Virus
de Dominique Combaud



Depuis quelques jours j'avais une drôle de sensation en me rasant, je me demandais quel était ce type, ce droitier qui me dévisageait avec un drôle d'air dans la glace. Ce reflet m'était de plus en plus étranger, je le guettais du coin de l'oeil en rinçant ma lame sous le robinet. Mes cernes étaient sans doute un peu prononcés, les joues plus creuses, mais il y avait autre chose que je n'arrivais pas à définir. C'est en tournant la tête pour aller chercher quelques poils récalcitrants dans le gras du cou que la vérité me sauta aux yeux. C'était mon nez. Enfin, ce n'était pas le mien plus exactement. Celui-ci était plus épais à la base, plus proéminent, les narines semblaient dilatées et j'étais à cent lieues de trouver cela épatant.

Mon rasoir à la main, les joues barbouillées de mousse, je m'épluchai de fond en comble, le profil droit, le profil gauche, une vue d'en bas puis d'en haut en rejetant la tête en arrière ou en courbant la nuque, non, j'en avais la certitude maintenant, mon nez avait changé. Il s'était allongé! Pas de beaucoup j'imagine, mais ce n'était plus ma tête, mon profil. Je me regardais de travers dans la glace et ne me reconnaissais plus.

Puis, de jour en jour, mon nez continua de s'allonger. Imperceptiblement, un poil par-ci, un millimètre par-là, comme le cheveu ou l'ongle, à la différence que je ne pouvais le couper, lui. Je n'osais en parler, je guettais seulement les regards autour de moi. Comme l’été jouait les prolongations au cœur d’octobre, j'avais du mal à le cacher dans un col roulé ou une écharpe, et je regrettais soudain de n'avoir jamais passé mon permis moto. Dans la rue je marchais en regardant mes lacets et, dès qu'il me fallait relever la tête, j'avais toujours un mouchoir à portée de nez. Je reniflais sans cesse, faisais des kilomètres pour trouver un bureau de tabac ou un magasin où je n'avais pas l'habitude d'aller, je ne voyais plus personne depuis une semaine. J'avais prétexté un virus, une cochonnerie d'une rare dangerosité, c’était d’actualité, en conseillant aux copains d'éviter le quartier. Pareil pour le boulot, j'étais en quarantaine, sous surveillance médicale, sans pouvoir préciser la date de mon retour. Et pour couper court à toutes les questions embarrassantes j'avais purement et simplement débranché mon téléphone depuis deux jours. De temps en temps le carillon de la porte d'entrée me faisait sursauter mais je ne bougeais pas d'un pouce, bien décidé à garder pour moi ce mal mystérieux qui me déformait le visage.

Jusqu'à ce vendredi soir où Marthe vint tambouriner contre la porte, affirmant qu'elle savait que j'étais là et qu'elle ne bougerait pas de mon paillasson tant que je ne lui aurais pas ouvert la porte. Comment pouvais-je la recevoir, je n'osais même plus me regarder dans la glace. Je ne sortais plus depuis plusieurs jours et, sans même loucher, je voyais bien que je n'avais plus besoin de postiche pour jouer le rôle de Cyrano, et de Pinocchio bientôt si le mal persistait.

- Ouvre, je t'en prie, fais pas l'idiot...

J'étais juste derrière la porte, je l'entendis soupirer.

- Bon, tu l'auras voulu, j'appelle un serrurier, les pompiers et toute la panoplie!

Je collai ma bouche contre la serrure.

- Arrête tes conneries! dis-je à voix basse. Et va t'en, t'es en train d'ameuter tout le quartier!

Après quelques instants de silence, où je me demandai si ma voix avait franchi ce dernier rempart qui me protégeait encore du monde extérieur, j'entendis une exclamation sourde, comme un soupir de soulagement.

- Il est vivant, c'est déjà ça! fit-elle d'un ton enjoué. Sérieux, je commençais à avoir des doutes... Allez, ouvre-moi!

- Je ne peux pas.

- Comment ça?

- Je vous l'ai dit au téléphone, j'ai chopé une saloperie... A ta place je ne resterais même pas derrière cette porte, tu joues avec ta peau!

Au lieu de prendre ses jambes à son cou comme j'étais en droit de l'espérer, elle se contenta d'un petit rire, une sorte de gloussement amusé.

- Arrête ton char! fit-elle. Si tu trimbalais le charbon ou le virus d'Ebola, tu ne serais pas chez toi à te la couler douce. Je te fais remarquer d'ailleurs qu'on n'a toujours pas reçu ton arrêt de travail. Paul est furieux tu sais, il est dans tous ses états...

Qu'en avais-je à foutre que Paul soit furieux, ou fût dans tous ses états, c'était bien le cadet de mes soucis.

- C'est lui qui t'envoie? dis-je après un temps de réflexion, d'un ton plutôt ironique.

Venant du palier, j'entendis alors un profond soupir qui couvrait presque les bruits de la ville, tout autour.

- T'es con ou quoi?! enchaîna-t-elle aussitôt alors que j'avais déjà compris le message.

Toujours accoté contre le mur, près de la porte d'entrée, je portai les mains à mon visage, excédé. Après m'être frictionné les tempes et les yeux, comme pour me réveiller, je laissai glisser un index le long de l'arête interminable de mon nez.

- Marthe, s'il te plaît, tu veux bien me laisser tranquille. Je n'ai besoin de rien, de personne, tu comprends...

- T'as une préférence? répondit-elle de façon surprenante.

- A quel propos?

- Pompiers ou serrurier? Je te donne dix secondes...

Je savais qu'elle allait le faire. Quand cette fille avait une idée dans le crâne, il ne restait que la lobotomie pour l'en dissuader.

- Si tu veux te suicider..., fis-je d'un ton las en déverrouillant la porte, l'ouvrant à peine.

Puis, sans me donner la peine de l'accueillir, je me réfugiai aussitôt dans la cuisine en me dépêchant de tirer le rideau. Il était huit heures du soir, le soleil couchant était juste dans l'axe de la fenêtre. Sur la plaque électrique, ma dernière boîte de cassoulet faisait des bulles, ça sentait le brûlé et la mauvaise conserve. Le temps de pousser la casserole sur une autre plaque, elle tapotait déjà contre la porte, la tête dans l'encoignure.

- Je peux?... Hum! ça sent bon.

Je haussai une épaule dans la pénombre, ce qui ne signifiait pas grand chose à vrai dire.

- On n'y voit goutte chez toi! fit-elle en entrant malgré tout. Tu ne veux pas ouvrir un peu, ou allumer la lumière?

- Non.

- Bon. On ne se fait pas la bise...?

Je secouai la tête en regardant ostensiblement ailleurs.

- Comme tu voudras. Je peux m'asseoir?

Du coin de l'oeil, je la vis poser son sac au pied du banc, sur le carrelage, ce qui provoqua un drôle de bruit, comme du verre qui s'entrechoque.

- Mince, la bouteille! s'exclama-t-elle en s'agenouillant. J'espère qu'elle n'est pas cassée, un bordeaux 85!

Je levai à peine le nez de la casserole, par courtoisie.

- Ca t'arrive souvent de te balader avec du vin millésimé...?

- Je vais chez des amis, une petite fête, dans ton quartier justement. J'en ai profité pour venir voir comment tu allais.

- Tu as vu maintenant. Je ne voudrais pas te mettre en retard...

- Non t'inquiète pas. Ouf! sauvée, elle est intacte, ajouta-t-elle en se relevant.

Puis, avec les antennes que je m'étais collées derrière la tête, je la sentis venir vers moi, sa bouteille à la main.

- Vous êtes beaucoup, à cette petite fête...? demandai-je sans me retourner.

- Une trentaine je crois, je ne sais pas exactement. C'est l'anniversaire d'un copain.

Je sentais son parfum juste derrière moi. Je n'allais pas passer la soirée courbé en deux, à gratter des haricots à demi caramélisés au fond d'une casserole.

- T'as pas peur, dis-je en levant seulement ma spatule en bois.

- Pourquoi?

- Si tu leur ramènes mon virus, à tes trente potes, ça risque de bouchonner aux urgences dans les jours qui viennent...

Son rire me chatouilla le cou.

- Arrête! fit-elle. Si t'avais une saloperie dans ce genre, tu ne m'aurais quand même pas laissé entrer.

Je me retournai d'un bloc, sidéré.

- T'es pas gênée! m'exclamai-je. Après ton chantage, j'avais pas l’intention de me retrouver avec une escouade de pompiers déboulant par ma fenêtre! Et excuse-moi si je n'ai pas de crécelles!

On était nez à nez, je n'avais qu'à bouger les oreilles pour lui faire coucou en esquimau, quand je réalisai soudain l'horreur de la situation. Malgré la pénombre, je distinguais parfaitement ses traits, le reflet violine de ses lèvres, son petit nez retroussé, ses grands yeux maquillés... Je levai aussitôt les mains, comme si les prémices d'un éternuement me parcouraient les sinus.

- T'as l'air en forme, fit-elle en penchant légèrement la tête de côté. Enfin, d'après ce que j'ai pu voir...

Je l'observai un instant, les paumes toujours collées contre mon nez. A mon grand étonnement, je ne voyais aucune lueur de surprise dans son regard. Elle aurait pourtant dû pousser un cri affreux en me voyant, en découvrant la monstruosité qui me déformait le visage, ou écarquiller les yeux pour le moins. Mais rien de cela, elle se contentait d'un large sourire, les sourcils à peine froncés.

- Ca va? fit-elle en penchant légèrement la tête vers moi. J'ai l'impression que tu te caches...

J'aurais bien ôté mes mains pour lui tirer la langue, lui faire des grimaces, lui donner une fessée, mais j'étais coincé. Je pouvais juste lui balancer un coup de genou dans le ventre, histoire de lui apprendre les bonnes manières et le respect d'autrui, mais je l'aimais bien Marthe. Je la connaissais depuis près d'un an et nous avions toujours entretenu d'excellentes relations amicales au boulot.

Sans répondre, je la contournai pour aller tirer un peu plus le rideau, maudissant cette fenêtre exposée plein ouest. Mes yeux s'étaient accoutumés à la pénombre et on y voyait suffisamment pour lire le journal. Il devait en être de même pour Marthe et je ne comprenais toujours pas son manque de réaction, à moins d'un gros problème de vision. Mais dans ce cas-là, comment aurait-elle pu affirmer que je semblais en forme...?

- C'est ton virus qui n'aime pas le noir ou bien toi qui crains la lumière...? continua-t-elle en me suivant comme un petit chien. Je n'ai rien remarqué de spécial pourtant, pas de plaques, de boutons, de pustules, de furoncles purulents...

Rien remarqué de spécial? Elle se fichait de moi ou était bonne pour aller consulter d'urgence un spécialiste!

Elle me tendit la bouteille pendant que je guettais toujours le coucher du soleil, accroché à mon rideau.

- Il est bien, non, qu'est-ce que t'en penses?

Je pris la bouteille comme un témoin lors d'une course de relais, sans me détourner. L'étiquette était parfaitement lisible, ce qui ne me rassura pas. La mention mis en bouteille au Château se voyait comme le nez au milieu de la figure. Je la fis tournicoter un instant dans mes mains, gagnant du temps. Le soleil était sur le point de disparaître, à travers la minceur du rideau je n'apercevais plus qu'une minuscule lueur à l'horizon. Marthe me tapota l'épaule.

- Si c'est le rayon vert que tu guettes, tu le verrais peut-être mieux en ouvrant...

Je courbai l'échine en fixant la fenêtre. Si elle continuait ainsi, elle risquait de déguerpir plus vite que prévu. Six étages sans ascenseur, en chute libre, elle n'était pas prête de sonner de sitôt!

Sa main posée sur mon épaule me fit aussitôt oublier ces pensées macabres. Je n'allais tout de même pas me débarrasser de la seule personne venue prendre de mes nouvelles, malgré mes propos alarmistes. Je posai un court instant ma main sur la sienne, avant de me détourner rapidement pour aller poser la bouteille sur la table.

- Excuse-moi, dis-je en me sauvant vers la porte de la cuisine.

J'aurais pu rester une bonne heure coincé dans les W-C. si je n'avais oublié mes cigarettes. Marthe aurait pu tambouriner contre la porte tant et plus, me menacer d'un serrurier, des pompiers, du G.I.G.N., ou me promettre son corps de rêve que je serais resté assis sur ma lunette.

Je me doutais bien qu'elle était encore là quand je revins cinq minutes plus tard - je n'avais pas entendu la porte claquer - mais j'étais loin d'imaginer ce qu'elle avait pu faire pendant mon absence. Marthe n'avait pas ouvert le rideau, ni allumé la lumière, seule une bougie éclairait la table de la cuisine où deux couverts étaient installés.

- Assieds-toi, c'est bientôt prêt.

Je restai un instant en suspension, près de la porte .

- Tu veux bien ouvrir la bouteille, ajouta-t-elle sans me regarder, occupée à touiller mon ultime cassoulet.

Elle avait mis des cornichons dans un bol, du gruyère râpé dans un autre, et je regardais tout cela en me demandant si c'était bien là que j'habitais, si j'avais signé mon bail et payé mon loyer.

- A quoi tu joues? dis-je en écarquillant les yeux.

- J'ai rajouté un peu d'eau, c'était un peu accroché...

- Marthe!...

- Je n'ai pas trouvé le tire-bouchon, j'espère que tu en as un, sinon on va se débrouiller...

Le soleil venait de se coucher, des ombres gigantesques vacillaient sur les murs. Je dus moi-même prendre appui sur la poignée du tiroir du placard pour ne pas perdre pied. A tâtons je cherchai le tire-bouchon, incapable d'émettre la moindre pensée cohérente, comme à la sortie d'un rêve. Puis, mon tire-bouchon à la main, j'allai m'asseoir sur le banc le plus proche et commençai à décapsuler la bouteille millésimée que Marthe avait apportée pour une soirée à laquelle je n'étais même pas convié. Très naturellement et sans me poser la moindre question. Alors elle pouvait poser la casserole au milieu de la table et s'asseoir en face de moi sans que cela me turlupine le moins du monde. A peine si je mis la main devant ma bouche en la regardant, comme si je réfléchissais.

- Ta soirée, dis-je, il n'y avait pas une trentaine d'invités?

Elle regarda autour d'elle, fit la moue.

- On n'est pas plus tranquille comme ça, tu ne crois pas?

J'acquiesçai sans chercher à comprendre et enlevai ma main pour lui verser deux doigts de vin. Au point où j'en étais, elle pouvait m'appeler Pinocchio sans que j'y trouve plus rien à redire.

- Il est parfait; fit-elle en reposant son verre.

Je louchai par réflexe, même si je savais au fond de moi qu'elle devait parler du vin. Pour vérifier, je m'en servis un fond en me demandant si j'allais avoir besoin d'une paille pour le boire. Marthe avait déniché dans le placard deux petits verres ballon dont je ne me servais jamais, mais pour moi un grand bol eût mieux fait l'affaire. Tant pis, je portai malgré tout le verre à mes lèvres, le nez s'engouffra à peu près correctement et je pus déguster son bordeaux millésimé sans me mouiller les narines.

- Excellent, c'est vrai, confirmai-je, encore tout étonné d'avoir le bout du nez sec. Je crois que tes copains ratent quelque chose...

Marthe me regardait en souriant, la tête légèrement penchée comme à son habitude. Je repris la bouteille pour nous servir deux bons verres cette fois-ci. La flamme de la bougie vacillait toujours, comme si un courant d'air parcourait la pièce.

- Pourquoi tu me regardes comme ça? dis-je en reposant la bouteille.

- Je te regarde, c'est tout.

Je soupirai.

- Je sais que j'ai une bille de clown!

- Pourquoi tu dis ça? fit-elle en haussant les épaules. Je ne sais pas ce que tu as ce soir et pourquoi tu te cachais tout à l'heure, mais je ne vois rien en tous cas qui puisse justifier ton comportement. C'est ton attitude qui est bizarre, pas toi.

Je la regardais bien en face maintenant.

- Tu te fiches de moi, c'est ça? dis-je en desserrant à peine les lèvres.

Elle eut l'air surprise, ou jouait la comédie à la perfection, ou était carrément aveugle.

- Non! fit-elle sans baisser le regard. Je ne comprends pas où tu veux en venir...

Du coup je m'intéressai à la casserole de cassoulet, il était déjà de piètre qualité et le manger tiède risquait de ne rien arranger. Avec la spatule en bois je servis Marthe, qui continuait de me dévisager sans retenue aucune, avant de me verser à même l'assiette le restant de ma dernière petite boîte de cassoulet.

- Combien de doigts? dis-je soudain en reposant la casserole.

- Trois, soupira Marthe. Je n'ai aucun problème de vue si c'est ce que tu veux insinuer!

Je laissai retomber ma main pour attraper mon verre. Je bus une longue gorgée en la fixant, cherchant la faille, le plus petit tressaillement, la moindre lueur de compassion au fond de ses prunelles. Mais rien. Elle devait jouer le rôle de l'infirmière au chevet d'un malade en phase terminale, bientôt elle allait me parler de la pluie et du beau temps. Et des prochaines vacances.

- Honnêtement, dis-je, mon verre toujours à la main. Tu ne remarques rien, quelque chose en moi de différent, de visible, d'évident...

Elle pencha la tête vers moi, approchant la bougie.

- Si, en fait t'as peut-être le teint un peu bleu, un peu schtroumpf, mais je suppose que ça vient de la couleur de tes rideaux! Sinon t'as toujours deux yeux, un nez, une bouche...

- Deux yeux, un nez, c'est ça! répétai-je en hochant la tête. Je croyais que c'était l'inverse...

- Quoi?

- Rien!

Je n'avais pas l'intention de m'étendre sur le sujet. Si Marthe avait décidé de ne pas tenir compte de l'horreur qui me poussait au milieu du visage, autant la respecter et faire comme si de rien n'était. Je me contentai alors de repousser la bougie le plus loin possible, tout au bord de la table, afin de la préserver. Et nous servir un autre verre histoire de changer de sujet et penser à autre chose.

Du reste de la soirée, j'avoue ne garder que quelques bribes. Une crème Mont-Blanc que nous mangions à même la boîte, une bouteille d'Izarra et de la musique plein les oreilles. Marthe était bavarde comme jamais, me regardait sans montrer le moindre étonnement, et je crois même qu'on avait allumé une petite lampe une fois la bougie consumée. Je n'étais pas sûr pour la petite lampe, j'essayais de me souvenir quand j'ouvris les yeux. J'étais allongé dans mon lit, le jour se levait à peine.

Marthe dormait près de moi, le drap rejeté sur les hanches. Une foule de détails me revint aussitôt en mémoire. Je bondis du lit, me précipitai vers la salle de bains, le doigt hésitant un instant sur l'interrupteur, et je ne pus retenir quelques cris de joie au fur et à mesure que le néon s'allumait. Mon nez était redevenu mon nez, ni plus beau ni plus moche qu'un autre, mais il avait retrouvé sa forme originelle. J'étais là, les mains plaquées contre la glace, n'en croyant pas mes yeux. C'était le mien celui-là, je le reconnaissais bien, on se fréquentait depuis un certain temps déjà. Soulagé comme jamais, je poussai un profond soupir quand tout à coup un autre détail me glaça le sang. Pendant qu'une longue plainte s'échappait de ma gorge, je tournai la tête à droite, à gauche, relevant mes cheveux, me tordant le cou. Non, ce n'était pas possible, j'étais maudit, on m'avait jeté un sort.

- A quoi tu joues encore?...

Je me retournai d'un bloc. Marthe se tenait accotée contre la porte, une main dans les cheveux, nue de la tête aux pieds.

- T'inquiète pas, tout va bien, la rassurai-je aussitôt. Tu n'as pas froid...?

Je la pris contre moi, elle posa sa joue contre mon épaule, réprimant un frisson.

- C'est toi qui cries comme ça, t'es pas bien...

- Mais non, t'as dû faire un cauchemar..., murmurai-je au creux de son oreille. Allez, on retourne se coucher...

Je la soulevai dans mes bras, comme un enfant endormi.

- Tes problèmes, c'est dans ta tête, fit-elle comme je la déposais sur le lit. Rien que dans ta tête...

Puis elle tourna la sienne sur le côté, dormant déjà.

Je la regardai un instant avant de remonter le drap sur elle, laissant glisser ma main le long de ses jambes, de ses hanches. Elle n'était pas loin de la vérité quand elle disait que ça se passait dans ma tête. En fait c'était plutôt à la périphérie de la tête, mais je l'avais déjà assez embêté avec mon nez la veille. Je me souvenais maintenant lui avoir avoué mon dur secret en toute fin de soirée, et elle avait manqué s'étouffer, avaler sa langue. J'avais dû pratiquer en urgence les premiers gestes de secours, lui tapoter le dos, lui insuffler un peu d'oxygène afin qu'elle reprenne goût à la vie. Elle avait failli mourir de rire dans mes bras.

Alors je n'osais imaginer quelles seraient les conséquences si je lui annonçais maintenant que mes oreilles avaient triplé de volume durant la nuit, et qu'après avoir dîné avec Pinocchio, elle venait de coucher avec Babar.Fin.

Dominique Combaud


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