Trivial
de Dominique Combaud


Je planais. Tout était flou autour de moi, ouaté, comme si je me baladais dans les nuages. Peu à peu je vis une forme se dessiner dans la brume, les contours devenaient plus précis, et je n'éprouvai aucune surprise quand cette chose se matérialisa sous mes yeux : un être étrange, à la voix rocailleuse.

- Je t'attendais.

Il était assis en tailleur. D'un geste de la main il m'invita à prendre place. Je me laissai tomber dans la même position, les talons sous les fesses. Nous étions face à face, nos genoux se frôlaient.

- Vraiment, vous m'attendiez ? dis-je en l'observant.

Ses lèvres bougèrent à peine.

- C'est votre tour maintenant. Il y a certaines choses que vous devez apprendre.

- Lesquelles ?

- La philosophie de la vie par exemple, la joie, la sérénité, la jeunesse...

Comme j'écarquillais les yeux sans savoir que dire, il sortit un flacon de sa poche et me le mit sous le nez. C'était un petit flacon en verre blanc, sans étiquette, empli aux trois quarts de pastilles jaunâtres.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Des pilules de paix, ou de bien-être, ou d'éternelle jeunesse, ou ce que vous voudrez qu'elles soient à la condition que vous en fassiez bon usage.

- Ah bon ! Et ça marche ?

Il ôta la capsule de plastique et me tendit une pilule. Je l'avalai sans me poser la moindre question et ressentis aussitôt une formidable énergie. Je bondis sur mes jambes, comme je l'aurais fait quinze ans plus tôt.

- Je vous les pose là, dit-il en plaçant le flacon dans le tiroir d'une vieille armoire à pharmacie. Vous vous souviendrez...

Mais je ne l'écoutais déjà plus. J'avais l'impression d'être monté sur ressorts, capable de faire des bonds gigantesques, de battre le record du monde du saut en longueur, sans forcer et sans élan.

Ce que je fis.

Je m'envolai et retombai une bonne dizaine de mètres plus loin. Mais je pouvais faire beaucoup mieux. Cette fois, je pris de l'élan...

Ma tête heurta quelque chose de dur et je me retrouvai à quatre pattes, au pied de mon lit. Le réveil-radio affichait 4 heures pile. Non, 4 H 09 pour être exact, après avoir plissé les yeux. J'entendis alors la respiration régulière de Lise, près de moi, et la chambre de Nicolas demeurait silencieuse. Apparemment mes petites sauteries et galipettes n'avaient réveillé personne. A demi assommé, je grimpai dans mon lit et me rendormis en rêvant de bien-être et de jeunesse éternelle.

Au matin, je planais encore, ivre de paix. Il me semblait entendre, au loin, des cris, des rires, des cavalcades, puis quelques chuchotements à mon oreille, mais je n'avais pas la force d'ouvrir un oeil. Finalement tous ces bruits s'évanouirent pour se mêler au ronronnement du dehors.

Je revis alors ce drôle de bonhomme, dans la brume, m'offrant une pilule. Je n'arrivais plus à mettre de traits sur son visage, tout était flou. Par contre ses dernières paroles me revinrent en mémoire : "Je vous les pose là, vous vous souviendrez... ?" Je me rappelai sa main tendue vers une sorte d'armoire à pharmacie surgie de nulle part. Il avait déposé le flacon dans un tiroir, sous la porte de droite, celle à la glace brisée...

J'ouvris aussitôt les yeux. Je la connaissais cette porte d'armoire à pharmacie, avec cette fêlure en forme de "y" renversé. Je bondis de mon lit, dévalai l'escalier et me précipitai dans la petite pièce qui nous servait de débarras, derrière la cuisine. C'était bien l'armoire à pharmacie de mon rêve qui était suspendue là. Exactement la même. Evidemment. J'étais ridicule. On n'invente rien dans nos rêves, on reproduit seulement, et cet inconnu dans le brouillard devait être un passant croisé la veille, au hasard d'une rue.

J'ouvris machinalement les portes en me traitant d'imbécile. Ca faisait longtemps que je n'avais mis le nez à l'intérieur de cette vielle armoire à pharmacie. On y entreposait des produits qu'il est conseillé de ne pas laisser à la portée des enfants, bien que le nôtre ait beaucoup grandi depuis. Il y avait des détergents, de la soude caustique, des raticides. J'ouvris le tiroir de gauche. Il était garni de pastilles de Javel. J'hésitai un instant, puis tirai celui de droite. Il ne contenait qu'une seule chose : un flacon en verre blanc, sans étiquette, empli aux trois quarts de pilules jaunâtres. Interloqué je levai les yeux, la glace me renvoya l'image d'un type brisé. Je pris le flacon, le retournai. Mes doigts tremblaient légèrement. Il faisait frais dans ce local, j'étais pieds nus, uniquement vêtu d'un large tee-shirt. J'avais la chair de poule. Je revins à la cuisine en claquant des dents. Je ressentais soudain une impression de grand froid, comme si je n'avais pas dormi depuis trois nuits. Je n'avais jamais vu ce flacon, du moins je ne me souvenais pas, ce qui remettait totalement en cause mes théories sur les rêves. Mais était-ce vraiment un rêve ?

Sur cette interrogation troublante, j'ôtai la capsule plastique et avalai une pilule sans réfléchir davantage, avant de filer vers la salle de bains.

J'étais dans une forme étincelante. Mon caddie à la main, je flânais dans les rayons en me concentrant sur le menu du soir.

Après la prise de pilule, l'effet avait été quasi immédiat. J'avais commencé par une douche brûlante et, peu à peu, j'avais diminué le débit d'eau chaude pour terminer par un long jet glacé. En m'habillant, je sautillais sur place pour enfiler mes chaussettes et j'avais atterri dans mon jean tel un acrobate. Je volais.

Traversant la chambre, en dérapage sur un pied, j'avais aperçu le petit mot, laissé par Lise, sur la table de nuit. Elle disait que je dormais si bien qu'elle n'avait osé me réveiller et me rappelait que Régine et son ami venaient dîner à la maison, ce soir. C'est vrai, j'avais oublié. Et ce qui m'apparaissait la veille encore comme une corvée me semblait maintenant une douce rupture dans le quotidien.

J'avais appelé Lise pour lui annoncer ma décision de prendre une journée sabbatique et que, par conséquent, je m'occupais de tout, avant de téléphoner à mon boulot pour leur dire que la journée s'annonçait trop belle pour la passer entre quatre cloisons mobiles.

Je flânais donc et garnissais le caddie tout en établissant le menu. Au fur et à mesure que le chariot se remplissait, il devenait de plus en plus incontrôlable. Je slalomais entre les nombreuses ménagères en m'attendant au pire. Mes bottes, à semelles lisses, glissaient sur le revêtement plastifié et je conduisais le caddie à la force des poignets. Un coup à droite, un coup à gauche, et ce qui devait arriver arriva : une cliente qui traversait en bout de rayon, sans regarder sur sa droite. Je la percutai assez violemment, à hauteur de hanche, et elle alla bouler avec son cabas dans une promotion de petits pois. Je me précipitai aussitôt à son secours.

- Ca va ?

Elle fit oui de la tête. Je tendis la main pour l'aider à s'asseoir au milieu des boîtes de conserve. Elle avait tout de même un certain âge, je me faisais du souci pour son col du fémur.

- Vous pouvez vous lever... ou préférez-vous que j'appelle une ambulance ?

Elle m'observa quelques instants, son visage se détendit, puis elle éclata soudain de rire.

- Une ambulance ! Vous plaisantez jeune homme !

Un attroupement s'était créé autour de nous, en arc de cercle, derrière une muraille de caddies. D'un mouvement de main je leur demandai de circuler tandis qu'un type assez jeune, en costume, tentait de franchir la muraille. Il portait au revers de son veston le logo du magasin et l'expression de son visage semblait indiquer qu'il avait suffisamment de problèmes comme cela. Il confirma cette impression en arrivant vers nous.

- Quoi encore ? Que s'est-il passé ?

Je lui montrai le sol, à ses pieds.

- C'est une vraie patinoire ! Si vous persistez à conserver ce revêtement, vous allez droit à l'hécatombe.

Il ouvrit la bouche, mais ne trouva pas de réponse.

- Enfin, ajoutai-je, heureusement que les boîtes de petits pois ont amorti le choc.

La dame était toujours assise au milieu des conserves, je lui pris le bras pour l'aider à se relever. Elle se mit debout et fit deux ou trois pas en boitillant.

- Vous êtes sûre que tout va bien, madame ? demandai-je en la suivant.

- Appelez-moi Odette, répondit-elle en se massant la hanche.

Puis elle se tourna vers moi en pointant un index moralisateur.

- Vous vous croyez sur un circuit ; fit-elle en me grondant des yeux. Faut pas foncer comme ça, vous n'êtes pas seul sur la piste !

Je rentrai la tête dans les épaules en lui montrant mon caddie.

- Mon bolide était en surcharge, je n'arrivais plus à le contrôler...

- Oui, je crois même que vous avez perdu une partie du chargement !

Dans l'incident mon pack de 36 bouteilles de bière avait été éjecté du caddie et trônait maintenant au milieu de la promotion de petits pois.

Je me baissai pour le récupérer.

- A voir ce que vous trimbalez, j'espère que vous n'êtes pas en état d'ébriété, glissa Odette pendant que je tentais de coincer le pack entre deux bottes d'asperges.

Je levai aussitôt les mains au risque de provoquer un nouvel incident.

- Alors là vous pouvez appeler la police, je suis clair comme de l'eau de roche !

Odette s'approcha tout près de moi.

- Je plaisante, jeune homme, fit-elle en me tapotant l'épaule. Mais soyez prudent tout de même en rentrant.

J'acquiesçai en souriant, l'air totalement idiot sans doute tellement j'étais aux anges. C'était la deuxième fois qu'elle m'appelait jeune homme, j'avais envie de l'embrasser, de l'adopter comme grand-mère sur-le-champ.

- Promis, dis-je. Et vous, vous êtes sûre que ça va aller ?

- C'est déjà oublié, fit-elle en reprenant son cabas. Je me porte comme un charme.

Je me rendis aux caisses le coeur léger, en songeant à mon petit flacon de pilules jaunâtres.

Comme il était presque midi, je décidai de faire une petite surprise à Nicolas. Son collège était à la sortie de la ville et j'avais le temps, en me dépêchant, de le prendre au passage. Pour une fois que j'étais libre un mercredi, ça lui éviterait ainsi de prendre le car ou de faire deux kilomètres à pied.

La circulation était de plus en plus dense à l'approche du collège. Il était midi passé. Devant moi les portières s'ouvraient et les gamins s'engouffraient à la volée dans un récital de Klaxons. De loin je vis Nicolas franchir le portail et partir dans la direction opposée. Je dus attendre une trentaine de secondes avant de pouvoir changer de file et c'est au pas que je suivis Nicolas des yeux. Il se dirigeait, en galante compagnie semblait-il, dans une direction qui n'était pas tout à fait la bonne pour rentrer à la maison. Je les vis tourner le coin d'une rue, sur la droite, et le temps de me dégager de la meute, je les rejoignis à l'instant où ils pénétraient dans un café. J'y allai moi-même de mon petit coup de Klaxon et c'est la jeune fille qui tourna la tête. Nos regards se croisèrent et elle toucha aussitôt le bras de Nicolas.

Je fis coulisser ma vitre, côté passager. Il s'approcha en se grattant derrière l'oreille, sans que je sache vraiment ce que cela annonçait.

- Tiens, papa, qu'est-ce que tu fais là... ?

- Je passais. Bonjour quand même.

- Oui, bonjour...

- Je vais à la maison. Si tu veux profiter de la voiture...

- C'est que... tu vois... je... on a un exposé à préparer, fit-il en me montrant la charmante brune d'une quinzaine d'années, en fuseau noir, qui se tenait sagement à l'entrée du bar, ses bouquins serrés sur la poitrine.

- Un exposé sur quoi ? dis-je. Je peux venir avec vous, je peux vous aider si vous voulez... Tu n'as qu'à dire à ta copine que je suis ton grand frère. D'ailleurs, ajoutai-je en bombant le torse, tu ne trouves pas que j'ai changé, que j'ai quelque chose de différent ? Regarde bien.

Il me dévisagea un instant, l'air ahuri, et haussa finalement les épaules.

Bon, la pilule ne faisait vraiment plus effet. C'était évident. J'avais maintenant mal au dos, les jambes lourdes, je transpirais sans raison apparente, quant à mes bottes je ne les supportais plus. Je demandai à Nicolas de ne pas rentrer trop tard en lui rappelant que Régine et son nouveau copain venaient dîner à la maison.

Sa moue me parut claire.

Aussitôt arrivé chez moi, j'allai tout droit vers le débarras, derrière la cuisine. Je pris deux pilules cette fois-ci. Pour tenir jusqu'au soir. Plus une douche glacée. Et je me sentis presque léger pour aller faire une petite balade après le déjeuner, avec mes tennis aux pieds.

Nicolas était là quand je revins vers 16 heures, et Lise arriva un peu plus tard alors que les fourneaux tournaient déjà à plein régime. Les lardons rissolaient au fond de la cocotte, elle entra dans la cuisine en humant l'air.

- Mmm, ça sent bon. Qu'est-ce que tu nous prépares ?

- Une gibelotte, mon lapin !

Elle s'approcha par-derrière et noua ses bras autour de ma taille. Son menton se posa sur mon épaule.

- Tout ça pour Régine ! Vraiment, tu es sûr que tu vas bien... ?

Je me retournai.

- Le mieux du monde. Tu vois, j'ai l'impression de n'avoir pas toujours été très gentil avec ta copine d'enfance, alors j'essaie de me rattraper un peu... J'espère que ça va lui plaire. Et puis, faut évoluer de temps en temps...

- Ce n'est plus une évolution, c'est un changement de cap !

Fier du compliment, je glissai mes mains sous son pull. Selon le principe des vases communiquants ses bras remontèrent autour de mon cou, comme une invite. Je me faisais l'effet d'une pieuvre, et mes doigts tentaculaires exploraient de tous côtés, à la recherche des zones protégées. Je ne sais quelle était l'influence exacte des pilules, mais je me sentais gonflé à bloc, apte aux pires prouesses, aux plus grands exploits, capable de faire le scarabée à même le carrelage, le héron contre la porte du frigo et pourquoi pas la libellule accrochée au lampadaire.

- Ben, vous gênez pas !

Lise se raidit subitement et remit le pull à sa place, d'un geste brusque. Je levai la tête, encore étourdi.

- T'es mal placé, Nicolas, pour les leçons de moral, dis-je en lui lançant un clin d'oeil.

Puis je frappai dans mes mains.

- Allez, tout le monde au boulot ! Nos très chers invités sont sur la route. Toi, Nicolas, tu t'occupes des entrées pendant que Lise va nous inventer un dessert. Je m'occupe du reste !

Nicolas découpa les avocats et décortiqua les crevettes roses pendant que je surveillais du coin de l'oeil ma cocotte en grattant le pied terreux des champignons et des asperges. Et Lise alla prendre un bain car elle avait déjà préparé un dessert la veille : une recette de sa grand-mère, affirma-t-elle, à base de menthe, de citron, de chocolat et de lait caillé.

Nous étions fin prêts quand tinta le carillon de la porte d'entrée. Je me précipitai.

- Régine, whooâ, tu es superbe ce soir, en beauté, resplendissante, tout à fait charmante et carrément...

Lise, qui me suivait de près, me planta son coude entre les côtes flottantes, me repoussant contre le mur. Je m'effaçai donc.

Régine me jeta un regard ambigu puis se retourna vers son compagnon.

- Je vous présente Benoît.

- Entrez, entrez, dis-je, on sera mieux à l'intérieur.

Benoît passa devant moi en se faufilant, sans me tendre la main. Et pour cause. Il était embarrassé par deux boîtes jaunes sans oublier quelques kilos en trop.

- Qu'est-ce que c'est ? demandai-je.

- Des boîtes de trivial pursuit. Une nouvelle série.

- Ah !...

C'était original. Certains arrivent avec des fleurs, d'autres avec une bonne bouteille, eux débarquaient tout simplement avec leurs dix mille questions. Mais qu'à cela ne tienne, il m'en fallait bien plus pour me départir de ma bonne humeur. Je pris leurs manteaux et les invitai à s'asseoir.

- Apéritif ?

Benoît regarda Régine.

J'insistai. J'avais des ressources.

- Alors, je vous propose un petit whisky, un Kir, un Martini si vous voulez, avec ou sans gin, un punch peut-être, ou même, pour les âmes sensibles, un nectar d'abricot sans colorants ni conservateurs ?

- Tu n'as pas de jus de carottes ? demanda Régine.

- Non, désolé, je n'avais plus de place dans le caddie !. Bon, je vais poser vos affaires.

Je pris les manteaux et allai les jeter sur un meuble, dans le débarras. Ce faisant, je jetai un oeil vers l'armoire à pharmacie, avec l'envie folle de m'avaler une nouvelle pilule, mais je m'abstins. Tout allait bien, j'en étais convaincu.

J'avais ma dose.

Le repas se passa comme se passent la plupart des repas. Avec des invités. Benoît mangeait... benoîtement, je ne trouve pas d'autres termes, pendant que Régine évoquait des souvenirs d'enfance qui ne m'étaient pas étrangers. Tu te souviens, Lise, le jour où... et la fois quand... et ce fameux matin... Bien sûr que Lise se souvient ! pensai-je. Non seulement elle a déjà vécu ces choses-là, et en plus tu lui rabâches depuis quinze ans. Tu sais, Régine, sans mes pilules je ne serais pas là à t'écouter, à hocher la tête, à faire semblant de m'extasier devant ces histoires qui n'intéressent que toi. Et puis Lise ne me mettrait pas de temps en temps de petits coups de pied sous la table en se demandant sûrement à quoi je joue. Tu n'as pas eu un mot pour ma gibelotte, pour mes champignons frais, mes pointes d'asperges... Et je souriais en les regardant débiter leurs inepties, stoïque. Nicolas quant à lui semblait à cent lieues d'ici, la tête ailleurs, peut-être du côté de son exposé en fuseau...

- Oh, Lise, faut que tu me donnes la recette, ton dessert est vraiment extraordinaire ! minauda Régine.

- Et mes asperges ?

Ca m'avait échappé. Mais comme personne ne détourna la tête, j'avais dû simplement le penser très fort.

- C'est une recette de ma grand-mère, dit Lise. Une caillebotte avec du citron, de la menthe et un peu de chocolat...

- Vraiment excellent ! confirma Benoît.

Et ma gibelotte alors, c'était quoi ? du mou pour chat !

Du coup j'allai à la cuisine préparer le café.

- Un déca pour moi, cria Régine de l'autre côté de la cloison, et Benoît ne boit que du thé !

Ben voyons.

Je pris la bouteille de whisky dans le bas du meuble et, me relevant, je ressentis une vive douleur dans le ventre. J'étais en train d'intérioriser, j'avais besoin de détente. Je pris un verre près de l'évier et allai m'asseoir sur le banc.

Quelques minutes plus tard, Nicolas vint me rejoindre dans la cuisine alors que je sirotais mon deuxième whisky.

- Je vais me coucher, papa.

- Bonne nuit, veinard.

- Je crois qu'ils t'attendent pour faire un trivial...

Je soupirai en regardant la pendule. Il était onze heures et la soirée menaçait d'être longue.

Je fis un détour par le débarras et mis le flacon dans ma poche, avant de revenir à la salle à manger, ma bouteille à la main.

- C'est tout ce qui reste ! dis-je en montrant le whisky. Il n'y a plus de café et encore moins de déca ou de thé. Ca vous dit ?

- C'est affreux ! déclara Régine.

- Ca dépend de quel côté on se place, répondis-je en remplissant mon verre. Bon, on joue ou quoi ? !

La piste était installée, les boîtes jaunes ouvertes, et je fus intransigeant sur le principe ; nous allions jouer par équipes, en couple, avec deux réponses possibles et immédiates de préférence. Il n'était pas question d'y passer la nuit. Par expérience je connaissais la "valeur" de Régine et je croisais les doigts pour que Benoît rehaussât un peu le niveau. Quant à nous, je ne me faisais guère de souci. J'étais incollable en sport-loisir-divertissement et je pouvais donner à la rigueur un coup de main en sciences et nature. Lise s'occupait du reste, et quand elle affirmait que Bujumbura était la capitale du Burundi, je n'avais aucune raison de mettre sa parole en doute.

Régine lança le dé et je pris la première fiche. Question verte.

- D'où Tintin est-il parti pour aller sur la Lune ? demandai-je après m'être éclairci la voix.

Régine haussa les sourcils en regardant Benoît.

- Il a été sur la Lune celui-là... ? Tu savais ?

- C'est qui, Tintin ? répondit Benoît. Un chien ?

Après un regard inquiet vers Lise, je leur expliquai brièvement qui était Tintin, évoquai Hergé, puis retournai la carte.

- Il est parti de...

- Attends, ne dis rien ! glapit Régine. Laisse-nous réfléchir !

Ca commençait bien.

Pendant qu'ils réfléchissaient et parlaient à voix basse, Lise me donnait de petits coups de genou sous la table. Elle se pencha sur mon épaule et regarda la réponse en hochant la tête.

- T'es sûr qu'il n'y a plus de café ? me glissa-t-elle à l'oreille.

- Si, il en reste. Mais comme je n'avais pas de déca ou de thé...

- Bon, je vais en préparer un quand même.

Elle se leva en annonçant qu'un petit café léger ne ferait de mal à personne et partit vers la cuisine. Je repris un peu de whisky en observant Régine et Benoît.

- C'est quand vous voulez..., dis-je au bout d'un moment, d'un ton badin. Alors, d'où Tintin est-il parti pour aller sur la lune ?

- Je pense qu'il est parti de la Terre, proposa Régine.

- Evidemment, mais d'où sur la Terre ? C'est le nom d'un pays imaginaire, les aidai-je, en regrettant aussitôt ce que je venais de dire.

Parce qu'ils se consultèrent de nouveau, s'interrogeant sur cette nouvelle piste.

La main dans la poche, je tâtais mon flacon de pilules quand Lise déposa la cafetière et les tasses sur la table.

- Alors ? demanda-t-elle simplement.

- Sans sucre, répondit Régine.

- Vous avez trouvé ? insista Lise en souriant.

- Non, c'est dur... Un pays imaginaire en plus...

- C'est la Syldavie ! On va pas y passer la nuit !

Non, j'avais pas crié. Je l'avais peut-être dit un peu fort, c'est vrai.

Benoît se retourna vers moi.

- La Syldavie ? Je connais pas, c'est où ?

Je m'abstins de lui dire qu'il était parfois difficile de situer avec précision l'emplacement d'un pays imaginaire et je lançai le dé, d'une main légèrement tremblante. J'en avais mal au ventre.

Une heure plus tard, j'avais les jambes et les pieds qui tremblaient sous la table, et mes douleurs intestinales ne s'arrangeaient pas. Ils étaient toujours à la recherche de leur premier "fromage", je sentais que j'allais devenir chèvre ! Alors quand arrivait leur tour, je posais les questions sans même lire la fiche que j'avais sous les yeux.

- Les cyclopes n'avaient qu'un oeil, mais lequel ? Le droit ou le gauche ? Et vous avez droit à deux réponses, ajoutai-je sans sourire.

Régine se planta l'index au milieu du front, dans un geste d'intense réflexion.

- Ca me dit quelque chose..., dit-elle enfin, le regard fixe. J'ai lu ça quelque part...

Puis elle se pencha à l'oreille de Benoît.

- T'es sûre ? murmura-t-il. C'est pour un fromage.

Mon flacon de pilules me brûlait les doigts, je le tripotais avec l'envie dingue de m'en envoyer une, discrètement.

- Je crois que c'est le gauche, décida finalement Régine.

- Bravo ! Voilà votre premier fromage, dis-je en évitant de regarder Lise.

Depuis quelques minutes elle avait les larmes aux yeux, et faisait de nombreux détours par la cuisine en accusant la fumée de cigarette. Et elle me martelait les chevilles quand elle se trouvait à côté de moi, se cachant derrière son mouchoir en papier.

Je pris une nouvelle fiche.

- Quelle était la couleur du cheval bai d'Henri VIII ?

- Blanc !

- Non, Régine...

- Comment ça !

Elle bondit alors de sa chaise et m'arracha la carte des mains.

- Hé !...

Toujours debout, elle tournait et retournait la carte en poussant des petits cris de plus en plus aigus. Puis elle releva lentement la tête, fixa Benoît, Lise ensuite, et planta enfin ses yeux dans les miens.

- Tu poses des questions qui ne sont même pas inscrites sur les fiches. Tu n'es qu'un tricheur !

- Non, j'invente seulement des questions faciles, conasse !

Benoît se redressa sur sa chaise et pointa un index dans ma direction.

- Tu retires ça tout de suite, siffla-t-il.

- Toi, le boa, tu fermes ta gueule !

Il se leva d'un bond en bousculant la table. Je bondis sur mes jambes. Lise se précipita entre nous, les bras au ciel.

- Arrêtez, ça suffit, vous ne me faites vraiment plus rire !

Elle me prit par le bras, me poussa vers la cuisine. J'avais toujours des crampes dans le ventre et une douleur plus vive me cassa en deux.

Je fonçai vers les toilettes.

Pendant que je grimaçais sur ma lunette, j'entendais Lise, dans le couloir, qui tentait mollement de les retenir. "C'est idiot, enfin, vous n'allez pas partir comme ça !...C'est pas dramatique... On va changer de jeu... Ecoute... Oui, je te donne ma recette de la caillebotte à l'ancienne... Une seconde..."

Une bille, puis une autre, allèrent s'écraser au fond de la cuvette avec un bruit quasi métallique.

J'en fus soulagé et j'allais sortir quand j'entendis Lise gratter à la porte des W.-C..

- Ca va ?

- Oui, un peu mieux.

- Tu ne sais pas où sont les ferments lactiques ? Je les avais mis dans l'armoire à pharmacie mais je ne les trouve plus...

- Attends...

Le temps de réaliser, la bouche grande ouverte comme si l'oxygène s'était subitement raréfié, je fouillai fébrilement dans ma poche avant d'entrouvrir la porte.

- Tiens, c'est ce que tu cherches... ? dis-je en tendant le bras.

Elle prit le flacon et s'exclama aussitôt :

- Oui !... mais qu'est-ce que tu fichais avec ?

Et sans attendre ne serait-ce qu'un début d'explication, elle s'en alla rejoindre Régine près de la porte d'entrée. D'où j'étais, je n'entendais que des sons de voix bientôt couverts par le bruit d'un moteur. Benoît devait déjà être à son volant, avec ses dix mille questions sur les genoux. Moi, j'en avais seulement deux dans la tête : comment avais-je bien pu avaler ces pilules sans savoir ce qu'elles contenaient vraiment ? Et surtout, comment allais-je m'y prendre dans un instant, avec Lise ? Comment lui dire que j'avais ingurgité je ne sais plus combien de ferments lactiques en pensant qu'il s'agissait de pilules de jouvence ? Sur cette double interrogation je tirai la chasse, et le déferlement d'eau me fit l'effet d'un énorme rire, en cascade.Fin.

Dominique Combaud


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