La fin du monde est blanche
de Dominique Ferland

 

21 Avril 2003


LA FIN

Je me tiens ici, à genoux, depuis je ne sais combien de temps. Je ne suis même pas certain d'être encore ici, ou plutôt là, dans ce tableau silencieux.
Je ne sais plus d'où souffle ce vent, d'où tombe cette neige. Je ne sais pas ce que je regarde à travers la morne blancheur de la tempête. Je ne sens plus le froid traverser ma chair. Je ne sais qu'une seule chose.

Je ne sais qu'une seule chose et je préférerais ne pas savoir.


L'ILLUSION

Samedi.

Je paie, puis je souris gauchement en me retournant. La musique me donne l'illusion d'être vivant quand je traverse la masse de créatures de la nuit entassées l'une contre l'autre au centre du bar. Par contre, cette illusion est de très courte durée car, une bouteille à la main, je retrouve finalement mon banc, où ma solitude et mon désespoir attendaient mon retour. La chanson devient funèbre, je m'imagine ailleurs.

La mer. Je m'assois sur un rocher plat, les pieds ancrés dans le sable tiède. Mon regard se porte aussitôt sur le ciel enflammé par le coucher de soleil, probablement en quête de chaleur. Pendant quelques secondes, ce parfait paysage m'apporte un certain réconfort. Malheureusement, je remarque à gauche du soleil deux petites taches noires allongées, ressemblant à des oiseaux, figés dans le décor.
Un éclair passe rapidement entre la mer et moi. Le métro m'empêche momentanément d'observer davantage les détails de l'affiche d'une quelconque agence de voyage. Je me redresse sur mon banc de métal froid, puis je jette un regard aux alentours. Plusieurs jeunes me semblent familiers, puisque leurs visages se sont imprimés sur ma pauvre rétine pendant que je me saoulais innocemment. L'un deux porte un grand chapeau rayé, l'autre un sourire de dopé. Mon esprit embrumé ne distingue plus que certains détails chez les curieux personnages qui m'entourent. Enfin, à quelques mètres devant moi, la porte du métro glisse et me cède le passage. Une jeune femme soulève mon bras pour le poser derrière sa tête et me pousse vers encore un autre banc, cette fois au fond du métro. Mon corps ne répond plus à mes ordres, alors je le laisse s'affaisser aux côtés de cette fille. Je ne vois chez cette inconnue que ses yeux.

Ses yeux sont gris et ses pupilles noires. Des traits argentés relient les cercles brillants entre eux. Leur éclat perce la brume de mes yeux, puis mon regard se tourne vers la fenêtre, gêné d'assister à une telle féerie, digne des immortels seulement.

Le tunnel file devant mes yeux et me révèle des images hallucinées comme les mille pages d'un livre lues en une seule seconde. Le temps file à la même vitesse et me porte chez moi, à l'instant même où l'horloge sonne pour la dernière fois cette cruelle nuit.


L'ESPOIR

Dimanche.

Au plafond de ma chambre à coucher se dessinent violemment les lumières de la nuit qui vient de se terminer. Elles s'entremêlent puis s'évanouissent comme je sombre dans l'oubli, mes bras entourant le corps chimérique de la douce Morphée.

Alors, les yeux reviennent. Ils dansent et chantent, cercles d'argent et éclairs obscurs. Le rêve est particulièrement étrange, puisque ses éléments forment un cycle de trois ou quatre secondes puis répètent les mêmes mouvements encore et encore. Les questions habituelles sur des thèmes comme l'identité et la vie brillent de leur absence en ce matin toujours endormi.

À mon retour dans cette réalité, je réalise que je dois maintenant chercher et trouver à qui appartiennent ces bijoux argentés, ces yeux féeriques, comme si le rêve avait tout décidé pour moi.


L'INCONSCIENCE

Mercredi.

Depuis, je ne dors pas. Je préfère forcer mon corps à rester en état de demi-sommeil et ainsi rêver tout en effectuant la routine quotidienne au bureau. La qualité de mon travail n'en est même pas affectée, puisque l'ordinateur en effectue la majeure partie. Le reste, le café s'en occupe.
Je comprends très bien le ridicule de ma situation. Ces yeux, je ne les reverrai fort probablement jamais. Ils sont aussi illusoires que les films animés sur le plafond de ma chambre. Ils n'ont aucune signification émotionnelle ou métaphorique pour moi. Ce n'est qu'une autre image mémorisée et associée par erreur à un quelconque sentiment insignifiant. Une manifestation de mon organisme qui combat sur deux fronts l'alcool et le malheur. Une maladresse.
Dans quelques jours, j'aurai déjà oublié.


LA PITIÉ

Samedi.

Malgré ce nuage noir qui a détruit mes rêves et ma raison de vivre, je continue à suivre la routine qui me maintient en vie. Je saute n'importe où, accueilli par l'épaule ou le dos d'un autre acteur effréné de cette comédie muette. Les lumières ne m'aveuglent plus, car je n'ose plus ouvrir les yeux. La douleur n'est plus qu'un cri externe qui se perd dans les mouvements symétriques de la musique, loin de ma conscience. Malgré tous mes efforts, je ne pense plus qu'à ses yeux, au cruel destin qui m'a troué le cœur.

À l'extérieur, la vengeance de mon système digestif ne m'affecte que peu; les larmes coulent avec haine sur mes joues. Je me traîne vers une ruelle sombre avec mépris pour le molosse du bar. Pendant que mon ventre réalise que je n'ai rien mangé depuis la veille, de l'air s'infiltre dans mes poumons.

Je prie. Je ne prie pas un Dieu. Je prie pour que la pitié se manifeste, qu'elle arrache mon cœur déjà sanglant, que la mort me fauche, que la terre se déchire sous mes pieds et m'engouffre à jamais dans l'oubli. Un cri guttural surgit avec le son d'un arbre mort tombant dans une forêt inhabitée.
Au même moment, un léger flocon de neige flotte vers moi, suivi d'un millier de semblables qui se multiplient et me frappent, balayant les larmes de mes joues. Je ne recule pas devant la force de l'assaut, mais je me retourne à la recherche d'oxygène. Le blanc tournoie et couvre rapidement toute ma vision, remplacée aussitôt par la noirceur de mon inconscience.


LA TRAGÉDIE

Dimanche.

Le corps gelé, la tête brûlée, mon bras endolori soulève la lourde neige qui le cloue au sol. Mon visage ensanglanté s'écarte du mur contre lequel j'ai perdu conscience. La ruelle est devenue une blanche vallée dans laquelle je suis enfoncé jusqu'à la taille. L'entrée en est bloquée par quelques mètres de neige dure. Je reste accroupi dans ce refuge inusité, espérant mon réveil sous les rayons du soleil immobilisé entre les deux immeubles grisâtres.
Le sommeil mortel apporté par le froid me guette du toit de ces immeubles surplombant ma vallée. La menace effraie mon subconscient et me pousse à grimper le mur immaculé qui mène à la rue, creusant avec difficulté des marches pour mes pieds.

La rue a fait place à une rivière immobile, blanche de même, et le haut de certains immeubles suffisamment grands se tiennent silencieux, tels des cadavres de géants de brique. Quelques uns penchent sous le poids de la neige, d'autres sont fracassés sur le côté des plus solides. Le vent souffle, le soleil brille sans chaleur. Il n'y a aucune trace de vie, à part le filet de vapeur d'eau qui sort de ma bouche.
La fin du monde, tragique mais douce.


LA BEAUTÉ

Jour 3.

La beauté du paysage apocalyptique me fait renaître. Je me plais dans ce nouveau monde si pur, malgré mon impureté flagrante. La liberté de mouvement et de pensée est prodigieuse et je n'ose même pas me demander pourquoi je ne voyais pas les traîtres chaînes de ma vie antérieure.
À l'aide d'une hache, je brise la fenêtre du troisième étage d'un grand bloc de logements incliné et me glisse à l'intérieur. J'y vois à peine un petit salon jaunâtre, sombre, à l'envers, dont le plancher glisse vers un couloir aux portes multiples. J'allume la lampe de poche que j'ai trouvé dans une autre demeure et je la pointe vers la droite, où une minuscule cuisine est cachée par une bibliothèque renversée dans l'encadrement de la porte. Je me fraie un chemin pour atteindre le réfrigérateur et j'y saisis du lait, de la viande blanche et quelques carottes. Je les enroule dans une nappe qui traîne à proximité, puis je me dirige vers le salon. Je m'empare d'une couverture de laine rouge laissée sur le fauteuil, la jette sur mes épaules et m'apprête à sortir.
Mon regard glisse sur les portes des chambres à coucher. Un horrible frisson me parcourt le dos alors que je m'imagine malgré moi les cadavres des habitants de ce logement, étouffés sous la neige qui a défoncé le côté nord et ouest de chaque bâtiment, ou écrasés sous une armoire quelconque. Ces pensées morbides envahissent mon esprit à chaque fois.
Bien entendu, il doit y avoir d'autres survivants, cachés dans leur maison sous des tonnes de neige, ou errant comme moi dans une ville fantôme. Je crains d'entendre un appel ou d'apprendre que seulement une partie de la planète a été frappée. Je veux rester seul dans mon paradis égoïste. À jamais.


LA PEUR

Jour 10.

Un grand coup de hache défonce aisément la serrure du grand gymnase. Plein de fausse nostalgie, je visite mon ancienne école secondaire en espérant pouvoir lancer quelques ballons dans un panier, ou sauter sur la trampoline. Le gymnase est intact puisqu'il n'a aucune fenêtre.
Je fracasse la porte pour la faire brûler. Je combats assez facilement le froid, recouvert d'une pile de couvertures chaudes et allumant des feux un peu partout. Je saisis un ballon orange et cible un panier, illuminé par la faible flamme du feu.
Le ballon retombe à trois mètres du panier, dans une flaque rouge. Je remarque alors la silhouette d'une enfant, adossée contre le mur, la tête reposant sur son torse, immobile.
Je vacille. Le ballon roule à mes pieds, taché de sang. L'enfant n'a pas plus de 8 ans. Dans la mare répugnante, près du corps, reposent des ciseaux ensanglantés.


LE DÉSESPOIR

Jour 11.

La tempête recommence, alors que je suis étendu près du feu, pris dans un grand tas de livres. Je suis roulé en boule, secoué de douloureux tremblements.
Dans le feu, je vois vaguement des sphères argentées. Je me redresse pour m'approcher des flammes, mais l'image disparaît.
Les hallucinations se multiplient depuis hier. Toutes se rapportent à la fille aux yeux hypnotiques et à l'enfant qui s'est suicidée. Ces illusions sont probablement dues aux médicaments que j'ai ingurgité quand je suis entré dans cet hôpital. La morphine et les somnifères tuent la douleur mais entraînent quelques effets secondaires.
Depuis quelques heures, j'entends des bruits graves, lourds, mais lointains. Il s'agit de probablement de violentes bourrasques qui amènent de nouvelles épaisseurs de neige. Je crains d'être enseveli sous l'édifice hospitalier, même si c'est la plus solide construction de la ville.
La chambre située au milieu de l'établissement ne m'apporte guère de réconfort. Le lit blanc, vide, me rappelle la mort. Les murs ternes, jaunis, me rappellent la mort. Tout ce qui m'entoure me rappelle la mort.
Un des bruits résonne de plus près alors que la drogue me tire dans un sommeil peu naturel.


LE RÊVE

Tout est noir. Je ne remarque que ma silhouette grisâtre, à peine détachée du décor. Il semble que je sois assis, nu, recroquevillé sur moi-même, la tête enfoncée dans les genoux. Je n'entends que l'éternel sifflement du vent.
Une ombre couvre la totalité du sol. Je veux regarder au ciel, voir ce qui cache le soleil ou la lune, mais mon rêve ne le permet pas. Je remarque alors du mouvement dans le décor. Une seconde silhouette pâle se retire du fond. Ses yeux percent le regard du moi spectateur, puis se posent sur mon image. Il y a un reflet dans ses yeux argentés, provenant de je ne sais quelle source lumineuse. Mon double lève la tête vers la fille qui lui frôle l'épaule de sa main.
Les yeux de l'inconnue sont tristes, déçus. Une unique larme glisse très lentement sur sa joue, puis tombe sur le sombre sol. Je comprends qu'elle est sur le point de partir, qu'elle me laisse face au malheur, face au désespoir, face à moi-même. Elle part en me laissant un cadeau tant espéré. La pitié.
La pitié me serre le cœur. Sa pitié pour moi. Ma propre pitié pour moi et pour ce qui n'existera jamais. Pour la fille aux yeux étincelants. Pour l'enfant baignant dans son sang.
À ce moment, je remarque le fond ténébreux qui bouge diagonalement, se soulevant de terre et s'élevant à toute vitesse, retombant à quelques centimètres de moi dans un vacarme mortel.


LA FIN

Je dois sortir de cet endroit aux odeurs pestilentielles, aux images cauchemardesques. Je sens la mort à mes trousses, la frayeur dans mes yeux, la mort sur mes talons, l'horreur qui se terre au prochain tournant. Je cours vers la fenêtre de sortie, mes couvertures abandonnées dans les airs dans ma course effrénée.
Je franchis maladroitement la fenêtre pour me retrouver dans le vent, dans le blanc. Je cours en ligne droite, trébuchant sans arrêt dans la maudite neige. Je sens ma bave geler contre mes joues. Je vois mes bras alterner devant moi au rythme de mes pas et de mes chutes. J'entends mon cœur battre de grands coups sourds très espacés.
Je tombe une dernière fois. Cloué au sol, je porte la main à mon cœur enflammé. Je tousse et des taches rouges apparaissent sur la neige. Je sens le battement de mon cœur, cette fois beaucoup trop rapide. Il se superpose à l'autre battement, fort et maintenant effrayant, car il ne provient pas de mon corps.

Il m'est impossible de décrire la colossale horreur noire qui marche lentement à quelques pas de moi, de ses pas lourds et sonores. Une horreur haute comme une montagne. Une horreur entourée d'un tourbillon de neige ne couvrant même pas ses ténèbres. Tout autour de moi, je sens d'autres colosses parcourir leur nouveau monde, une vague de noirceur, de malheur, de cauchemar se déversant derrière eux. La terreur paralyse mon corps. Le désespoir fait disparaître tout ce qui m'entoure. Toute la pitié de la Terre me transperce. Je suis l'unique témoin de la véritable fin du monde.

Fin

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