La cloche et le sacristain
de Denise Thémines



Il y avait plus de vingt ans que Baptiste était sacristain dans son village. Son titre, il l'avait obtenu sans le quémander. A la mort du Gastounet, l'ancien sacristain, le curé de Foissac lui avait demandé de le remplacer, voilà tout.
Sacristain à Foissac consistait à être sonneur de cloche, sonneur de la cloche "Clotilde". Tout le travail d'entretien de l'église, des vêtements sacerdotaux et de l'approvisionnement des cierges, de l'encens etc.; était laissé à la charge des femmes. Baptiste remplissait les deux conditions nécessaires pour être sacristain : être à l'heure, habiter près de l'église. Quand il n'était pas libre, ce qui était rare, un enfant de chœur le remplaçait.
Baptiste était un bon sonneur de cloche. Il savait envoyer dans toute la paroisse les sons appropriés aux circonstances : joie, allégresse, tristesse, peine, alerte, prière... Quand il avait sonné le tocsin en 1914, les larmes de ce village avaient été plus abondantes et le désarroi plus grand que dans les autres villages. Le son de la cloche était le journal sonore de la paroisse.
Certaines fois il croyait que son âme s'envolait avec les sons. Il aimait particulièrement l'angélus car il avait l'impression qu'à cet instant toutes les générations, celles disparues et celles vivantes ne faisaient qu'une ou plutôt se donnaient la main. A cette minute il était sûr de croire en Dieu. Le glas l'émouvait, c'était la seule circonstance où il tirait la corde en baissant la tête pour rendre hommage aux disparus. Il était certain que le glas contrairement à ce que l'on racontait ne glaçait pas mais entourait la famille de sons tendres et réconfortants.
La musique de "Clotilde", il appelait ainsi le son de la cloche, était sa passion, il ne la partageait avec personne. Ni avec sa femme, ni avec sa mère, jalouses l'une de l'autre, elles lui empoisonnaient la vie. Quant au curé il l'aurait embrouillé avec de grandes phrases. "Clotilde" n'était pas une distraction, ses tintements le faisaient rêver et voyager.
Comme chaque dimanche il arriva le premier dans l'église. Il sortit sa montre de son gousset, elle marquait 10 h 45, il était donc temps d'appeler les fidèles à la messe. Il se hissa sur la pointe des pieds, enroula la corde de chanvre autour de son bras droit et tira de toutes ses forces. La cloche résista, il recommença. Il l'imaginait encore endormie, cabocharde, lourde, rebelle. A la troisième fois le battant cogna la fonte et le son partit dans le village, puis, de plus en plus loin, sur la colline.
Les paysans enfilaient leurs blouses bleues après avoir taillé leurs moustaches devant un morceau de miroir cassé. Les veuves se drapaient dans leur crêpe noir. Les enfants couraient, après les chiens, avec leurs galoches neuves. Les jeunes filles pinçaient leurs lèvres pour les rosir et les femmes essayaient de rattraper leur retard. Baptiste était heureux, serein, il tenait avec bienveillance le village dans ses mains. Il tirait, tirait la corde et elle le soulevait, il aimait ce va et vient, c'était un jeu entre la cloche et lui. Après plusieurs minutes, il lâcha la corde qui continuait à monter et à descendre, les vibrations s'estompèrent, le son parut faire demi-tour et rentrer chez lui, après un long voyage. Ce fut de nouveau le silence. Baptiste regarda la Vierge blanche aux pieds couverts de deux roses rouges. Son sourire était plus énigmatique que d'habitude, même moqueur. Il alluma deux gros cierges. Les femmes et les enfants commençaient à rentrer dans l'église. Il attendit 11 heures exactement et tira, de nouveau, sur la corde pour faire entrer les hommes et les retardataires. Après les trois tirages habituels, aucun son ne sortit du clocher, il s'évertua à tirer plus fort, c'était toujours le silence. Ce silence prenait toute la place et devenait assourdissant. Son cœur cognait, ses muscles se tétanisaient, il avait chaud.
Un enfant de chœur vint vers lui :"Monsieur Baptiste, y a monsieur le Curé qui demande que vous sonniez la cloche car il est 11 heures!"
- Et qu'est-ce que tu crois que je fais?"
L'enfant de chœur compris que ce n'était pas le moment d'insister.
Quelques instants plus tard, c'est madame Perrin qui s'approcha de lui : "Baptiste, vous êtes tout rouge, ça va pas?
- Mais si, très bien, madame Perrin!"
« Mais pourquoi, elle reste muette la "Clotilde"? » se demanda le sonneur. Elle lui en voulait, c'était pas Dieu possible! Il décida de monter dans le clocher. Il trouva l'escalier plus étroit et plus long que d'ordinaire. Essoufflé, il se planta sur la plate-forme étroite devant la cloche. Il contrôla que la corde était bien accrochée. Le battant était immobile, il l'attrapa, et, dans un grand effort le cogna contre la paroi. Un son mat s'échappa de sa bouche. Il posa sa main droite sur les épaules de Clotilde, il sentit la fraîcheur du bronze. Il la caressa et laissa sa main dans le creux de ses reins, bientôt sa main prit sa température. "Clotilde" était dans un silence fermé qui le déconcertait. Il perçut que sa passion n'avait pas de limite. Alors il l'entoura de ses bras, elle ne bougea pas. Ses pieds calés contre le muret de pierres du clocher, il se coucha sur elle. Après quelques instants il leva les bras et saisit les oreilles de la cloche et ramena ses pieds sur sa jupe. Loin d'être effrayé par sa position délicate, il discerna en lui une liberté sans égale. Suspendu il ne sentait ni le vide, ni l'abîme vertigineux. Un léger vent tourbillonnant lui apporta une odeur d'herbe, alors il eut une envie irrépressible de se balancer avec "Clotilde". Il donna un coup de rein, un autre puis un autre. La cloche se déplaça centimètre par centimètre. Des frémissements couraient sur sa jupe en métal. Les toits roses minuscules, les croix du cimetière, les nuages effilochés venaient, petit à petit à lui. La paroi de la cloche toucha le battant, alors revint la musique, celle qui l'accompagnait depuis si longtemps. L'air vibra, lui comprima la poitrine. Sa tête se dilata dans un éclair. Son corps se tendit comme un arc. Son cri, prisonnier des sons, fut noyé dans le chant de la cloche.

Marseille le 5 mars 2003.

Les nuances subtiles et pourtant précises qu'il mettait dans sa sonnerie empêchaient toute erreur d'interprétation de l'événement.

La cloche c'est la voix de Dieu.
L'épaule d'une cloche : les renflements bombés. Bouche : ouverture inférieure du vase. Oreilles pour être accrochée, une taille appelée aussi robe, ou jupe (le corps extérieur).


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