Tyranniques ou gentilles
De Dominique Combaud



L'hiver était rude, une bonne dizaine de degrés en deçà des normales saisonnières. Ma vieille chaudière à gaz s'époumonait pour tenter de conserver une température acceptable dans la maison, mais elle avait de plus en plus de mal à reprendre son souffle. Je sentais bien, à l'entendre, que le combat était inégal, elle allait me claquer dans les mains si je ne la soulageais pas au plus vite. Profitant d'une légère accalmie, alors qu'elle gémissait de tout son corps, je lui ai gentiment tapoté la carcasse: t'en fais pas ma vieille, on va mettre la cheminée à contribution...
Sous la rubrique "bois de chauffage" d'un journal gratuit de petites annonces, je me suis arrêté au premier encart et j'ai commandé cinq stères sans trop savoir ce que cela représentait, en volume. J'ai vite compris le lendemain matin quand le type a tout déchargé devant chez moi, avec sa benne basculante. Le tas de bois était impressionnant. Comme j'habitais au bord d'une petite route de campagne, j'en avais pour deux bonnes heures à libérer le passage. Seul un deux-roues pouvait se faufiler, en mordant sur le bas-côté, sinon j'obligeais les automobilistes à faire demi-tour, ou à m'aider, pourquoi pas, je n'avais rien contre. Après avoir empoché son chèque, le type m'a salué avec un petit air goguenard qui perçait derrière le halo de buée, me laissant seul au pied de la montagne. J'ai regardé le camion s'éloigner puis j'ai encore attendu une minute ou deux avant d'attaquer le tas de bois. Tout était silencieux ce dimanche matin, le jour se levait à peine, et je ne voyais pas le moindre sherpa à l'horizon.
Au bout d'une demi-heure je me suis arrêté un moment pour souffler. La transpiration qui me dégoulinait le long des tempes n'avait même pas le temps de dévaler la joue, elle gelait sur place. J'avais l'impression de sortir de chez le dentiste, les machoires anesthésiées. Aucune voiture n'était encore passée, les gens devaient se calfeutrer chez eux et je les comprenais bien. J'avais réussi à libérer un coin de chaussée, de quoi laisser passer un conducteur habile et je me demandais où j'allais bien pouvoir entreposer tout le bois qui restait encore. Comme je n'avais pas de local prévu à cet usage, j'en avais déjà mis un peu partout: près de la cheminée, tout le long du couloir, dans le cagibi, sous l'escalier, sans oublier de placer quelques bûches près de la chaudière pour lui montrer que j'étais un homme de parole. Dans la maison, faut avouer, ça commençait à faire désordre ! Sinon, pour le reste, il ne me restait plus qu'à l'entasser dehors, le long du mur, n'en déplaise au propriétaire. Déjà qu'il râlait pour quelques malheureuses herbes hautes qui osaient s'aventurer au milieu de l'allée.

Deux jours plus tardla chaudière avait repris des couleurs, la cheminée tournait toujours à plein régime et je me baladais nu-pieds et en tee-shirt dans la maison, en slalomant entre les rondins. Mon unique souci était d'éviter les échardes. Justement, cette nuit-là, je venais de me réveiller la gorge affreusement sèche et je marchais à la recherche de l'interrupteur, à tâtons, éclairé seulement par quelques braises qui fumaient encore. J'avais une telle soif qu'arrivé dans la cuisine je me précipitai vers l'évier sans même allumer la lumière ni réaliser que des choses bizarres grésillaient sous mes pieds. Cassé en deux, je bus longuement à même le robinet avant de tendre l'index vers l'interrupteur. La première lueur très brève du néon mural me fit reculer d'un pas, et la seconde, plus longue, m'arracha un cri. L'évier et la paillasse étaient couverts de fourmis gigantesques qui couraient de tous côtés dans la lumière crue, d'autres à mes pieds fuyaient à une vitesse étonnante vers les zones d'ombre pendant que je sautillais sur place comme un ludion atteint par le syndrome de la danse de Saint-Guy. J'étais effaré par la grosseur de ces fourmis, à la taille de guêpe et aux mandibules effrayantes. Le temps de trouver des chaussures je me mis à les piétiner pendant que j'en écrasais des dizaines d'autres dans l'évier et sur la paillasse. Avec mes tennis chaussées à la va-vite, je sautais sur tout ce qui se sauvait et j'écrasais à qui mieux mieux, un mocassin dans chaque main. Je me calmai enfin quand plus rien ne bougea autour de moi. L'évier était noir de cadavres et j'ouvris le robinet en dirigeant le jet de tous côtés, avant d'aller me recoucher sans le courage de nettoyer le sol.
Dès le matin, au réveil, me souvenant du cauchemar de la nuit, je fis un détour par le débarras. J'avais besoin d'un balai et d'une pelle pour faire disparaître le massacre. Sitôt franchie la porte de la cuisine, je m'arrêtai net en me demandant bien ce que j'avais sous les yeux. Suffisamment de clarté filtrait par les volets et je voyais parfaitement un énorme point d'interrogation dessiné à même le sol, un point d'interrogation d'un gris très foncé qui donnait une impression de relief sur le carrelage clair de la cuisine. Très lentement je m'accroupis pour poser la pelle et le balai, puis contournai le point d'interrogation sans le perdre des yeux, jusqu'à la fenêtre. C'est en forçant pour déverrouiller les volets que mes yeux se détournèrent une fraction de seconde. Le temps de repousser les battants, d'être à demi aveuglé par la lumière du dehors, je vis le point du point d'interrogation qui filait de l'autre côté, aussitôt caché par le bas du placard. Il n'y avait plus d'interrogation sur le carrelage de la cuisine, il ne restait maintenant qu'un tracé inachevé en forme de cédille ou d'hameçon. Je m'approchai et de la pointe du pied vérifiai ce dont je me doutais déjà, même si tout cela paraissait impensable. Il s'agissait bien des cadavres de fourmis qu'on avait regroupés là, sur le sol, au beau milieu de la cuisine. Qui avait bien pu faire ce ménage étrange et minutieux ? Qui avait pu laisser ce message en forme d'interrogation ? J'aurais songé aussitôt à une blague, un gag, une caméra cachée, si je n'avais vu de mes propres yeux le "point" filer vers le placard: cette énorme fourmi qui m'attendait donc pour donner une authenticité à son message, comme une signature incontestable et saisissante. J'en avais des frissons dans le dos, les jambes picorées d'aiguilles, la fenêtre restée entrouverte n'y étant sans doute pour rien. Je mis le nez dehors. Il devait faire une bonne vingtaine de degrés au-dessous de zéro, les arbres comme l'herbe semblaient tétanisés, et la morsure de l'air me prouvait s'il en était besoin que je ne rêvais pas.
Jugeant que le café ne passerait pas, je sortis la théière du placard. C'était la seule chose que mon estomac pouvait supporter. Pendant que l'eau chauffait, je fis du feu dans la cheminée. Je posai deux grandes feuilles de journal légèrement froissées sur la cendre de la veille, plus une grosse poignée de brindilles que j'avais ramassées dans la campagne. Je voulais une bonne flambée pour faire disparaître ce cauchemar, en finir au plus vite avec cette interrogation. Dans la pelle, ce n'était plus qu'un tas, un enchevêtrement noirâtre de fourmis écrasées, que je jetai dans les hautes flammes en éprouvant une sorte de malaise. J'avais l'étonnante sensation d'être observé, épié. Je fis un tour complet sur moi-même, lentement, en regardant un peu partout. Aucune gargouille ne se dessinait dans le crépi du mur, aucun fantôme ne surgissait derrière les meubles, seuls mes yeux s'attardèrent un instant sur le tas de bois que j'avais empilé dans l'angle de la pièce, près de la cheminée.
Que signifiait ce point d'interrogation ? Peut-être était-ce un message d'incompréhension devant ma fureur meurtrière de la nuit ? Des fourmis diablement intelligentes qui me posaient la question: Pourquoi ce massacre ? !
Je regardai mon bol fumant comme si la vérité pouvait en jaillir.
D'où venaient-elles ? Depuis que j'habitais là, je n'avais pas remarqué la présence de fourmis dans la maison, enfin jamais de si grosses. J'avais l'habitude des grillons, des petites araignées, voire de gendarmes, mais en aucun cas de ces bestioles monstrueuses qui s'amusaient à me laisser des messages sur le carrelage de ma cuisine. Comme je venais de me faire livrer du bois récemment, elles ne pouvaient provenir que de là. Profitant de la nuit, elles devaient envahir la maison, sans doute à la recherche d'eau, pendant que je dormais là-haut. Depuis que je faisais du feu dans la cheminée, le taux d'humidité dans les pièces devait être proche de zéro et j'en avais moi-même la gorge sèche, d'où ma découverte la nuit précédente.
Je passai la journée à réfléchir, à regarder tous les rondins avec méfiance, surtout ceux qui étaient percés de nombreuses galeries. Certaines étaient si larges que j'aurais pu y glisser le doigt, et j'observais ces cavités comme autant de trous noirs menant vers d'autres mondes. J'hésitais même à jeter les bûches dans le feu, n'en déplaise à la chaudière.
Je ne vis aucune autre fourmi pendant la journée alors qu'elles avaient fui par centaines durant la nuit. J'étais persuadé qu'elles se cachaient, qu'elles savaient que j'étais là. Une idée un peu folle me traversa l'esprit. Peut-être attendaient-elles une réponse de ma part ?
Alors, le soir, avant de me coucher, je répondis à ma façon par une autre interrogation. A la craie et en lettres capitales, j'écrivis sur le carrelage de la cuisine: Qui êtes-vous ? avant de monter me coucher en me persuadant que tout cela n'était qu'une plaisanterie, une sorte de jeu qui se déroulait fort heureusement sans l'ombre d'un témoin. J'imaginais mon embarras si quelqu'un venait à débarquer chez moi au beau milieu de la nuit.


Dire que je n'y pensais plus le lendemain matin serait exagéré. Mais j'avais bien dormi et je descendis l'escalier en essayant de songer à autre chose. Il était tôt, le jour se levait à peine. La pénombre de la cuisine ne me permit pas de vérifier d'un coup d'oeil si mon message avait été reçu. J'ouvris les volets, j'avais besoin de la lumière du dehors, même naissante, pour retrouver un minimum de lucidité, pour me convaincre que tout cela n'était qu'un affreux malentendu. Le froid était toujours aussi vif, de fines nappes de brume recouvraient le sol, le silence était impressionnant. J'eus beau tendre l'oreille, on n'entendait rien, ni le bruit d'un moteur, ni le chant d'un oiseau, ni le vent. Une vraie nature morte. Complètement frigorifié, je refermai la fenêtre en sautillant sur place, exécutai quelques mouvements en me frictionnant les épaules puis le haut des cuisses, avant de me figer soudain. En réalisant ce que je voyais sur le carrelage, je fis comme la nature au-dehors: je cessai de respirer ! Et j'écarquillai les yeux sans y croire, même si la raison première d'une question est effectivement d'obtenir une réponse. Je l'avais ma réponse, là, sous le nez, mais j'en perdais la raison. C'était écrit à l'envers par rapport à l'endroit où je me trouvais, mais je pouvais toujours retourner le problème dans tous les sens que ça n'y changeait rien. "Qui êtes-vous ?" avais-je demandé à la craie et dans un moment d'égarement. Des fourmis, me répondait-on en toute simplicité. Je m'agenouillai pour toucher du doigt ce que mes yeux refusaient de croire. Les lettres étaient formées par une fine pellicule ocre qui semblait humide, légèrement collante. Le graphisme était parfait, comme si on avait apposé un coup de tampon sur le carrelage, mais ce n'était pas de l'encre. Sous mes doigts, cette substance avait l'aspect d'une poudre humectée, peut-être était-ce de la sciure de bois. Aussitôt j'allai vérifier le verrou de la porte d'entrée puis celui à l'arrière de la maison. Ils étaient tirés de l'intérieur et tous les autres volets étaient fermés. Personne n'avait pu s'introduire chez moi sinon le Père Noël pour me faire ce genre de blague, et je devais me résoudre à accepter l'évidence: ELLES M'AVAIENT RÉPONDU ! JE COMMUNIQUAIS AVEC DES FOURMIS ! Je me demandai un instant si elles étaient polyglottes, mais j'avais bien le temps de m'en rendre compte. Je devais aller à l'essentiel. Je repris alors ma craie et ajoutai sous leur réponse: Que voulez-vous ? Puis je m'assis sur le banc en réfléchissant. La formulation était peut-être trop brutale, trop policière, je ne voulais pas leur donner l'impression de les interroger avec la lampe en pleine figure. Je songeais aussi à Armstrong quand il posa le pied sur la Lune. Il avait dû la gamberger sa petite phrase, ça ne lui était pas sorti comme ça ! Qui sait si mon carrelage n'allait pas lui aussi faire le tour du monde ? J'imaginais le scoop: Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'Homme vient de communiquer formellement avec les Fourmis.
Mon carrelage apparaîtrait alors sur tous les petits écrans de la planète, en mondovision. J'avais intérêt à passer la serpillière et soigner mon style. J'hésitais donc entre diverses formulations, comme: auriez-vous l'extrême amabilité de me faire connaître..., ou bien, oserais-je solliciter de votre incommensurable bienveillance..." mais tout cela était horriblement long et ma cuisine bien trop exiguë. Finalement je laissai ma question telle quelle et sortis pour aller prendre mon petit déjeuner au bistrot du village voisin. Les fourmis auraient ainsi tout le temps de répondre, je leur confiais les clefs.
Malgré l'heure matinale, le comptoir était déjà bien garni. Je m'assis près de la fenêtre après avoir attrapé deux croissants dans une panière en osier. Il était encore trop tôt pour divulguer l'information, et le comptoir ne me semblait pas la meilleure tribune pour organiser ma première conférence de presse. Je doutais de la capacité de l'auditoire à accepter une telle découverte, même en réglant quelques tournées de blanc sec. J'imaginais les sourires en coin en leur annonçant que j'entretenais une relation épistolaire avec des fourmis géantes, sur le carrelage de ma cuisine. Dans les 48 heures j'avais droit à une visite de la gendarmerie pour vérifier si je ne me livrais pas à quelque culture illicite, et les pires difficultés pour leur expliquer que mon pavot en pot n'était qu'ornemental. Il était préférable de tenir sa langue pour le moment et je me contentai d'un café serré accompagné d'un petit verre de cognac. L'événement était exceptionnel et j'en avais bien besoin pour me remettre de mes émotions.
Comme je ne voulais pas rentrer trop tôt, j'en profitai pour faire quelques achats ce matin-là. Je commençai d'abord par remplir mon caddie en pensant uniquement à moi et aux conditions climatiques, puis au dernier moment j'ajoutai un petit pot de miel et une poche de bonbons. Dans ce type de rencontre il est d'usage de s'offrir quelques présents en gage de sympathie, et je n'avais pas trouvé mieux. Dans le magasin j'avais bien croisé un rayonnage tout entier qui proposait des produits concernant toutes sortes d'insectes, dont les fourmis, mais ce n'était pas vraiment le meilleur achat à faire pour débuter une amitié durable. Comparé à la quantité de bombes et d'insecticides en tout genre, le rayon "jouets" était ridicule. Je n'y avais trouvé que des balles ou des os en caoutchouc, mais peut-être qu'un jour on y trouverait des Légos ou des dînettes royales, allez savoir, ou des petits métiers à tisser pour leurs lointaines cousines à huit pattes.
Sur le chemin du retour, j'eus la mauvaise surprise d'apercevoir au loin la fourgonnette de mon propriétaire garée devant chez moi. Comme ses rares visites n'étaient jamais amicales, herbes folles ou loyer en retard, je pensai aussitôt aux rondins que j'avais empilés tout autour de la maison. Dès que j'ouvris la portière, il vint vers moi avec sa mine des mauvais jours que j'étais en fait la seule à connaître.
- Faut pas laisser ça là ! fit-il sans même me dire bonjour.
Je le saluai brièvement avant de me diriger vers mon coffre. Le temps de soulever le haillon, il était déjà près de moi.
- Vous entendez ce que je vous dis ? me postillonna-t-il à la figure.
J'acquiesçai en détournant légèrement la tête..
- Vous parlez du bois je suppose, où voulez-vous que je le mette !
- C'est votre problème. Je veux plus rien voir d'ici trois jours, sinon...
Je me tournai cette fois vers lui, vaguement surpris, mais il avait déjà tourné les talons et se dirigeait vers sa voiture.
- Sinon, sinon quoi ? répétai-je en élevant la voix.
La portière claqua en guise de réponse, et le brouhaha du moteur ne m'en apprit guère plus. Les mains sur les hanches, plutôt écoeuré, je le regardai s'éloigner en pensant je ne sais pourquoi à notre relation propriétaire-locataire, qui pourrait être cordiale pour le moins avec le montant du chèque que j'envoyais chaque mois. Mais, comme les dernières heures le prouvaient, il était sans doute bien plus facile de communiquer avec des insectes qu'avec ce type-là ! Faut pas laisser ça là, sinon..., c'était à peu près le seul message qu'il pouvait transmettre ! Alors autant me mettre à l'abri et aller voir mes petites copines les fourmis.
Je crus d'abord qu'elles n'avaient pas répondu à ma question. Il n'y avait rien de nouveau sur le carrelage de la cuisine et je rangeai les courses en pensant qu'elles devaient dormir le jour, ou n'osaient pas sortir. Peut-être craignaient-elles la lumière ? Comme je n'avais pas fait de feu le matin, la température avait rapidement chuté et j'entendais la chaudière qui crachait de nouveau ses poumons. Elle tournait sans cesse sans pouvoir atteindre la première mesure du thermostat, pourtant réglé au plus bas. Elle allait exploser si je ne faisais pas rapidement du feu, et c'est en m'approchant de la cheminée que je découvris leur réponse. C'était inscrit sur l'âtre, juste au bord des cendres de la veille. Je lus à haute voix, d'un ton incrédule: Nous voulons la paix, sinon...
Elles voulaient la paix, d'accord. Sinon, sinon, sinon quoi ? ! m'emportai-je en donnant un coup de pied dans les rondins. Vous êtes de mèche avec le proprio, c'est bien ça ! Allez, montrez-vous ! Sortez de là ! Je vous apporte du miel, des bonbons et vous osez me faire des menaces, je rêve !
Comme réponse, trois ou quatre bûches dégringolèrent du haut de la pile pour venir m'écraser les orteils. Ah, vous voulez rire ! lançai-je en dégainant mon briquet comme si je sortais un lance-flammes de ma poche, et soudain il n'était plus question de film, de reportage exclusif, de mon carrelage de cuisine sur tous les écrans du monde. Je jetai toutes les pages d'un journal plus de grandes brassées de brindilles et j'y mis le feu en répétant à qui voulait m'entendre qu'on allait bien rigoler. Les flammes grimpèrent aussitôt en s'engouffrant par le conduit de la cheminée. Je jetai alors les bûches en choisissant de préférence celles qui étaient trouées de galeries, avant de reculer de trois pas car la chaleur était devenue insupportable. C'était un vrai brasier qui éclairait la pièce tout entière. Dans la fumée, je vis très vite les premières fourmis qui tentaient de s'échapper du piège des galeries, elles couraient sur le bois pour être saisies aussitôt dans les flammes. J'avais l'impression qu'elles se dressaient un bref instant vers moi avant de se recroqueviller sur elles-mêmes. Voyant cela, ma rage tomba subitement et je commençais à regretter mon geste quand j'entendis une rumeur qui semblait monter du foyer, comme un chant lointain et désespéré. Je fis un pas en avant, la plainte s'intensifiait et couvrait maintenant le crépitement des bûches. C'était un appel au secours et je compris soudain le sens de cette étrange mélopée, comme si un langage universel venait soudain de resurgir du plus profond de mon inconscient. Je me précipitai vers les flammes en tentant de faire glisser les bûches hors du foyer. L'une d'elles bascula de l'autre côté du chenet et roula au sol vers la pile de bois. Je n'avais pas de pince, il y avait de plus en plus de fumée dans la pièce et une forte odeur de caoutchouc brûlé. Le bout de ma chaussure était en train de fondre et je me dépêchais de l'ôter quand j'entendis une déflagration sourde venant du fond de la maison. Je songeai aussitôt à la chaudière et courus vers le cellier en me débarrassant en chemin de l'autre chaussure. Une épaisse fumée noire envahissait déjà la pièce et je crus voir des flammes sortir par l'arrière de la chaudière. C'était irrespirable, je ne pouvais plus rien faire sinon couper l'arrivée du gaz dans la cuisine et sauter sur le téléphone. Après avoir appelé les pompiers en catastrophe, j'eus juste le temps de ramasser une paire de bottes avant de me précipiter dehors au bord de l'évanouissement. La gorge me brûlait et je dus me réfugier dans la voiture pour enfiler mes bottes. Une fumée grisâtre s'échappait maintenant par dessous la porte et de tous les interstices des fenêtres, et je lâchai un juron en levant les yeux vers le toit. C'était le bouquet, la totale. De grandes flammes orangées s'échappaient par la cheminée, comme si mon feu de chaudière ne suffisait pas. Les pompiers allaient avoir du boulot, à condition de ne pas trop tarder. A l'allure où ça allait il ne resterait bientôt qu'un gros tas de cendres, et j'angoissai un instant en me demandant si j'étais en règle avec mon assurance, si j'avais bien reçu ma police. Et les pompiers, eux, qu'est-ce qu'ils foutaient ? ! Je voyais déjà des flammèches danser derrière les vitres, et ce n'était pas mon lave-glace qui allait en venir à bout.
J'attendis une bonne demi-heure avant d'entendre au loin la première sirène. Entre-temps j'avais effectué une petite marche arrière pour éviter de recevoir une partie du toit sur la tête. Je manoeuvrai une nouvelle fois pour leur laisser le libre accès, même si je ne voyais pas vraiment ce qu'ils pouvaient faire, à moins d'un miracle. Ce n'était plus une maison, mais une torche, un gigantesque brasier !
Je vins au devant d'un des pompiers qui venait de bondir de son marchepied pendant que les autres s'affairaient autour du camion.
- Dépêchez-vous, elles vont toutes y passer !
Son casque sursauta sur son front.
- Bon Dieu, y'a quelqu'un là-dedans ?
- Quelqu'un, vous rigolez ? ! criai-je en secouant la tête. Il y en a des centaines à l'intérieur !
- Qu'est-ce que vous racontez ?
- Ou des milliers peut-être, je ne les ai pas comptées !
Il me regarda un instant en fronçant les sourcils et je compris qu'il était encore trop tôt pour révéler mon étrange découverte. Ou alors beaucoup trop tard, toutes les preuves ayant dû disparaître sur le carrelage de ma cuisine. Par ma faute je n'avais pas eu le temps de poser les milliers de questions qui me brûlaient les lèvres.
- Excusez-moi, ajoutai-je en levant la main. Je dis n'importe quoi, ça doit être le choc...
Puis je tournai les talons en me disant qu'un jour il faudra bien que j'en parle à quelqu'un, mais je n'ai encore jamais osé. Si seulement j'avais pris des photos, ou mieux encore si j'avais installé une caméra dans ma cuisine cette nuit-là, vous imaginez la tête des entomologistes en visionnant le film...
J'ai bien essayé depuis de renouveler l'expérience avec d'autres fourmis, mais elles devaient être trop occupées, ou trop petites pour savoir écrire. Ou peut-être ne comprenaient-elles pas le français. L'anglais non plus d'ailleurs. J'ai tout tenté, les langues étrangères, toutes sortes de dialectes, le patois auvergnat, les pattes de mouche, je n'ai plus jamais fait de feu dans une cheminée, j'ai acheté un Caméscope et j'ai gribouillé sur les murs, les carrelages, j'ai gravé des troncs d'arbres et dessiné sur le sol près des fourmilières sans jamais obtenir la moindre réponse, le plus petit signe. A force je finis même par douter de mes propres souvenirs, alors j'essaie une dernière fois: "S'il vous plait, répondez-moi !"
Sinon... je passe une annonce dans le journal : A vendre, Caméscope, bas prix, état neuf, jamais servi ! En cas d'absence prière de laisser un message sur le carrelage de ma cuisine.

Dominique Combaud

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