Droit dans le mur
De Dominique Combaud



Des semaines que je faisais le même rêve. J'étais toujours assis à la même place, côté hublot, juste au-dessus de l'aile gauche. Je buvais une bière bouteille, un journal ouvert sur ma tablette, et je survolais les titres en me doutant qu'un accident allait se produire. Je guettais le bruit des réacteurs, je serrais les genoux en attendant l'explosion de la bombe immanquablement cachée dans la soute, j'attendais l'instant où nous allions imploser, ou nous désintégrer, ou piquer du nez. C'était inéluctable. Je me réveillais toujours en sueur, même après un plongeon dans l'océan ou une chute libre de plus de dix mille mètres, à demi congelé, en compagnie d'un attaché-case et d'une perruque blonde. À ces moments-là, j'avais la certitude de vivre la réalité, mais bizarrement je prenais les événements d'un peu haut, comme si j'étais étranger à tout ce qui m'entourait. Qu'une perruque toute seule dégringolât avec moi, ça ne me choquait pas le moins du monde, je me disais seulement que la théorie sur la chute des corps n'était pas une blague.
Si les circonstances du crash n'étaient pas forcément identiques, un décollage raté, une montagne qui surgissait, une valise piégée, un terroriste halluciné, le résultat restait finalement le même. Je me retrouvais noyé, carbonisé ou en mille morceaux, et je n'aurais sans doute jamais repris l'avion si j'avais eu le moindre doute prémonitoire. Fort heureusement je n'y croyais plus depuis l'adolescence, depuis ma longue idylle avec Mme Proust, mon prof d'histoire, qui n'avait de masculin que la fonction. J'avais tant fantasmé sur sa poitrine, tant rêvé d'elle durant le collège, tantôt son enfant, souvent son amant, pour n'obtenir en fait qu'une simple attention professionnelle qui m'agaçait au plus haut point. Comme une vingtaine d'années s'étaient écoulées depuis, et que ma première passion virtuelle devait être proche de l'âge de la retraite, je n'allais pas paniquer maintenant à cause d'un rêve, aussi répétitif fût-il.

C'est sans une once d'appréhension que je réglai le taxi devant l'aérogare d'Orly, sinon celle de rater le vol de Biarritz. Il me restait deux minutes pour satisfaire aux modalités d'embarquement, et avec cette chaleur ce n'était pas une mince affaire.
J'étais un peu essoufflé quand le steward bloqua la porte juste derrière moi. Mon tee-shirt portait les traces de mes différents sprints et j'eus l'impression de pénétrer dans une chambre froide. L'avion n'était pas plein, il restait quelques places, principalement à l'arrière. J'ignorai ma réservation pour aller me réfugier tout au fond, comme j'aimais à le faire. Pas que le fuselage soit plus rassurant, mais comme à l'école, au cinéma ou dans les bus, je préférais avoir une vue d'ensemble, ne pas sentir trop de paires d'yeux dans mon dos. Et puis autant ne pas provoquer le sort en me collant près d'un hublot, l'aile sous le nez.
L'avion avait décollé depuis cinq minutes, je venais juste de déplier mon journal quand je vis l'hôtesse venir vers moi. Elle posa la main sur l'appui-tête de mon siège.
- Vous êtes seul ?
- Oui, répondis-je, un peu surpris.
- Excusez-moi, ça ne vous dérangerait pas de changer de place. Il y a un gamin qui voyage seul lui aussi, je crois que ça le rassurerait...
- Il a peur ?
Elle me décocha un sourire fabuleux, les yeux pétillants.
- Il est prostré, il panique complètement ! Et j'ai mon service, je ne peux pas rester tout le temps avec lui...
- Je comprends, dis-je en acquiesçant.
Sa main glissa sur mon épaule.
- Merci, vraiment fit-elle. Il s'appelle Florian, il est une dizaine de sièges devant vous. Je me sauve, je vais me faire enguirlander...
Elle semblait très jeune, pas assez grande pour être top model mais suffisamment pour exercer son métier. Je la suivis des yeux pendant qu'elle trottinait le long de l'allée centrale, gênée par son uniforme, puis elle disparut derrière un rideau bleu, à gauche de la cabine de pilotage.
Je me levai en débouclant ma ceinture et, après réflexion, pris mon journal. Je n'eus aucun mal à repérer Florian, il était cassé en deux sur son siège, déjà en position de survie, une BD sur les genoux.
- Tu permets chuchotai-je à son oreille.
Comme il ne répondit pas, je l'enjambai pour m'asseoir près du hublot.
De l'autre côté de l'allée centrale, le type le plus proche, de forte corpulence et engoncé dans un costume trois pièces, n'avait même pas relevé le nez de son portable.
Je descendis la tablette afin d'y poser mon journal.
- Regarde, dis-je en lui tapotant le genou, c'est plus pratique pour lire, tu ne crois pas...?
Il releva légèrement la tête, tournant les yeux vers moi. J'en profitai pour prendre sa BD, un Tintin, Objectif Lune je crois. Je posai l'album sur sa tablette après l'avoir baissée.
- Tu vois, poursuivis-je, c'est beaucoup mieux.
Il ne répondait toujours pas, tout en continuant de m'épier du coin de l'œil. Il était en tee-shirt lui aussi, je crus voir un frisson lui parcourir le bras.
- Comme tu voudras ! fis-je. Mais tu ne sais pas ce que tu rates, regarde-moi ce panorama !
Mon regard se figea comme je me détournais vers le hublot. L'aile de l'avion était juste au-dessous de moi, je voyais même les volets bouger, comme la plupart des nuits depuis des semaines. J'étais assis exactement au même siège, j'avais l'impression d'avoir vécu cette scène des dizaines de fois. Tout était à sa place, le hublot, l'aile gauche, la tablette, le journal, il ne manquait que ma bière bouteille...
Je sentis une goutte de sueur me dégringoler le long de la nuque, mes paumes devenir moites. C'était ridicule, je n'allais pas faire une crise d'angoisse à côté d'un gamin qui n'en menait déjà pas large. Si l'hôtesse me voyait, elle risquait de regretter son choix. Je pris une profonde inspiration.
- Tu vois, c'est magnifiquedis-je en me retournant vers Florian.
Il avait relevé la tête, me regardait maintenant dans le blanc des yeux.
- Ca va, m'sieur ?
- Bien sûr. Pourquoi ?
Il haussa les épaules.
- Je ne sais pas. Vous êtes resté sans bouger pendant longtemps, et puis vous n'avez plus la même voix...
Je rigolai.
- T'es bien placé pour me dire ça. Tu bouquines des histoires de voyages interplanétaires et tu trembles pour un tout petit saut de puce en avion !
Je lui arrachai un sourire, qui tombait bien puisque l'hôtesse arrivait juste avec sa petite table à roulettes.
- Je vois que tout va pour le mieux, fit-elle, resplendissante. Je vous sers quelque chose ?
Pendant qu'elle versait un jus d'orange pour Florian, elle m'interrogea du regard.
- Non, merci, dis-je. Je n'ai pas soif.
Elle parut surprise, comme si elle ignorait les prix prohibitifs pratiqués par sa compagnie.
- Mais je vous l'offre, fit-elle. Cela va de soi.
Je levai les yeux, fataliste.
- Bon, ce que vous voudrez..., dis-je, sentant de nouvelles gouttes me dévaler la nuque.
L'air satisfait, elle plia les genoux et plongea la tête vers le plateau inférieur de sa table roulante. Quand elle se releva, elle avait une bouteille de bière à la main.
- D'accord ? fit-elle, son décapsuleur prêt à l'emploi.
- D'accord, m'entendis-je répondre, incapable d'en dire plus, d'exprimer la moindre idée cohérente.
Elle posa la bouteille devant moi et je restai ainsi une bonne minute à contempler l'étiquette. L'hôtesse me parlait, Florian me toucha le coude, mais j'avais l'impression qu'ils s'adressaient tous deux à une autre personne. J'étais encore en train de rêver, cette idée me traversa l'esprit, et aussitôt je pensai l'inverse. Quand on rêve, on ne se doute pas qu'on rêve, donc je ne rêvais pas. Le temps de réagir, de tourner la tête pour remercier l'hôtesse, elle était déjà quelques sièges plus loin, tirant son chariot. Nos regards se croisèrent un instant et je crus déceler une vague inquiétude avant qu'elle tournât la tête pour tendre un gobelet fumant.
En l'espace d'un instant le ciel s'était obscurci, comme une éclipse en plein midi. Par le hublot, je ne distinguais plus grand chose, sinon l'aile qui semblait onduler, se contorsionner. Sous nos pieds, des lueurs fulgurantes jaillissaient de partout, comme si on survolait une zone de combat. On devait entrer dans une zone de dépression, de turbulences, l'avion commençait à tressauter.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Florian, inquiet.
- Juste quelques pavés, le rassurai-je. On va bientôt revenir sur une belle route, t'en fais pas. Tu ne préfères pas être à côté du hublot, tu verrais mieux ?
Il me regarda comme si j'avais une paire d'antennes sur la tête.
- Je plaisante, dis-je aussitôt. On est très bien comme ça. J'ai mon petit hublot, mon petit journal, ma petite bière, on va pas changer le cours des choses...
Il devait être d'accord avec moi puisqu'il plongea dans sa BD après un dernier regard qui me rappela celui de l'hôtesse.

Je buvais ma bière en survolant les titres, les jambes un peu crispées. L'avion nous secouait de plus en plus, on jouait les coursiers dans l'Enfer du Nord. Un silence s'était abattu dans la carlingue, chacun s'occupait comme il pouvait. Depuis cinq minutes Florian avait les yeux rivés sur la même planche, ou la même bulle, il devait l'apprendre par coeur. L'autre pianotait toujours sur son clavier. De temps en temps je jetais un coup d'oeil dehors, voir si l'aile tenait encore. S'il devait se produire quoi que ce soit, qu'un réacteur prenne feu, qu'un éclair nous foudroie, qu'un missile se trompe de cible, qu'un type bondisse de son siège avec une grenade dégoupillée à la main, ma dernière pensée serait sans doute pour Mme Proust. Sylvie Proust, ma prof d'histoire. J'avais tant rêvé lui dégrafer son soutien-gorge, d'une main experte, pour finalement me retrouver avec tout juste la moyenne à la fin de l'année scolaire, et là; quelques petits cauchemars de rien du tout, et j'allais faire les gros titres sans pouvoir les survoler cette fois-ci. La vie est injuste, même si l'hôtesse venait de passer en me gratifiant d'un petit clin d'oeil coquin et surprenant.
Florian se détendit quand l'avion retrouva une voie plus carrossable. En bas les combats avaient cessé et on pouvait discuter plus calmement. J'appris qu'il était en CM1, sa grand-mère l'attendait à l'aéroport. Il passait trois jours sur la côte basque à l'occasion du pont de l'Ascension, histoire d'oublier ses tables et le Plateau de Mille Vaches. Comme nous étions sortis du trou noir, je décidai de retenter ma chance, de lui faire profiter de la lumière bleutée du dehors, de la voûte nuageuse sous nos pieds.
- C'est pas des nuages! affirma-t-il après s'être penché vers le hublot.
- Pas des nuages! Et qu'est-ce que ce serait alors?
- La mer, m'sieur.
- La mer?
Du coup je me penchai aussi. Je vis des traînées blanchâtres, à intervalles réguliers, comme des vagues déferlant sur l'océan. Je voyais quelques nuages bas, insignifiants, ridicules. Tout au loin, un paquebot miniature m'ôta mes derniers doutes.
- La mer, c'est pas possible, murmurai-je.
Pourquoi survolerait-on la mer pour aller de Paris à Biarritz...? Personne ne nous avait fait de démonstration avec le gilet de sauvetage et la petite poignée à tirer en cas de pépins. Je rêvais encore. Les sourires charmeurs et les clins d'oeil coquins de l'hôtesse n'étaient que le fruit de mon imagination... Et pourquoi serait-elle venue me voir pour changer de place, je n'avais pas une tête de grand frère ou de garde chiourme? Il y avait bien dans cet avion quelqu'un qui eût mieux fait l'affaire que moi, une maman, une grand-mère, un monsieur rassurant, un... Florian me toucha l'épaule.
- Vous avez raison, m'sieur.
- A quel propos? dis-je, perdu dans mes pensées.
- C'est pas la mer, c'est l'océan!
Je me tournai vers lui.
- Que ce soit la mer ou l'océan, tu sais, ça ne change pas grand chose. Ce n'est qu'un leurre!
- Comment ça?
- Une illusion si tu préfères. Tu ne réalises pas que je suis en train de rêver, que tu n'existes pas! Je viens de t'inventer, tu dois me rappeler un cousin, un petit neveu, ou un gamin que j'ai croisé dans la rue, va savoir! Tu ne t'appelles pas Florian, t'es pas au CM1, ta grand-mère t'attend pas à l'aéroport, et c'est pas la peine de faire cette tête-là puisque TU N'EXISTES PAS!
Florian me regardait, la bouche grande ouverte.
- Pas plus que l'hôtesse d'ailleurs, poursuivis-je en la voyant encore rappliquer avec son chariot. T'as déjà vu une gamine de seize ans être hôtesse de l'air, c'est impossible!
De l'autre côté de l'allée centrale, le gros type leva enfin les yeux de son portable.
- Calmez-vous, enfin, fit-il en fronçant les sourcils par-dessus ses lunettes de vue. Vous n'avez pas honte de proférer de telles inepties, de telles stupidités!
Je me redressai sur mon siège.
- Toi, le costume trois pièces, tu pianotes et tu la boucles!
De toute manière il n'existait pas non plus, je pouvais lui parler comme bon il me semblait. Et ironiser sur sa cravate jaune, son look de commercial en goguette, lui dire qu'il ferait mieux de regarder de temps en temps autour de lui plutôt que de se gargariser de ses fichiers clients. Il avait la morphologie d'un pilier de rugby en fin de carrière, l'hôtesse s'interposa alors qu'il avait déjà débouclé sa ceinture et tentait de s'extirper de son siège, le poing levé.
- Que se passe-t-il? Asseyez-vous, voyons, vous n'allez pas vous battre!
S'il consentit à se rasseoir, dompté par le ton ferme de l'hôtesse, il s'interrogea cependant sur la présence d'énergumène tel que moi à bord d'un avion de ligne, sur le laxisme des services de sécurité et l'irresponsabilité de cette compagnie aérienne. Quand il se tut enfin pour reprendre son souffle, Florian confirma ses dires en me montrant du doigt:
- Le monsieur il a dit que je ne m'appelais pas Florian et que j'étais pas au CM1! Et en plus que ma grand-mère n'existait pas!
Ce n'était pas tout à fait ce que j'avais dit, mais ça revenait à peu près au même.
Tournée vers moi, les mains sur les hanches, l'hôtesse me dévisageait maintenant comme si elle attendait ma version, ou ne serait-ce qu'un début d'explication. Ce n'était plus la gamine que j'avais cru voir un instant plus tôt, mais une jeune femme de vingt, vingt-cinq ans. Un frisson me parcourut tout le corps. Et si je ne rêvais pas...
- Où sommes-nous? dis-je après avoir lancé un rapide coup d'oeil vers le hublot.
- La question n'est pas là! répliqua-t-elle. J'aimerais comprendre pourquoi vous racontez ce genre d'âneries à cet enfant...
Je levai aussitôt la main pour l'interrompre.
- Si, la question est là! J'aimerais savoir ce qu'on fiche au milieu de l'océan dans un vol Paris-Biarritz.
- Au milieu de l'océan..., répéta-t-elle en levant les yeux au ciel. On longe la côte, c'est tout. C'est une question de trafic, de couloir aérien, de vent peut-être, vous demanderez au commandant de bord à notre arrivée si ça vous chante.
- A condition d'atterrir...
Offusquée, elle cherchait une réplique quand le steward arriva et lui glissa quelques mots à l'oreille. Je vis son regard s'assombrir pendant qu'elle écoutait, elle hocha la tête et ses yeux se posèrent de nouveau sur moi de façon insistante, comme si elle cherchait à lire dans mes pensées.
- J'arrive, fit-elle. Et restez tranquilles vous deux, ce n'est pas le moment.
Puis elle passa sa main dans les cheveux de Florian, esquissant un sourire, et tourna soudain les talons, nous laissant sur cette phrase sibylline. Le rugbyman la suivit des yeux, le front plissé, se mordillant la lèvre inférieure. Après qu'elle eut disparu derrière son rideau bleu, il se pencha vers moi.
- Qu'a-t-elle voulu dire au juste? Vous croyez qu'il y a un problème?
Je haussai les épaules, sans répondre, avant de me détourner vers le hublot. Bien sûr qu'il allait se passer quelque chose, mais à quoi bon les prévenir, les agacer ou les apeurer avec mes certitudes, même si tout cela était virtuel. Même en rêve, je n'avais pas envie de me prendre un coup de poing dans la figure ou de faire pleurer pour rien un gamin de dix ans. Je posai la main sur le genou de Florian.
- Tu sais, je plaisantais tout à l'heure à propos de ta grand-mère et tout et tout...
- Ah, d'accord! fit-il, pas franchement convaincu.
A cet instant, un léger grésillement dans les haut-parleurs fit lever la tête de chacun. Pendant que la voix douce de l'hôtesse se propageait dans l'avion, je voyais des yeux se plisser, des bouches s'arrondir. Le rugbyman, lui, était agrippé à son lobe d'oreille gauche, le regard fixe.
- C'est quoi, un incident technique? me demanda Florian d'une toute petite voix.
Un brouhaha avait soudainement envahi la carlingue et je dus presque crier pour me faire entendre.
- C'est rien, une bricole qui déconne, un clignotant qui fonctionne pas. T'inquiète pas.
- Il y a des clignotants sur un avion?
- Bien sûr, comment ferait-il pour doubler!?
Florian acquiesça, ce qui n'avait rien de surprenant puisque je rêvais, et le rugbyman me fit un gros clin d'oeil qui ne m'étonna pas davantage pour les mêmes raisons. C'était la première fois que mon inconscient me faisait le coup de l'incident technique et de l'atterrissage retardé. La piste devait être impraticable, le temps d'enlever la neige, ou je ne sais quoi d'autres, je m'attendais à tout. Le virus d'Ebola, une guerre nucléaire, l'arrivée du Tour de France, que sais-je. Toujours est-il que nous tournions en rond depuis un bon moment et que les passagers commençaient à demander plus d'explications sur l'air des lampions. Le steward fit une brève apparition et aussitôt mon hôtesse préférée réclama le calme dans le micro.
- Que chacun regagne sa place, le commandant de bord va s'adresser à vous.
Une série de grésillements, pouvant évoquer un début d'incendie dans le poste de pilotage, nous fit frissonner les tympans. L'hôtesse apparut comme le pilote prenait la parole. Elle leva les mains devant elle, presque jointes, dans un geste d'apaisement, ou de prière. Puis elle se mit à marcher le long de l'allée centrale, religieusement, à pas lents, les yeux baissés, le bout des doigts sous le menton, pendant que la voix off continuait de débiter ses salades. Grosso modo il ne servait à rien de s'inquiéter, d'appeler Dieu ou sa mère, avec ses quarante mille heures de vol et ses vingt-cinq ans d'expérience, le commandant de bord maîtrisait parfaitement la situation. Le seul léger inconvénient était ce fichu train d'atterrissage qui refusait de sortir, ou le voyant lumineux qui ne jouait pas le jeu. Mais il en avait vu d'autres, pas question de paniquer, et on allait encore tourner un petit quart d'heure histoire d'assécher les réservoirs.
L'hôtesse arriva juste à notre hauteur quand il termina son speech sur une note optimiste. La compagnie offrait le champagne au bar de l'aéroport et il allait trinquer avec chacun.
Elle releva donc les yeux sur moi puisque j'étais la seule personne concernée. Elle avait rajeuni un peu, elle devait avoir autour de vingt ans.
- Au bar, commença-t-elle, vous aurez l'occasion de m'expliquer votre petit jeu...
- Bien sûr, si on y arrive...
Elle soupira profondément puis se pencha vers Florian.
- Ta mamie, fit-elle, tu vas l'inviter à se joindre à nous, d'accord? Comme ça ce méchant bonhomme à côté de toi verra bien qu'elle existe!
Florian rigola.
- Il disait ça pour plaisanter. Il me l'a dit après.
- Ah!...
Elle se redressa en me décochant un sourire impossible, un sourire de rêve. Tout aussitôt son visage redevint grave, comme si elle se rappelait soudain notre situation précaire. Je voyais le steward qui distribuait des oreillers et des couvertures quelques sièges devant nous. Un silence surprenant s'était abattu dans l'avion, on n'entendait que le léger sifflement des réacteurs. L'hôtesse aidait maintenant le steward dans sa distribution. Elle confia deux oreillers au rugbyman, vu la masse, mais personne n'avait le coeur à rire. Je vis un homme d'une trentaine d'années; chemise bleu clair; le second du commandant sans doute, sortir du poste de pilotage. Il héla l'hôtesse, qui s'appelait donc Laetitia. Il avait le sourire jusqu'aux oreilles pendant qu'elle venait vers lui, pas la tête d'un type qui s'apprête à poser son appareil sur le ventre. Après avoir échangé quelques mots, elle se retourna vers les passagers, les deux pouces levés, aux anges, avant de se précipiter vers son micro.
- Tout va bien, fit-elle d'une voix guillerette. Nous venons d'apprendre par la tour de contrôle de Bayonne que notre train d'atterrissage était correctement sorti. Nous allons donc nous poser dans quelques instants et nous vous prions de nous excuser pour ces quelques minutes de retard.
Je me grattai le menton pendant qu'une salve d'applaudissements crépitait dans l'avion.
- Et n'oubliez pas le champagne! ajouta-t-elle une dizaine de secondes plus tard, alors que la plupart tapaient encore dans leurs mains.
Je regardai par le hublot sans comprendre. Tout allait bien, ce n'était pas normal. L'aile semblait plus solide que jamais, je distinguais parfaitement la cime des arbres. Jamais je n'avais été aussi loin lors d'un voyage, jamais je n'avais vu des gens lever le nez une centaine de mètres sous mes pieds, et la descente continuait de se dérouler normalement. A peine si je sentis un léger soubresaut lorsque les roues touchèrent le sol et un nouveau tonnerre d'applaudissements résonna quand l'avion se stabilisa quelques secondes plus tard. Le temps de déboucler ma ceinture, de me demander où j'étais vraiment, le rugbyman m'expédia une tape monumentale dans le dos qui aurait dû me réveiller pour de bon. Complètement ahuri, je le regardais me parler et plaisanter comme si on se connaissait depuis toujours. L'hôtesse vint chercher Florian et me donna rendez-vous au bar. J'avais les jambes flageolantes, je devais m'agripper aux sièges pour ne pas trébucher.

J'étais accoudé au comptoir, un gobelet de champagne à la main.
Cinq minutes plus tôt, j'avais salué la grand-mère de Florian, qui avait eu la gentillesse de ne pas raconter à sa mamie mon comportement étrange dans l'avion. A côté de moi, le rugbyman sirotait gobelet sur gobelet, je venais de m'excuser pour mes propos déplacés en évitant de justesse une nouvelle bourrade dans le dos. Le commandant de bord, en bras de chemise, mimait un atterrissage sur le ventre à Madère quand je vis Laetitia arriver. Elle s'était changée, elle portait maintenant une jupe longue d'été et des sandalettes, un foulard noué dans les cheveux. Elle posa son petit attaché-case de voyage au pied du comptoir et s'installa juste entre le rugbyman et moi, ce qui m'arrangeait bien.
- Alors, fit-elle, vous voyez qu'on a atterri, que tous les gens autour de vous sont bien en chair et en os.
Je fis la grimace, bus une gorgée de champagne, et dans la foulée décidai de lui raconter toute l'histoire. Mes rêves depuis plusieurs semaines, l'aile, le hublot, le journal, la bière bouteille, et comment tout cela se terminait en général. Elle m'écoutait en souriant, pouffait de temps en temps, le nez dans son gobelet.
On discutait ainsi depuis une bonne demi-heure, le rugbyman avait disparu, le commandant était toujours à Madère, ou plutôt à plat ventre au beau milieu du bar, les bras écartés. Comme un attroupement s'était créé autour de lui, on avait maintenant le comptoir presque pour nous deux, mais nos tabourets se rapprochaient insensiblement l'un de l'autre, à se toucher. Je venais de lui piquer son foulard et j'étais sur le point de l'inviter, de lui proposer un restaurant ou tout autre chose afin de prolonger cet instant.
- Tu vois, même en ce moment, je ne suis pas encore certain que tout cela soit bien réel, dis-je en tournicotant son foulard entre mes doigts.
Laetitia me donna un petit coup d'épaule.
- Qu'est-ce qu'il te faut de plus? fit-elle en souriant.
J'hésitai à peine.
- Je suppose que tu es libre ce soir...
- Comme l'air.
- Et tu n'as évidemment rien contre un dîner aux chandelles, en tête à tête...?
- Je connais un petit restaurant de pêcheurs, acquiesça-t-elle le plus naturellement du monde. On peut s'y retrouver vers huit heures si tu veux?
Je haussai les épaules pendant qu'elle m'expliquait comment dénicher ce petit coin de paradis, où l'on dégustait à l'entendre les meilleures gambas grillées de la région.
- Tu vois bien que je rêve! dis-je, fataliste. Pour une fois c'est pas l'avion qui va se désintégrer, mais d'une seconde à l'autre ton foulard entre mes doigts...
Elle éclata de rire et sauta de son tabouret.
- N'oublie pas, huit heures! fit-elle. Et tu me ramènes mon foulard en bon état.
Elle récupéra son attaché-case et tourna aussitôt les talons d'un pas décidé, esquissant juste un petit signe de la main. Je la suivis des yeux. Ses cheveux blonds flottaient sur ses épaules, l'attaché-case virevoltait au rythme de ses hanches, et je dus m'agripper au comptoir pour ne pas tomber de mon tabouret. Je connaissais bien ces cheveux blonds, cet attaché-case, j'avais l'habitude de dégringoler en leur compagnie, et je me demandai soudain si ma théorie sur les rêves prémonitoires ne venait pas de prendre une bonne giclée de plomb dans l'aile. Aussitôt une autre pensée me pétrifia, à l'instant où Laetitia disparaissait au détour d'un couloir. Je n'habitais pas au Pays Basque, le voyage n'était pas fini, mon billet retour se trémoussait dans la poche arrière de mon jean...
Alors, me dis-je en attrapant la dernière bouteille de champagne, autant profiter de l'instant quand tu ne sais pas de quoi ton surlendemain sera fait, surtout en voyant la tête du pilote qui mimait maintenant un ravitaillement en plein vol aux commandes de son gobelet.

Dominique Combaud

Retour au sommaire