Coccinelle
de Dominique Combaud


Almeria-La Rochelle en trente-six heures, avec cinquante francs en poche, je ne voyais guère d'autres solutions que l'auto-stop. J'avais l'habitude. Depuis quelques années j'avais choisi ce moyen de locomotion qui me permettait de me balader à moindre frais. J'en connaissais les avantages comme les quelques inconvénients. Il ne m'avait pas fallu bien longtemps pour comprendre, quand m'était venue l'idée de voyager, que ce mode de transport présentait le meilleur rapport qualité-prix. Avec l'expérience j'avais appris à choisir les endroits propices, quitte à faire plusieurs centaines de mètres voire des kilomètres pour les dénicher. Une bonne visibilité, une vitesse modérée, un bas-côté dégagé, tout cela avait son importance pour repérer, au loin, la voiture susceptible de s'arrêter. Le regard aussi, essentiel, appuyé mais sans excès sur le conducteur solitaire, l'oeil qui devine puis impose. Faire comprendre au type à son volant qu'il a un rôle à jouer, quelques dixièmes de seconde pour prendre sa décision. S'il ne s'arrête pas il devra en assumer les conséquences, je l'oublierai aussitôt, lui y pensera encore pendant des kilomètres. J'en ai entendu piler dans mon dos, d'autres faire marche arrière ou demi-tour, et combien m'ont-ils avoué ne pas avoir l'habitude de prendre des auto-stoppeurs. Un jour, alors que je descendais de voiture en remerciant un type pour m'avoir dépanné un bout de chemin, il m'avait avoué à ma grande surprise: non, c'est moi!..., comme si je l'avais guéri de je ne sais quelle inhibition.
La technique était payante et je voyageais en fait à la vitesse d'un petit cyclomoteur. Cinquante de moyenne sur les longs parcours, ce qui n'est pas mal pour qui connaît cette dure discipline. Depuis le temps j'avais dû parcourir des milliers de kilomètres, boucler sans doute mon petit tour du Monde, avec escales.
J'ai passé la frontière vers 22 heures. Javier, mon pilote depuis Barcelone, m'a déposé un peu plus tard sur le front de mer, à Argelès. Les terrasses étaient encore pleines et j'ai échangé mon dernier billet contre un sandwich et une chope de bière. Je n'avais rien avalé depuis le matin, à Almeria, mais j'étais dans les temps pour être à La Rochelle le lendemain soir, pour la première nuit des Francofolies. C'était la cinquième année qu'on se retrouvait à cette occasion et aucun de nous quatre n'avait manqué ce rendez-vous. L'idée nous était venue un soir de juin, au fond d'un bistrot. Les années lycée s'achevaient et chacun allait partir de son côté, à Poitiers, Bordeaux ou ailleurs. Après avoir hésité sur un rendez-vous dans dix ans, même jour, même heure, même fond de bistrot, nous avions finalement choisi une rencontre annuelle, le premier soir des Francofolies, et que je débarque du sud de l'Espagne ou du nord de l'Ecosse, j'avais toujours été fidèle à Fred, Gégé et Vincent. On se voyait quelques jours, on discutait études, boulot, voyages, on se tâtait le ventre, on faisait la fête, on s'épiait les cheveux, et on évoquait nos projets avant de se donner rendez-vous l'année suivante.
La dernière fois, Fred nous avait annoncé un proche et heureux événement, et j'ai vidé ma chope en me demandant si nous allions avoir droit à un petit invité surprise cette année. Puis j'ai ramassé ma monnaie et suis parti à la recherche d'une petite crique, pour y passer la nuit.

A sept heures du matin, après un café et deux croissants qui avaient eu raison de mes dernières économies, je me suis retrouvé à la sortie d'Argelès, sur la route de Perpignan, le pouce délibérément tendu vers les tours du port de La Rochelle. La journée s'annonçait magnifique, comment pouvais-je imaginer un instant que j'étais à l'aube de mon dernier voyage en stop?
La circulation était fluide, pour ne pas dire clairsemée, je grattais ma barbe naissante en divisant la longue route qui était dans mon dos par les heures que j'avais devant moi. J'étais en train de m'emberlificoter dans les calculs quand une élégante voiture beige s'arrêta sous mon nez. La vitre coulissa et je n'eus qu'une légère flexion du buste et un pas à faire pour demander au monsieur s'il passait par Perpignan. Comme il allait jusqu'à Carcassonne, je grimpai aussitôt sans cacher ma joie. La route était belle et le ciel sans nuages.
- Mettez votre sac à l'arrière, vous serez plus à l'aise...
La voix était douce, apaisante, j'avais l'impression de voyager en compagnie de Mgr Gaillot. D'ailleurs la ressemblance ne s'arrêtait pas là. Il portait une chemise noire à col Mao sur un tee-shirt d'une blancheur absolue, l'ensemble évoquait l'homme d'église en villégiature.
- Non, non, ça ne me gêne pas du tout...
J'aimais bien garder mon sac coincé entre les mollets, la bandoulière enroulée sur un genou. Peut-être pour un gain de temps, ça évitait d'ouvrir des portières ou des coffres, et puis j'étais dans mes starting-blocks, prêt à jaillir...
Son sourire bienveillant me fit l'effet d'un bain dans les eaux du Gange.
Jusqu'à Perpignan la discussion fut principalement axée sur ma personne, comme souvent en stop. D'où je venais, où j'allais, qui j'étais, comme si je le savais moi-même. Puis, passé Perpignan et plus les panneaux nous rapprochaient de Carcassonne, la conversation dévia dangereusement. Je le sentis à une foule de petites choses. Il se mit à parler de lui, de son célibat, de ses interrogations, de son studio... Sa main droite, qui accompagnait ses doutes, virevoltait sans raison apparente au-dessus du levier de vitesses, certains loopings venant effleurer ma cuisse gauche. Je me payais mon petit meeting aérien sans avoir à lever le nez et m'abîmer les cervicales. De temps en temps, un doigt venait vérifier la qualité du tissu de mon jean ou appuyer tel ou tel propos et, absorbé par le spectacle, je ne l'écoutais plus depuis un bon moment déjà. A vrai dire je somnolais, épuisé par les mots, le ton monocorde de sa voix, la route, le soleil, sans oublier la courte nuit dans la crique. Quand j'ouvris un oeil, ce fut pour constater que le doigt éclaireur avait dû transmettre le message à ses petits copains puisqu'ils étaient posés tous les cinq sur ma cuisse. Je sursautai.
- Excusez-moi, j'ai dû m'endormir... Où sommes-nous?
Sa main se fit plus pressante.
- En bas de chez moi.
Je virai sa main aussi sec et pris mon sac par la bandoulière.
- Attendez! Je peux vous aider...
J'avais déjà un pied sur le trottoir.
- C'est fait, merci!
A l'instant où j'allais claquer la portière, je vis qu'il me montrait son portefeuille, et le matelas de billets qui dépassait. Il l'ouvrit et se pencha vers moi, le bras tendu.
- Vous êtes fatigué. Prenez ce que vous voulez et venez vous reposer quelques heures chez moi...
Mon estomac gargouilla. Je fis tourner les billets comme les pages d'un livre, sans chercher à compter la petite fortune que j'avais sous les yeux, et je découvris soudain un malheureux billet de cinquante francs qui s'était égaré là. Je le pris.
- C'est pour la séance, dis-je. Je suis le psy le moins cher de France!
Et je claquai la portière, avec une violence un peu déplacée.

Comme j'étais au coeur de la vieille ville, je dus parcourir pas mal d'hectomètres avant de trouver un panneau indiquant la direction de Castelnaudary. C'était ma route. On était en milieu de matinée, le soleil frappait déjà dur. Comme le bitume me collait aux semelles, je fus moins pointilleux cette fois-ci dans le choix de l'emplacement. Les voitures roulaient un peu vite, la visibilité était réduite et les possibilités de stationnement inexistantes, sauf en double file. Comme aucune voiture ne s'arrêtait, évidemment, je me décidai enfin à marcher, tendant le pouce dès que j'entendais un bruit de moteur dans mon dos, sans me retourner et contrairement à tous mes principes. Je devais être troublé. C'est en adoptant cette technique scandaleuse que j'entendis soudain un effroyable crissement de pneus et vis une 4L verte qui se figea au beau milieu de la chaussée, de travers, une trentaine de mètres devant moi. Un fou! Je courus malgré tout.
C'était un type d'une trentaine d'années, barbu, l'air jovial, légèrement enrobé, se rendant à Villefranche-de-Lauragais. Je n'en demandais pas plus. Pendant une dizaine de kilomètres il ne se passa rien de notable. Je regardais le paysage qui défilait à ma droite, je pensais à Fred, à son gosse, et je n'attachais guère d'importance aux propos de mon chauffeur du moment. Il parlait beaucoup, de façon assez incohérente, mais je n'étais pas là pour lui faire la morale. Du coin de l'oeil je le voyais bien se dandiner sur son siège, faire des reptations plutôt étranges, mais enfin chacun conduit comme il lui plait.
C'est quand il se mit à pousser de petits cris que je me détournai enfin, et ce que je vis me cloua radicalement sur mon siège. Son pantalon était dégrafé, ses mains ne tenaient pas le volant... il conduisait avec sa bite! Je m'explique: comme le volant d'une 4L est assez haut et que son membre en érection n'atteignait pas des proportions phénoménales, il se tenait en arrière, les fesses légèrement surélevées, les mains à la base du pénis et le gland coincé sous le volant. Il abordait les courbes à droite en se penchant légèrement sur sa gauche et venait me frôler l'épaule quand le virage était inverse. J'étais muet, paralysé, surtout que nous roulions à près de cent kilomètres à l'heure, que la moindre contrariété pouvait engendrer les pires conséquences. Après deux ou trois râles, il se retourna vers moi, hilare.
- Ah, le pied! Si tu veux piloter, je te passe le manche...
- D'accord, répondis-je, mais ralentis un peu.
On arrivait juste à l'entrée d'un patelin. Un panneau annonçait l'imminence d'un feu tricolore. Il leva le pied et posa la main sur ma cuisse.
- Tiens, entraîne-toi, on fera des pointes tout à l'heure...
Je me penchai alors vers lui, le bras tendu, pour saisir... le frein à main niché sur sa gauche. La 4L partit aussitôt en toupie, trois ou quatre tête-à-queue qui nous amenèrent juste devant une terrasse de café, au bord de la route. La voiture se stabilisa miraculeusement le long du trottoir, sans casse, excepté le zizi du type qui s'était recroquevillé sur lui-même en l'espace d'un instant. Sans un mot je descendis pour m'installer à la terrasse, sous le regard insistant de quelques consommateurs plutôt éberlués. D'où j'étais, je le vis se reboutonner à la hâte, à son volant, puis il remit le contact en criant à qui voulait l'entendre qu'un type complètement MALADE se baladait dans le secteur. Ce qui n'était pas faux...
Après l'avoir regardé s'éloigner en poussant un gros ouf de soulagement, je commandai un demi en réfléchissant à la fameuse loi des séries. Si ça continuait ainsi, dans quel état allais-je arriver à La Rochelle?...Violé, en rondelles, empalé? Je me souvenais, l'été dernier, d'un trajet où je n'avais été pris que par des Allemands, sept voitures de suite, vous imaginez la coïncidence? Bon, j'allais de Hambourg à Munich, mais tout de même!...
Il faisait si chaud que la bière s'évaporait dans mon verre. J'en commandai une deuxième en tendant le billet qui m'était tombé du ciel, un peu plus tôt. J'avais besoin de récupérer, de m'ôter de la tête que le plus dur restait à venir. Le plus dur, en langage auto-stoppeur, ce sont les grandes villes. J'en avais deux qui se profilaient à l'horizon: Toulouse et Bordeaux. Dans ces cas-là, il est important de faire preuve de discernement et d'une bonne acuité visuelle, bien connaître aussi ses départements et leurs numéros. En une fraction de seconde, il faut être capable de déchiffrer les deux derniers chiffres de la plaque d'immatriculation avant de relever les yeux sur le conducteur, qui n'est pas forcément seul, et ainsi de suite. Un art je vous dis. J'en étais à réfléchir sur la meilleure façon d'arriver à La Rochelle dans la soirée quand une Coccinelle s'arrêta devant moi, à l'endroit même où la 4L s'était immobilisée quelques minutes plus tôt. Une Coccinelle qui portait bien son nom: elle était de couleur orange, ornée de points noirs, et se prénommait Julie. Enfin, c'est le prénom qui était inscrit sur le capot. J'avais l'impression d'avoir déjà vu cette voiture quelque part, mais la jeune femme qui en descendit ne m'évoqua rien. Elle était grande, brune, d'allure sportive avec son short largement échancré. Son regard était dissimulé par des verres teintés qui ne reflétaient que le paysage. Elle vint s'asseoir à une table voisine, derrière moi, et je repris alors mes réflexions et mes calculs à l'endroit où je les avais laissés. J'étais tout juste dans les temps et je ne devais pas m'éterniser à cette terrasse, si agréable fût-elle.
Je récupérai ma menue monnaie, vidai ma bière et me levai. J'entendis derrière moi la fille se racler curieusement la gorge, comme si elle voulait attirer mon attention, mais je n'avais vraiment plus une seule seconde à perdre.
- Euh, s'il vous plait?
Je me retournai, vaguement surpris.
Elle avait relevé ses lunettes dans les cheveux, la Julie de la Coccinelle, et me regardait d'un air amusé.
- Oui?
Son sourire s'accentua.
- Excusez-moi, vous n'étiez pas en Espagne hier après-midi?
- Si, répondis-je, me demandant dans quelle langue je m'exprimais vraiment.
- Ah, il me semblait bien vous reconnaître! C'était entre Valence et Barcelone, non?
Je hochai encore la tête, lui montrant du doigt la Coccinelle.
- Moi, c'est votre voiture que j'ai reconnue. Faut dire qu'elle ne passe pas inaperçue...
- N'est-ce pas.
Comme le serveur posait une grande tasse de café devant elle, elle ajouta:
- Vous voulez boire quelque chose?
J'hésitai en touillant les quelques pièces qui me restaient au fond de la poche, puis haussai une épaule en regardant du coin de l'oeil mon poignet.
- Vous êtes pressé?
- Oui, et un peu fauché à vrai dire!
Elle leva un bref instant les yeux au ciel, avant de me désigner d'une charmante mimique la chaise voisine. Comment refuser une telle invite, malgré mes calculs et le cyclomoteur qui toussotait dans ma tête, qui tournait au ralenti depuis le matin? Les bougies devaient être encrassées, je pouvais m'arrêter cinq minutes le temps de les nettoyer.
Pendant près d'une demi-heure nous échangeâmes nos points de vue sur l'Espagne, les corridas, le cours de la peseta, les attentats, l'ETA, et le tutoiement arriva si naturellement que j'en oubliais presque ma moyenne. Plus les minutes défilaient, plus mes chances de revoir Fred, Gégé et Vincent s'amenuisaient, et je mis le holà quand elle voulut savoir mon opinion sur la légalisation des drogues douces, ou leur dépénalisation. Je ne l'écoutais plus, je n'avais plus le temps, on aurait pu y passer la journée. Je vidai mes poches sur la table pour régler ne serait-ce qu'une partie des consommations.
- T'es vraiment pressé ? fit-elle en repoussant mes quelques pièces d'un revers de main.
- Faut que je sois à La Rochelle ce soir.
- A La Rochelle? répéta-t-elle en haussant les sourcils.
- Oui, en Charente-Maritime.
- Merci, je connais, t'es gentil!
Je ressentis alors une drôle de bouffée de chaleur qui me remonta du ventre. Je n'avais pas songé un seul instant, pendant notre conversation, qu'elle pût habiter cette région et je la regardai soudain différemment, comme un pilote potentiel. D'où nous étions assis, je ne voyais pas sa plaque d'immatriculation, mais je croisais les doigts pour qu'elle se terminât par un 17 ou un 44, voire un quelconque département breton. Ce qui me permettrait de terminer mon parcours d'une seule traite, ou presque, et d'arriver dans les délais, si elle voulait bien m'embarquer à son bord...
Ma question fut teintée d'hypocrisie.
- T'habites dans ce coin...?
Son sourire se fit ironique, comme si elle avait tout compris du cheminement de mes pensées.
- Oui, mais je ne prends jamais d'auto-stoppeurs... Tu as dû t'en rendre compte, hier, du côté de Barcelone...
- C'est ton problème!
Ma déception était à la mesure de mes espérances. Ridicule. Et puis je ne la sentais pas cette journée, j'avais dû me lever du pied gauche de mon sac de couchage.
- Salut Julie! Bonne route quand même!
- Ta monnaie...
Je pris mon sac par la bandoulière et m'éloignai en me contentant d'un signe de la main, sans me retourner, laissant mes dernières illusions sur la table.
L'air était suffocant, l'ombre inexistante. Sous l'effet de la chaleur, la route ondulait devant moi et j'avais l'impression que les voitures filaient sans toucher terre. Elles flottaient vraiment, et comme je n'avais pas de fusées de détresse dans mon sac j'avais peu d'espoir d'en voir accoster une sous mon nez. Alors j'ai marché, sans même tendre le pouce, à la recherche d'un site plus ombragé.
Pas très longtemps, quelques centaines de mètres, jusqu'à ce qu'une Coccinelle me barrât le passage. Je l'ai contournée par la gauche.
- Alors, Julie, un problème de conscience?
- Regarde dans le coffre, il doit rester un peu de place.
Je suis allé vérifier. J'étais svelte, mais tout de même.
- Non, même en boule je ne rentre pas!
Elle est descendue en me traitant de zozo, d'abruti et j'en passe.
- Bon, tu te dépêches, je croyais que t'étais pressé!
J'ai refermé le coffre et c'est seulement à cet instant que j'ai songé enfin à regarder la plaque d'immatriculation. Le "17" m'a sauté à la figure, et j'ai couru aussitôt pour aller m'asseoir dans la voiture, mon sac sur les genoux. Je me suis vite attaché avant qu'elle change d'avis.
Après s'être installée au volant, Julie s'est retournée vers moi en relevant légèrement ses lunettes sur le front.
- Ca va?
J'ai fait signe que oui.
- Et ton sac, tu veux pas le mettre ailleurs?
- Je ne m'en sépare jamais.
- C'est si précieux ce qu'il contient?
- Non, mes affaires... Un rasoir, de la ficelle et un foulard pour faire taire les bavardes, rien d'extraordinaire...
Après un léger soupir, elle a engagé une cassette dans le lecteur pendant que je repensais à la fameuse loi des séries. Qu'est-ce qu'elle allait m'inventer la Julie? Conduire les seins à l'air, se masturber au volant, changer de vitesses avec les fesses...? Pour l'instant, dans les haut-parleurs, il n'était question que d'une putain de belle chaise, qui avait dû en voir des culs et des culs...
Des petits, des gros, des jolis, des malingres et je ne sais plus parce que j'ai dû m'endormir là-dessus. Encore. Une vraie marmotte.

Comme dans les trains, c'est l'arrêt qui me tira de mon léger assoupissement. Il n'y avait plus ce petit balancement rassurant qui doit nous rappeler certaines balades prénatales. J'ouvris un oeil. Pas de main sur ma cuisse. Je regardai plus loin. Un genou. Une autre cuisse plus fine. Pas la mienne. Un short. Un débardeur. Le sourire de Julie. Toujours les lunettes noires.
- J'ai faim, fit-elle en se décontractant le dos.
Puis elle serra le frein à main.
La voiture était garée sur la droite, au bord d'une petite route. En face, un panneau girouette annonçait la vente de sandwiches et boissons fraîches. Je me frottai les yeux avant de regarder à nouveau la route, qui me paraissait bien étroite pour une nationale.
- Où sommes-nous?
- En face d'une épicerie. J'ai faim, pas toi?
- Si, peut-être..., hésitai-je. Mais où est-on exactement?
- Près de Libourne.
- Libourne! m'exclamai-je aussitôt, réveillé pour de bon. C'est quoi ce patelin, c'est pas ma route! ...Et quelle heure est-il?
- Mais si, j'évite Bordeaux, c'est tout. Tu vas la retrouver bientôt, TA ROUTE! Quant à l'heure, elle est affichée sur le tableau de bord.
- 15 heures 30!... J'ai dormi tout ce temps-là?!
- Ouais..., soupira-t-elle. Tu sais, j'ai lu récemment une enquête à propos du stop qui expliquait les motivations des conducteurs. Eh bien, les deux raisons les plus citées, qui se rejoignent d'ailleurs, c'est le fait de pouvoir parler avec quelqu'un et d'éviter ainsi de s'endormir. Avec toi, je crois que je suis tombé sur le bon numéro! Bon, j'ai faim, t'as pas envie de te dégourdir les jambes?
J'ouvris ma portière.
- D'accord, qu'est-ce que tu veux?
- Un jambon-beurre-cornichons et une bière.
Je traversai la route en me tâtant les poches et fis vite demi-tour. Julie m'accueillit d'un air moqueur, un billet à la main.
- Un problème?
- Oui, j'ai oublié mon colt dans mon sac!
- Prends ça plutôt, c'est plus sûr. Et pense à toi...
C'était pas la peine que je me décarcasse, j'avais droit aujourd'hui à une distribution gratuite de billets de cinquante francs.
Je revins quelques minutes plus tard avec deux boîtes de bière et son sandwich. Il faisait une chaleur infernale dans la voiture malgré les vitres ouvertes. Je décapsulai les boîtes et lui tendis la sienne. Elle se renversa sur son siège, un pied en appui sur le tableau de bord.
- T'es vachement confiant comme type, me lança-t-elle après avoir bu une petite gorgée.
- Pourquoi?
- J'aurais pu m'en aller pendant que tu étais dans l'épicerie, avec tes petites affaires si précieuses...
- J'ai ton numéro gravé dans la tête...
- C'est peut-être une voiture volée.
- Et moi un serial killer va savoir... T'aurais peut-être mieux fait de te tirer finalement. T'as pas lu les journaux, en Espagne...?
- T'en veux la moitié, du sandwich?
- Oui, mais garde les cornichons.
- Et rends-moi ma monnaie!


On récupéra MA route une quinzaine de kilomètres après Libourne. Je me sentais plus tranquille sur une nationale, je pouvais descendre n'importe où et je savais qu'en allant toujours tout droit je tomberais pile sur le vieux port.
Julie habitait un peu plus loin, à la sortie d'une petite ville entre Bordeaux et Saintes. Je n'avais pas vu défiler les kilomètres tant nous étions bavards et je fus le premier surpris quand elle gara la voiture sur le bas-côté, m'annonçant que c'était fini pour elle. Terminus. Son appartement était juste en face, elle me montra les fenêtres. D'après elle, je n'avais que deux cents mètres à faire pour trouver un emplacement idéal, juste après le rond-point, et si j'avais le temps je pouvais même venir boire un verre chez elle, son frigo était branché. Après avoir regardé longuement la pendule sur le tableau de bord, soupesant le pour et le contre, j'acceptai finalement, comme à contrecoeur.
- Bon, cinq minutes, pas plus.

Je ne vis ni Fred ni Gégé ni Vincent cette année-là, par contre je découvris que Julie ne s'appelait pas Julie. Ce n'était qu'un prénom inscrit sur une Coccinelle mais je continue de l'appeler chaque jour ainsi, ça me rappelle que la vie est bizarre parfois.
Par la suite j'ai continué de revoir Fred, Gégé et Vincent, mais plutôt à la maison, pour des fêtes ou des anniversaires. Et puis les Francofolies n'étaient plus ce qu'elles avaient été, on y invitait n'importe qui maintenant. Mais je n'ai jamais oublié ce voyage en stop, qui fut mon dernier puisque cette discipline doit impérativement se pratiquer seul. Et je ne l'étais plus, nous allions même bientôt devenir trois si je me fiais aux nouvelles rondeurs de Julie.
C'est ainsi que je me suis retrouvé au bureau de l'Etat Civil, le jour de la naissance de ma fille, face à un employé qui me réclamait deux ou trois prénoms pour son registre. Je sortais juste de la maternité, un peu chamboulé, avec le tiercé gagnant dans la tête, quand soudain j'ai bouleversé l'arrivée, déclarant même un vainqueur inattendu. Le type a légèrement sourcillé mais j'ai insisté en affirmant que je connaissais déjà une autre Coccinelle, sans préciser toutefois son poids total à charge ni le nombre de ses chevaux fiscaux. Et après avoir convaincu l'employé, j'ai dû moi-même déployer des trésors de gentillesse et faire preuve d'un minimum de psychologie afin de convaincre la maman. Elle avait peur que ce prénom lui porte préjudice, la traumatise, sans parler des moqueries à l'école, et au collège, et plus tard au lycée... Pourquoi pas à la maison de retraite tant qu'elle y était! Je ne l'avais pas appelé Puceron tout de même!
Depuis, bien évidemment, tout le monde s'est habitué à Coccinelle, Julie la première, et je n'ai jamais surpris le moindre quolibet, le plus petit sourire en coin. Sauf une fois, c'est vrai, quand un médecin de garde avait éclaté de rire en apprenant son prénom. Mais elle avait la varicelle, la pauvre puce!
Le voyage continue finalement, et en bouclant ma ceinture ce jour-là je ne pensais pas faire un tel bout de chemin.
Fin.

Dominique Combaud


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