Le parloir
de Denise Thémines



De nombreuses fois Philippe l'avait interrogée. Elle avait hésité. Lui la pressait. Il voulait une certitude dans l'attente sans fin des jours. Elle n'était qu'un point lumineux, un objet dématérialisé. Objet dont il se débarrasserait, pensait-elle. Il jetait tout. Elle, avait rêvé d'être choisie pour elle. Rien que pour elle. Les images des histoires enfantines : prince charmant et consort vivent longtemps dans les creux du cou des jeunes femmes.

Hier un homme avait regardé son cou, puis son visage, puis son cou. Il s'y était promené comme chez lui, il lui avait souri. Puis il était descendu du métro, sans lui adresser la parole.

Ce matin le rappel de ce regard doux, sans demande, juste pour elle, avait fait s'envoler les
images anciennes. Sa décision était prise, il fallait qu'elle le dise tout de suite à Philippe. Une lettre, quatre jours avant qu'il ne la reçoive, c'était trop long. Elle irait lui dire.

Elle prit sa voiture. La brume faisait une couette aux champs. Les rondeurs étaient partout : le ciel, les nuages, la route, ses pensées, les gouttes sur le pare-brise. Elle mit en marche les essuies-glaces. Les souvenirs allaient et venaient au rythme du frottement du caoutchouc sur la vitre. Philippe, elle l'avait rencontré au lycée. Les yeux bleus effleurent, lui possédait un regard bleu qui pénétrait.
Philippe parlait, argumentait, séduisait, bougeait, se disputait. Il y avait en lui une urgence comme une course contre la montre. Course qui ne finissait que lorsqu'il était épuisé ou saoul.

Elle vit le panneau Loos : 5 km, puis une flèche indiquant la centrale.
Elle se gara sur le parking face au mur. Il y avait beaucoup de monde. Tout à coup elle se trouva désemparée. Comment allait-elle faire ? Elle sortit de la voiture, personne ne fit attention à elle. Chacun était tourné, tendu vers le mur. Certains étaient accrochés au grillage qui courait le long du mur d'enceinte. Des garçons étaient montés dans les arbres. A califourchon sur une branche, les mains en porte voix ils hurlaient un nom, une phrase ? Virginie ne comprenait pas ce qu'ils disaient.

Elle se racla la gorge comme si un son pouvait sortir net, puissant de sa voix éclaircie. Elle prononça un oui. Le son était si bas qu'elle l'avala. C'était trop dur, elle n'y arriverait pas. Venir ici était ridicule. Néanmoins Virginie ne retourna pas à sa voiture. Elle s'approcha d'une jeune femme qui parlait toute seule : « Mais oui, t'inquiète pas, je vais pas le louper ! » Elle agitait ses bras avec force. Virginie suivit son regard, elle vit à la fenêtre d'une cellule une serviette blanche s'agiter. « Mais puisque je te dis que c'est pas encore l'heure ! » La jeune femme sentit une présence, se retourna et s'adressa à Virginie : « Il a peur que je rate mon bus, il me dit de m'en aller !
- Comment vous pouvez savoir ce qu'il dit ?
- On s'est fait un petit dico juste à nous deux ! Un sourire releva ses pommettes.
- Ah bon !
- Ben oui, les parloirs y en a pas assez, faut se démerder, surtout qu'il en a pour cinq ans. C'est long cinq ans dit-elle en laissant traîner sa voix.
- Vous êtes pas journaliste au moins ?
- Non, non.
- Je les aime pas, c'est tous des menteurs ! Après une pause. Qu'est-ce que vous venez faire ici ?
- Mon ami est dedans, je voulais lui donner une réponse.
- Tu connais sa cellule ? On peut se dire tu, on est dans la même galère !
- C'est celle, tout au bout là-bas.
- C'est pas la plus facile ! »

Le prisonnier continuait d'agiter sa serviette blanche avec plus de vigueur. Des cris, des hurlements, des morceaux de phrases fusaient de toutes parts. Les mots voyageaient dans un sens et dans l'autre.
« Bon faut que j'y aille à cause du bus !
- Si vous voulez je peux vous ramener quelque part !
- C'est trop sympa ! Tu veux que je t'aide ? Avant il faut que je rassure mon mec. »
Elle mit ses bras au dessus de la tête en forme de O et oscilla de droite à gauche. Elle recommença plusieurs fois. La serviette arrêta de s'agiter.
« Je lui ai dit que t'es une copine. De toutes façons il faut qu'il laisse la place aux autres de la cellule, ils sont quatre et y a que deux places à la fenêtre ».
Tout à coup, il y eut plusieurs coups de sifflets stridents. Hurlements se mélangeaient au vacarme que faisaient les prisonniers en tapant sur les barreaux.
« Elle est où ta tire, speede maxi, c'est les keufs »
Elles coururent jusqu'à la voiture. Virginie démarra brusquement. Elles roulèrent dans le silence pendant qu'elles reprenaient leur souffle.
Puis « Si tu te fais piquer, c'est cent bâtons et un an de taule ! Ils appellent ça les parloirs sauvages et c'est interdit par la loi !
- On fait rien de mal ! répondit Virginie.
- Eux ils croient pas ça, il paraît qu'on communique ! En plus les riverains se plaignent ! »

Elles s'interrompirent.
« Comment tu t'appelles ? demanda Virginie
- Sarah et toi ?
- Virginie ».
Sarah lui montra un endroit pour s'arrêter. « On n'a qu'à attendre, les keufs vont partir et on retournera. ». Une demi-heure après elle se garait à nouveau sur le parking. Sarah joua, encore, les sémaphores pour le bras à la serviette blanche qui avait retrouvé sa place.

« C'est pas le tout mais il faut s'occuper de toi. Il en a pour combien le tien.
- Cinq ans comme le tien !
- On est une sorte de jumelles ! Qu'est-ce que tu veux lui dire?
- Oui !
- Oui comme quoi ? comme non ?
- Oui , comme oui !
- Il va pas comprendre !
- Si.
- Comment il s'appelle ton mec ?
- Philippe.
- C'est long comme prénom. Il a pas un petit nom ? Elle réfléchit. Fifi, par exemple ?
- Non, je l'appelle Philippe !
- T'es sûre qu'il regarde à la fenêtre ?
- Je sais pas ! Peut-être oui, peut-être non !
- T'es vraiment la fille oui, non ! Je te propose, tu lui écris de se mettre à la fenêtre à telle heure et on revient la semaine prochaine.
- Je voulais que ça aille vite !
- En prison, y a rien qui peut pas attendre huit jours. Le temps c'est du caoutchouc ; ça s'étire, s'étire... On va quand même essayer ! A trois on crie Philippe. Un, deux et trois Phi li ppe ».
Le prénom paraissait se cabrer et ne passait pas le grillage. Elles recommencèrent plusieurs fois. « On va se péter les cordes vocales pour rien ».
Deux jeunes passèrent près d'elles
« T'as vu les meufs ?
- C'est de la balle ! »
Elles rigolèrent.
« Bon allez on rentre, suggéra Sarah, il faut que je récupère mon fils. »
Elles regagnèrent le parking, accompagnées de prénoms et de cris.
Dans la voiture le silence leur donna le vertige. Virginie démarra. Le paysage défilait. Chacune regardait la chaussée. Leur vie s'inscrivait sur l'asphalte.

Virginie rêva de oui, de non qui s'échappaient de son cou, au son de la marche nuptiale. Au matin, épuisée, elle ne savait plus si elle devait dire oui ou non. Au prochain parloir Philippe la presserait de répondre. Rien ne changerait. Elle avait le temps.


Ivry le 14 août 2004.


A revoir :
Virginie travaille dans une grande surface, elle réfléchit sur ce qu'elle va répondre à la demande en mariage de Philippe, elle a décidé oui . Voir pour ne mettre quasiment pas de dialogues, elle tourne autour de ce parking en voyant les personnes mais ne fait rien. et enlever la décision du début avec le regard de l'homme, le mettre à la fin. C'est lui qui va la faire changer d'avis ou du moins hésiter


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