Les cannes anglaises
de Dominique Combaud



Je me réveillai avec l'impression d'avoir oublié une chose, ou plutôt oublié de faire quelque chose, mais quoi? J'ouvris un oeil, il faisait nuit noire dans la chambre. Je laissai traîner la main sur le parquet à la recherche d'un briquet ou d'une boîte d'allumettes; je tombai sur ma montre. Elle indiquait quatre ou cinq heures du matin, je n'étais pas sûr pour la petite aiguille, mais j'avais la certitude maintenant d'avoir omis un rendez-vous important, essentiel, sans savoir encore ce qu'il représentait vraiment. Après quelques tâtonnements je finis par trouver les allumettes et la bougie qui était juste sous mon nez, au bas du lit. Le temps d'en gratter une, de voir les ombres s'allonger dans la pièce, je poussai un cri en apercevant toutes les bouteilles encore pleines alignées contre le mur. Le whisky, le gin, la vodka, les packs de bière, MON ANNIVERSAIRE! Mes vingt ans bordel, une fête qui m'avait coûté les yeux de la tête, et je m'étais endormi comme un idiot au beau milieu de l'après-midi en croyant faire une petite sieste. Quinze jours que je tannais Tanya, à l'Agence, pour bosser à plein temps. Pour quelques livres de plus, j'avais passé mes matinées dans les quartiers chics de Londres à récurer des cuisines et des baignoires, à refaire les lits et ranger les jouets, jusqu'à dépoussiérer des moquettes autour d'un circuit 24 sous l'oeil réprobateur des gamins. Pourquoi ne m'avait-on pas réveillé? Je les avais prévenus pourtant, Ricardo et les autres, tout le monde savait que c'était aujourd'hui mon anniversaire! Enfin, hier plutôt...
Comme je m'agitais dans mon lit, cassé en deux et maugréant sans trouver l'ombre d'une explication, je reçus alors un énorme choc au creux des reins, un véritable coup de massue qui me bouta hors du matelas. Dans ma chute je renversai la bougie, ma tête alla heurter un objet dur qui roula sous mon front. Après m'être massé le crâne, je tentai de remonter en m'agrippant d'abord au drap, qui se déroba sous ma prise, puis à une chose plus consistante, au contact froid et granuleux. Et avant de réaliser vraiment qu'il s'agissait du plâtre de Sue, le mal était fait! Une plainte atroce me fit aussitôt lâcher prise, suivie dans l'instant d'un cri d'une intensité à réveiller le squat tout entier. Je sautai alors sur mes pieds et, sans prendre le temps de rallumer la bougie, je me précipitai sur le lit.
- Sue, ça va?
- Hon, hon, marmonna-t-elle avec des relents de sommeil mêlés de douleur dans la voix.
Pendant que je tentais de bredouiller une excuse, mes mains couraient sur son corps pour vérifier s'il ne lui manquait rien d'important. Le cou, les bras, ça allait. Bon, les jambes maintenant, et là je craignais le pire, surtout pour celle qui était plâtrée. Un examen approfondi me rassura définitivement et je le confirmai à la lampe de poche qui venait d'apparaître par l'entrebâillement de la porte. Tout va bien, tu peux te recoucher! dis-je à l'inconnu venu prendre de nos nouvelles. Comme la porte se refermait sans m'accorder la moindre réponse, j'ajoutai en haussant le ton: Et merci de m'avoir réveillé hier soir!... Sympa!... Après un léger temps de silence, la porte se rouvrit très légèrement et je reconnus la voix d'Habib derrière le faisceau lumineux: Désolé, mais pour ça tu vois avec Sue. Tu dormais si bien qu'elle n'a pas voulu qu'on te réveille...
Et il ajouta, avant de refermer la porte, qu'on ferait bien de se calmer un peu sinon tous les bobbies du quartier n'allaient pas tarder à encercler l'immeuble.
Je me tournai vers Sue, les sourcils froncés et la mine sévère, ce qui était tout à fait superflu puisque nous étions toujours dans le noir.
- Alors?
Sa réponse cinglante me siffla aux oreilles et, par précaution, je décidai de rallumer la bougie. J'avais besoin d'y voir assez clair pour traduire son argot londonien, tout en me doutant de la signification profonde de sa répartie. La lumière revenue je réitérai ma question, en la reformulant sur un ton plus conciliant. Cette fois-ci l'effet fut bien différent, elle me répondit en français, me traitant ni plus ni moins de barbare, tout en se massant le haut de la cuisse. Ebahi par la beauté du terme, dans sa bouche, je fis celui qui n'avait pas bien entendu.
- Comment dis-tu?
- Barbare! répéta-t-elle avec un charmant accent tonique. Tu n'es qu'un barbare. Comment pourrait-on appeler autrement un type qui essaie de vous arracher une jambe à peine consolidée?
- A ton avis, répliquai-je, comment pourrait-on appeler une fille qui ne réveille pas son copain le soir de son vingtième anniversaire, dis-moi?
Elle leva les yeux au plafond, l'air exaspéré.
- Tu dormais...
- Je me doute! Et alors? T'as vu les bouteilles, j'avais tout acheté, tout préparé, j'avais invité les Brésiliens du dessus, Habib, l'Australien, les Vietnamiens qui sont arrivés la semaine dernière! Tu réalises que j'avais invité des types des cinq continents, que j'avais invité la Terre entière pour fêter ça!
Elle me regardait maintenant d'un air amusé, en appui sur un coude. Elle haussa une épaule.
- Hey; tu vas pas en faire une horloge, les bouteilles vont pas s'envoler et si tout va bien la planète devrait encore tourner ce soir!
- Une pendule.
- Quoi, une pendule?
- Tu ne vas pas en faire une pendule... Ca va ta jambe?
Elle fit la moue, rejeta le drap et commença à effectuer des ciseaux, en appui sur les deux coudes maintenant. Au début elle grimaça pour relever sa jambe plâtrée puis, peu à peu, le mouvement devint plus régulier et son visage se détendait au fur et à mesure qu'elle comptait. En dehors de son plâtre, elle était vêtue d'un tee-shirt trois fois trop grand pour elle qui remontait progressivement au rythme de ses hanches, c'était bien plus beau qu'un match de foot à Wembley. Absorbée par l'effort, elle se dévoilait négligemment et je pus vérifier qu'elle ne portait toujours pas de culotte, sans doute à cause du plâtre, mais depuis quinze jours que je la connaissais je n'avais jamais songé ou jamais osé aborder le sujet. Je n'y voyais aucun inconvénient non plus. Vers le trentième battement elle souriait franchement, mais se crispa légèrement à partir du cinquantième. A quatre pattes sur le lit, je l'encourageai du geste et de la voix. Une première goutte de sueur perla de ses cheveux, puis une autre. D'un saut de grenouille je m'élançai vers l'oreiller et arrachai la taie pour lui tamponner le front, comme l'infirmière en pleine opération. Plus que dix! Je criais en comptant à rebours pendant qu'elle continuait d'égrener ses dizaines et ses unités, et mon zéro transperça l'immeuble à l'instant même où elle s'effondra, les bras en croix sur le matelas. Je me précipitai aussitôt sur elle, la félicitant, l'étouffant, la couvrant de baisers. Même les Brésiliens, là-haut, tambourinaient sur leur plancher pour saluer la performance. Je levai alors les yeux au plafond, sur le point de les inviter, quand Sue me posa un doigt sur les lèvres.
- Chut...
- Pourquoi? murmurai-je en lui mordillant l'index.
- On va réveiller tout le monde...
Je réalisai soudain la raison des coups frappés au plafond. Et l'heure. Et le goût amer de mon rendez-vous raté avec mes vingt ans.
- C'est pour ça qu'ils tapent? dis-je en élevant la voix. Hé, si vous m'aviez réveillé hier soir, pour mon anniversaire, on n'en serait pas là!
Cette fois-ci, Sue me plaqua la paume entière contre la bouche pendant que son autre main m'attirait vers elle. N'est-ce pas, Ricardo! parvins-je encore à placer avant que ses lèvres ne me clouent définitivement le bec.

Le pan de tissu sombre, punaisé à même l'encadrement de la fenêtre, laissait filtrer assez de clarté pour voir maintenant tous les recoins de la pièce. Les bouteilles étaient toujours alignées contre le mur, pleines, et je sentais le contact étrange du plâtre de Sue contre ma jambe. Le squat était silencieux. Je n'avais pas de rendez-vous aujourd'hui. Je m'étais accordé une évidente journée de repos, au lendemain de mon anniversaire, et je regardais les béquilles de Sue dont la position indiquait une heure approximative. Sue venait de se rendormir, enroulée dans le drap. Je l'entendais encore me dire qu'elle devait partir dans quelques jours, aussitôt déplâtrée, pour effectuer un stage dans une petite ville au nord de l'Angleterre. Un stage de plusieurs mois.
Sans faire de bruit je me levai et m'habillai. J'avais l'impression de sortir d'une machine à laver, j'avais les jambes toutes molles et de méchantes courbatures dans le dos, sans oublier une bosse à la tête et des bleus j'imagine un peu partout. Il n'est pas simple de cohabiter avec un plâtre, à tel point qu'il m'arrivait parfois d'avoir la vilaine sensation de faire des cochonneries avec une statue. Et puis je n'avais rien avalé depuis le petit déjeuner de la veille. Vingt-quatre heures sans manger, sans boire, dont une bonne quinzaine passée au lit, drôle d'anniversaire! Avant de sortir, je jetai un dernier coup d'oeil sur la pièce. Sue dormait comme un bébé, un pouce à portée de lèvres. Sa guitare était posée contre la petite table de chevet, puis mon regard s'attarda sur le parquet; où ses béquilles me tendaient les bras...
J'avais cinq mètres de couloir pour m'exercer, avant d'affronter l'escalier. Les premières marches étaient traîtres, mais au bas j'avais déjà acquis une certaine expérience. Dans la rue, les gens s'écartaient sur mon passage avec un oeil compatissant quand nos regards se croisaient, ou scrutateur pour ceux qui ne s'intéressaient qu'à l'origine du mal. Les mains fermes sur les poignées, les avant-bras bien calés, j'avais maintenant l'impression de mieux supporter mes vingt ans. Pour esquiver les questions compliquées, j'évitai le snack où j'avais mes habitudes, avant de tourner le coin de la rue à la recherche d'un autre où mes béquilles ne surprendraient personne. J'étais toujours aussi affamé, j'avais en bouche des effluves de toasts beurrés et de thé brûlant.
Sur le chemin du retour, l'estomac apaisé, j'entrai dans une boutique qui venait tout juste d'ouvrir ses portes. Des vendeuses nu-pieds s'affairaient encore autour de mannequins, en vitrine, où les prix affichés faisaient frissonner les quelques shillings qui me restaient en poche. J'en profitai pour foncer autant que mes béquilles me le permettaient jusqu'au rayon lingerie, qui semblait désert. En une fraction de seconde, une petite culotte noire sauta de son bac pour aller se réfugier au creux de ma paume, tout contre la poignée que je serrais bien fort. Un coup d'oeil pour vérifier que rien ne dépassait, un autre alentour, et je sortis aussi léger qu'à mon arrivée, à trois grammes près.
Il faisait frisquet ce matin-là, les gens se pressaient vers le métro sans se douter une seconde que j'avais vingt ans et un jour. Je m'arrêtai un instant pour glisser la fine culotte de soie dans ma poche. Ce n'était pas une ceinture de chasteté que j'offrais à Sue, juste un petit souvenir pour l'habiller un peu. Elle allait me quitter bientôt, et les nuits sont fraîches dans le nord de l'Angleterre.


***


- Allongez-vous, on va regarder ça! fit le toubib en chaussant ses lunettes.
C'était la première fois que j'allais dans son cabinet, bien qu'il exerçât à deux pas de chez moi, le long des quais. La proximité était d'ailleurs l'unique raison de mon choix. Depuis quelques jours je ne me déplaçais qu'à cloche-pied et en serrant les dents; je me voyais mal parcourir des kilomètres avec cette foutue hanche qui refusait de jouer le jeu.
Après avoir ôté le jean et les chaussures, je croyais avoir fait le plus dur, mais c'était sans compter sur la hauteur et l'étroitesse de la table d'auscultation. Il n'y avait pas de marchepied et c'est à la force des bras que je dus grimper jusqu'au sommet. Puis je glissai sur le ventre et deux ou trois reptations m'amenèrent à peu près au milieu de la couche. Là-haut, je me faisais l'effet d'une chemise étalée sur une table à repasser.
- Mettez-vous sur le dos.
On aurait joué ma santé à pile ou face, j'avais perdu!
Je passe sur les multiples contorsions qu'il me fallut effectuer pour me retrouver légèrement sur le côté droit, mais face au toubib. Du doigt j'accusais ma hanche gauche, lui montrant l'origine du problème. Il me prit la cheville et commença une rotation latérale que je stoppai aussitôt d'un cri étouffé.
Vous êtes bien sûr de ne pas avoir reçu un choc?
Je secouai la tête. Je m'en souviendrais tout de même.
- Bon, le mieux serait de faire une radio. Vous pouvez vous rhabiller, fit le toubib en se dirigeant vers son bureau.
- Hé, attendez! Vous allez pas me laisser comme ça?
J'avais passé plus de temps à gravir sa falaise qu'à m'y faire ausculter là-haut.
Il revint vers moi en relevant ses lunettes sur le haut du front.
- Je peux à peine marcher, poursuivis-je. Vous pourriez peut-être me soulager, me faire... je ne sais pas, une piqûre.
- Une piqûre?
- Pour calmer la douleur, insistai-je. J'en ai marre de serrer les dents. Je me demande d'ailleurs comment je vais faire pour descendre les trois marches de votre perron, devant chez vous!
- D'accord. Rhabillez-vous maintenant, on va arranger ça! affirma-t-il en repartant vers son bureau.
S'il avait pu m'aider à descendre, ça m'aurait arrangé aussi je dois dire. Puis je dus m'asseoir à même le sol pour enfiler pantalon et chaussures pendant qu'il griffonnait déjà ses ordonnances. Après avoir lacé mes tennis, je me relevai comme je pus, en appui sur un pied et en esquissant tout un tas de grimaces.
Aussitôt installé sur ma chaise, le toubib me tendit une à une ses prescriptions, en les commentant.
- Voilà pour la radio de la hanche. Sinon je vous ai prescrit des antalgiques, vous allez voir, c'est costaud! Deux comprimés au coucher, deux quand vous avez mal et sans dépasser les huit par jour, dix au maximum si vous souffrez vraiment...
Des rayons X et une bonne dose de calmant, c'est tout ce qu'il avait en stock. Pour les hanches neuves, fallait sûrement repasser en début de mois.
- Voici l'arrêt de travail et, pour finir, continua-t-il en posant la dernière feuille devant moi, voilà ce qui va vous éviter de marcher à cloche-pied...
- Qu'est-ce que c'est?
- Des cannes anglaises. C'est comme des béquilles mais en plus court, avec des supports pour les avant-bras. Vous donnez ce papier à votre centre de sécurité sociale et en échange on vous remettra une paire toute neuve, avec laquelle vous pourrez grimper en haut de la tour Eiffel ou de mes trois marches la prochaine fois.
Pendant qu'il parlait, j'avais un tas de souvenirs qui remontaient à la surface. Des années plus tôt, j'étais revenu de Londres avec ce type de cannes, et je ne savais pas alors - et jusqu'à cet instant - qu'on les qualifiait d'anglaises. Je me demandais où j'avais bien pu les mettre. Quand on avait emménagé, avec Lise, je me rappelais avoir monté des malles et des cartons non déballés de mon précédent déménagement. Elles devaient être là, au grenier.
Je repoussai la feuille vers lui.
- C'est pas la peine, j'en ai déjà.
Il cessa de tapoter son sous-main.
- Et pour quel genre de problème en aviez-vous l'usage?
- Non, dis-je en soupirant, ça n'a rien à voir, ce sont celles de Sue. C'est un cadeau, un souvenir, laissez tomber!
Il baissa la tête pour me regarder par-dessus ses lunettes.
- Vous pouvez me redonner l'ordonnance je vous prie. Je vais y ajouter un décontractant, je crois que vous en avez besoin...

De retour à la maison, et après avoir grimpé l'escalier sur trois pattes, j'observai chaque carton en réfléchissant. Le quatrième fut le bon. Sous une pile de vieux vêtements, ma main glissa le long d'une canne, jusqu'à la poignée. Je plongeai alors l'autre main pour saisir la deuxième canne avant de lever les bras au-dessus de ma tête, tel un skieur à l'arrivée d'un slalom victorieux. J'entendis alors un horrible craquement dans ma hanche, comme si une branche de bois mort venait de s'y briser. Pendant quelques secondes je n'osai plus bouger, plus respirer, mais la douleur, d'abord vive, semblait se dissiper rapidement. En appui sur mes cannes, je levai le genou, doucement, comme au ralenti, retenant toujours ma respiration. Je n’arrivais pas à le croire, la douleur avait totalement disparu. Ma hanche avait même retrouvé toute sa mobilité, sans la moindre gêne. Là, debout, dans le grenier, à sautiller sur place, je ne ressentais plus rien sinon une grosse bouffée d'euphorie qui grimpait en moi, une fabuleuse sensation de bien-être après tous ces jours passés à ramper sur les trottoirs. J'étais guéri! Et j'avais retrouvé mes bâtons, mes béquilles, mes vieilles cannes anglaises avec lesquelles j'étais rentré en stop de Londres en pulvérisant mon record sur la distance. J'étais parti le matin, très tôt, et une douzaine d'automobilistes plus tard je buvais un verre à une terrasse encore ensoleillée, en plein coeur de Bordeaux. Je ne souffrais alors ni de la hanche ni d'un quelconque bobo et je courais comme un lapin pour m'engouffrer dans les voitures. Sur le coup, ça surprenait évidemment les conducteurs qui me voyaient détaler dans leur rétroviseur, mais je leur racontais vite l'histoire. Ces cannes appartenaient à une jeune étudiante londonienne que j'avais rencontrée dans le métro, où elle chantait Joan Baez ou Dylan. Sa voix m'avait guidé vers elle, au détour d'un couloir. Il y avait un petit attroupement, en arc de cercle, et j'étais resté une dizaine de minutes à l'écouter. Elle portait une jupe qui lui tombait aux chevilles, je n'avais pas remarqué ce soir-là sa jambe plâtrée. Puis j'étais repassé le lendemain et le surlendemain et les jours suivants. J'étais devenu un habitué, comme d'autres autour de moi, même si je ne restais que le temps d'une ou deux chansons. Près d'elle, ses béquilles posées contre le mur m'étaient devenues familières et je croyais déceler une lueur particulière dans ses yeux quand nos regards se croisaient. Dès que j'étais là, elle chantait souvent la Ballade de Sacco et Vanzetti, la tête légèrement penchée sur le côté, et peut-être à cause de mes vingt ans j'avais l'impression qu'elle me regardait plus souvent qu'à mon tour. J'en avais les jambes toutes molles et, un soir, sans que je m'y attende le moins du monde, elle m'avait alpagué.
Je ne racontais l'histoire qu'aux automobilistes qui voulaient bien m'écouter et me proposaient un trajet assez long. Sinon, pour les autres, je me contentais de la conversation d'usage, et du paysage.
Et alors, qu'est-ce qui s'est passé avec ta Joan Baez en plâtre?
Vous ne devinerez jamais! Ce soir-là j'arrive comme d'habitude avec un petit pincement au coeur, quand, soudain, en me voyant, elle s'arrête de chanter, jette sa guitare dans le dos et me parle comme si on se connaissait depuis toujours. Je crois comprendre qu'elle a la migraine et un besoin urgent de prendre l'air, mais je reste plutôt ahuri au milieu de la foule. Le temps de réagir, je fais deux ou trois pas en avant sans être tout à fait certain d'avoir bien saisi son patois londonien. Elle me tend alors son chapeau de façon toute naturelle, une sorte de bibi garni de pièces et de billets, et me fait comprendre mimique à l'appui qu'il est temps d'y aller. Je prends donc le chapeau sans me poser plus de questions, elle récupère ses béquilles, m'en tend une que je me coince sous l'aisselle, et nous voilà partis bras dessus bras dessous dans les couloirs du métro.
Et alors?
Alors, une fois dehors, elle m'a tout expliqué. Il y avait deux ou trois types ce soir-là qu'elle ne "sentait" pas, qui louchaient sur sa recette, et elle a profité de mon arrivée pour éviter toute embrouille. J'étais le sauveur du métro, le Zorro de Soho, et comme les pubs étaient encore ouverts, elle a tenu à me payer quelques bières, elle en avait les moyens.
Et après?
C'est à gauche, la route de Bordeaux! Eh bien, de fil en aiguille et de chope en chope, on a fini par rester quelque temps ensemble, jusqu'à ce foutu jour où elle s'est fait déplâtrer. C'est là que tout a basculé, comme si c'était son plâtre en fait qui s'était entiché de moi. Le lendemain matin, en me réveillant, je me suis retrouvé tout seul dans le lit, il ne restait que ses béquilles sur le plancher. Elle avait disparu et je ne l'ai jamais revue. Comment s'appelait-elle déjà? Et sa jambe droite, son creux poplité, le galbe de sa cuisse, je n'arrive plus à me souvenir, j'ai eu si peu de temps, quelques heures... Alors vous comprendrez que j'ai besoin de ça pour supporter son absence. J'en faisais des tonnes en leur montrant les béquilles, et, par compassion ou le sourire aux lèvres, mes conducteurs d'un jour consentaient à un petit détour pour m'amener sur la bonne route...
En fait la vérité était légèrement différente, dans son dénouement. Quand Sue était partie pour effectuer un stage dans le nord de l'Angleterre, elle remarchait normalement depuis quelques jours et n'avait donc plus l'utilité de ses cannes. J'en avais donc profité pour les lui emprunter. Je m'amusais à prendre le bus ou le métro et j'avais vite constaté les avantages que je pouvais en tirer. Il y avait toujours une place qui se libérait, même dans une rame bondée, et je devais quelquefois refuser l'offre tant la situation était gênante.
Voyant que je m'éclatais comme un gosse, Sue n'avait pas osé me retirer mon jouet. Après son départ, j'avais poussé l'expérience un peu plus loin encore. J'allais faire le ménage avec mes béquilles, prétextant une légère luxation du genou ou une foulure de la cheville, ce qui m'évitait les tâches trop pénibles. Les maîtresses de maison étaient compréhensives et je passais la majeure partie de mon temps à siroter du thé en grignotant des petits fours. Ce n'était pas désagréable et le soir je n'avais même plus à faire mes courses. Je me nourrissais exclusivement au boulot. Et quand j'avais envie de me balader le week-end, d'aller faire un tour sur la côte, je tendais le pouce et c'était Byzance, ou Margate.
La sonnette de la porte d'entrée me fit lever le nez de mes souvenirs. Je bondis sur mes jambes, mes deux cannes à la main, et en dégringolant l'escalier j'eus la confirmation que ma hanche ne me faisait plus souffrir. En quelques foulées j'étais en bas, dans mon élan je glissai jusqu'à la porte d'entrée. C'était Lise, qui avait oublié ses clefs, ou ne les retrouvait plus dans le bric-à-brac de son sac. Elle releva brusquement la tête à l'instant où j'ouvrais la porte.
- Ah, t'es là! fit-elle, l'air soulagé. Je ne sais pas ce que j'ai fait de mes clefs...
Puis elle vit les béquilles, son sourire se figea.
- Alors, t'as vu un docteur, qu'est-ce qu'il a dit?
- Je vais t'expliquer, entre..., dis-je en essayant de me plaquer sur le visage un masque de souffrance contenue.
Après avoir fermé la porte, je la suivis jusqu'au salon en me servant de mes cannes. Une odeur de thé indien flottait dans la pièce et la rivière qui coulait sous nos fenêtres avait des allures de Tamise.

Lise s'occupa de tout ce soir-là, j'étais comme un coq en pâte. Elle servit l'apéritif et prépara un plateau repas avec une demi-douzaine de petits bols décorés.
- Voilà, j'espère que je n'ai rien oublié, fit-elle en s'asseyant en tailleur près de la table basse.
- Non, ça me paraît sympathique! dis-je en jetant deux glaçons dans mon verre.
Bien calé dans mon fauteuil, les cannes à portée de main, je piochais au petit bonheur dans les bols. Une tranche de chorizo, un coeur de palmier, c'était parfait pour commencer pendant qu'elle me racontait quelques anecdotes sur sa journée de travail, au collège. Je l'écoutais en souriant, attrapais mon verre de temps en temps. J'étais bien, j'aurais pu y passer la nuit si Lise n'avait pas oublié les cornichons.
- Bouge pas, j'y vais! proposai-je sans réfléchir.
Comme un gymnaste au cheval d'arçon, j'enjambai en appui sur une main l'accoudoir du fauteuil avant de foncer vers la cuisine. Et c'est seulement en ouvrant la porte du réfrigérateur que je réalisai avoir oublié une chose importante: mes béquilles! Ce qui n'était pas très sérieux, surtout après les propos alarmistes que j'avais tenus devant Lise deux heures plus tôt. Je revins avec le bocal de cornichons, et à une allure beaucoup plus modérée, puis nous continuâmes à converser pendant un bon moment à propos de l'école, des prochaines vacances et des calmants que je n'étais toujours pas allé chercher à la pharmacie.
- Bon, je vais faire un café, proposa Lise en se levant.
Comme j'avais l'habitude de le préparer, je crus vraiment qu'elle n'avait pas réalisé mes récentes prouesses au cheval d'arçon, lorsqu'elle s'arrêta soudain sur le pas de la porte.
- Au fait, ta hanche, elle te fait mal sans cesse ou c'est seulement de temps en temps...?
- C'est marrant ce que tu dis, répondis-je en faisant mine de fureter dans les bols. Je viens de réaliser à l'instant que la douleur n'était pas constante, comme depuis quelques jours. Elle va, elle vient, c'est bizarre... C'est peut-être à cause du temps?
- Oui, il est changeant en ce moment...
Et tout le reste de la soirée je crus déceler une légère ironie dans ses propos. A Londres, pendant deux mois, personne n'avait jamais douté de mes luxations du genou ou de mes entorses de la cheville, et là, après seulement quelques heures, je sentais déjà croître un certain scepticisme. Je manquais d'entraînement sans doute, tout cela avait été trop soudain. Il me fallait absolument éviter, à l'avenir, les prouesses techniques et les gestes superflus, comme enjamber les fauteuils en appui sur une main.

Les jours suivants, je profitai pleinement de mon arrêt de travail comme des premières chaleurs du printemps. En fin de matinée je faisais mon marché cahin-caha à la recherche d'un thé de Chine ou d'un mélange rare, mais à cette époque de l'année on ne me proposait guère que des carottes ou des choux-fleurs. J'allais ensuite boire une brune au pub du coin en cherchant en vain la cible et les fléchettes. Après le déjeuner, je flânais le long de la rivière en me remémorant certaines balades au bord de la Tamise. Ensuite je trouvais un banc bien orienté et je bronzais en regardant les boulistes, puis les gamins arrivaient, un ballon sous le bras. Je savais alors que Lise n'allait pas tarder à rentrer.
Je les regardais un moment jouer au foot. L'aire de jeu était divisée en deux parties, l'autre étant réservée aux boulistes, et ils pratiquaient l'attaque-défense sur un but. Ils étaient une douzaine, entre dix et quinze ans, à manier la balle comme des petits pros. J'en avais des fourmis dans les jambes et, cet après-midi-là, il arriva ce qui devait arriver. Sur un dégagement au poing du gardien, le ballon monta et décrivit un parfait arc de cercle pour venir vers moi, mais légèrement trop haut. Je bondis alors de mon banc en prenant appui d'une main sur le dossier et, d'un magistral ciseau retourné, j'expédiai la balle dans les airs avant de m'écraser lourdement sur le dos, de l'autre côté du banc. Aussitôt un gamin se précipita vers moi, un petit brun à la mèche rebelle et décolorée.
- Ca va, m'sieur?
Je fis signe que oui en me massant la nuque. Mes cervicales n'avaient guère apprécié la cabriole.
- Vous l'avez mis en plein sur la barre, poursuivit-il, et le gardien était aux fraises!
Il m'aida gentiment à me relever. Près de nous les boulistes avaient cessé de jouer. Leurs yeux se portaient sur mes béquilles toujours posées contre le banc, puis sur moi, et retour. Ils discutaient à voix basse, les mains sur les hanches, et j'imaginais assez bien ce qu'ils pouvaient se raconter. De l'autre côté, la plupart des gosses avaient encore la bouche grande ouverte.
- Si on se faisait un petit match! lui proposai-je en le décoiffant pour de bon.
- Oui, mais on peut jouer que sur un but, fit-il en me montrant les boulistes.
- C'est pas un problème, on va arranger ça. Viens!
Je pris mes cannes sous le bras et fis quelques pas pour aller les planter dans la terre battue, au beau milieu du terrain. On fit ensuite les équipes en choisissant les joueurs à tour de rôle. Comme j'étais là depuis quelques jours, j'avais déjà repéré les meilleurs.
Je rentrai tard ce soir-là. On avait dû jouer les prolongations et les lampadaires n'avaient pas été superflus pour valider les tirs au but. Comme mes béquilles pour le retour. J'avais les jambes tétanisées, mon rythme cardiaque avait du mal à redescendre dans des zones acceptables. Lise devait me guetter tranquillement de son fauteuil car elle ne se précipita pas vers moi sitôt la porte franchie.
- Alors, ta radio? fit-elle sans lever le nez de son magazine.
- M'en parle pas...
Et je me lançai dans des explications sans fin en partant des salles d'attente bondées, en passant par le manque criant de personnel médical et le non-respect des rendez-vous pris, sans oublier d'évoquer pour finir et je ne sais pourquoi le trou grandissant de la sécurité sociale.
- Tu veux dire que tu n'as pas fait ta radio, décoda Lise.
- Non, il faut que j'y retourne demain.
- Demain, c'est samedi. T'as pas oublié qu'on était invité chez maman...?
- Non, bien sûr... Je voulais dire lundi... C'est dingue, non?
- Fou! conclut-elle en reprenant sa lecture.
Si déjà les jours précédents j'avais eu la fâcheuse impression qu'elle ne me prenait pas au sérieux, là je passais vraiment pour un clown! En outre j'avais complètement oublié qu'on devait passer la journée de samedi chez belle-maman...

Le lendemain matin je fus réveillé par le chant des oiseaux et, fortuitement, par Lise qui claquait toutes les portes dans la maison. Je pris mes béquilles pour descendre l'escalier et, honnêtement, j'en avais besoin. Le match de foot de la veille avait laissé des traces, j'étais perclus de courbatures. Lise prenait un café dans la cuisine. Si j'en croyais ses doigts qui pianotaient nerveusement sur la table, ce ne devait pas être le premier.
- Dépêche-toi, t'as vu l'heure. On n'y sera jamais pour midi!
Je me servis un café en marmonnant et, mon bol à la main, j'allai près de la fenêtre en marchant à pas comptés. Le ciel était d'un bleu pur et je ne pouvais guère compter sur lui pour évoquer un brutal changement de temps.
- Non vraiment, dis-je après quelques secondes d'intense réflexion, je ne me sens pas capable de faire deux heures de voiture dans ces conditions...
- Tu ne viens pas!
- Ce ne serait pas sérieux, dans mon état...
Lise se leva brusquement de sa chaise.
- Eh bien soit! fit-elle en sortant de la cuisine.
Je l'entendis grimper l'escalier quatre à quatre, puis j'entendis claquer des tiroirs et des portes, dont celle de la salle de bains juste au-dessus. Je me demandai ce qu'elle avait dans la tête, ce qu'elle fabriquait là-haut.
Deux minutes plus tard elle passa en coup de vent dans la cuisine, son sac de plage en bandoulière. Je tentai de m'accrocher à la bourrasque.
- Hé, qu'est-ce que tu fais?
- Je vais à la plage, ça ne se voit pas...
- La plage?! dis-je en m'arrêtant net, totalement éberlué.
Le temps de récupérer elle avait déjà pris plusieurs longueurs d'avance. Je la rejoignis dans le salon, près de la table basse, où elle était occupée à transférer quelques affaires de son sac à main dans son sac de plage.
- Et ta mère?
Elle se retourna d'un bloc et me défia du regard, son nez retroussé n'annonçant rien de bon.
- Eh bien je compte sur toi pour la prévenir, et invente ce qui te passera par la tête, tu t'y connais!
Je ne relevai pas l'insinuation.
- Arrête! dis-je sur un ton que j'aurais voulu plus conciliant. Et attends-moi, j'en ai pour cinq minutes, le temps de trouver mon maillot et de préparer un petit pique-nique.
En disant ces mots, j'eus l'impression qu'une main invisible venait de lui asséner une grande tape dans le dos. Elle resta un instant pétrifiée, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés.
- Et ta hanche? finit-elle par lâcher d'une voix rauque et du bout des lèvres, comme si quelque chose lui était resté coincé à travers la gorge.
- T'inquiète pas, ça ira, la rassurai-je. La plage est beaucoup moins loin et marcher dans le sable chaud me semble être une excellente thérapie.
Sur ce, et toujours à l'aide de mes béquilles, j'allai chercher la glacière dans le cellier. L'idée d'aller sur la côte avec Lise me semblait bien plus réjouissante qu'une journée à la campagne chez sa maman. Surtout pour apaiser mes courbatures, l'eau de mer ayant infiniment plus de vertus curatives qu'un après-midi autour d'une table à jouer au Scrabble.
J'avais encore la tête dans le frigo quand j'entendis claquer la porte d'entrée. A quoi jouait-elle encore? Je me dépêchai d'ajouter quelques boîtes de bière et un reste de tarte aux pommes avant de me précipiter dehors. Sa voiture était garée un peu plus loin, le long du quai, elle manoeuvrait déjà pour s'extraire du créneau. Du pas de la porte je lui criai de m'attendre en agitant le bras, mais comme elle semblait ne pas m'entendre je pris la glacière dans une main, mes béquilles dans l'autre, et je cavalai derrière la voiture. Elle devait me voir dans son rétroviseur, j'en étais sûr, en train de sprinter au beau milieu de la chaussée. Je vis le feu qui passait au vert une centaine de mètres devant moi. Des gosses jouaient au ballon sur le trottoir. En bras de chemise devant chez eux, quelques voisins profitaient du ciel bleu et de la douceur de l'air. Venant de nulle part il me sembla entendre une allusion sur les prochains Jeux Olympiques handisports. J'accélerai encore, j'aurais pas dû mettre les deux bouteilles d'eau minérale, la glacière pesait des tonnes. Plus que trois mètres, j'avais presque la voiture à portée de main, et dans un ultime coup de rein je fracassai mes béquilles contre le capot arrière. La voiture s'arrêta aussitôt et je dus faire un écart pour éviter l'accrochage. Lise baissa sa vitre pendant que j'essayais de reprendre mon souffle, adossé contre la carrosserie, un coude posé sur le toit.
- Ah, c'est toi! fit-elle en sortant la tête de l'habitacle. Je t'avais complètement oublié!
Puis elle plaqua sa paume contre sa bouche, d'un geste enfantin.
- C'est malin, avec tous ces gens devant chez eux..., sifflai-je avant d'avaler une grande goulée d'air.
J'ouvris ensuite la portière pour déposer la glacière et mes béquilles sur la banquette arrière, avant de contourner la voiture pour m'installer à côté d'elle.
- T'as eu le temps de prendre un maillot?
- On ira du côté des nudistes, répliquai-je en bouclant ma ceinture.
- Dis-moi franchement, venons-nous d'assister à une guérison spontanée ou n'est-ce qu'une rémission...?
- Roule!
Elle enclencha la première en gloussant comme une idiote, puis se concentra pendant un moment sur sa conduite en émettant de temps à autre de petites bouffées de rire totalement déplacées. Au bout de quelques kilomètres, en sortant d'un patelin perdu au coeur des vignobles, elle ralentit tout à coup et retrouva soudain l'usage de la parole.
- Au fait, fit-elle en s'essuyant les yeux, il faudrait quand même prévenir maman.
Elle se gara sur un terre-plein aménagé. La cabine était juste en face, de l'autre côté de la route.
Lise glissa deux doigts dans la poche du pare-soleil et me tendit sa carte téléphonique en m'accordant son plus beau sourire de la matinée.
- Tu veux bien l'appeler. Tu inventes ce que tu veux, mais sans qu'elle se fasse un sang d'encre. Tu la connais...
- D'accord, c'est bien parce que c'est toi.
- Tu te souviens du numéro?
J'acquiesçai en ouvrant la portière. Et en me demandant ce que j'allais bien pouvoir raconter à belle-maman pour justifier notre absence. Lui parler de la plage n'était sûrement pas la meilleure idée. Il est des circonstances où le plus petit mensonge devient la plus élémentaire des courtoisies.
Elle décrocha dès la deuxième sonnerie. Je pris une profonde inspiration avant d'annoncer tout de go que Lise était immobilisée par un blocage vertébral sans doute dû à une mauvaise position durant la nuit, qu'on ne préférait pas dans ces conditions prendre la route, oui, le docteur allait arriver... Pendant que je parlais, je voyais Lise de l'autre côté de la chaussée qui démentait formellement mes propos. Elle se livrait à une drôle de gymnastique, penchée sur le siège arrière de la voiture. Elle venait de saisir mes béquilles et les tenait maintenant à bout de bras, par la vitre ouverte. Sa mère continuait de parler à l'autre bout du fil mais je ne l'écoutais plus. Me regardant droit dans les yeux, Lise lâcha d'abord une béquille, puis l'autre, avant de remettre le contact en me faisant un petit signe du bout des doigts. Ne quittez pas..., hurlai-je plus que de raison. Je plaquai ma paume contre le combiné et sortis la tête de la cabine autant que la longueur du fil me le permettait, mais la voiture roulait déjà. Lise s'arrêta une vingtaine de mètres plus loin en me criant par la portière qu'elle était rentrée par les quais, la veille au soir. Et alors? fis-je en me servant principalement de mes sourcils et de mes épaules, la main toujours soudée au téléphone.
- Je ne savais pas que tu t'occupais d'une équipe de jeunes et que tes béquilles servaient à faire les buts! me lança-t-elle avant de repartir en faisant hurler les pneus.
Pendant que je regardais la fille disparaître au loin, j'entendais la mère qui s'angoissait dans l'écouteur. Je n'avais même pas à tendre l'oreille pour percevoir son inquiétude.
Je repris le combiné pour la rassurer. Oui, le docteur venait d'arriver, en faisant crisser ses pneus en effet. Bien sûr je la rappellerai dès que j'aurai du nouveau...
Puis je sortis de la cabine et traversai la route pour aller récupérer mes béquilles. Je connaissais Lise, je savais qu'elle n'allait pas faire demi-tour au premier carrefour. Elle allait passer la journée à la plage, comme elle l'avait dit, surtout que j'avais eu l'extrême gentillesse de lui préparer un bon pique-nique! Je m'étais payé sa tête, d'accord, j'allais m'en mordre les doigts.
J'avais une bonne dizaine de kilomètres de marche pour rentrer à la maison, avec mes courbatures et sans un sou en poche. La vengeance était peut-être un peu disproportionnée, me semblait-il.
Je marchais sur le côté gauche de la chaussée, mes béquilles sur l'épaule. Je ne voulais pas courir le risque de voir une voiture s'arrêter, je n'avais rien à dire, rien à expliquer, et si l'envie me prenait de me balader ainsi sur la route, cela ne regardait que moi. Roulez et cessez de ralentir en passant à ma hauteur, je ne suis pas une attraction! J'ai besoin de réfléchir dans le calme, comprenez-vous?
Je devais en être à la moitié du chemin quand je me mis brusquement à fouiller au fond de mes poches. Le départ avait été si soudain que j'avais claqué la porte en oubliant de prendre les clefs de la maison. La vengeance devenait vraiment implacable, je me demandai si Lise en mesurait vraiment la portée. D'un autre côté c'était sans doute préférable, ça m'évitait les voisins. Je me voyais mal rentrer seul avec mes béquilles sur l'épaule après mon sprint échevelé du matin, et devoir casser un carreau pour rentrer chez moi. J'imaginais les sourires en coin. Le mieux en fait était de profiter de cette magnifique journée, de trouver un coin accueillant en bordure de route pour guetter le retour de Lise. Elle était passée par ici et il n'y avait aucune raison qu'elle n'empruntât pas le même chemin en rentrant de la plage.
Je connaissais un petit coin agréable, le long de la rivière. J'y allais quelquefois à la pêche, l'endroit était superbe. Je me rappelais parfaitement la première fois où j'avais invité Lise pour un pique-nique champêtre, alors que nous nous connaissions à peine. Coincé entre deux saules pleureurs, il y avait un petit carré d'herbe qui bordait la rivière. Si on se donnait la peine de ramper sous les branches on y découvrait alors un véritable lit de verdure, une niche moelleuse à la lumière tamisée et à l'abri de tous les regards.
Le pire c'est que j'y étais presque quand Lise m'avait lâchement abandonné dans ma cabine téléphonique. Si j'avais couru quelques centaines de mètres derrière la voiture, comme un peu plus tôt, je tombais pile sur le pont, à vingt pas du paradis. Maintenant je n'avais plus qu'à rebrousser chemin, mes béquilles sur l'épaule, en espérant ne pas croiser les mêmes têtes qu'à l'aller.
La température était estivale, les tables de camping et les salons de jardin fleurissaient dans la campagne. J'avais l'impression que la route montait sans cesse malgré la plaine qui s'étendait à perte de vue. J'avais soif, et faim à l'occasion. Mais je n'avais qu'une carte téléphonique en poche et j'aurais bien échangé toutes ses unités contre un sandwich et une bière bien fraîche. Plus je marchais, plus l'idée me trottait dans la tête. C'était un troc comme un autre après tout. J'avais mes cannes aussi, mais elles avaient une valeur sentimentale difficilement monnayable... Je m'arrêtai net soudain. Une vague de souvenirs déferla dans ma tête. On était dans un magasin de vêtements, près de Piccadilly, à mon grand désarroi il me manquait quelques livres pour acheter le jean de mes rêves. Après avoir tenté de négocier avec un vendeur inflexible, j'étais retourné dans la cabine d'essayage en maudissant les pubs londoniens qui engloutissaient la majeure partie de mes maigres revenus. Pendant que j'ôtais le jean en pestant contre la terre entière, Sue était venue me rejoindre dans la cabine. Elle avait démonté une de ses béquilles avec un petit sourire agaçant aux lèvres, avant de me mettre sous le nez un billet qui représentait pour moi deux journées de salaire. C'était sa banque, sa poire pour la soif, j'avais complètement oublié ce détail.
Le coeur battant je m'accroupis dans l'herbe, au bord de la route. J'ôtai le clapet qui permettait de régler la hauteur d'une des béquilles et, les doigts légèrement tremblants, je séparai les deux tubes métalliques. Il n'y avait rien à l'intérieur, même en me détournant pour profiter de la lumière du soleil. Je pris l'autre béquille sans trop y croire. Sue ne roulait pas sur l'or, malgré ses concerts dans le métro, et je ne voyais pas comment elle aurait pu oublier... oublier... DEUX BILLETS roulés sur eux-mêmes dans sa béquille. L'instant d'après je gambadais en embrassant à bouche que veux-tu la Reine d'Angleterre et sa jumelle, pas de jalouses, un billet dans chaque main. Merci Sue; merci de ne pas m'avoir laissé tomber. Je criais au beau milieu de la route en agitant les bras. Tu connais mes idées politiques, tu sais bien que c'est toi que j'embrasse par personne interposée, je t'aime! Au loin, l'arrivée d'une camionnette stoppa net mes effusions. Je libérai la chaussée le coeur léger. Lise pouvait passer la journée au bord de la plage avec ma glacière, ma tarte aux pommes; mes bières fraîches, j'avais de quoi l'imiter maintenant au bord de mon ruisseau, de mon petit coin de verdure. Je n'avais plus qu'à dénicher, sur la route ou ailleurs; une personne assez compréhensive pour échanger un billet de dix livres sterling contre un peu de monnaie du pays. Je ne connaissais pas les cours et j'étais prêt à négocier, même à perte, pour obtenir grosso modo le contenu de la glacière de Lise.
Je trouvai mon bonheur dans un petit bar, à l'ombre des marronniers: un patron anglophile qui envoyait sa gamine perfectionner ses verbes irréguliers pendant les grandes vacances. Il accepta mon billet sans regarder le soleil à travers et plaqua sur le comptoir, sous mes yeux, une coupure de cent francs toute froissée. J'en avais les mains moites et la bouche sèche. Ce type était plus efficace qu'un guichetier de la Banque de France, il ne s'embarrassait pas de virgules. Après l'avoir remercié, je lui rendis son billet en demandant en échange un petit en-cas afin de passer le meilleur après-midi possible au bord de la rivière. Il remit l'argent dans sa poche en acquiesçant, je pouvais lui faire confiance.

J'étais paré maintenant pour attendre le retour de Lise, avec tomates, sandwich, oeufs durs, tarte aux myrtilles et boissons. J'avais même raflé un journal sur une table qui me servait pour l'instant de nappe. Assis dans l'herbe, le soleil au-dessus de ma tête, je sirotais ma bière en survolant les gros titres. De mon petit coin de verdure, j'avais du mal à imaginer une planète à feu et à sang. Il était préférable de retourner la nappe avant d'écaler mes oeufs et d'attaquer le jambon-beurre. Sans doute pour oublier les images, je me relevai une dernière fois pour aller vérifier le dispositif que j'avais mis en place. Pour franchir le pont, la route présentait un dos d'âne assez prononcé. A l'aide d'une pierre légèrement crayeuse j'avais inscrit son prénom en grosses lettres, sur toute la largeur de la chaussée. LISE, elle ne pouvait pas le manquer, même en arrivant à cent à l'heure, ce qui ne serait pas prudent à cet endroit. Et heureusement qu'elle ne s'appelait pas Géraldine ou Cunégonde car la pierre n'y aurait pas suffi. Sous le prénom, j'avais tracé une grande flèche qui indiquait le lieu où j'étais censé me trouver. J'espérais aussi que le coin lui rappellerait des souvenirs. Pour parachever le tout, j'avais planté mes béquilles juste au bord de la route, une trentaine de mètres avant le pont.
J'allai vérifier une ultime fois la solidité des béquilles fichées dans la terre ferme puis je reculai encore de quelques mètres pour avoir une vue d'ensemble. Non, si Lise ne s'arrêtait pas, c'est tout bonnement qu'elle avait pris un autre chemin!
L'appétit revenu, je dévorai le sandwich et ma tarte aux myrtilles avant d'aller pêcher ma deuxième canette au bord de la rivière. Elle était très fraîche, comme l'eau, et je me demandai si Lise avait osé piquer une tête. A cette époque de l'année, et malgré la température extérieure, les vagues devaient être glaciales. Je l'imaginais plutôt en train de se faire dorer au soleil, ma glacière à portée de main. Bon, j'avais le droit de bronzer aussi, l'herbe épaisse n'ayant rien à envier au sable le plus fin. Je m'étendis avec délice, une feuille de journal posée sur les yeux.
Des coups de Klaxon me tirèrent d'une douce somnolence. J'ouvris un oeil. Une portière claqua. D'où j'étais je ne voyais ni le pont ni la route, mais j'étais persuadé que c'était Lise. Je basculai sur le côté pour la guetter. Le soleil était encore assez haut, on devait être au milieu de l'après-midi. J'aperçus d'abord ses sandales, puis le bas de son jean qui dévalait la pente. Elle avait un sourire de bon aloi quand je la vis, et elle courut jusqu'à moi pour se pelotonner dans mes bras, sa vengeance assouvie.
- Alors, elle était bonne... ta blague? lui glissai-je à l'oreille.
- Je crois, fit-elle en me mordillant l'épaule. Quant à l'eau elle était carrément gelée!
Elle en avait encore des frissons.
- En arrivant, tu as tout de suite su que j'étais là...? demandai-je en lui frottant le dos.
- Ah oui! fit-elle. Même en avion, je crois que ça m'aurait sauté aux yeux!
- Et mes cannes?
- Quoi, tes cannes...?
- Tu les as vues sur le bord de la route?
- Non.
J'arrêtai aussitôt de la frictionner. Ce n'était pas possible, elle aurait dû les remarquer.
- T'es sûre? dis-je en me relevant. Viens, on va aller voir...
A peine arrivé sur la route, je constatai incrédule qu'elles n'étaient plus là. Je m'approchai malgré tout, prenant Lise à témoin.
- Regarde, je les avais plantées là, on voit encore les traces!
Plutôt que de regarder comme je lui demandais, Lise éclata subitement de rire. Je ne voyais vraiment pas ce qu'il y avait de drôle. Voler des béquilles, c'est comme piquer le chien d'un aveugle ou couper les doigts d'un sourd-muet, c'est ignoble.
- Bon débarras! fit-elle d'un geste de la main, comme si elle faisait disparaître un lapin de son chapeau. Envolées les béquilles, pffft...
- Tu trouves ça drôle...?
- Oui, j'avoue. Mais t'inquiète pas, si elles te manquent vraiment je t'achèterai des piquets, tu verras c'est encore plus pratique pour faire des buts!
Puis elle retira ses sandales, et me toucha le bras avant d'ajouter:
- Tu vois ma voiture là-bas, après le pont? Le dernier arrivé fait les courses!
Elle démarra aussitôt comme si elle avait une douzaine de pit-bulls aux fesses. Le temps de réagir, elle avait déjà cinq ou six mètres d'avance, mais bon, j'avais pas envie de faire les courses. Elle ne m'avait jamais battu, sur la plage ou ailleurs. J'avais ses sandales en point de mire. Lève bien les genoux, tu grignotes, me motivais-je en courant le cent cinquante mètres de ma vie. J'étais sur ses talons mais la voiture arrivait déjà, et dans un dernier rush je plongeai vers le capot quand une douleur fulgurante me transperça la cuisse; un véritable coup de poignard qui me cisailla la jambe. Et heureusement que la voiture était là pour m'arrêter sinon je partais la tête la première dans le décor. Pendant que je me massais la cuisse en grimaçant, assis par terre, Lise vint me rejoindre près de la voiture.
- Y a pas photo! fit-elle en soufflant exagérément. T'oublieras pas de prendre des yaourts aux fruits!
- Arrête, ça compte pas, je me suis claqué! dis-je en montrant ma jambe. J'ai déjà eu une déchirure musculaire au même endroit, en jouant au foot, j'étais resté deux mois immobilisé. Et dire qu'on vient de me piquer mes béquilles!
Lise, qui avait encore ses sandales à la main, m'en donna un bon coup sur le haut du crâne.
- Tu vas pas recommencer, fit-elle. A force c'est vraiment plus drôle. Tu tiens vraiment à rentrer à pied!
Je ne trouvai rien à rétorquer. J'avais l'impression d'être le héros malheureux et incompris d'une histoire qui me faisait frissonner, petit. Si on m'abandonnait là, incapable de mettre un pied devant l'autre, je risquais de me faire dévorer sur place. Je rampai jusqu'au coffre, que j'ouvris en m'agrippant au pare-chocs. Lise me regardait en dodelinant la tête, les poings sur les hanches. De ma main libre je lui montrai l'intérieur du coffre.
- Tu veux bien prendre la clef anglaise, elle doit traîner près de la roue de secours.
- A quoi tu joues encore, soupira-t-elle en s'approchant. Me dis pas que tu veux t'en servir comme canne!
- S'il te plaît Lise, prends-la, c'est important. Je t'en prie, je ne plaisante pas...
Pendant qu'elle fouillait dans le coffre en me promettant les pires représailles dans le cas où je persisterais à me payer sa tête, je posai ma joue contre le pare-chocs, le visage tourné vers elle. J'avais le nez qui frottait la couture de son jean, à hauteur du genou. La toile était blanche, presque transparente. Je devinais la courbe de la cuisse et l'ébauche du creux poplité, cette parcelle de chair que je n'avais pu explorer, avec Sue. En une fraction de seconde je revis le squat de King Cross, les bouteilles alignées contre le mur, Ricardo et les autres, mon anniversaire... La ritournelle dit qu'on n'a pas tous les jours vingt ans, ça n'arrive qu'une fois seulement, et j'avais raté cette soirée unique à cause d'une chanteuse de métro qui n'avait pas jugé utile de me réveiller. M'en étais-je vraiment remis depuis, je me posais la question.
- Voilà, fit Lise en se redressant. Je fais quoi maintenant?
La clef paraissait gigantesque entre ses doigts fins. Je levai alors les yeux autant que ma position le permettait, cherchant les siens. Quand nos regards se croisèrent, je murmurai:
- Quoi que je dise, quoi que je fasse, tu ne vas plus jamais me croire maintenant...?
Sa petite moue ironique montrait bien ce qu'elle pensait. Plus jamais je ne pourrai prétexter le plus léger tracas pour me faire dorloter, ou inventer un lumbago pour éviter une partie de Scrabble chez sa maman.
- Alors, ajoutai-je en pointant l'index vers ma nuque. Je t'en prie, achève-moi.
Le coffre claqué à la volée me fit songer un instant que je n'avais plus de tête, puis je dus ramper en quatrième vitesse jusqu'au siège passager et Lise enclencha la troisième alors que n'avais pas encore refermé correctement la portière. A deux secondes près, elle m'abandonnait dans la campagne, à coup sûr je me faisais dévorer par les loups. Il était moins une, me dis-je en bouclant ma ceinture.
Pendant que Lise fonçait droit devant elle avec sa mine des mauvais jours, je sortis le deuxième billet de ma poche. Je le lissai un instant entre mes doigts. Je n'avais pas tout perdu, c'était le dernier souvenir qui me raccrochait encore à mes vingt ans. Soulagé, j'étendis les jambes en posant la main sur le genou de Lise. Ma cuisse ne me faisait presque plus souffrir, ce n'était peut-être qu'une légère déchirure, une petite élongation de rien du tout.
Fin.

Dominique Combaud


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