HDO 285

Coupez!
de Dominique Hoeler



Action!

C’est dimanche. Le jour où les ouvriers portent la cravate et couvent d'un œil réprobateur leurs enfants tyrannisant les papillons blancs.
Les abeilles jouent une symphonie que dirige le soleil, les bourdons bourdonnent, les prairies rient. Pissenlits, marguerites, coquelicots, violettes, et boutons d'or, attendent les abeilles.

Les femmes regardent émues, les cravates des hommes, quand elles se rappellent qu’elles sont en retard, elles se reprennent, leurs bras gras et blancs tressaillent. Elles s'essuient les mains sur les tabliers noués à leur taille.

Coupez!
Il y en a une qui n'a pas de tablier. Où est le tablier blanc? Dans le van ?
Alors vas le chercher et mets le.
On reprend.
C’est dimanche matin, le soleil fait son boulot. Il la fait bien. Il gifle à toute volée les grappes de lilas blanc, caresse la peau veloutée des abricots, et s'allonge sur les nappes tendues sur les tables. Il n'entre pas dans les étables fraîches où se morfondent les animaux enchaînés dans l'obscurité.

Les chemises des papas, les pages des missels, les robes des filles qui doivent, face au soleil poser trop longtemps: c’est le jour où pour les enfants tout est blanc. Pas seulement les nappes et les lilas, également, même si ce n'est que pour du semblant, la ferveur des servants de messe qui officient comme des grands, en rougissant.

Coupez!
Il y a un bruit. Vous n'entendez rien ?
Non ? Alors on reprend.

C’est jour de respect des choses. On respire le parfum des roses alors que les autres jours on les ignore. On prend son temps, dès le réveil, pour le soin de sa mise, chemises rigides, robes frigides. Blanches et noires.
On se consacre au soin du repas. On vérifie si les choses sont à leur place, on sait qu'elles sont à leur place, on regarde pour le plaisir de regarder.
On pose en ordre les choses, et l'ordre repose.
Batteries de casseroles, l'une dans l'autre, hérissées de manches en marches d'escaliers en colimaçon, tours d'assiettes et de plats imbriqués, torchons propres et secs, cuisinières ronflantes, viandes dormantes.

Moins fort les grillons. Merci. Et coupe-moi ce bruit... Quel bruit ? Mais enfin vous n'entendez rien ?
Ah bon ? Alors autant pour moi, il m'avait semblé ...

C'est le jour où l'on consacre dix fois plus de temps à préparer les repas qu'à les manger.

On est toujours en retard, même levé de bonne heure on est en retard. C'est ce qui trouble le bonheur: un permanent décalage entre l'heure et le désir. Désir sans plaisir possible. La cible, ce sera midi. Le soleil occupera son trône, on sera soulagé et joyeux d’avoir tout fait à temps, mais aussi un peu inquiet.
Les regards seront latéraux, posés sur les choses plus que sur les personnes. La viande n'est-elle pas trop grillée ? Les habits des enfants sont-ils restés propres ?

Viennent ensuite dans l'ordre, la messe en silence, les assiettes à bords dorés qu'on déploie sur la nappe, les sauces fumantes qu'on transvase, et les chairs rôties accompagnées d'abondance.

Mais là! Je n'ai pas rêvé tout de même! C'est comme le son d'un jouet électronique... D'où ça vient ?
...
On reprend. Ca tourne.

Pour l’heure, on vérifie si on a des mouchoirs dans les poches. Les mouchoirs servent en hiver à se moucher, en été, ils servent à protéger les habits du dimanche, quand on s'assoit sur la pierre du muret qui s'effrite autour de l'église.
Les femmes quittent la messe avant l'heure pour la cuisine, les hommes se disent qu'il faudra penser un jour à refaire le muret. Les pierres bougent sous leur fesses. A l'intérieur les bancs de bois sombre font mal aux genoux. La statue de saint Sébastien regarde pour l'éternité le plafond. Les flèches qui pénètrent son corps nu ressortent, transformées en douleur, de ses yeux.

Seuls ceux qui sont arrivés en avance ont trouvé de la place à l'intérieur. Les autres restent au soleil, assis sur leurs mouchoirs.
Avant d'aller à la messe, on a remplit les miroirs de son image, pour vérifier si on pouvait la donner à autrui. Il a fallu ajuster les mèches, les cols, les cravates, les ceintures, les bas et les montres.
On a fait quelques grimaces, on a testé des mimiques.

Dehors quelqu'un vous appelle. On n’a pas le temps d’être heureux. A peine celui de penser. La vie, la maladie, la mort, sont oubliées. L'urgence est d'arriver à midi, toutes choses faites.

Si vivre c'est avoir mal, comme mourir c'est ne plus être malade, le dimanche est une sorte de miracle, une bonne surprise. On a moins mal le dimanche, on travaille moins, parce que c’est le jour où les autres font pareil. Non qu’on supporte mieux d'oublier, mais on est plusieurs à supporter en même temps. C'est par un hasard heureux qu'aussi il fasse toujours beau le dimanche.
Les dimanches sans soleils ne sont pas de vrais dimanches.

Coupez! Bravo. très bonne prise. Il y a juste le son, il m'avait semblé entendre encore.... Silence s'il vous plaît.
On reprend ça tourne.
Les fenêtres donnent des ailes aux maisons, les rideaux prennent vie en attrapant la lumière et le vent. Les tableaux s'enfoncent dans les murs, ils reviendront en hiver, parler d’un monde passé, celui dont on n’est jamais tout à fait sûr qu’il ait réellement existé. La télévision est morte, son monde à elle est réel, mais sans garantie non plus.

Le mieux est de se mettre à la fenêtre. On y voit les gens passer, qui convergent vers la messe, on les voit aller tous dans le même sens, et on se sent appelé à les rejoindre, pour en faire partie.
Les animaux se déplacent en troupeaux. Il y a chez les être vivants une force qui les pousse à aller ensemble, je ne sais pas pourquoi. Etre assez près pour pouvoir se regarder, le corps, le visage, les attitudes, c'est bon. On s'ajuste les uns aux autres.
Faire partie du fleuve qui va à la messe, n'est pas donné à tout le monde. Il faut la chemise blanche, la cravate, il faut la robe du dimanche. Il faut être propre, rien sur soi qui vienne de la terre ou des machines, rien qui rappelle le travail.

On ne pense pas au travail, c'est la parenthèse enchantée hors de l’économie, pleine de lumière.

On ne comprend pas toujours ces choses-là, on ne les comprend presque jamais. On se réserve le droit d'y réfléchir plus tard, de contester l'ordre établi un jour.
Plus tard. Un jour.

Coupez! Cette fois c'est clair. Vous ne direz pas que vous n'avez rien entendu! Comment voulez vous que les comédiens se concentrent ?
Je vous en supplie, faites le silence!
On reprend.

Grand-père a la panse si volumineuse qu’il ne peut s'asseoir sans écarter les jambes. Quand il joue aux cartes, c'est que c'est dimanche au soleil. Ca lui donne une stabilité imposante, trois points d’appui sur le sol, à bonne distance, deux pieds, une chaise. Le tronc gonflé d’importance, il ne laisse sortir de pression que par son cigare.
Il est la locomotive de la famille. C'est lui qui nous emmène à la messe, il nous en sort aussi, et c’est lui qu’il faut convaincre pour la sortie du dimanche après midi.
Il se fait aimer, il se fait détester, plus tard on ne fera que l'aimer.

Gros plan sur le visage du petit garçon à gauche....
Et faites silence, baissez les grillons il faut qu'il entende la voix off.
Et par pitié faites cesser ce bruit on se croirait à Las Vegas!
... Merci. On reprend.

Les dimanches blancs sont du rêve pur.
Les dimanches blancs sont des illusions, je le saurai plus tard.
Quand je verrai grand-père obéir en semaine à un petit chef.

L'église rassemble les gens pour la mise en commun des vies sur la même place.
La messe, je l’adore pour cela. En rangs disciplinés se tiennent hommes, femmes et enfants, bien classés, et au moment suprême de la communion, ils défilent pour qu’on puisse encore mieux les voir, et les compter... parmi les vivants. Les morts passent aussi dans les souvenirs des veuves, mais ils ne comptent pas.

Coupez!
La musique de la guerre des étoiles maintenant! Arrêtez moi ça d'où que ça vienne!
Bon. Allez on reprend.

C’est dimanche. Les papillons blancs qui échappent à la tyrannie des enfants, s’envolent au ciel, ils iront mourir ailleurs.
Le soleil dépose sa poussière sur les chemins, il déshabille la terre, faisant glisser lentement les ombres comme un drap sur un corps nu.

Il ne fait frais que dans les maisons aux murs épais et dans les écuries.
Les murs de l'église sont larges, ils sont soutenus par la foi des fidèles. Cette foi se voit dans les colonnes obliques de lumière que projettent les vitraux. Les hommes en costume, les femmes en robes claires vont groupés, chanter et entendre les cantiques.
Ils vont à pieds, il y a peu de places de parking autour de l’église, seuls ceux qui habitent loin, et ceux qui emmènent des personnes âgées, viennent en voiture.

L'église est trop petite pour contenir tout le monde le dimanche matin. L’hiver on se serre, l’été les portes restent ouvertes, on déborde sur l'extérieur.
On l'a dit déjà, en entendant la messe de dehors, on pose avec soin des mouchoirs dépliés sur le mur entre l'église et la route, et on s’y assoit sans salir le précieux costume du dimanche.
Moins vite la voix off. Autrement c'est bien.. On continue... tant que la guerre des étoiles nous laisse en paix....

Parfois, en faisant attention, un court instant, entre les notes d'un cantique, s'insinuent les ombres de ceux des générations d'avant.
Des reflets de lumière qui, le temps d'un éclair, cessent d'exister. Ce sont les hurlements désespérés de leurs âmes, cherchant à nous donner les solutions aux énigmes qui barrent la route vers le bonheur.

En contrebas, dans le verger, des abeilles s’agglutinent autour d’une forme qu'on ne peut pas voir.

Coupez! On fait une pause.
On reprend dans une heure. Bravo à tout le monde vous avez été très bons.

Soulagé, l'un des figurants prend ses jambes à son cou.
Rouge de confusion, il sort, tout en courant, de la poche de son costume de servant de messe, un portable qui n'arrête pas de sonner depuis tout à l'heure. Il court vers le bosquet. Là où l'attend celle qui lui avait promis de l'appeler, au cas où elle serait enfin d'accord pour ce premier baiser tant attendu.

Il court à perdre haleine.

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