Chaque jour est une victoire
de Dominique Hohler




Chaque jour est une victoire. On se réveille le matin et on est encore en vie le soir, heureux que rien ne soit arrivé. Le bonheur est un ruisseau discret qui prie chaque jour qu'aucune tempête ne vienne coucher aucun saule dans son lit. Tout notre village connaissait ce bonheur sage. Mais je peux vous dire qu'à cette époque il y avait pour Marion et pour moi quelque chose en plus.

Nous avions l’âge de nous marier, et notre santé nous permettait de travailler plus que les autres villageois. Marion secondait à la tâche son père, je travaillais pour ma part le champ des Colombes dont personne ne voulait, trop éloigné du village et envahit de buissons. J'avais passé l'hiver à le défricher.

Le sourire de Marion était le reflet du soleil, elle balançait ses hanches larges et prometteuses avec fierté quand elle marchait dans la ruelle de bon matin. Elle s'en allait aux champs, chargée de pain et de vin, et en profitait pour me rejoindre aux Colombes.

Je vois encore comme des flammes vives, les mèches rebelles dansant autour de son visage. Son visage qu’elle avait, à l’opposé de son corps, si fin qu’on aurait pu la coiffer comme les belles dames du château de nos maîtres.

Le père Rincoeur nous aimait beaucoup. Il me disait à la confession, que tout chez Marion était rond, sauf son visage et son ventre. Il m’ordonnait d'y remédier, de lui faire des enfançons dès notre union. Mais sans arrêter de travailler dur, et sans arrêter de craindre le Seigneur.
Il était si vieux que ses cheveux étaient blancs, son visage était taillé comme les pommes en hiver. Il avait deux rides, plus profondes que les autres, qui descendaient de part et d’autre de son nez, comme pour laisser mieux passer, mieux et plus vite, les larmes.
Cependant je dois vous dire que de ma vie je n’ai jamais vu Rincoeur pleurer. Il me confiait que la clef du bonheur c'est d'accepter le malheur.

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Entre printemps et juillet, je marchais sur le chemin qui mène à mon champ. La terre battue était si sèche qu’on pouvait sentir les vibrations provoquées par le tonnerre des chevaux qui galopaient derrière la forêt.
Je me suis baissé, j’ai collé mon oreille dans l’ornière, et j’ai su qu’ils étaient nombreux.

Il faut vous dire que chez nous, les visites étaient très rares. Presque personne ne savait que nous existions, nous n’étions que huit dizaines d’âmes qui vivaient de leurs terres, sous le joug et sous la protection des traditions du Dieu tout puissant. Seuls survivaient ceux qui le vénéraient.
Je vous l'ai déjà dit, le bonheur est un ruisseau tranquille qui reste dans son lit, et je ne vais pas vous ennuyer davantage avec ça.

J’ai parcouru en pressant le pas, la distance qui me séparait encore de mon champ, et j’ai caché les outils dans ce buisson que je n'avais pas arraché, parce qu'il me donnait de l'ombre quand je me reposais en pensant à Marion.

J’ai couru vers le village pour prévenir les autres. Tout le monde s’est réuni devant ma maison, parce que j'étais celui qui donnait l'alerte. Marion était fière de moi, elle se tenait à mon côté tandis que je parlais.
Le père Rincoeur nous dit qu'il allait se mettre sur le chemin pour rencontrer les visiteurs, et en attendant son retour, nous devions tous rester au village.

Je me réjouissais qu’il me fut enfin donné de passer du temps avec Marion. Jusqu’à là je ne parvenais qu’à la faire rougir et baisser la tête, rien qu’en prenant mon souffle pour lui dire un mot.

Le père Rincoeur, muni de son bâton et de sa besace se mit en route. Il nous fut permis de le suivre jusqu’à la dernière maison.
Impressionnés par cette fracture dans notre quotidien, et sans savoir ce qui nous attendait, nous restions longtemps à regarder s’éloigner la silhouette familière du gardien de nos âmes, car le chemin est droit et le paysage sans accidents.

Je passais ensuite des heures avec Marion, elle parlait peu comme il se doit, assise sur le mur de pierre qui marquait la limite de sa maison natale. Elle laissait avec grâce balancer ses pieds, au-dessus de ce terrain qui n'était pas celui de son père. Cette audace lui était permise, car elle allait bientôt le quitter et me rejoindre.
Elle m'était promise.
Malgré l’épaisseur de ses jupons je devinais avec bonheur combien les pierres élargissaient son séant. C'était gage de bonne santé.
Elle prenait la place de deux comme moi.

Je n’osais quant à moi m’asseoir, je restais debout près d’elle, mais pas trop près, son père vaquait près du puits, en jetant de temps à autres un regard courroucé sur le dos de sa fille.

Je me souviens que c'était une journée chaude. Je regrettais qu'à la faveur du bouleversement qui nous touchait, il me fût interdit d'entraîner Marion vers les bois ombragés. Embrassailles et autres touchailles eussent été de mise, et je gage qu’elle n’aurait point trop longtemps gardé ses lourds jupons par-devant moi.

Sa tête, en vérité, elle ne la baissait qu’au village, là où on pouvait nous observer. Ses rougeurs, je savais les exacerber dans les rares moments où nous nous retrouvions seuls, en des intensités qu’aucun chapeau de paille ne saurait jamais conjurer.

Jusqu'au soir nous restions ainsi. Elle me parlait peu et, tête baissée, fixait le mur de pierres de son père. Je suis sûr que comme moi, elle se faisait du bien en imaginant l’avenir.
Le mariage, la vaisselle, le bœuf, les enfants, la basse cour, les femmes en peuvent rêver avec ravissement, quand la promesse d'une union répond en écho à leurs rêves.

Marion qui me laissait voir ses grasses épaules, me promettait de me seconder à la tâche. Ses hanches s’égaraient au-dessus de son plantureux séant, augurant de fils forts et bien portants, aptes au travail.
Son silence quand elle était en public, avait fait d'elle une femme convoitée. Elle avait les qualités qui enchantent un homme, elle serait discrète à la peine, mais aussi à la joie. Son rêve devenait mien.
C'est cela être mari et femme.

Quand le jour baissant, son père lui ordonna avec rudesse de lui servir à boire, je m’en retournais chez moi, les yeux pleins d'étoiles.
L’absence du père Rincoeur permettait bien des libertés, mais il ne fallait tout de même pas exagérer.

Comme mon repos forcé me cloîtrait dans le village je n’avais pu ramener aucun lièvre, aucun canard, je devais me contenter de cerises qui me coloraient de bleu les mains.

Marion habitait depuis bien longtemps mes songes, cette nuit ne fit pas exception, je l'avoue. Je rêvais de taches bleues sur ses cuisses épaisses comme des rondins et sur son ventre large comme une plaine. En mon for intérieur elle était déjà ma femme.
Grâce en soit rendue à mes songes, car la suite des événements devait me priver de ce contentement.

Le père Rincoeur s’en revint avant l’aube, il rassembla tous les hommes du village et nous fit savoir qu'une horde de cavaliers campait derrière la forêt. Ils se reposaient de leur voyage, car ils venaient de loin. Ils menaient grande vie grâce à leurs pillages.
Il y avait à redouter qu’une fois reposés, leur route continue à travers notre village, qui pour son malheur se trouvait sur leur chemin.

Ce n’étaient pas de bons chrétiens, mais tous les hommes craignent la colère de Dieu. Cela devait nous donner espoir. D'autant plus qu'il y avait parmi eux un moine avec qui le père Rincoeur avait pu parler.

Ce moine avait annoncé qu'il viendrait au village le jour même.

Il vint effectivement nous rendre visite quelques heures après, il était à cheval. Contrairement au père Rincoeur, son allure était celle d'un soldat, il avait le regard d'un aigle survolant nos têtes.

En bien des gestes, ce moine se montra brutal et arrogant, prenant avec dédain ce que de toute façon nous lui aurions donné.
Rincoeur en l’accueillant se montra plein de respect, et bien que cela nous étonnât un peu, nous l’imitions car il guidait nos destinées.
Le visiteur demanda le logis pour la nuit, puis semblant se rappeler quelque chose, il exigea que les femmes sortent des maisons.
Il ordonna qu'elles s’alignent devant lui et devant la lumière du soleil couchant.
Il les regarda toutes longuement, et en désigna quatre parmi les plus fortes.

Il déclara que ces quatre devaient apporter à boire à ses compagnons.

Notre vie était rude, elle éliminait les faibles, les paresseux, et cela était une bonne chose, car même les faibles et les poètes ont des bouches pour manger. Mais les femmes sont utiles. Nous en perdions quatre d’un coup. C'était un grand malheur de perdre des gens que l'hiver n'a pas pris.

La révolte grondait.

Le sourd qui était marié avec l’une de quatre, assista aux préparatifs de départ, et quand elle voulut passer le seuil de la porte, il rossa avec application sa Courtaude, désignée pour porter le vin.
Ludovic se lamenta et se couvrit de terre comme un sanglier tandis que sa Poilue s’en allait, le laissant avec six enfants.
Quant à Jean et quant à Benjamin, ils rappelèrent que selon la tradition leur préjudice devait se réparer par le privilège de choisir en priorité parmi les jeunes filles à marier cet été.

Rincoeur qui savait compter, rétorqua que les effectifs ne suffiraient pas à combler la saignée. Trois filles seulement, pour une dizaine de gaillards dont j'étais.
Je commençais à craindre la suite des choses pour Marion et pour moi. Rincoeur, devinant mes pensées, ajouta que les promis de l'année resteraient ensemble.

Les hommes murmuraient mais ne savaient que rétorquer.

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Le moine avait quitté le village en compagnie des quatre femmes, après avoir remercié tout le monde en souriant, ce qui gonfla bien des cœurs, car ce n’est pas souvent qu’on nous remercie pour ce que nous donnons.

Trente jours passèrent sans qu’aucune nouvelle ne nous parvienne.

Personne n’osait s’aventurer dans la forêt. Les travaux des champs avaient repris avec la permission du père Rincoeur.
Permission assortie toutefois de l’interdiction d’aller aux Colombes, car il se situait trop près du camp des visiteurs.

C’était pourtant là que j’avais mes outils.

Comme je ne pouvais travailler ma terre à mains nues, je n'avais d'autre choix que de désobéir, je résolus de passer outre l’interdiction, et d’aller discrètement récupérer mes outils dans le buisson à l’orée des Colombes. Mais je dois avouer que la curiosité n'était pas étrangère à mon escapade.
Mis à part les ménestrels qu'il nous réjouissait de chasser à coups de pierres, et les marchands ambulants, qui passaient tous les ans, nous apportant nouvelles, fripes et allumettes, je n’avais jamais vu d’étrangers.

La première chose que j’entendis (je m’étais caché, accroupi auprès de mes outils dans le buisson), ce furent ces rires.

Des rires comme il n’en existe pas chez nous. Il y avait des silences, de longs silences, pendant lesquels je devinais qu’ils se parlaient, les rires éclataient ensuite comme des bourrasques et duraient dans leur intensité.

Seuls des hommes forts et sûrs rient comme ça.

Me parvenait également aux narines une puissante odeur de viande rôtie et de graisse brûlée. Mais la peur faisait taire ma faim.

Je restais longtemps accroupi à écouter cette alternance de rires et de silences. J'étais terrorisé sans rien savoir de plus sur nos visiteurs, sinon qu'ils étaient des hommes puissants, sans maître, et bien nourris.

La nuit tombait, je m’enhardis à quitter mon buisson. Je m'approchais, attiré par la lueur de leurs feux.

Il y avait plusieurs groupes, cinq hommes buvaient assis en cercle. D’autres, une dizaine, s’occupaient auprès de leurs chevaux attachés à des arbres bordant la clairière. D'autres encore, en proie à une étrange agitation, allaient et venaient de la clairière aux bois.

Un peu plus loin je distinguais dans la pénombre un groupe moins imposant, c'étaient des formes humaines qui se collaient les unes aux autres, et qui ne cessaient de se mouvoir en gémissant.
Il y avait dans ce groupe nos femmes. Je n’en distinguais que trois, mais je ne parvenais pas à les identifier. Où était la quatrième ?

En me déplaçant, je réussis à mieux voir les trois femmes parmi d'autres prisonniers.

Il y avait à genoux le Courtaude et la Poilue, qui se penchaient sur l’Avrile, couchée sur le dos.
Celle qui manquait était donc la Fleur, la femme à Jean.

C'est à ce moment que j'entendis ce cri qui m'effraya. Un cri identique à celui du cochon qu'on traîne devant le couteau. Il venait de l'orée du bois, il y eut des rires d'hommes, puis le silence, et ensuite un long gémissement. Je reconnus avec effroi la voix de la Fleur.

Il n’était pas question d’entreprendre quoi que ce soit pour venir au secours de ces femmes, j’avais bien trop peur de ces barbares qui riaient si fort.
Je restais longtemps à les observer pour qu’au moins je puisse raconter au village ce que j’avais vu.

Mais je dois ici faire un aveu. Indécis et doutant de mon bon droit -Rincoeur ne m'avait-il pas interdit de venir, et ne Répétait-il pas sans cesse qu'il fallait accepter le malheur ? - je retournai dans mon buisson où je finis par m'endormir, ensorcelé par les gémissements de la Fleur.

Quand je me suis réveillé, il faisait jour. Les barbares avaient levé le camp. En allant y voir de plus près, je ne trouvais que des tas de cendres, des restes de repas, et les cadavres de nos femmes.

En fait, l'une d'elles, Fleur, vivait encore. Elle me regardait hébétée d'être encore en vie. Je ne sais pas si elle me reconnut, elle ne pouvait ni bouger, ni parler. Son sang s'écoulait de sa gorge. Son corps, couvert d'inquiétantes taches, était sans vêtements.

Je partis, la laissant seule à son agonie.

Quand j'arrivais au village les barbares y étaient déjà passés.

Le village était dévasté, les cadavres jonchaient le sol. Je ne trouvais pas Marion. Sans doute les barbares l'avaient-ils trouvée à leur goût.

Il se peut qu'elle soit encore en vie à l'heure qu'il est.

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Les années on passé. Je cultive les Colombes pour subsister.


Chaque jour qui passe est un nouveau jour. Je sais maintenant que l'homme ne peut vivre sans métal, je sais que Rincoeur aurait dû nous apprendre à forger des armes, et à distinguer entre les malheurs qu'on accepte et ceux qu'on n'accepte pas.

Quand je serai mort, notre village aura cessé d'exister.



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