Micro… coupure
de Dominique Combaud



Je sentais le soleil me brûler le bras par la vitre ouverte, mais je tapotais la portière comme si de rien n’était. Le goudron commençait à fondre par endroits. Au loin, la route semblait se trémousser entre les vignes. Je lâchai un instant le volant pour éviter des réclames quand un tracteur déboucha sur ma droite d’un chemin de terre, enfin juste le museau, mais par réflexe mes mains retrouvèrent leur fonction première, c’est à dire la bonne conduite d’un véhicule sur une route de campagne. Après une légère embardée sur la gauche, je stabilisai la voiture sur le bon côté de la chaussée sans que mon pied jugeât utile de freiner. Le temps de reprendre mes esprits, de souffler un bon coup, je levai les yeux en fronçant les sourcils, mais le tracteur me fit l’effet d’un jouet miniature dans le rétroviseur. Je roulais peut-être un peu vite et le revêtement de la chaussée n’évoquait en rien une peau de bébé. Un coup d’œil sur le tableau de bord me prouva que je restais dans les limites autorisées, même si rouler à 90km/h sur certaines départementales représente j’imagine le même danger qu’un petit 150 sur autoroute, les yeux bandés et dans le sens inverse de la circulation. Du coup j’en avais oublié ma radio, qui avait dû se balader sur la bande FM avant de trouver station à sa convenance, et j’étais sur le point d’en changer quand mon index se figea à deux millimètres du bouton poussoir. Il était question des accidents de la route et plus particulièrement de la dangerosité du réseau routier secondaire. Différents intervenants balançaient à tour de rôle des chiffres à faire frémir. J’attendis quelques secondes en songeant au tracteur. A croire l’un d’eux, chaque année, une ville de province était rayée de la carte, il ne resterait pas un seul Orthézien ni le moindre Guingampais pour les fêtes de Noël si le Gouvernement ne prenait pas des mesures drastiques et immédiates. Sur ce, un autre type, le ton péremptoire, affirma que l’état des routes et la signalisation n’étaient pour rien dans cette hécatombe pendant que je rebondissais moi-même d’une bosse à l’autre, d’un nid de poule à un dos d’âne en croisant des panneaux enfouis dans les branches et des silhouettes noires à intervalles réguliers. Il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures ni des poux dans la tête de la DDE, les seuls responsables étaient la vitesse, l’alcool, les drogues, même douces, les antidépresseurs et tous les médicaments pouvant entraîner une somnolence… Et les pipes au volant, ajoutai-je pendant qu’il reprenait sa respiration après avoir débité un rayon entier de produits pharmaceutiques.

" Alors, que faire " ? demanda mielleusement l’animateur.

Mes doigts commencèrent à pianoter nerveusement sur le volant. Ils avaient tous le mot répression à la bouche, et semblaient s’en délecter comme d’une glace à l’italienne. Une petite lichée d’amendes, un zeste de suspension, une pincée de pénale et, pour arroser le tout, des flics partout ! Des durs, des vrais, pas de ceux qui regardent passer les voitures comme d’autres les trains. Non, des coriaces, des méchants, qui vous fauchent votre permis, votre voiture et votre femme à l’occasion si vous avez le malheur de flirter avec une ligne blanche ou d’avoir pris bêtement un Efferalgan avant de partir. Et les gosses à la DDASS en cas de récidive. Pour les excès de vitesse, les feux rouges grillés et l’alcool au volant, l’un proposa la prison ferme et un autre s’interrogea sur la réouverture des bagnes, Cayenne ou l’île de Ré, pourquoi pas… Puis ils évoquèrent la peine de mort pour les délits gravissimes avant que l’animateur ne leur fasse remarquer qu’elle était abolie depuis 1981. J’entendis quelques soupirs dans les haut-parleurs, vite interrompus par le type réclamant le droit au réveillon de fin d’année pour les derniers Guimgampais, puis manquai me tuer en évitant d’extrême justesse une sortie de route au beau milieu d’une ligne droite. Pour arrêter le carnage, il proposait tout bonnement de remplacer le permis à points par le permis à poing, et épela chaque lettre en insistant bien sur le G final. Et plutôt que d’enlever un, deux ou trois points pour un délit plus ou moins grave, il suffisait de sectionner une, deux voire trois phalanges à la place. Ou les doigts si nécessaire en cas d’infraction majeure, comme conduire sous l’emprise de l’alcool.

" En fait, deux doigts de whisky, si j’ose dire " lança à la ronde l’animateur, ce qui fit bien rire le cercle d’invités autour de lui.

" Ne plaisantez pas, c’est sérieux ", reprit-il. " Le projet est à l’étude et une expérience doit être tentée prochainement dans un département ".

" C’est intéressant, lequel " ?

"  Le plus meurtrier, je suppose… "

" Eh bien nous le saurons juste après le flash d’informations. Je vous conseille de ne pas quitter l’écoute. A tout de suite… "

J’étais abasourdi à mon volant, je regardais bêtement mes doigts en pensant à Victor Jara. Le jingle me prouva que j’étais sur une station nationale, réputée sérieuse. J’écoutai un instant les titres avant de chercher un peu de musique pour finir ma route. J’étais à deux pas de chez moi, j’arrivais sur une patte d’oie genre roulette russe, où la priorité était tout aussi respectée que le jeûne du vendredi saint dans le Gers.

Un coup d’œil sur ma droite pour m’assurer que la voie était libre, un autre bien plus furtif de l’autre côté, on ne sait jamais, et je m’engageai la conscience tranquille malgré la fourgonnette qui arrivait sur ma gauche, à une bonne cinquantaine de mètres. Je fus d’abord surpris par ses appels de phare, hystériques, avant de réaliser pleinement qu’il s’agissait d’un véhicule de la Gendarmerie Nationale. Et alors ? J’avais amplement le temps de passer et de toutes les manières j’étais prioritaire. En les croisant l’instant d’après, et indépendement de ma volonté, ma main virevolta dans les airs comme une interrogation sur leur santé mentale, un réflexe ! J’entendis aussitôt une affreuse plainte de pneus, et le rétroviseur me confirma dans la seconde ce que je craignais déjà. Ils faisaient demi-tour. Bon, on n’allait pas engager une course poursuite entre les vignes, ç’aurait pu nuire à la qualité du raisin, et comme je n’avais rien à me reprocher je me rangeai sur le bas-côté. Le temps d’ouvrir la boîte à gants pour vérifier si mes papiers s’y trouvaient bien, ils étaient déjà là, dans mon dos. Deux gendarmes descendirent du véhicule, un jeune et l’autre autour de la cinquantaine. Je passai la tête hors de l’habitacle pour les accueillir d’un léger hochement de tête, ma main cachée sous le siège.

— Vous avez conscience de ce que vous venez de faire, fit le plus âgé en desserrant à peine les lèvres.

Je haussai une épaule.

— Honnêtement, non.

— Refus de priorité, ça ne vous dit rien ?

Ma main retrouva comme par enchantement sa liberté de manœuvre. Elle réapparut au grand jour et s’ouvrit, conciliante.

— Je crois que vous faites erreur. C’est vous qui me deviez la priorité…

Après un léger temps de flottement, il se tourna vers son collègue, un sourire mauvais au coin des lèvres. Ce devait être un code car le jeune commença aussitôt une inspection du véhicule, s’agenouillant près de mon pneu arrière, l’index fureteur et l’œil soupçonneux.

— Vos papiers !

Je soupirai avant de me pencher vers la boîte à gants.

Pendant qu’il épluchait la carte grise, l’assurance et le permis, l’autre continuait de tourner autour de la voiture. Sa moue lorsqu’il apparut sur ma droite n’annonçait rien de bon, même si ma voiture sortait d’un récent contrôle technique, quinze jours à peine. Puis il rejoignit son collègue, l’air préoccupé. Ils se regardèrent un instant avant de dodeliner l’un et l’autre de la tête en signe d’assentiment.

— On appelle le préfet ? demanda le jeune.

Le vieux acquiesça d’un air grave.

Du coup je descendis de voiture, éberlué.

— Hé, ça va pas bien ? Vous allez pas appeler le préfet pour un refus de priorité complètement bidon !

Pendant que je m’agitais, les mains en l’air, le jeune en profita pour se glisser derrière le volant et retirer ma clef de contact. Je tentai de m’interposer quand je sentis un contact froid au creux de la nuque. Je me figeai aussitôt, sans y croire.

— Bouge pas ou je te descends !

Mes bras s’affaisèrent lentement, comme mes épaules, au ralenti. Je posai les mains bien à plat sur le toit de la voiture. J’étais tombé sur deux cinglés, deux barjots, et je me surpris soudain à penser que l’arrivée d’une tierce personne pouvait être un atout non négligeable quant à ma sécurité, fût-ce le préfet.

— Déconnez pas ! dis-je en détachant bien chaque syllabe. Je vais me retourner lentement, j’aimerais vous montrer quelque chose…

Pendant que j’effectuais doucement ma rotation, je le vis faire deux pas de retrait, son arme toujours à la main. Le jeune avait disparu de mon champ de vision. Du menton, je lui montrai une direction approximative, dans son dos.

— Derrière vous, à une vingtaine de mètres, de l’autre côté de la route, il y a un panneau qui indique une priorité à droite…

Il se détourna une fraction de seconde.

— Je ne vois rien.

— Je sais, il est un peu caché dans les branchages, mais j’habite dans le coin, je connais bien la route. Je peux vous montrer si vous voulez…

Il jeta un regard vers le fourgon, l’air indécis, avant de me dévisager longuement, la bouche en cul de poule.

— Bougez pas ! On va attendre mon collègue…

J’attendis, accoté contre la portière, en guettant du coin de l’œil une voiture, un tracteur, un être humain, mais la route était déserte, comme la campagne. Il devait être autour de quinze heures, les gens normaux faisaient la sieste à cette heure-là, par cette chaleur. Et je n’avais pas de képi, rien pour me protéger de l’insolation sinon mes cheveux.

Je commençais à griller sur place quand le jeune revint vers nous.

— Ils arrivent, glissa-t-il à son collègue avant de me tendre un éthylotest.

A choisir, j’aurais préféré une bonne bière, mais la question n’était pas là. Je le pris malgré tout, histoire de prouver ma bonne volonté.

— Comme je viens de l’expliquer à l’instant, je crois que vous faites erreur à propos du refus de priorité, je vais vous montrer le panneau, certes caché par la végétation mais bien…

— Soufflez !

— Bon, je finirai plus tard…, dis-je en portant l’éthylotest à mes lèvres.

Je gonflai le ballon du mieux possible, autant que ma bouche sèche, mon souffle court sans oublier la légère appréhension qui commençait à me tarauder l’estomac me le permirent.

— Voilà !

Il regarda le résultat comme s’il se fût agi d’un flacon d’urine.

— C’est limite, fit-il, l’air dégoûté.

— Comment ça, limite ! J’ai consommé uniquement du café et de l’eau fraîche depuis le lever du jour, vous rigolez !

A voir sa tête, j’avais tout faux ! D’un revers de main, il me pria de monter dans mon véhicule pour attendre l’arrivée du préfet. Je m’installai au volant en secouant la tête, refermai la portière violemment. L’autre me fit un signe qui devait signifier de rester calme. Il était marrant le vieux, non seulement on m’accusait d’un refus de priorité totalement imaginaire et je sentais que d’ici peu on allait me coller sur le dos un état d’ébriété tout aussi fantaisiste. Et je ne pouvais même pas mettre un peu de musique, cet abruti m’avait subtilisé ma clef de contact. Je regrettai de ne pas avoir un double dans la boîte à gants, je crois que je les aurais plantés là en courbant l’échine pour ne pas recevoir une balle perdue.

Une petite Opel rouge me croisa à faible allure pendant que je cherchais désespérément une solution pour me sortir de ce guêpier. Je crus déceler dans le regard de la conductrice une lueur de compassion. Peu de temps après, je vis les deux gendarmes s’agiter au milieu de la route, les bras en sémaphore. Une voiture noire vint se garer juste devant moi pendant qu’un autre véhicule beaucoup plus imposant, de couleur kaki, se rangea derrière la fourgonnette de la gendarmerie.

Deux types en costume sortirent simultanément par les portières arrières de la voiture noire. Les gendarmes se précipitèrent pour saluer le plus petit, qui devait être le préfet. Je descendis aussi, les voyant s’entretenir à mon sujet, mon petit speech bien en place dans un coin de ma tête. J’espérais juste un peu d’écoute afin de pouvoir clarifier la situation, une oreille attentive pour dissiper le malentendu. Mais ce n’était pas gagné d’avance à voir le canon qui se levait de nouveau à mon encontre.

— Rangez ça ! fit le préfet d’un ton badin. Nous sommes entre gens civilisés, n’est-ce pas ?

— J’espère…

Et je me lançai dans des explications un peu confuses, mélangeant les contrôles d’alcoolémie enfouis dans la verdure avec les panneaux de signalisation d’une sobriété absolue. Je m’emmêlais les neurones, j’étais un poil énervé pour tout dire. Le préfet m’écoutait en se malaxant le lobe de l’oreille droite, jetant de temps à autre un imperceptible coup d’œil alentour. J’avais beau essayer de retrouver mes esprits, tenter de remettre mes idées en ordre, tout reprendre à zéro, je m’enfonçais inexorablement comme en terrain mouvant.

— La loi est la loi, même récente, me coupa-t-il soudain, Et je suis là pour la faire appliquer.

Il regarda sa montre puis se tourna vers son chef de cabinet.

— Paul, vous avez prévenu les médias ?

Paul secoua la tête, l’air marri.

— Tant pis ! J’ai un rendez-vous dans moins d’une heure, je ne peux pas attendre… Messieurs, procédons !

Les deux gendarmes se mirent au garde-à-vous de concert, une bonne dizaine de secondes, le temps de faire un cent mètres mais avec de bonnes jambes. Moi, les miennes ne me supportaient plus guère, j’avais l’impression d’avoir rétréci de quelques centimètres. Le chef de cabinet me toucha l’épaule en regardant ailleurs.

— Venez.

Il m’accompagna jusqu’au camion garé derrière la fourgonnette de la gendarmerie. Les autres suivaient un peu en retrait. Ils discutaient à voix basse. Aucune inscription n’apparaissait sur la cabine et les flancs de ce camion, d’un kaki uniforme et passe-partout. Le chauffeur replia son journal, il me sembla le voir tapoter contre une cloison, dans son dos. Il me jeta un drôle de regard en biais, bizarre, comme si j’étais atteint d’une malformation et qu’il n’osait affronter la réalité. La double porte était entrouverte à l’arrière. Un type grisonnant nous attendait sur le marchepied, les mains dans les poches de sa blouse blanche, un stéthoscope autour du cou. Il me pria de monter, me proposa de l’attendre sur un tabouret fixé au sol, genre photomaton. Je m’assis, incapable de décrocher un mot, comme si le souvenir du canon sur la nuque m’avait complètement chamboulé le cerveau. Il referma les portes derrière lui, me laissant seul. De larges néons couraient tout le long du plafond, des placards gris à poignées métalliques étaient disposés de chaque côté d’une table à roulettes recouverte d’un drap blanc. Au fond, un rideau cachait l’avant de la cabine. Une odeur d’éther flottait dans l’air, confirmant l’impression d’ensemble. J’étais bien à l’intérieur d’un petit laboratoire médical itinérant, et une simple prise de sang allait mettre un terme à tout ce délire policier.

Le rideau s’ouvrit soudain à ma grande surprise, et l’apparition d’une grande fille blonde coiffée d’un petit bonnet blanc en fut une autre. Elle me gratifia d’un sourire aussi bref qu’éclatant avant de soulever le drap recouvrant la table et d’y déposer une grande seringue dans un plateau métallique. Puis elle disparut comme elle était arrivée, sur un autre sourire qu’il eût fallu décortiquer au ralenti pour en tirer la quintessence. Et je n’eus guère le loisir de m’interroger sur sa lointaine ressemblance avec Cameron Diaz que les portes du camion s’ouvrait déjà, laissant apparaître la tête du préfet tout auréolée par la lumière du dehors. Il semblait investi d’une mission divine.

— Levez-vous, m’ordonna-t-il.

Je me levai, pas contrariant mais bien décidé à mettre un terme à cette mascarade.

— Qu’on me fasse une prise de sang  pour en finir! dis-je en montrant mon avant-bras.

Ma requête ne parut pas l’émouvoir, puisqu’il enchaîna :

— En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, conformément à la loi et suite à votre comportement dangereux sur la route aggravé par une conduite en état d’ébriété, vous allez subir sur-le-champ l’ablation de deux phalanges de votre choix…

— De mon choix…vous êtes complètement malade ! m’exclamai-je en me précipitant sur lui.

Il fit un pas de côté et je me retrouvai face aux deux gendarmes, qui me saisirent l’un au collet l’autre par les jambes. L’instant d’après je dévalai le marchepied sur le ventre et je n’avais pas encore eu le temps de bien assimiler leur technique qu’une paire de menottes se refermait sur mes poignets. Je trépignai, criai, cherchant des yeux la blouse blanche ou le chef de cabinet. Ce dernier avait disparu mais je vis l’autre, le grisonnant, en train de grimper dans le camion. Je l’interpellai, lui hurlant de ne pas cautionner cette folie, s’il vous plaît ! Il se retourna pendant que les gendarmes continuaient de me maintenir au sol. Il hésita un instant sur le marchepied, se gratta le menton puis hocha la tête.

— On va vérifier le taux d’alcoolémie, fit-il en s’adressant au préfet. C’est plus raisonnable …

Je poussai un grand soupir de soulagement avant d’apostropher les deux flics :

— Espèce d’enfoirés ! susurrai-je en essayant de me défaire de leur emprise. Vous pouvez me lâcher maintenant, vous allez voir qui a raison …

Ils desserrèrent leur étreinte, ce qui me permit de m’asseoir à même le sol. Je croisai les jambes et un bon coup de rein me remit sur pied, les poignets toujours enchaînés. D’un pas assuré je remontai dans le camion, les gendarmes à mes basques.

L’infirmière m’attendait déjà, sa seringue à la main. Avant de m’asseoir sur le tabouret, j’exhibai mes menottes à qui voulait bien les voir. Il y avait foule à l’intérieur, on commençait à se sentir à l’étroit.

— Détachez-le ! ordonna le toubib.

Le préfet confirma d’un léger cillement.

Le jeune flic me libéra, à contrecœur me sembla-t-il. Je fis quelques mouvements d’assouplissement pour bien profiter du moment, le menton haut et l’œil ironique. Une fois assis, je pivotai vers Cameron Diaz, lui offrant la face interne de mon bras droit.

— N’en prenez pas trop, murmurai-je. J’ai rien avalé depuis ce matin…

Sourire éclair de la fille puis je tournai les yeux vers le plafond. Pas question d’assister en direct à l’opération, j’avais cru déceler le reflet de l’aiguille dans ses prunelles et c’était grandement suffisant. Le temps d’esquisser une grimace, de me raidir légèrement sur le siège, je sentis aussitôt une étrange impression de chaleur dans le bras et j’allais m’en étonner qu’une vague de bien-être m’envahissait déjà le corps tout entier. Le bonheur, je flottais sur mon tabouret tel un papillon sur sa fleur.

— Je crois que vous vous êtes gourée, petite écervelée, rigolai-je. Pour une prise de sang, on enlève, on retire, on soustrait, on n’injecte pas…

— Maintenez le coton ! se contenta-t-elle de répondre.

Son incroyable beauté me frappa soudain. Elle ne ressemblait pas à Cameron Diaz, c’est Cameron Diaz qui lui ressemblait. Et encore, la pauvre, ce n’était qu’une pâle copie vis-à-vis d’elle, un laideron. Je n’avais pas remarqué non plus la prestance du préfet. Il me rappelait un acteur des années 60 quand il vint vers moi. Je n’arrivais pas à me souvenir du nom.

— Bien, fit-il. Nous allons procéder.

Peut-être Montgomery Clift.

— Etes-vous prêt ? ajouta-t-il.

— Pour la prise de sang… ?

— A l’ablation de deux phalanges, corrigea-t-il. Vous devez choisir le ou les doigts sur lesquels le docteur va intervenir.

Têtu le préfet ! Difficile de la déloger quand il avait une idée dans le crâne. Mais bon, le temps était superbe et j’avais envie de faire plaisir au monde entier. Je regardai mes doigts, les fis bouger, j’hésitais. A voix basse je passai en revue les légers inconvénients d’une amputation. Comme il ne possédait que deux phalanges, je mis d’office le pouce hors concours, et je tenais pour moult raisons à l’index et au majeur. Restaient les deux derniers. Un regard vers l’infirmière qui rangeait ses petites affaires me fit trancher.

— L’auriculaire de la main droite ! affirmai-je en le montrant, tout fier d’avoir pris une décision aussi rapide malgré la complexité du problème.

— C’est votre dernier mot ? demanda gentiment le préfet.

— Oui, répondis-je. Les Cotons-Tiges sont désormais en vente libre et le seul handicap pourrait se situer dans la préhension d’un manche de raquette de tennis, surtout au service, mais je suis gaucher !

Je m’esclaffai aussitôt sans déclencher une franche hilarité autour de moi. Je ne leur en voulais pas, ils avaient sans doute bien d’autres qualités. Sur ce, le toubib tira le rideau et m’invita à le rejoindre.

— Asseyez-vous.

Je m’installai dans un fauteuil assez bizarre, très profond, avec de larges accoudoirs et des lanières un peu partout.

— Posez votre bras bien à plat.

Je m’exécutai bien que le contact fût un peu froid. Il fixa trois sangles le long de mon avant-bras, posa ma main sur une tablette métallique positionnée dans le prolongement de l’accoudoir. Il sortit ensuite un feutre de sa poche et traça une marque sur la jointure entre la deuxième et la troisième phalange. Je vérifiai du coin de l’œil s’il ne m’arnaquait pas, mais le trait était précis, rien à dire. Puis il installa sur la tablette une petite merveille de guillotine en miniature. Le couperet ne mesurait pas plus de deux centimètres de large. Il fit glisser la lame tout doucement jusqu’à ce qu’elle repose pile sur la marque du feutre, avant de régler des vis et des boutons le long des montants. Quand il eut fini, il releva la tête et appela le préfet.

— Nous sommes prêts, annonça-t-il de façon un peu singulière.

Le préfet s’approcha, inspecta quelques instants le dispositif.

— Etant donné la parfaite collaboration du… prévenu, je pense qu’il serait préférable de ramener la peine à une seule phalange…

Le toubib soupira.

— Ca vous pose problème ?

— Non, c’est l’histoire d’une minute.

— Parfait

Pendant que le toubib reprenait ses réglages, je me fendis de mille remerciements, saluant sa magnanimité, le priant de croire mon bonheur ainsi que celui de l’ensemble de ses concitoyens d’avoir la chance de posséder un tel préfet. Il leva légèrement la main, grand seigneur, comme si j’égratignais un chouia sa grande modestie.

— C’est prêt. Je n’attends plus que votre ordre, Monsieur le Préfet.

Je tournai la tête vers le docteur Guillotin, et sa machine infernale. La lame était tout là-haut. Il avait l’index posé sur un bouton vert à l’arrière de l’appareil.

J’attendis, les yeux rivés sur le couperet. L’infirmière se tenait juste sur ma droite, des compresses à la main. Le préfet toussota. J’entendais au loin un concert d’avertisseurs, des coups de klaxon à n’en plus finir. Peut-être la presse arrivait-elle, prévenue tardivement par le chef de cabinet. De ma main libre, je me passai furtivement les doigts dans les cheveux.

— Sévère ! grogna le préfet.

Le toubib ouvrit de grands yeux en penchant la tête en avant.

— Pardon ?

— Sévère, papa ! répéta le préfet en haussant le ton.

Je reçus à cet instant un violent coup sur la cuisse alors que personne n’avait esquissé le moindre geste autour de moi. Une béquille venue d’ailleurs ! Je m’ébrouai sans comprendre.

— C’EST VERT, PAPA !  TU DORS OU QUOI !

Je me détournai d’un coup. Le camion, le toubib, la guillotine miniature avaient disparu. J’étais au volant de ma voiture, arrêté à un feu, la main sur le levier de vitesses. Je me demandai une fraction de seconde si c’était bien mon fils que je voyais assis près de moi, ou le préfet en culottes courtes. Les passants semblaient figés sur le trottoir, comme tétanisés par le boucan alentour des klaxons. J’enclenchai la première, le feu passait déjà à l’orange. J’hésitai un instant mais le bruit caractéristique de portières s’ouvrant à la volée me décida à m’engager. Je laissai dans mon dos les poings levés et les insultes pour constater que, une centaine de mètres plus loin, garée sur le bas-côté droit de la route, une fourgonnette de la gendarmerie entourée de képis semblait n’attendre que moi.

— Là, tu vas pas y couper ! A entendre tout ce qu’ils disent à la radio, tu risques de le payer cher !

Je lançai un coup d’œil vers mon gamin. Je n’étais pas fou donc, j’avais dû entendre sur les ondes des propositions insensées à l’origine sans doute de mes quelques secondes d’égarement. Mais je n’arrivais plus à me souvenir précisément, mon imagination m’ayant emporté l’espérais-je vers des contrées encore plus barbares…

Je vis sans la moindre surprise un des gendarmes avancer de deux ou trois pas sur la chaussée, m'invitant à me ranger. J'obtempérai en me demandant si je n'avais pas oublié d'effectuer le dernier contrôle technique, le temps passe vite quand on n'a pas l'habitude de s'endormir avec le Journal Officiel posé sur la table de chevet. Et mes papiers, permis de conduire et carte grise? A l'intérieur de la boîte à gants ou dans le blouson laissé à la maison? Je venais de serrer le frein à main et m'apprêtais à ouvrir la vitre, des calculs de probabilité plein la tête, quand mon gamin posa la main sur mon genou.

— Hé, papa, pourquoi ont-ils des machettes à la ceinture…? 

 
Dominique Combaud


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