi ?

La réponse, elle la trouvera peut être sur le panneau d’affichage électronique qui lui a donné rendez-vous pour demain.
Elle n’a pas sommeil, elle se met à marcher dans la pénombre, un vent tiède l’enveloppe, elle se sent bien.

C’est une étrange et troublante sensation que de se promener nue dans sa ville, elle se met à courir goûtant au plaisir de posséder un corps si jeune et fonctionnant si bien. Elle avait oublié qu'elle disposait de ce corps, prise dans le quotidien de ses petites histoires et de son boulot, toujours à courir derrière (ou devant) quelqu'un. Souriante, elle fait de grandes enjambées sur l’asphalte, slalome entre les voitures immobiles et envisage pour l’instant les avantages qu'il y a à être seule.

Harassée et heureuse de fatigue elle parvient au carrefour du panneau électronique, mais celui-ci est vide de toute indication. C’est vrai qu’on n'est pas encore demain. Il faudra revenir à l’aube.

Elle s’assoit sur son banc. Ses fesses nues sur les planches au bois érodé par le temps, ressentent chaque aspérité. Elle jette la tête en arrière pour mieux voir les astres qui scintillent dans le ciel.
" Vous au moins ne m’avez pas abandonnés... ", la lueur faible de la lune teint son corps de la couleur de la nuit.
Elle écarte ses jambes au maximum, et allonge ses bras le long du dossier de ce banc qui n’est là que pour elle.
En bonne santé et libre.

" Finalement je devrais être heureuse " dit-elle à haute voix en s’adressant aux étoiles, " J’ai tout pour moi, pour moi toute seule, je peux profiter de mon banc au maximum, je peux me promener nue, écarter les jambes comme bon me semble, personne ne me voit, pas un seul homme pour se méprendre sur mon attitude, et pour m’empoisonner la vie avec ses avances ".

Un sourire de contentement naît sur son visage, elle découvre un bonheur simple, un plaisir doux et fort, dont elle ne soupçonnait pas l'existence.
" Le bonheur d’être seule " dit-elle à la lune et aux étoiles qui avec attention se penchent sur ses confidences. " Que voulez-vous faire d'autre, il n'y a que moi sur terre ".

C'est un privilège que personne n’a jamais connu.

Elle n’a pris aucune drogue, aucun alcool, et pourtant elle se sent flotter dans un bien être total, permanent, et ininterrompu. Peut-être que la prise de drogues, quelles qu’elles soient, ce n’est rien d’autre que la recherche de l’état qu’elle connaît en ce moment. L’absence des autres qui nous habillent de leurs envies, de leurs jalousies, de leurs jugements.

Elle se lève et se met à marcher. Elle est décidée à découvrir ce monde qui lui appartient désormais. " Qui n’a jamais reçu cadeau plus riche ? "
La lune acquiesce.

" Voyons, chère lune, chères étoiles, quel est l’objet dont j’ai toujours rêvé ? " Je peux maintenant me servir.
Cependant la réponse à cette question n’est pas si facile. De quoi a-t-elle rêvé dernièrement ?

Une voiture. Le cabriolet noir avec toutes les options, qu’elle avait vu l’autre jour..... Une voiture pour quoi faire ? Pour voyager voyons.
Alors pourquoi ne pas souhaiter un voyage ?
Bon il va bien lui falloir une voiture, pas question de prendre l’avion, il n’y a plus de pilote !

Une voiture, un voyage. Quoi d'autre ?
A quoi rêvent les femmes ? Le monde lui est offert, une corne d’abondance, mais elle ne sait pas quoi prendre.
Il n’y a pas de copine à envier ou à égaler, il n’y a pas de publicité ciblée pour lui présenter sur un plateau, ses désirs.

Que peut désirer une femme ?
" Dis-moi la lune, au lieu de dormir. Que désire une femme ? "
La lune se contente de sourire d’un air entendu, comme si elle connaissait la suite. Elle se vautre une dernière fois dans les draps laiteux de sa lumière. Bientôt ce sera l’aube.
Les étoiles s’éteignent les unes après les autres.
Elle a passé la nuit à marcher dans la ville. Entre les immeubles, au bout des avenues, l'aube rougeoie.

En passant devant une vitrine elle voit son reflet, les rayons oranges du soleil viennent se fracasser dans le verre, ils passent entre ses jambes, insolents et entreprenants.
Peut-être faudrait-il poser la question au soleil.

" Que désire une femme ? " Le soleil, contrairement à la lune, est difficile à regarder en face. Par contre il n’y va pas par quatre chemins pour vous dire la vérité en face.

" Une femme ne désire pas les choses mais leur contenu " Tiens, débrouille-toi avec ça.
Pas le cabriolet, mais le conducteur ou le passager, pas le voyage mais la rencontre... Le soleil est sans pitié.

Elle sent qu’avec le jour son bonheur de solitaire risque de fondre comme neige. Elle se remet à courir direction l’appartement, monte l’escalier quatre à quatre, tire les rideaux et se jette dans son lit.
Les oiseaux se remettent à chanter trop fort.

" Que désirent les femmes ? " Couchée à plat ventre sur son lit, au bord des larmes, elle cambre ses reins, remonte les fesses, comme si elle voulait séduire un amant imaginaire. Malgré les rideaux, le soleil entre dans l’appartement, il vient renifler dans chaque recoin, prend ses aises et occupe la surface des choses.
Elle mime encore l’amour, mais ses coups de reins s'épuisent dans le vide. Ses larmes inondent la couverture. " Où est papa ? Où est maman ? Où est Christian ? Où sont-ils tous ? ".

Dehors, les oiseaux chantent à tue-tête, il fait de plus en plus chaud. Elle ôte son soutien gorge, son dernier vêtement, remet ses escarpins, va et vient dans l’appartement, se fait un café qu’elle ne boit pas, tire un rideau et regarde la rue.
Plus d'Alfa qui passe. Toujours les mêmes voitures arrêtées, dans cet étrange désordre, mobilité devenue immobile avant l’heure.

Le jour est levé, elle se dit que ça y est c’est demain. Le moment d’aller voir ce que lui dit le panneau électronique.

Elle traverse la ville toute nue, dans un soleil d’or.

Il y a sur son passage un concessionnaire de la marque du cabriolet dont elle rêve. Bien que sachant que ce rêve n’est qu’illusion (le contenu est important pas le contenant), elle entre tout de même dans la salle d’exposition. La voiture en question se trouve là. Tout y est, elle met en marche la radio (muette), le lecteur CD (de la salsa). Elle n’a pas de mal à trouver les clefs, il y a même un peu d'essence, quand elle met le contact l'aiguille tressaille. Elle met la musique à fond pour couvrir le chant des oiseaux, et fait rugir les six cylindres (c'est écrit sur le panneau de carton accroché au plafond "Six cylindres qui ne demandent qu'à rugir").

La tentation est trop grande, elle passe la première, donne quelques coups d'accélérateur en lâchant puis reprenant l'embrayage, la voiture fait quelques bonds en avant. Elle ferme les yeux en criant plus fort que la salsa, et lâche tout.

Le cabriolet fonce droit devant. Fracassant la baie vitrée, elle crie aussi fort qu’elle le peut, tout va si vite que les éclats de verre n'ont même pas le temps de la blesser en retombant. Elle se retrouve dehors au volant du jouet rêvé.
Le levier de vitesses est l’outil de sa puissance, elle s’élance, bien décidée à ratisser la ville, et s’il le faut les villes alentours.
Le panneau électronique peut bien attendre.

En évitant les voitures disséminées sur la chaussée, elle roule vite quand elle le peut, c'est agréable par cette chaleur.

Quittant la ville, elle s’engage sur une route de campagne à 220 à l’heure. Elle n'arrête pas de crier d'excitation. Si ce n'est qu'une illusion, c'est sacrement bon quand même. C’est bon de tenir le volant toutes ressources braquées, ses bras parallèles, son regard droit devant. Ses cheveux rebelles lui fouettent le visage et la nuque. Elle sent la chaleur du soleil qui irradie dans son dos, et cela lui donne encore plus de courage. Nue dans son siège qui la propulse le long de la route, elle se sent excitée et effrayée en même temps.
L’accélérateur à fond, c'est comme si une main immense la poussait dans le dos, la sensation d’un bond permanent, dans ce monde que désormais elle possède.

Elle ne ralentit que lorsqu’elle arrive à la hauteur d’un panneau indiquant un restaurant. Elle a faim, mais comme la terre lui appartient, elle ne se contentera pas de la première auberge venue. Elle se donne 200 kilomètres encore, une heure, pour trouver un hôtel somptueux.

Elle trouve un château, avec le nombre d'étoiles qui convient et pousse un cri de joie.

Peu lui importe que son réservoir soit vide, se dit-elle en s’engageant sur le gravier blanc de l’allée centrale, il y aura ici assez de limousines à sa disposition.

Comme elle a trop faim, elle remet à plus tard toutes les réjouissances qui s’offrent à sa vue. Piscine, sauna, jacuzzi, parc, suite royale. Plus tard.

Bien que très appétissantes, les cartes de menus ne se mangent pas, et il n’y a bien sûr aucun garçon, aucun cuisinier.
S’attarder dans la salle à manger (immense et vide) ne sert à rien, elle cherche la cuisine, et cette tâche est plus compliquée qu’il n’y pourrait paraître à première vue. L'accès lui en est barré par une porte coulissante automatique refusant de s’ouvrir.

La colère l’envahit, elle a faim, elle commence à avoir froid et elle est nue. Coups dans la porte qui ne bronche pas, douleur au pied.
En tremblant de rage et de froid, elle se met à la recherche d’un outil pour forcer l’accès.

Il y a une photo de groupe au fond d’un couloir, représentant l’équipe du restaurant, chefs toqués, serveurs biens sapés, filles en jupes noires. " C’est vous qu’il me faut, rien d’autre ", sanglote-t-elle en s'adressant aux serveurs.

Elle tombe sur un réfrigérateur qu’elle ouvre avec rage, il ne fonctionne plus, et ne contient que quelques bananes en voie de décomposition.

Elle s’affaisse, et accroupie, sous un rai de lumière oblique provenant d'un soupirail (elle est dans une pièce de service), se gave de bananes rassises.
Elle en mange à en devenir malade, puis se lève et titubant se dirige vers la sortie. Arrivée sur le perron elle se rend compte que les belles limousines ne lui font plus envie du tout, elle est simplement fatiguée.
Elle laisse tomber au sol la peau de la dernière banane qu’elle vient d’ingurgiter, et retourne à l'intérieur pour s’affaler sur le sofa de la réception.
La tête lui tourne, elle a mangé trop vite.

Malgré la fatigue elle a du mal à s’endormir, elle a froid, il lui faudrait une couverture. Face à elle, il y a une vitrine dans laquelle sont alignées quelques bouteilles d’alcool fort. Voilà ce qu'il lui faudrait, une bonne lampée pour se remettre sur pieds. Mais la vitrine est fermée à clef.
Elle s’empare d’un chandelier et le lance contre le verre qui se fracasse instantanément.
Mais elle ne s'était pas assez éloignée, les éclats de verre tombent avec fracas autour d'elle. L'un d'eux vient se planter dans son avant-bras.

L’entaille est profonde et la douleur intense. Malgré la pression de sa main qui comprime la plaie, le sang suinte entre ses doigts, tombant sur le verre brisé à ses pieds.
Affolée, elle court vers le couloir de service, dépasse le frigo aux bananes, resté ouvert, et tombe sur un vestiaire où plusieurs tenues blanches sont accrochées à un portemanteau.

Elle s’empare de deux blouses, l’une pour s’en habiller, l’autre pour panser sa plaie. Elle ne parvient pas, à cause de sa blessure, à fermer les boutons de la blouse. Tout c’est qu’elle réussit à faire, c’est de la tacher de son sang. Son ventre nu tremble de froid, ses seins sont eux aussi tachés de sang. L'hémorragie ne s'arrête pas. Elle fuit vers sa voiture en laissant derrière elle une traînée de sang.

Le cabriolet noir démarre instantanément en projetant deux gerbes de gravier contre la façade de l’hôtel.

Elle a de plus en plus froid. Elle roule à toute vitesse, tenant la volant de son bras blessé, le bras valide lui servant à comprimer la blouse ensanglantée contre la plaie.
Devant, comme en point de mire, le soleil couchant trône, au bout de la route droite, comme un point sur un I.
" Que dois-je faire ? " Le supplie-t-elle en pleurant.
Le soleil disparaît dans un nuage.

Malgré la pression de son pied au plancher, le moteur baisse de régime, il a quelques ratés et finit par s’arrêter complètement. La voiture continue sa course en roue libre.
Réservoir vide.
Elle s’effondre en pleurs sur le volant, ce sont les derniers tours de roue. Tout se fige, il ne servait à rien d’aller vite, elle ne trouvera de toute façon aucun médecin pour la soigner.

Les sièges de la voiture sont poisseux de sang, elle s’en extirpe et se met à marcher le long de la route. Elle sanglote en se revoyant reine de ce monde qui lui appartenait encore ce matin.

Le soleil réapparaît de son nuage, mais c’est un soleil mourant d'un soir de printemps, trop froid pour elle. Sa blouse de nylon, ouverte devant ne la protège pas.

" Et maintenant je fais quoi ? " Le soleil l’ignore. Il n’est pas son ami, il désapprouve depuis le début sa conduite et sa tenue.
Sans doute pense-t-il qu’elle ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Pourquoi n’est-elle pas restée sagement et simplement dans sa petite ville, dans son petit appartement ?

Elle se souvient du panneau d’affichage électronique. Que disait-il hier ? Il lui donnait rendez-vous pour tout lui expliquer " ... reviens demain ".

Il lui faut maintenant tout mettre en œuvre pour rejoindre le message promis, elle a été folle de s’en éloigner. Si elle parvient à le rejoindre, y trouvera-t-elle peut-être plus qu’une explication, une clef pour rejoindre l’humanité. Le moyen de les faire revenir tous, et être à nouveau heureuse. Se faire soigner et revivre comme avant, en profitant des pilotes, des cuisiniers et des serveurs.

Elle se met donc à courir comme une folle en se tenant l’avant bras.

La chance est avec elle, il y a un véhicule à l’horizon, au bout de la route, mais c’est loin, très loin. Elle court avec l'impression que la distance ne se réduit pas, elle est obligée de s’arrêter plusieurs fois pour reprendre son souffle.

En s’approchant, elle distingue des formes anguleuses, c’est un utilitaire, de plus près, elle reconnaît une bétaillère arrêtée net en travers de la route.
Le véhicule est vide, mais la puanteur y est atroce, elle s’installe avec un haut-le-cœur au volant, derrière un tableau de bord recouvert de poussière, et un cendrier regorgeant de mégots.

Elle trouve la force de sourire en se disant que l’homme qui conduisait cet engin, aurait été bien agréablement surpris en voyant une jolie fille à demi nue, s'installer dans ce siège dégoûtant.

Elle démarre et va aussi vite que le permet la bétaillère. Elle se sent faiblir. Elle perd encore du sang.
Mais la route est encore longue, les éblouissements dus à sa faiblesse sont nombreux, elle perd connaissance pied au plancher, et se reprend au dernier instant pour éviter l’accident.
Le soleil l’abandonne, il lui refuse définitivement sa chaleur et plonge dans l’horizon.

C’est avec ses ultimes forces qu’elle parvient à retrouver la ville, et c’est quasiment sans connaissance qu’elle rejoint le carrefour.
Elle voit au loin le panneau.

Et il y a en effet un message. Elle distingue des lettres jaunes lumineuses, mais elle est encore trop loin pour pouvoir les lire. A chaque instant elle a peur de perdre connaissance.
La bétaillère file tout droit avec en ligne de mire le poteau.

Les deux mains crispées sur le volant, elle laisse couler le sang. Sa tête s'affaisse en avant, à l'image du soleil qui vient de plonger dans le vide.

Elle s’encastre dans le poteau soutenant le panneau électronique, dans un fracas qui fait taire les oiseaux.

Le poteau plie, le panneau électronique tombe sur le toit de la bétaillère.

Les lettres jaunes font face à la lune et aux étoiles, venues s'installer dans le ciel.

" Tu es seule perdue dans cette ville de béton, ne te laisse pas abattre, il te suffit de taper WWW.AMICALESRENCONTRES.COM (gratuité pour les femmes) ".

Sous l'effet du choc, les lettres s’éteignent les unes après les autres.


Dominique Hohler
12 mars 2002

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