Comme Shéhérazade
de Denise Thémines



Elle s'étira dans son lit. Aussitôt des douleurs diffuses se propagèrent dans tout son corps. Prenant appui sur son coude elle tenta de se lever. Après deux essais elle se retrouva les pieds dans ses chaussons; la chaleur de la doublure de laine la ravigota.
Comme à l'accoutumée elle se rendit dans la cuisine. Sa chatte « Prune » ne vint pas la saluer. Elle la trouva étalée sur le tapis du chien ! Etonnée la vieille femme tourna son regard vers le panier de Prune, elle vit « Noyau » son teckel couché dedans.
« Oh mais qu'est-ce qu'ils ont ? J'ai déjà pas toute ma tête et en plus ils m'embrouillent dès le matin! Oh après tout, s'ils veulent changer de panier! » marmonna-t-elle.
La journée coula dans la routine des jours jumeaux.
Quand le lendemain elle se réveilla les deux animaux étaient sur le pas de la porte de sa chambre - ils n'avaient pas le droit de le franchir- et la regardaient fixement. Ils se détournèrent dès qu'elle bougea.

Arriva le jeudi et comme toutes les semaines elle attendait avec impatience le coup de téléphone de sa fille. Prise par son travail, ses enfants, son mari, la maison, elle se manifestait une fois par semaine, en dehors des périodes scolaires. Pendant les vacances elle n'appelait pas, elle avait droit aussi à des vacances, avait-elle proclamé avec force conviction à sa mère il y a quelques années.
« Allô maman !
- Allô, ma petite fille chérie ?
- Qui veux-tu que ce soit ?
- Ah oui ! tu as raison !
- Ça fait mille fois que je te dis de ne pas m'appeler ta petite fille chérie, tu m'agaces !
Un silence écrasant s'installa quelques secondes.
- Tout va bien ? questionna la fille.
- Oui ! Je ne me souviens pas depuis quand tu m'as pas appelée ?
- Encore un reproche ?
- Non, c'est pour pas redire la même chose !
- Oh ! vas-y je suis habituée à tes rabâchages !
- Ben voilà je trouve qu'il y a quelque chose de bizarre chez Prune et Noyau !
- Tu ne t'es toujours pas débarrassée d'eux ? Tu sais qu'en maison de retraite ils n'admettent pas les animaux !
- Oui je sais ! Mais c'est dur ! je les ai depuis dix ans!
- Et alors ?
- Ils m'intriguent. Ils se mettent sur le tapis de l'un et de l'autre, ils me regardent…La fille coupa la parole à sa mère.
- D'accord, tu as des animaux étranges, raison supplémentaire pour appeler la S.P.A puisque tu n'as pas trouvé à les donner. Après tout un cirque serait peut-être preneur ? Elle s'esclaffa de son bon mot. Bon je suis en retard, je t'embrasse.
- Moi aussi, très fort ! »
La vieille dame resta assise immobile sur le bord de son lit. Au bout de quelques minutes elle dit tout haut : « Bon il faut que je me secoue ! Je vais aller promener Noyau, ça me changera les idées ».
Quand elle arriva à la porte de l'entrée Prune était assise devant et, comble de singularité, elle portait dans la gueule la laisse de Noyau.
« Ils m'intriguent de plus en plus ces deux là. Je ne vais pas téléphoner tout de suite à la SPA, il y a bien le temps ! » songea-t-elle.
Chaque jour Prune et Noyau avaient des comportements étonnants. Une fois elle aurait juré que Prune avait aboyé et que Noyau avait miaulé.
Elle s'était mise à attendre leurs nouvelles extravagances avec impatience. Le matin, elle se demandait avec une certaine gourmandise: « Qu'est-ce qu'ils vont inventer aujourd'hui ? ».
Ainsi le ciel au lieu de revêtir sa grosse couverture grise et triste présentait des nuages joueurs et véloces. Elle se sentait mieux.
L'aide-ménagère, Mimouna, qui venait chaque semaine, la trouvait transformée.
Un après-midi la vieille dame lui narra les attitudes saugrenues de son chien et de sa chatte. Et Mimouna, à la fin, s'écria enjouée : « Mais c'est l'histoire de Shéhérazade !» Devant les yeux étonnés de la dame, elle raconta comment Shéhérazade avait sauvé sa vie : elle inventait chaque nuit une histoire pour le sultan qui l'avait condamnée à mort, histoire qui ne finissait jamais ! « Alors ils font comme Shéhérazade et moi je suis le sultan !, ils font comme Shéhérazade et moi je suis le sultan !» répétait inlassablement la vieille dame sur tous les tons. Ces mots faisaient une ronde ; ronde comme la terre qui enfin tournait à nouveau après un arrêt de longues années.
Ce jour-là elle sortit le chat avec la laisse du chien et vice versa. Avec cet attelage insolite elle alla acheter dans une librairie « Les contes des mille et une nuits ».
Dans la rue, ce trio attirait l'œil et certains passants s'arrêtaient pour lui parler. Elle retrouvait le goût de ces échanges triviaux et légers de voisinage qui redonnent de la consistance à l'être.

Lorsque sa fille rappela le jeudi suivant, elle se sentait quiète et sûre « Alors comment vas-tu ?
- Très bien ! On ne peut mieux !
- Tu sais, j'ai vu qu'il y a une maison de retraite très bien au Vésinet !
Silence.
- Tu ne dis rien ?
- Je dis que je n'irai pas en maison de retraite, que je ne donnerai mes chien et chat ni à la S.P.A ni à un cirque ni à personne !
- Qu'est-ce que tu as aujourd'hui, tu as mangé du cheval ?
- Non j'ai lu « Les contes des mille et une nuits », en particulier Shéhérazade !
- Shéhérazade ! Mais tu divag… »
La vieille dame raccrocha ; le téléphone sonna longtemps mais elle ne répondit pas. Noyau et Prune la regardaient, elle aurait juré qu'ils souriaient.


Ivry le 27 novembre 2002


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