La fille aux hanches larges
de Dominique Hohler


Au milieu de son rêve, de son lit, de ses draps défaits, Meredith, chanteuse à succès, émerge du fond de son sommeil.
C'est le milieu de la journée.
Elle ne sait pas où elle se trouve, mais ça va venir, ce n'est pas la peine de s'inquiéter, savoir déjà qui elle est... Meredith, nom d'artiste. Artiste donc. Pour le reste on verra plus tard, pour l'instant Il fait bon flotter entre rêve et réalité.
C'est aussi le milieu de l'été.
Un de ces étés où le soleil se répand à pleines lampées, déborde dans les appartements, passe entre les stores inclinés, suinte sous les portes, cogne contre les murs, creuse des tunnels de lumière, trahit la poussière en suspension, se calme dans le velours des coussins, et vient caresser la peau comme un amant.

Un de ces étés qui savent suspendre le temps, figer la vie, comme font les photos. Un de ces étés où l'on trouve dans les appartements pris d'assaut par la chaleur, des dormeuses sans amarres.

Mis en pièces par les stores et par le velouté du rêve de la dormeuse, le soleil renonce à la guerre et bat en retraite. Ne laissant sur place qu'un peu de lumière paisible.

Dehors, il rebondit sur les carrosseries, et comme un taureau aveugle et fou, revient inlassablement à la charge. Sans succès.
Il pénètre les fenêtres, traverse les rideaux, passe par les interstices, s'atomise et se recompose en colonnes obliques, orgues de Staline, étayant la demi-pénombre.
Mais ses assauts restent infructueux. Meredith refuse de quitter son rêve et se prélasse dans la fraîcheur de son amnésie.

Plages chauffées à blanc, rues saignées à blanc, les ombres sont noires, le chrome ne pardonne rien.

La dormeuse émerge au cœur de la bataille silencieuse que lui livre le soleil, elle reste couchée, à l'écoute des âmes qui ne s'entendent qu'entre le sommeil et la veille. Le silence finit par griller la ligne avec l'au-delà. Elle entre dans son corps.

La vallée humide entre ses seins, la houle volcanique dans son ventre. Elle est vivante. Hébétée, elle se met en position assise, à la recherche de son rêve qui fuit chaque fois qu'elle s'en approche.

Elle a pris possession de son corps maintenant. Elle reconnaît l'endroit, les murs, les meubles, se mettent en place. Elle sait l'époque de l'année aussi. Dehors le soleil vitrifie la rue.

Elle sait aussi qui elle est. Elle sait quelle heure il est.

Midi. Envie d'un litre de café. Mais hors de l'appartement c'est l'enfer. Ce soir elle chante, on installe une scène. Des hommes torses nus tapent avec des marteaux en transpirant. Des planches, des tubes de métal, des toiles qui claquent au vent, des kilomètres de câbles. Des baffles sales et cabossées. Tout ça pour son concert, ce soir.

La réalité gagne du terrain. Il faut travailler.

Elle possède dix-huit chansons. Il lui reste quelques heures pour la dix-neuvième. "Vengeance tardive". Elle ne sait pas le texte.
Dans quelques heures elle saura. Elle va apprendre.

La veille drogue et alcool se sont mélangés, elle ne se souvient plus de deux ou trois choses.
A-t-elle dormi seule ? Si elle n'a pas dormi seule, avec qui a-t-elle dormi ? Un homme, une femme ? Où sont ses vêtements ?
Est-il, est-elle partie ?

L'appartement semble vide. Il y a une chaussette sur une lampe, une jupe dans l'évier. Sa casquette sur l'antenne de la radio.
Elle déambule nue, se voit dans le miroir, le ventre ballonné. Elle va soulager sa vessie en laissant grande ouverte la porte de la salle de bain.

Il n'y a personne dans l'appartement. Elle est libre, mais il n'y a personne pour faire du café.

Meredith sort de la salle de bain, s'empare de la jupe dans l'évier, agréablement froide et mouillée.
Elle enfile son t-shirt à l'envers, quand elle s'en rend compte elle est déjà dans l'escalier.
Au bar, elle se prend un café, le garçon qui la sert a l'air gêné. Elle a oublié ses lunettes noires.
Comment peut-elle se laisser aller à ce point ? Et si un journaliste se pointait ? Elle lui file de quoi payer largement son café et en redemande un autre, puis un troisième qu'elle ramène chez elle.

Elle ne se teindra pas les cheveux pour ce soir, tant pis pour le look, elle n'a ni le temps ni l'envie de s'occuper d'elle. De toute façon, il faut travailler la dix-neuvième chanson, elle n'en aura jamais le temps si elle continue de traîner.

Il faut se reprendre.

La chaleur est trop forte. Dans l'escalier, elle s'est débarrassée de ses vêtements. Elle boit un peu de café, et pousse du pied la porte de l'appartement. Elle va directement sous la douche en oubliant de fermer derrière elle, et de poser la tasse.

Elle s'immobilise sous le jet froid et regarde se remplir la tasse. Mélange de café et d'eau savonneuse qui vire du noir profond au clair immonde. Elle pourrait rester comme ça pendant des heures, mais il y a la chanson.

Il va bien falloir s'y mettre. Comment ça commence déjà ? La musique, le rythme ça va. Ce sont les mots qui n'entrent pas.

L'eau froide ruisselle sur son visage, tombe sur son corps comme un manteau de verre.
La tasse déborde.
...La chanson...

"Quand je vois tous vos regards..."
Ce sont les premiers mots. Et après... ?

"Quand je vois vos regards....?"


Elle est bien cette chanson. Elle regarde le public, le public la regarde. C'est pour la fin du concert. Elle leur dit : "Quand je vois vos regards" en les regardant dans les yeux.

Meredith sort de son refuge. Ruisselante, elle prend une feuille au pied du lit, la colle contre la paroi humide de la cabine, recule un peu, ferme les yeux et récite.

"Quand je vois vos regards
Quand il est un peu tard
Et que se lèvent les consciences..."


Elle ouvre les yeux, c'est comme si elle avait entendu la guitare de Jean-Pierre. Au bord de la saturation, sans jamais tomber. Quand il joue, pendant qu'elle chante, c'est comme s'il lui lacérait le dos. Il l'oblige elle aussi à saturer sa voix, et en contrebande, viennent s'ajouter des plaintes de douleur dans sa voix. Ca marchera bien cette chanson...

Le tout sur fond de mer quand le soleil se noie dans le sang.

C'est son boulot à elle, la chanteuse, de contenir tout ça.
Tout donner, mais que rien ne déborde, et que ce soit plein de partout quand même.
Elle est Meredith, la chanteuse qui sait comment faire.

Elle répète une dizaine de fois :

"Quand je vois vos regards
Quand il est un peu tard
je sais que la chanson commence
On est prêt on est partant
J'ai cinq minutes de votre temps"


Elle recommence en élevant la voix. Ca commence à entrer. Il y a juste ce fichu texte...

"...J'ai cinq minutes de votre temps..."

Elle est interrompue par le téléphone. Jenny sûrement. Pour les derniers détails, il va falloir lui dire que non, elle ne pourra pas la rejoindre pour travailler, elle a "Vengeance tardive" à apprendre encore. Jenny se débrouillera avec Jean Pierre, elle leur fait confiance.

Meredith se mord les lèvres, Jenny va se fâcher, elle lui avait assuré qu'elle avait appris la dix-neuvième chanson depuis longtemps, juste pour avoir la paix.

Elle laisse sonner, se remet sous la douche juste pour se recouvrir d'eau froide, et va répondre.

- Salut c'est Jenny. Tu viens quand ?

- Je peux pas venir. Débrouillez-vous sans moi

- Quoi ! A chaque fois c'est la même chose. Encore une de tes histoires de fesse ! Franchement je sais pas ce que je fous avec toi, Meredith. Tu gâche ton talent, tu te fous de moi. Si tu bossais, on pourrait faire des trucs géniaux....

- Je bosse. J'apprends "Vengeance tardive".

- Il serait temps...

- Calme-toi Jen. Tiens respire un bon coup et va te taper jean- Pierre. Sur la scène c'est divin...

Jenny, pauvre petite conne efficace. Si au moins elle savait, ne serait-ce qu'un instant ne pas se prendre au sérieux.
Jamais elle saura ce que c'est que de se taper Jean-Pierre sur les planches. Se le faire sur la scène martyrisée, piétinées, mille fois montée et remontée, imprégnée des riffs, de sueur, de poussière. Couchés dans cette soupe sèche, sous sa guitare, qui elle, n'a pas besoin de sexe pour déclencher le plaisir, dans le bas du dos, dans la tête, dans les jambes. On n'est pas des guitares pauvre petite conne, juste des femmes...

Il faudra un jour en faire une chanson, ce sera divin de la chanter en public avec Jean-Pierre.

Jenny, pauvre petite conne.
Elle l'imagine mordillant son crayon, angoissée, le cœur battant pour toutes ces choses qui n'en valent pas la peine, qui vous font rater le principal et vieillir avant l'heure. Si elle savait pour Jean-Pierre, elle en serait malade.
En même temps elle doit bien se douter de quelque chose, faudrait faire gaffe à ne pas trop la prendre pour une conne, la corde pourrait finir par casser. Et elle a besoin de Jenny.

---

Au moment où elle pose le combiné, un écran rouge tombe devant ses yeux. Un choc violent asséné par derrière. Elle tombe sur la moquette en se demandant ce que c'est.

Le souffle coupé, elle n'a que le temps de se dire "Mon Dieu je suis toute nue, j'aurais dû fermer la porte, je pourrai pas faire le concert,...". Elle perd conscience.

---

Un bourdonnement dans les oreilles. Un mélange de chaud et de froid. Une douleur vive sur tout le corps. Ses poignets sont liés.
Des hommes habillés de noir la traînent sur le sol. La moquette rugueuse frotte contre sa peau nue. Sans ménagement, ils la jettent sur le lit et se mettent à lui lier les chevilles avec du fil électrique qu'ils arrachent des lampes de chevet et du téléphone. Ca fait horriblement mal. Ils serrent de toutes leurs forces, à fond. Ils attendent un court instant, puis serrent encore. Instantanément des larmes de douleur coulent de ses yeux.

Ne se rendent-ils pas compte à quel point ça fait mal ? N'ont-ils aucune pitié d'elle ? Qui sont-ils ? Combien sont-ils ?
Il y en a un qui parle. Ils sont trois. Elle ne comprend rien à ce qu'ils disent, les voix lui parviennent sans les mots. Mon Dieu que c'est impoli de sa part de ne pas leur répondre... Elle tente de sourire pour s'excuser, mais ce n'est pas à elle qu'ils s'adressent. Soulagée, elle laisse tomber sa tête sur le lit, mouillant les draps de ses larmes. Elle donnerait tout pour que cesse la douleur aux poignets et aux chevilles.

Elle cherche la position la plus favorable, serre ses poignets et ses chevilles pour laisser moins d'emprise aux fils qui l'entaillent. Elle pleure encore. De douleur. Si elle pouvait perdre conscience, ce serait une chance, tellement elle a mal.

Elle ferait n'importe quoi pour quelques millimètres de jeu dans ses liens. Vraiment n'importe quoi. Elle leur donnerait tout ce qu'ils veulent.
Les trois hommes discutent, comme si elle n'était pas là. Elle ploie la nuque, et se laisse aller. C'est vertigineux, c'est bon, c'est délicieux, c'est formidable de quitter ce monde qui lui dévore la chair.

Réveil brutal. Une arête saillante dans le ventre : le coin d'une portière de voiture, que l'un des hommes n'a pas évité en la jetant dans le véhicule.

Meredith se retrouve au sol, le visage dans la poussière sur le tapis rainuré. Couchée au milieu de mégots, de morceaux de feuilles fanées, de papiers gras.

Il y a devant ses yeux la base de la colonne de direction, entourée d'un soufflet de caoutchouc déchiré. Il y a des pieds chaussés de baskets, posés sur des pédales qui soupirent en s'enfonçant. D'autres pieds se reposent sur son corps meurtri, comme si elle était un animal mort, les semelles rugueuses labourent sans ménagement sa peau endolorie.

Envie de vomir. Le véhicule s'est mis en route, les pieds sur elle se font lourds, chaque cahot réduit à néant ses efforts pour échapper à la douleur aux poignets et aux chevilles.

Les vibrations du moteur entrent dans son ventre, elle en sent déjà la chaleur écœurante. L'embrayage s'enfonce sous la jambe puissante du conducteur, les vitesses passent en grinçant. Les accélérations lui font mal. Ses liens l'empêchent de se protéger les seins. Elle entend des bribes de conversation.

"Bravo,... Bien joué"

Les semelles du passager avant frottent son dos et ses fesses comme une carpette.

"Elle a un beau cul cette conne... "

"Elle est moins fière qu'à la télé".

Pourquoi parlent-ils de télé ?
C'est son métier.
Attendez, vous ne pouvez pas m'emmener, laissez-moi au moins m'habiller, j'ai une chanson à apprendre. Justement ce soir, j'ai un concert qui passe à la télé.
Vous me reconnaissez ? Je suis Meredith !
Meredith la chanteuse !
Desserrez mes liens s'il vous plaît, ...

"Quand je vois vos regards
Quand il est un peu tard
Et que se lèvent nos consciences..."


Elle répète une dizaine de fois dans sa tête, puis elle chante, le visage en larmes :

"Quand je vois vos regards
Quand il est un peu tard
je sais que la chanson commence
On est prêts, on est partants
J'ai cinq minutes de votre temps"


Ce que j'ai au fond du cœur
Mes joies, ma vie, mes peurs
Fait écho.
Vous le dire ...

Le faire passer... "


Les paroles viennent maintenant, plus besoin de feuille.

"Fait écho... Vous le dire

Le faire passer... "

Et après ?

Les baskets du conducteur appuient sur les freins qui résistent, sur l'embrayage qui soupire. Les semelles du passager meurtrissent la chair de Meredith.

"Fait écho... Vous le dire...

Le faire passer...."


Les hommes surpris l'espace d'un instant, se mettent à rire comme de bons camarades.

"Elle chante, elle devient folle"

"Elle est sûrement droguée, cette salope"

"On s'en fout du moment qu'elle ne nous claque pas entre les doigts..."

Rires gras.

Lire le reste, sinon elle ne pourra jamais apprendre "Vengeance tardive" jusqu'au concert de ce soir...
Où est restée la feuille ?

Elle voudrait dire à ses ravisseurs, ils comprendront, qu'elle doit récupérer la feuille pour apprendre la suite. La feuille humide, collée sur la douche. Peut-être avec la chaleur qu'il fait, s'est-elle déjà détachée ...
Oui elle voudrait leur dire ... Et aussi se lever, parce que ça fait vraiment mal comme ça.
Et puis desserrer ses liens.
D'abord se mettre à genoux, pas tout de suite se lever...
Comme ce serait bon qu'ils la laissent au moins se mettre à genoux.

Elle est si mal couchée, couverte de bleus et de plaies, endolorie, paralysée de crampes. Elle tente de s'élever un peu.
Un gros coup de botte lui frappe les reins et la maintient, ventre collé, seins écrasés, au sol, les cahots lui coupent le souffle, elle les entend rigoler. A la poussière sur le tapis de sol se mêlent ses larmes, de la morve, et de la sueur de peur et de chaleur. Le moteur lui brûle le ventre.

La violence de ces hommes, et la vitesse à laquelle s'enchaînent les évènements l'empêchent de réfléchir. Peu à peu cependant elle prend conscience qu'il ne s'agit plus de chanson à apprendre.
Mais de quoi s'agit-il alors ?
Il s'agit de sa vie.
Il s'agit d'apprendre à aimer la mort.
Se dire que la clef de tous les problèmes c'est la résignation.

Ces hommes lui prouvent qu'elle leur appartient, tout le reste appartient au passé. Que veulent-ils d'elle ? Elle le leur donnera.

Mais qu'ils le lui disent alors. Elle fera ce qu'ils diront. Tout, juste en échange du droit de bouger, qu'ils la laissent bouger, juste ça, bouger, pas se mettre à genoux, pas se tenir debout, elle comprend bien que ce n'est pas possible, pas se retourner, juste bouger, relever la tête, faire un pont au-dessus de la poussière mouillée, faire de ses cheveux deux rideaux encadrant son visage. Avoir, un peu, moins mal. Elle leur en sera éternellement reconnaissante.

Au prix d'une lampée de poussière, elle ouvre la bouche et gémit. Elle ne récolte qu'une pression encore accentuée sur les reins, qui la plaque au sol. Elle voudrait encore chanter, elle ne peut plus.

La camionnette ralentit, Meredith reçoit une odeur de pins, ils ont quitté la route. Chaque tour de roue équivaut à un coup de poing dans son ventre. Elle commence à se faire à l'idée qu'elle serait folle de ne pas entrer dans la voie qui la conduirait à aimer sa souffrance. Les chaussures dans ses reins, les rainures dans ses seins, c'est délicieux. Soulagée d'avoir enfin trouvé la voie, elle perd conscience.

Des bras puissants l'empoignent par les aisselles, la tirent hors de la camionnette, la traînent sans ménagement sur du sable humide, puis ce sont des vagues.
"Ah ?" dit-elle "On veut me noyer".
Des mains fortes comme des étaux l'agrippent, la tiennent sous l'eau, la retournent, la frottent, la secouent. Elle se rend compte qu'on veut juste la laver, la débarrasser de ses écumes sèches, des caillots de sang, de l'urine et de la puanteur souillant l'intérieur de ses cuisses. On veut lui enlever l'odeur de la peur.

Ils la plongent sans ménagement sous l'eau, la remontent au dernier moment, juste avant qu'elle n'étouffe, l'un des hommes la maintient contre lui, lui écrasant les seins, tandis qu'un autre la frotte, son corps mouillé leur échappe, ils la repêchent, la serrent encore plus fort, l'empêchant de respirer, quand ils estiment qu'elle est propre, ils se mettent à plusieurs pour la hisser sur les épaules du plus fort, et l'emmènent.

Ils marchent longtemps, elle est devenue leur chose, il n'est plus question de lutter, elle coopérera, ne protestera pas, prendra plaisir à la soumission. Elle a déjà oublié toute pudeur.

Elle est jetée sur un divan, le corps dégoulinant d'eau de mer, elle fixe un point sur le plafond. Attendre qu'ils reviennent. Plus personne n'est là pour lui faire mal. Où sont-ils ?
Des heures passent.

Ils reviennent, ils sont plusieurs, ils disent des mots qu'elle ne comprend pas, se moquent d'elle. Pour s'attirer leur bienveillance, elle esquisse un sourire. Un homme fort à moustaches lève la main comme s'il allait la gifler, machinalement elle se protège le visage des mains, il ne fait rien finalement. Les autres éclatent de rire, elle maintient les yeux fermés. Deux cratères inondés d'acide salé. Mais elle sourit avec eux.

Un grand silence. Sont-ils partis ? En ouvrant les yeux elle les revoit, ils se taisent parce qu'un homme bien habillé vient d'arriver, ils le respectent. Costume de lin, peau bronzée. Ils baissent la tête. L'homme s'approche.

Son esprit s'évade encore.

Elle est Meredith la chanteuse.

"Je vous le dois"

Je vous le dois ?

C'est la suite de "Vengeance tardive", mais après elle ne sait plus.

Pourtant elle est Meredith la chanteuse.

Que se passe-t-il là bas ? Dans sa vie de chanteuse.
A-t-on annulé le concert ? Comment expliqueront-ils son absence ?
Jenny doit être dans tous ses états.
Sont-ils en train de la chercher ?

Elle voudrait qu'ils sachent qu'elle n'est pas responsable cette fois, ce n'est pas une lubie de plus, ni une fugue. Qu'ils gardent encore un peu patience, et qu'ils disent bien à son public qu'elle n'y est pour rien.

"Je vous le dois..."

L'homme bien mis congédie les autres, elle ne comprend pas ce qu'il dit, tout se passe au ralenti.

Il s'approche, lui touche du bout des doigts les épaules, puis les couvre du creux de ses mains, il la maintient fermement. Sans doute la regarde-t-il de la même façon, mais refusant de le voir, elle garde les yeux fermés.

"Si je te regarde dans les yeux..."

L'homme augmente encore la pression de ses deux bras. Elle se mord les lèvres. Les paroles de la chanson reviennent.

"Si je te regarde dans les yeux...

tout en m'adressant à la foule
C'est que j'ai besoin de toi"


Oui voilà c'est ça !

"Je vous le dois...
Si je te regarde dans les yeux...
tout en m'adressant à la foule
C'est que j'ai besoin de toi... "


Tout à l'heure elle croyait mourir et cela lui était égal. Elle veut retrouver ce détachement, tuer tout espoir que les choses tournent bien.

Accepter.

La pression des bras diminue, l'homme finit par la laisser, tourne les talons, une porte s'ouvre et se ferme.
L'espoir tout de même. En ouvrant les yeux elle découvre une pièce vide. Elle est couchée dans un salon. Il y a tous les meubles qu'on trouve habituellement dans un salon. Elle quitte le sofa, se dirige dans la demi-pénombre vers une porte vitrée, évitant la table basse, les fauteuils. La porte n'oppose aucune résistance. L'occasion est trop belle. Un vent tiède vient l'entourer.
La chaleur de la journée est restée.

"Pour faire vibrer cette corde
que tu partages avec les autres" !


Il y a devant elle, une terrasse. De plus loin lui parviennent les rumeurs mêlées des vagues et de la circulation. Elle s'empare d'une nappe couvrant une table d'extérieur, et s'en sert pour se couvrir. Elle se met à courir vers la route guidée par la rumeur de la circulation.

Il fait nuit sans lune, elle ne sait pas où elle pose les pieds, mais la route est fréquentée, les phares des voitures éclairent grâce aux virages les dunes.

Tenant d'une main la nappe, elle se met à faire du stop. Elle n'attend pas longtemps, une Nissan s'arrête en faisant crisser ses pneus, "Bien sûr" se dit-elle en se mordant les lèvres, "ce n'est pas étonnant avec ma tenue." Mais elle sourit, elle échappe à ses ravisseurs.

A sa grande surprise, c'est une femme au volant, qui se penche pour ouvrir la portière.

- Entrez, je vous en prie. Où puis-je vous emmener ?

- J'habite à Birsailles. Soyez gentille...

Elle a encore la force de donner l'adresse, en luttant contre l'envie de dormir.

Sans un mot, la conductrice démarre, deux phares jumeaux éclairent la route comme du lait jeté sur du café, c'est la dernière image avant qu'elle ne perde à nouveau connaissance.

"Ce n'est pas de la haine
Ce n'est pas du mal
C'est la joie multipliée
De l'amour partagé"


Rêve peuplé de chevaux munis de cornes. Ils galopent sans fin. Un manège de son enfance ? Mais on n'entend pas la musique. S'ils arrêtent de galoper, ils meurent. Ils cherchent à embrocher les astres, les planètes, en jaillissant du sol, entre deux foulées. Voilà pourquoi ils sont munis de cornes. Parfois ils s'arrêtent épuisés et meurent. D'autres fois ils percutent des voitures en traversant une route, il faut dire que les voitures sont de plus en plus nombreuses sur ce manège, et ça pose problème aux chevaux à cornes, en même temps ça soulage les astres. La lune chaque nuit en sursis, bénit les voitures.

Le moteur baisse de régime, des vitesses plus courtes lui sont données en pâture, la voiture emprunte des chemins plus sinueux, les cahots augmentent, les virages plaquent contre la portière.

Meredith se réveille juste assez pour monter, et se jeter sur son lit. Mais pourquoi la conductrice de la Nissan se couche-t-elle aussi ?

La nuit est lourde. On dirait que plusieurs orages ont éclaté. Les corps inondent les draps. Les orages s'épuisent. Par les fenêtres ouvertes coule la nuit comme de l'encre chaude.

Brisailles est une ville qui gonfle en été. Cette année a lieu un concert que tout le monde attend. Les touristes et les autochtones.

Mais les responsables sont furieux, les fans déçus, la presse tourne à plein régime. Elle a une nouvelle énigme à étaler sur les présentoirs à journaux.
Qu'est devenue la chanteuse ?

La conductrice de la Nissan se lève et va prendre une douche. Elle en revient sans se sécher, ses cheveux dégoulinent, elle n'a pas un beau corps, des seins menus, des hanches bien trop larges. Elle se penche sur la chanteuse qui émerge. Sans complexe, elle s'en prend immédiatement aux lèvres de son sexe en lui écartant les jambes.

Meredith accepte et prend son plaisir sans dire un mot. Puis elle se dégage et s'en va aux toilettes. Elle ne ferme pas la porte, l'autre la regarde, assise sur le lit. Meredith l'observe également, elle se demande ce qu'elle serait devenue si elle était aussi mal proportionnée.

- Tu n'es pas si bien foutue...
- Tu trouves ?

La fille s'étire sur le lit, se retourne, se met à genoux, prend diverses poses.

- Tu es trop mince en haut, trop grosse en bas.
- Je m'y suis faite. Il y en a qui aiment...
- Comment tu fais pour t'habiller ?
- Je ne mets presque jamais de pantalon.

Meredith se lève, arrache du papier toilette, s'essuie et tire la chasse. La puanteur soulève le cœur. Elle va sous la douche.

- Sois gentille, fais nous du café, crie-t-elle sous les éclats de verre froids qui percutent délicieusement sa peau.

Elle a appris. Elle va demander à la fille aux hanches larges de recommencer en la rudoyant cette fois.

En sortant de la cabine, Meedith trouve un appartement vide.

Elle regrette un peu la fille aux hanches larges et se dit qu'il va falloir affronter les journalistes, les élus, les fans,...

Raconter son histoire.

Mais elle se rappelle bien maintenant les paroles de la chanson.

"Philippe est malade
Vanessa est déprimée
Karl est déçu
Marie ne sait pas ce qu'elle a

Nathalie pleure en sa cachant
Roger a perdu un enfant
L'un d'entre nous dans un an
Ne sera plus vivant"
.


Mars 2002

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