Entre amis
de Dominique Combaud



Partir d'un bistrot sans payer, par jeu ou manque d'argent, qui peut prétendre n'y avoir jamais songé ? Adolescent déjà, quand le prix d'une consommation — ne serait-ce qu'un café — vous déglinguait votre budget, sans parler des jus de fruits gentiment conseillés qui vous mettaient sur la paille pour le restant de la semaine. C'est un citron pressé qui m'avait donné la première fois l'idée de prendre mes jambes à mon cou. J'avais d'abord pensé à une aberration, une inversion de tickets, une plaisanterie. Les vingt francs que j'avais en poche ce jour-là ne couvraient même pas le montant de ma consommation, alors qu'ils étaient grandement suffisants j'imagine pour m'offrir une demi-douzaine d'huîtres chez le meilleur poissonnier, avec le citron en prime. Un peu dur à avaler. Je l'avais siroté sans me presser, cherchant la meilleure échappatoire possible. J'avais trouvé mon salut dans les toilettes, grâce à une fenêtre donnant sur une petite cour intérieure. Juste un muret à franchir, et j'avais sauté le pas sans me douter une seconde que je venais de mettre le pied dans un drôle d'engrenage.

*

Depuis des années j'écumais les restaurants, je mangeais et consommais à l’œil quand l'envie me prenait. Comme ma technique s'était affinée, je poussais même le vice à assister en personne aux conséquences cocasses de mes actes. En buvant mon café ou un petit digestif, au comptoir, j'entendais les patrons me menacer des pires représailles. J'allais me faire massacrer s'ils me croisaient dans la rue, finir au commissariat dans le meilleur des cas, ou à l'hôpital pour les plus virulents. J'acquiesçais même quelquefois quand l'un d'eux me prenait à témoin. Oui monsieur, par la fenêtre! Dans quel monde vivons-nous?! Je prenais alors mon air le plus étonné, les yeux ronds, me mordant quelquefois la joue. Les premières fois je n'en menais pas large pourtant, j'avais toujours peur qu'un détail attirât l’œil: une marque de tennis, un jean un peu élimé, un petit bouton sur le nez. Mais très vite je m'étais aperçu que mon déguisement était parfait, je pouvais croiser un proche sans qu'il tournât la tête, ou demander un renseignement à une bonne copine comme je l'avais fait un soir sans voir la moindre lueur d'étonnement dans ses prunelles. Il me suffisait alors de cinq secondes pour redevenir moi-même, le temps de retourner mon blouson et d'ôter le postiche et les lunettes qui me donnaient un petit air intellectuel.

A force de me déguiser, j'avais fait le tour d'à peu près tous les restaurants de la ville. Comme je ne voulais pas tenter le diable deux fois au même endroit, et à moins de m'expatrier, je sentais poindre tout doucement le chômage technique. Depuis deux mois j'épluchais mon carnet, je feuilletais désespérément les pages jaunes, je guettais l'ouverture d'un restaurant ou ne serait-ce qu'une pizzeria, un chinois, un bar à tapas. J'étais fébrile, à l'affût du moindre changement de propriétaire. Il y avait bien le bistrot de Vincent où j'avais l'habitude d'aller, la bouffe était honnête, la carte des vins somptueuse, mais j'hésitais. Il me connaissait trop bien et j'avais quelques scrupules à piéger un ami. D'un autre côté il n'existait aucun produit de substitution et je commençais sérieusement à me sentir en manque.

— Tiens, t'es là! Je ne t'avais pas vu entrer, fit Vincent comme je m'approchais du comptoir.

— Non, j'arrive juste, dis-je en lui serrant la main. Tu me fais un petit café.

— Tu as mangé?

J'acquiesçai en jetant un regard vers la salle. Sur la douzaine de tables, deux seulement étaient occupées. Une troisième, tout au fond, avec un seul couvert, n'avait pas encore été débarrassée.

— C'est calme aujourd'hui.

— Comme tous les samedis, répondit Vincent sans se retourner, la tête dans le percolateur. J'ai fait une vingtaine de couverts à tout casser, ça ira mieux ce soir.

Je voyais Florence s'affairer près de la petite table du fond. Elle débarrassa une coupelle à dessert et fit glisser la tasse de café à la place, puis elle jeta un bref regard vers l'escalier qui conduisait au sous-sol avant de relever les yeux dans ma direction. Je la saluai d’un petit hochement de tête en cherchant à tâtons ma petite cuiller. Pendant que je touillais mon café, elle s'approcha du comptoir en me jetant de nouveau un regard qui m'enroba de la tête aux pieds.

— Six cafés, trois cognacs et une poire, lança-t-elle à l'adresse de Vincent. Tu as préparé l'addition de la quatre?

Je regardai un bref instant mes tennis. Leur aspect rougeâtre me fit l'effet d'un électrochoc, je n'arrivais plus à m'en défaire. En les chaussant le matin, dans ma salle de bains, je n'avais pas fait attention à ce détail. A la lumière du jour je semblais tout droit sorti d'un court en terre battue, comme si j'arrivais d'une quinzaine à Roland Garros.

— Pendant que j'y suis, je t'en sers un petit...? fit Vincent en me tapotant le bras.

J'acquiesçai sans chercher à comprendre, j'avais l'impression d'avoir des boulets aux pieds, taille 45. Et il est difficile de cacher ses chaussures quand on est accoudé à un comptoir, ou alors l'une après l'autre, en essayant rapidement de les essuyer contre le bas de son pantalon. Mais peine perdue, je ne faisais qu'aggraver le problème, l'étaler.

— Merci, dis-je en voyant Vincent figé derrière le comptoir, sa bouteille de cognac à la main.

Il n'attendait que ce léger remerciement pour retrouver l'autonomie de ses mouvements. Pendant qu'il servait les digestifs dans la salle et bavardait avec chacun, je vis Florence tourner autour de la table du fond puis disparaître par les quelques marches qui menaient au sous-sol.

Quand elle remonta un peu plus tard, Vincent venait juste de poser son plateau sur le comptoir, et je vis à sa tête qu'elle avait des choses essentielles à lui dire.

— Le client de la quatre, commença-t-elle, tu le connais? Le monsieur dégarni avec des cheveux longs dans le cou...?

Vincent se tapota la joue.

— Non, c'est la première fois que je le vois. Pourquoi?

— Je ne comprends pas, il a disparu!

— Comment ça, disparu?

Pendant que je faisais tourner le cognac dans mon verre elle lui raconta que le client de la table du fond s'était volatilisé. Il avait commandé un café, demandé l'addition avant d'aller aux toilettes et n'avait pas donné signe de vie depuis.

— Il est peut-être malade, je vais aller voir, fit Vincent.

Elle l'arrêta aussitôt.

— Non, j'en viens. Les W-C sont vides.

Vincent posa ses deux mains bien à plat sur le comptoir.

— Tu veux dire qu'il s'est barré sans payer, c'est bien ça?...

Florence secoua la tête.

— Je n'ai pas quitté la salle, je l'aurais vu sortir si il était sorti. Comme je viens de le dire, il s'est vraiment volatilisé dans les toilettes!

— C'est impossible! répliqua Vincent. Il avait bien des affaires, un imper ou un manteau, on disparaît pas comme ça!

Florence haussa les épaules.

— Justement, je m'en souviens, il a pris son blouson quand il est descendu aux toilettes. Ca m'a vaguement surpris, mais enfin, qu'est-ce que tu veux que je dise, c'est pas interdit...

Vincent me jeta un coup d’œil.

— T'embarques ton blouson quand tu vas pisser?!

Sa question me prit légèrement de court.

— Euh, généralement non. A moins que l'endroit soit mal famé ou les toilettes un peu fraîches.

Vincent hocha la tête, perdu dans ses pensées.

— La lucarne est trop petite, fit-il après un temps de silence. On ne disparaît pas en tirant simplement une chasse d'eau!

J'hésitai entre le petit sourire entendu et les yeux ronds, me contentant finalement de porter le verre à mes lèvres. L'alcool me fit frissonner le corps tout entier.

— On m'a parlé d'un type qui disparaissait dans les toilettes en laissant des notes faramineuses, poursuivit Vincent. Il se sauve par les lucarnes, parait-il, mais la mienne est vraiment trop petite.

Puis il se tourna de nouveau vers moi.

— Viens! Je voudrais que tu constates par toi-même.

— Je n'ai pas le temps, j'allais me sauver, répondis-je sans réfléchir.

Il fronça les sourcils.

— T'arrives juste!

Je reposai mon verre doucement, ma langue visitant toutes les molaires du fond.

— Bon, cinq minutes...

Je lui emboîtai le pas, mon verre à la main. En dévalant les quelques marches, j'avais l'impression de laisser une traînée rougeâtre derrière moi. Les deux W-C. étaient vides, Vincent inspecta même derrière les portes entrouvertes, puis il tendit les bras en direction de la lucarne.

— Tu vas pas me dire qu'il a pu se faufiler par là...?

Je posai mon verre sur le bord du lavabo, avant de m'approcher, les mains sur les hanches.

— Ca dépend, dis-je. Quelqu'un de souple doit pouvoir y arriver. D'ailleurs elle est entrouverte, tu as remarqué...

— Un gamin, d'accord, concéda Vincent. Un jockey, un gymnaste à la rigueur, mais pas le client de la 4! Je lui ai servi moi-même l'apéro, c’était un type assez costaud, comme toi. Un peu enveloppé même!

Je levai les yeux au plafond, songeur.

— Tu crois que tu passerais par ce trou de souris, c'est ça? se méprit Vincent avec un petit sourire narquois.

— Pourquoi pas...

Il éclata de rire, ce qui était pour le moins déplaisant, avant de se frapper soudain le front en se traitant de tous les noms. Puis il se précipita vers la plante grasse qui couvrait un bon tiers du mur du fond et écarta quelques feuilles plus larges que la paume de mes mains.

Je m'approchai sans comprendre.

— T'as oublié de les arroser...?

Il secoua la tête, comme soulagé.

— J'étais pas sûr de l'avoir branché. On va bientôt avoir la réponse à cette énigme...

— C'est à dire?

Il entrouvrit à nouveau les feuilles, plus délicatement cette fois-ci. Je vis d'abord une petite lumière rouge qui clignotait, puis l'objectif d'une caméra. Mes épaules s’affaissèrent d’un coup, des mois et des années me dégringolèrent sur le dos par paquets entiers…

— Qu'est-ce que c'est que ça? dis-je horrifié. C'est interdit d'installer ce genre de matériel dans les toilettes d'un bistrot, t’es dingue!

Vincent me regarda, surpris.

— La caméra ne couvre que le lavabo et la porte d'entrée, c'est juste pour éviter quelques trafics qui se passaient ici. Ca m'a déjà permis de faire le tri, j'avais de drôles de loustics, crois-moi.

Je haussai les épaules. Un tic nerveux commençait à me tirailler la paupière gauche.

— Je ne sais pas si tu réalises, poursuivit-il, mais on va avoir la réponse à la disparition de ce type.

— Comment? Je ne vois pas ce que tu vas apprendre de plus; tu dis que ça couvre juste le lavabo.

— Et la porte d'entrée, n'oublie pas. Je veux seulement savoir s'il est ressorti sans que Florence le voie. Si ce n'est pas le cas, ça prouvera que tu as raison, qu'il s'est sauvé par la lucarne, aussi incroyable que cela puisse paraître.

— Et alors, ça t'avancera à quoi?

— J'ai envie de savoir, c'est tout, s'emporta Vincent. Et puis je veux vraiment voir sa tête, ça risque d'intéresser pas mal de restaurateurs dans le coin. T'oublies que je me suis fait arnaquer de près de mille balles, qu'il a mangé à la carte et pris mon meilleur saint-émilion! Où est le problème, qu'est-ce que t'as?

— Rien, je croyais qu’on était passé à l’euro… et j'aime pas les caméras, encore moins quand elles sont cachées.

Vincent soupira.

— Allez, fit-il en me tapant sur l'épaule. Le temps d’aller chercher la clef là-haut et on va visionner ça si t'as encore cinq minutes, tu vas rigoler.

C'était bien la dernière chose que j'avais envie de faire à vrai dire, mais j’acquiesçai malgré tout en fixant le petit panonceau collé sur la porte. Privé, je m’étais toujours méfié de ce mot-là et ce n’est pas maintenant que j’allais changer d’avis. Si j’avais eu sous la main un bâton de dynamite ou ne serait-ce qu’un petit pain de plastique, je l’aurais glissé avec délice par le trou de la serrure. Mais je n’avais suivi aucune formation spécifique, et il était un peu tard maintenant pour m‘inscrire à un stage des Brigades Rouges. J’étais dans de sales draps, piégé par une caméra, j’hésitais même à aller récupérer mon verre sur le bord du lavabo.

Quand Vincent revint trente secondes plus tard, en petites foulées, je n’avais toujours pas trouvé la moindre solution à mon problème.

Vincent déverrouilla la porte et s’effaça afin de me laisser entrer dans sa propriété privée, où je n’avais jamais eu la chance d’être invité. En fait la pièce était minuscule, plus proche du placard à balais que de la garçonnière. Une table basse, un frigo, un fauteuil, sans oublier la télé et le magnétoscope évidemment.

Il alluma le récepteur, sa télécommande à la main. La mention vidéo apparut en haut et à gauche de l'écran. L'heure était inscrite en bas. 13h 58 précisément, je regardais les secondes défiler, les mains dans les poches. Je fis une remarque sur les conditions météorologiques qui étaient exécrables depuis quelques jours, mais Vincent ne releva pas, hypnotisé par son lavabo blanc. Je cherchais désespérément une idée moins idiote pour gagner du temps quand je vis une dame apparaître sur l’écran. Après avoir posé son sac sur le bord du lavabo et s’être épiée un court instant dans la glace, elle leva soudain un bras pour se renifler l’aisselle.

— T'es en direct, là! m'exclamai-je en ôtant les mains de mes poches. C'est insupportable, c'est du voyeurisme!

Et je poursuivis sur le même ton sans tenir compte des gestes paniqués de Vincent pour me faire taire. A moins de dix pas de nous, de l’autre côté de la porte, la dame avait légèrement relevé la tête.

— Alors le soir, après la fermeture, tu te mates ton petit canal lavabo tranquille. Franchement je ne t'imaginais pas comme ça...

Vincent se précipita sur moi, les yeux illuminés, me montrant du doigt la porte et l’écran à plusieurs reprises, comme s’il y avait une relation de cause à effet évidente.

— Calme-toi, merde! me souffla-t-il à l’oreille. Je vais finir par avoir des ennuis!

Je poussai un long soupir de soulagement.

— Ah, quand même! dis-je en baissant le ton. Tu reconnais enfin que ce n’est pas joli-joli ton installation ! Bon, tu me débranches tout ça, tu jettes la cassette à la poubelle et on n’en parle plus !

D’un revers de main il balaya mes belles intentions, les yeux rivés sur son écran. La dame plia bagage et disparut non sans un dernier regard intrigué par-dessus son épaule.

— On va bientôt en avoir le cœur net, fit Vincent, enfermé dans son petit monde.

Il arrêta l’enregistrement et fit défiler la cassette en marche arrière. Après avoir dansé quelques instants d'un pied sur l'autre, je décidai de changer de tactique.

— Comme tu as toujours des clients là-haut, je vais m'en occuper si tu veux. Je t'appellerai dès que j’aurai calé la bande au bon endroit…

— T'inquiète pas, Florence s'en sort très bien, j'en ai pour deux minutes, rétorqua-t-il sans tourner la tête.

Je tournai alors la mienne de tous côtés à la recherche d'un objet contondant, mais la pièce était vide, pas le moindre vase, la plus petite statuette. Je n'allais quand même pas l'étrangler de mes mains pour un petit repas pris sur le pouce...

— C'est nous, regarde! s'écria soudain Vincent comme s'il se voyait descendre les Champs un lendemain de finale de Coupe du Monde.

Il arrêta l'image à l'instant où je posais mon verre de cognac sur le bord du lavabo.

— T'as rien à boire? demandai-je en me voyant dix minutes plus tôt, encore relativement confiant.

— Regarde dans le frigo!

J'ouvris la porte en me creusant la cervelle. L'intérieur était garni de boîtes de bière, de quoi assommer son homme, mais lentement, à petites gorgées. J'en pris deux avant de lever la tête.

— Ecoute, il me semble qu’on t'appelle...J'ai cru entendre...

— Tu crois...

Vincent se leva après avoir de nouveau actionné la cassette en marche arrière. Pendant qu'il se dirigeait vers la porte, je voyais les images défiler à l'envers, les minutes remontaient le temps à grande vitesse, quelques silhouettes fugitives marchaient à reculons en sortant avant d'entrer. Vincent appela par la porte entrouverte, je crus m'apercevoir à l'écran, 13h 44, je regardais désespérément autour de moi, si j'avais eu une fourchette sous la main je l'aurais plantée dans la première prise électrique venue. Ou ailleurs. Vincent avait momentanément disparu de mon champ de vision, j'avais peut-être le temps de sortir la cassette, d'arracher la bande, l'avaler...

— T'as des voix!

13h 38. Je n'avais pas eu le temps d'esquisser le moindre geste, le regard rivé sur un lavabo blanc, mes deux boîtes de bière à la main.

Vincent arrêta le défilement de la cassette.

— Je suis allé trop loin en arrière, fit Vincent comme un reproche.

Du coup je lui expédiai sa bière par la voie des airs, d'un tir tendu censé finir sa course au beau milieu de l'écran, mais il l'intercepta magistralement. Je ne voyais plus qu'un violent tremblement de terre pour me sauver la mise, ou la chute d’un astéroïde, d’une station orbitale, mais la probabilité était mince. Ou implorer le ciel tout en cherchant du coin de l’œil un improbable instrument pointu susceptible de se ficher entre deux omoplates.

— Je le tiens! fit-il soudain en se détournant vers moi. Regarde-moi la tête de cet enfoiré!

— Arrête l'image, vite! m'écriai-je aussitôt en pointant l'index en direction de l'écran.

Vincent s'exécuta.

— Tu le connais? fit-il, intéressé.

Je m'approchai en penchant la tête, étudiant l'individu sous toutes ses coutures.

— Possible, mais là n'est pas la question!

Je fis un pas de retrait pour avoir une vue d'ensemble.

— Vraiment, tu trouves qu'il est obèse, ce type? dis-je en me tournant vers Vincent.

— J'ai jamais dit ça!

— Si, tu as affirmé qu'il était incapable de passer par ta lucarne!

— Je le confirme. T'as vu les épaules, et le reste!

— Les épaules, d'accord. Mais il n'est pas... gros.

— Pas maigre non plus, soupira Vincent. Bon, je peux avancer la cassette, j'aimerais quand même savoir...

Il avait le doigt sur le bouton de la télécommande et je sentais que le couperet n'allait pas tarder à tomber. Une histoire de secondes…

— Vas-y, Vincent, installe-toi confortablement, épanche tes bas instincts et visionne tant qu'il te plaira! dis-je en le poussant dans le fauteuil.

Je n'avais plus besoin de regarder l'écran, le spectacle allait se dérouler en direct sur le visage de Vincent. Je le vis d'abord froncer les sourcils, marmonner, se demander pourquoi cet enfoiré enlevait son blouson pour le retourner. Puis il écarquilla les yeux, la bouche grande ouverte, comme hypnotisé par l'écran. Je crus lire sur ses lèvres un "non" qui semblait sortir du plus profond de ses entrailles. Il demeura ainsi de longues secondes, les mains sur les genoux, totalement immobile.

Il tourna ensuite lentement la tête vers moi, les yeux exorbités.

— C'est toi qui sévis dans les restaurants depuis plusieurs années, qui disparais par les trous de serrure en laissant des notes faramineuses...?

— N'exagérons rien! m'empressai-je de dire. Faut pas croire tout ce qu'on raconte.

Vincent était toujours avachi dans son fauteuil, jambes écartées, bras ballants, knock-out. Je sortis le postiche et ma paire de lunette bidon de la poche de mon blouson et déposai le tout sur la table basse.

— Tiens, dis-je. Je t’échange mon déguisement contre ta cassette. Je n’aimerais pas que cette bande tombe entre n’importe quelles mains, tu as des collègues qui n’ont pas ton sens de l’humour, qui pourraient s’imaginer des choses…

Comme il hochait la tête à intervalles réguliers, je me penchai vers le magnétoscope.

— Je comprends mieux ton attitude maintenant, fit-il en continuant d’imiter le petit chien sur la plage arrière. La lucarne entrouverte, ta tête en voyant la caméra, tes leçons de morale... T’as bien mangé au moins ?

— Ouais, sympa ! dis-je en éjectant la cassette. Les profiteroles étaient peut-être un peu… mais enfin…

— Un peu quoi ?

— Disons que je les ai encore sur l’estomac. Si tu en as servi à d’autres tables, j’espère que tu n’auras pas de problèmes…

Vincent se leva d’un bond et m’arracha la cassette des mains.

— Hé ! du calme, je plaisantais. On est potes, je vais me faire lyncher si tu montres ça…

Je vis naître un drôle de sourire sur son visage. comme une ébauche de coup tordu en train d’éclore dans sa petite tête. La suite me prouva que j’étais encore en deçà de la vérité.

— Je te propose un petit marché, fit-il en tapotant la cassette contre son menton.

— Je t’écoute…

Je ne pouvais guère faire autre chose.

— Je comprends que tu veuilles récupérer ce précieux document, continua-t-il, mais pour cela il va falloir que tu te… décarcasses.

— C’est-à-dire ?

Il prit son temps.

— Eh bien, il paraît que quelqu’un de souple peut parvenir à se sauver par ma lucarne, toi-même tu trouvais la chose possible tout à l’heure, tu te souviens ?

Je hochai la tête. J’en avais franchi des plus traîtres à mes débuts, avant de trouver l’idée du déguisement.

— Alors, si tu veux récupérer la cassette, prouve-le moi…

— Tu veux que je sorte par ta lucarne!

Pendant que Vincent opinait, son sourire toujours aussi agaçant aux lèvres, un escadron de cuisses de canard accompagné de pommes rissolées persillées à souhait dansèrent sous mes yeux, suivi aussitôt d’une farandole de charlottes, de profiteroles…

— Remarque, je ne veux pas te bousculer, ajouta-t-il sournoisement en se tapotant le ventre. Je te laisse même six mois pour y parvenir. C’est un minimum, à mon avis…

Je regrettai soudain de ne pas l’avoir étranglé cinq minutes plus tôt, le mot enveloppé me restait encore au travers de la gorge. Il était peut-être l’heure de mettre un terme à mes agapes, d’oublier les bons petits plats.

— Bon, d’accord, acceptai-je en pointant le doigt vers la cassette. Tu me la mets au frais pendant ce temps-là.. ?

— Au coffre, en attendant tes exploits ou le prochain congrès des restaurateurs…

— Malin !… marmonnai-je en récupérant mon déguisement.

Car j’allais encore en avoir l’utilité. Plus question maintenant de survoler dans le bottin l’adresse des restaurants bio ou d’ignorer la cuisine minimaliste. Je devais prendre des mesures drastiques concernant mon alimentation, et d’autres très précises sur le périmètre exact de la lucarne, la hauteur du cadre, la largeur de mes épaules, prendre une règle à calculs et comparer l’ensemble par rapport à mon tour de taille. Je pressentais déjà que le problème se situait là. Comment inclure une circonférence dans un périmètre quand le diamètre est supérieur à la diagonale, sans oublier les restaurateurs dont certaines menaces me revenaient en mémoire. Si je voulais retomber sur mes pattes, comme six mois plus tard l’espérais-je après avoir franchi sa fichue lucarne, j’avais tout intérêt à picorer pendant un certain laps de temps, à me nourrir exclusivement de graines et de noix. Et c’était pas gagné à voir le sourire idiot de Vincent!

Dominique Combaud


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