Phoenix 18
De Delphine Morcrette

C'est un soir maussade et nuageux.
Un crépuscule silencieux ; plus rien ne chante, plus rien ne vit.
L'église se dressait devant moi comme un vieux guerrier couvert de mousse , survivant des grandes épidémies de ce monde : peste, choléra , ….
Ses hauts murs gothiques percés de fenêtres vertes grillagées reflètant le ciel me défiaient d'entrer.
Ce que je m'apprêtais à faire.
Un vent glacial s'éleva, caressa mon corps immobile sur les marches. J'avançais lentement vers l'unique double porte ouverte, les yeux fixés sur les gargouilles et démons grimaçant , me dévisageant , comme si , doués d'un sens aigu du mal ils avaient pu sentir l'ombre dévorante de mon ambition me suivant pas à pas.
La nuit venait de descendre sur la ville, dissimulant la terreur des lieux.
Il émanait des églises quelque chose d'effroyable dans leur grandeur outrancière , menaçant le fidèle pêcheur des pires maux .
Mais nous pêchons tous......
Je ne savais pas ce qui me retenait d'entrer, de franchir ce seuil.
Peut être parce que l'on racontait que toute personne s'y trouvant, bénéficie d'une protection divine.
Une protection inviolable.
Et que je m'apprêtais à enfreindre cette hospitalité , jadis parfois mal placée.
Je n'aimais pas ce rendez- vous. Je n'aimais pas les Eglises.
Je détestais cette mission.
A l'intérieur tout était froid et mort : le silence presque palpable remplissait tout l'édifice ;de la pointe des voûtes à la crypte sous l'autel.
Les énormes tableaux à l'encadrement lourd, couvrant les deux murs de l'entrée, se perdaient dans les hauteurs considérables de la cathédrale, donnant l'impression de n'être plus que deux gigantesques dragons s'abattant sur moi.
Le vertige me pris, ma respiration s'emballa.
Je me forçais à fixer les dalles du sol pour mettre fin à la panique montant en moi.
Certaines d'entre elles, couvertes d'inscriptions, renfermaient la tombe d'un noble au nom tombé dans l'oubli.
Des sueurs froides naissaient dans ma nuques et mon corps entier frissonnait.
Je me sentais si fragile dans ce titanesque vaisseau de pierre.
Le certitude survint dans mon esprit que ces églises n'étaient autre que de titanesques mausolées de pierres.
J'essayais de me résonner : les tableaux , ne se décrocheraient pas du mur, ils resteraient à leurs places et aucunes chimères ne prendraient vie.
L'atmosphère m'oppressait, les ténèbres de la forêt de colonnes absorbaient la faible lumière des quelques spots, m'attirant vers elles irrésistiblement comme un trou noir menant droit au néant.
Un bruit sourd se répercuta d'un bout à l'autre de l'église, comme une balle ricochant sur tous ses murs.
A la lisière des ténèbres opaques, un homme se tenait , agenouillé, priant face au fin cierge qu'il venait d'allumer.
C'était lui......
Il savait que je venais pour lui et il connaissait mon identité avant que je ne vienne à lui.
Il était dangereux, m'avait prévenue le centre.
Je me déplaçais presque sans bruit malgré l'écho puissant, prenant garde à toujours l'avoir en vue.
Il avait l'air assez grand, mince, même un peu fluet. D'un genre quelconque.
Un type que l'on croiserait en rue sans même y prêter attention.
Arrivée à son niveau, il leva vers moi un regard glacial, habité par un néant dévastateur.
Je me présentais et lui tendis la main.
- « Je suis phoénix18 »
Je trouvais vraiment ridicule de me présenter sous le nom de la mission. Mais c'était la décision qu'avait prise mes supérieurs.
Ne pas donner d'informations.Et surtout pas personnelle.
Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'il ne se décide à se relever du prie- dieu.
Il ne prit pas la peine de me serrer la main. Je pris cela comme une insulte, je la retirais.
Il se dirigea vers la sortie sans un mot, m'ignorant royalement.
Je le suivis, plusieurs mètres derrière lui.
A quelques mètres de l'extérieur, il stoppa net, posant sur moi son regard trop bleu pour être humain.
- « Où avez- vous prévus de faire l'échange ? »me questionna- t- il d'un ton impatient.
Je le sentais au moins aussi désireux que moi de clore au plus vite nos affaires respectives.
Une foule de questions se bousculaient dans ma tête, je m'étais préparée à tout, ce n'était pas le moment de flancher.
Je tentais de formuler une réponse ferme mais mon doute devait se lire sur mon visage.
- « Chez vous. »
Dans un réflexe je m'assurais que le couteau se trouvait bien à sa place, dans la poche intérieur de ma veste.
Ses lèvres formèrent un sourire sarcastique.
- « Vous n'êtes pas sérieuse, n'est- ce pas ? Quelle indélicatesse! Plus rien ne m'étonnera de leur part.»
Après la peur, la colère montait en moi, mais je me contrôlais.
J'essayais la franchise.
- « Ils vous sous estiment. » lui avouais- je.
Aïe. Première entorse au règlement.
- « Et vous que pensez- vous ? »
Il esquissa un sourire subtil, qui aurait pu rendre jalouse la joconde elle- même.
Son regard, acéré et perçant tenta de perturber mes pensées pour mieux me contrôler.
Je me raccrochais à une de mes expériences douloureuses pour le bloquer.
- « Ne jouez pas à ça avec moi. » lâchais- je.
- « Nous irons chez vous » décida- t- il, un sourire triomphant sur le visage.
Ma colère bouillonnait intérieurement, tant mieux, cela m'empêchait au moins d'avoir peur.
Il reparti vers la sortie, d'un pas plus rapide.
- «Où allez- vous ? Vous ne savez même pas ou j'habite ! »criais- je
Un écho puissant me surprit.
- « Vous me conduirez. Venez maintenant. »ordonna- t- il.
Je détestais les ordres !

***

Tout l'appartement était encore dans le noir, mais sous bonne surveillance. La veille, l'équipe du centre l'avait équipé de micros et autres détecteurs sophistiqués.Une pénible impression de donner une représentation, une sorte de présentation d'examen, me mettait mal à l'aise.
Lorsque je claquais des mains, le plafonnier s'alluma ainsi que les divers abajours, créant une atmosphère feutrée.
Sans attendre mon invitation , il s'installa sans ménagement dans le plus grand des divans.
- « Hé bien, Phoenix18, depuis combien de temps êtes- vous dans le circuit ? »me questionna- t- il tout en allumant une cigarette.
Le ton de sa voix marquait son amusement.
Mon sourcil droit se haussa. Un signe spontané d'agassement.
- « On m'a dit de me méfier de vous. »lui avouais- je.
- « On vous a dis de vous méfier de ma conversation ? » répondit- il, ironique
- "Je n'ai pas l'autorisation de répondre à vos questions."
Maintenant que je pouvais l'observer de plus prêt à la lumière, il n'avait plus l'air si impressionnant.
Il faisait partie de ces hommes qui nous donnaient l'envie de se blottir dans leurs bras, comme une toute petite chose.
Sans doute comptait- il aussi sur cela pour séduire.
Je m'installais à mon tour, pas trop près de lui et à courte distance de la porte.
Juste au cas ou.
- « Donnez- moi votre élément. »
La main tendue et le regard rivé au sien, je le décourageais de retarder encore l'échange.
Après quelques secondes de recherche dans la poche intérieure de sa veste, il en sorti un tube, identique aux boitiers de pellicules photos.
Celui- ci était recouvert d'aluminium, comme des centaines d'autres dans les labos du centre.
Mais sans doute pas avec le même contenu.
Je regardais bêtement le tube mystérieux. Se pouvait- il que ce tube créait tant de soucis et d'éffervescence au centre ?
- « C'est tout ? »le questionnais- je.
Il hocha la tête.
Je voulu l'ouvrir mais il m'en empêcha.
Ses doigts d'un blanc crayeux étaient longs et fins, une bague ancienne scintillait à son annulaire gauche.
- « Ce serait trop bête qu'une bactérie ou un microbe ne s'y glisse, non ? »
- « Qu'est- ce que c'est ? »
De nouveau son sourire énigmatique.
Pour toute réponse, il tendit la main , pour réclamer son dû.
Je laissais sur la table le tube et dévissais le talon gauche de mon escarpin vernie.
Ces fichues chaussures m'avaient fait un mal de chien.
- « Tenez »
Mon tube était plus petit. Transparent, il renfermait un liquide incolore.
Je n'avais aucune idée de ce qu'il pouvait contenir.
Ma mission consistait juste à effectuer le transfert.
- « Bien » fit- il, se relevant du divan pour s'apprêter à sortir.
Au dernier moment, il se ravisa et se tourna vers moi.
- « Au fait, cher Phoenix18, qu'est devenu Philippe ? Ou devrais- je dire, Phoenix17 ? »
Son intérêt semblait sincère......
Me voyant hésiter avec mes souvenirs, il en déduisit que l'information n'était pas en ma possession.
Phoenix17 ?…..mon prédécesseur ?
Jamais je n'avais eu l'impression de remplacer quelqu'un au centre.
Il était déjà loin dans le long couloir quand je retrouvais mes esprits.
Le centre aurait- il occulté l'opération Phoenix17 ?

***

L'alarme assourdissante ne s'arrêtait pas, le bruit perçait mes tympans et m'empêchait de réfléchir.
Tous les agents semblaient s'être volatilisés, seuls quelques blouses blanches couraient encore dans les couloirs vers la sortie.
Ce que je ferais également en ce moment si un appel ne m'avait pas ordonné de rejoindre la salle principale, le poste de commande du centre.
L'alarme fut enfin coupée lorsque je m'apprêtais à entrer dans la salle.
Je décollais mes mains des oreilles avec soulagement.
L'impression de surdité s'apaisa .
Personne ne se trouvait là et je me demandais bien qui avait pu m'y appeler.
La salle était petite et sale, remplie de tableaux de bords ,de savants mélanges de décoctions, de notes aussi compréhensibles pour moi que des hiéroglyphes .Etait- ce le si important centre de commandement : un dépotoir de la taille et de l'aspect d'un débarras ?
Comment travailler dans ces conditions ?
Une idée fugace me traversa l'esprit : il devait y avoir une autre salle de commande, celle- là bien plus imposante et bien plus importante.
Une salle dont les simples agents ne connaissaient pas l'existence .
Je sursautais quand la porte derrière moi s'ouvra en grinçant pour laisser entrer le directeur des recherches du centre : un homme sinistre dans la quarantaine.
Son air sec était celui de tous les hommes soucieux de leurs hautes responsabilités et de leur image de chef.
Des dirigeants dont on pourrait presque oublier leur humanité.
Un homme pareil avait- il une vie de famille ?
Cette idée me révulsa.
- « Van Dijver Catherine , c'est bien ça ? »demanda- t- il tout en lisant ses notes.
- « Euh…..oui »
C'était la première fois qu'un membre du personnel m'appelait par mon nom.
J'avais une mauvaise impression, cela n'augurait rien de bon. Surtout de la part du directeur.
- « Je vais être bref et direct.
Pour plus de contenance il déposa abruptement ses notes sur l'unique bureau de la pièce.
Vous souvenez- vous de votre mission il y a deux semaines ? »
Le ton de sa voix , autoritaire , m'agressait . Il fallait se souvenir.
C'était un ordre, pas une question.
- « L'échange.... Il marqua une pause pour appuyer la solennité de son discours.
L'échange du flacon contre le boîtier de pellicule. »
- « Oui, monsieur. »répliquais- je, soudain toute droite comme un soldat au garde à vous.
- « Bien. Ecoutez- moi bien.
Soudain comme terrassé par la fatigue, il ressemblait à un vieillard usé par le temps.
Il abandonna tout decorum et s'assit sommairement sur le rebord d'une fenêtre murée.
Dans le centre, toutes les fenêtres étaient murées.
L'opération a été une réussite. Jusque maintenant.
Ses yeux me fixèrent sévèrement par dessus ses lunettes.
Et tout le centre compte sur vous pour en faire une grande victoire. »
Il rehaussa ses lunettes et reprit ses notes.
- « C'était un certain Victor Tcherkov , âge : 32 ans . C'était votre contact."
Jusque là, je ne me sentais en rien concernée par ce discours.
Néanmoins ma curiosité me titillait. Donner de telles informations à un agent, hors mission, devait annoncer une cause importante.
Peut être avec une promotion à la clef ?
- « Il est enfermé ici. Et il vous réclame. C'est son unique condition pour obtenir sa pleine coopération. »
- « Pardon ? Mais comment….. »
Ma protestation fut coupée court , le directeur se releva pour me dominer de son bon mètre nonante.
- « Posez- vous une seule question, celle qui assurera le futur du centre et le vôtre par la même occasion : êtes- vous un bon agent ?
Devant sa mine sévère et menaçante, je ne pouvais que hocher affirmativement de la tête.
Dans ce cas, vous obéissez aux ordres, n'est- ce pas ? »
- « Oui. » fis- je, résignée.
Je m'avouais vaincue.
Rencontrer à nouveau cet étrange personnage ne devait pas être si terrible que ça. L'échange s'était bien passé après tout.
Même si à présent je me sentais coupable de sa captivité dans le centre .
Tout compte fait, peut être voulait- il m'arracher la tête pour se venger ?
- « Dans ce cas, rendez- vous immédiatement au bloc C14. »
Il s'apprêtait à quitter la pièce , estimant sans doute avoir fait son travail. Directeur ou pas, il ne s'en tirerait pas comme ça.
- « Monsieur, pourquoi le retenez- vous ici ? »objectais- je.
- «Celà ne vous regarde pas. » dit- il sans prendre la peine de se retourner, passant la porte.
Je me dirigeais vers le bloc en question dans l'impossibilité de faire marche arrière.
Sous quel prétexte le retenait- il ici ?
Comment avaient- ils procédé pour l'amener ?
Les méthodes du centre pouvaient être un peu......sur le fil de la légalité.
Le C14 : un observatoire en forme de rond double ; il possédait un système de surveillance interne , des vitres sans teint.
Un bloc d'opérations spéciales.
Je n'y avais jamais suivis d'opérations mais des rumeurs circulaient sur les véritables expériences menées.
Il s'agissait des projets les plus secrets. Un laboratoire y avait été aménagé disait- on, pour permettre au C14 d'être le plus autonome vis- à- vis de l'extérieur et le plus performant possible. Des badges spéciaux étaient nécessaires pour y accéder.
Un assistant m'attendait à l'extérieur.
Il fit glisser sa carte magnétique dans la fente du système d'ouverture. La petite boîte émit un son aigu puis la lourde porte blanche s'ouvrit d'elle- même.
Nous entrâmes dans le C14 , la porte se refermant lentement.
Il faut impérativement attendre la fermeture total de la porte précédente pour ouvrir la suivante.
Dans le laboratoire insonorisé planait un silence pesant. Je suivais, nerveuse, mon guide, porte après porte et code après code. Je me demandais quelles genres d'expériences nécessitaient autant de sécurité.
Un long frisson me parcouru l'échine. Je détestais avoir de l'imagination.
S'échapper de cet endroit devait s'avérer impossible.
C'était une vrai prison, une sécurité à double tranchant également.
Si une panne survenait, tout le monde se retrouverait coincé ici.
Avec l' « expérience » en question......
L'assistant muet s'arrêta à une porte ouverte et,en homme galant, me fit signe de passer devant .
Ca aussi je détestais :la galanterie.
Je m'abstins de tous commentaires et passais la première dans la salle immaculée et vide.
Il referma la porte après moi pour ensuite me dresser un résumé de la situation.
- « Derrière la porte là- bas, il y a le sujet. Vous ne devez pas l'approcher, ni lui communiquer d'informations de quelque sorte que ce soit. Il est sous calmants mais méfiez- vous quand même de lui. On ne sait jamais. Des questions ? » déclama- t- il.
Tout cela faisait trop d'informations et de questions carillonnant dans ma tête.
Constatant que j'avais besoin de remettre de l'ordre dans mes idées, il commença à me préparer pour l'entrée dans la salle centrale.
Il retira ma veste et installa un minuscule micro sur le col de mon chemisier.
- « Qui est cet homme ? » fut ma première question.
- « Victor Tcherkov » fit- il en restant concentré sur ses préparatifs .
Cette histoire commençait à m'excéder.
- « Oui mais qui est- il vraiment ? »fis- je, essayant de prendre mon regard le plus noir.
Ca marchait parfois......
Il me fixa sans ciller, soupira bruyamment.
- « Je ne suis pas tenu de vous le dire ».
- « Que suis- je censée faire une fois avec lui ? »demandais- je un peu innocemment.
Il fini ses préparatifs et m'amena par le bras sans ménagement jusqu'à la porte sas.
- « Restez là jusqu'à ce que je vous dise d'entrer. » fit- il , ignorant sciemment ma précédente question.
La blouse blanche sortit en hâte de la pièce, me laissant seule, face à toutes mes interrogations .
Une fois encore je me mettais dans une situation pas possible.
Le parlophone se mit à crachoter, puis la voix de l'assistant se fit entendre.
- « Vous pouvez y aller, tout est prêt »
Mes mains étaient moites et mon cœur faisaient des bonds incontrôlés.
Je maudis mon travail.
Un bip sonore et inquiétant, puis un verrou automatique se mit à coulisser.
La porte s'ouvrit.
J'entrais dans le sas avec un dernier coup d'œil à la caméra de surveillance avant un isolement total dans le couloir minuscule.
La fermeture provoqua un écho pas franchement rassurant.
Je me tournais vers l'autre porte qui ,seule, me séparait encore du centre d'observation.
Et de Victor......
J'avançais le long des murs lisses où quelques combinaisons de protection suspendues telles des dépouilles monstrueuses me narguaient.
Des fumerolles montaient des bouches de décontamination.
Le hublot d'observation tout embué masquait la vue de l'intérieur de la salle.
Avec précaution, je le frottais du bout des doigts et m'approchais pour mieux regarder.
L'homme se trouvait là, prostré, replié sur lui- même.
La vision me détendit. Il n'avait pas l'air d'un malade ou un monstre.
Le troisième verrous de la dernière porte finit de libérer le passage entre les deux espaces.
J'entrais avec précautions dans le centre circulaire, entièrement blanc et recouvert de moquette douce.
La sortie venait de se fermer.
On entendait le grincement lugubre des verrous qui se remettaient en place l'un après l'autre.
Maintenant j'étais seule avec lui......
Treize secondes me séparaient de la sécurité.
Victor ne bougea pas d'un pouce. Etait- il endormit par les calmants ?
Que devais- je faire ?
- « Victor ? » tentais- je
Aucune réaction de sa part.
Tout autour de moi , de grandes surface sans teint.
J'osais me rapprocher de lui, enfreignant quelque peu les consignes pour ma sécurité.
Ses poignets étaient attachés par des ferrures solides à des chaînes, devant être elles- même raccordées à la cloison derrière lui.
- « Alors, Phoenix 18, ils vous on envoyé ? »
Sa voix me fit sursauter.
Il leva les yeux vers moi, portant toujours son air cynique sur son visage.
- « Arrêtez de m'appeler comme ça. »
Il essaya de se lever mais les chaînes trop courtes l'en empêchèrent.
- « Que faites- vous là ? » chuchotais- je, dans l'espoir d'obtenir une réponse à cette énigme.
Si tout le monde refusait de me répondre, lui , m'en apprendrait plus.
- « Vous voyez bien, j'essaye de me lever » ironisa- t- il.
- « Vous trouvez que c'est le moment de rire ? » m'énervais- je.
Je m'assis à côté de lui mais pas assez près, si la tentation lui prenait de vouloir m'étrangler.
- « Pourquoi me faire venir alors ? »
Victor inspira profondément et se mit à rire comme un gamin.
- « Répondez d'abord à ma question ; pourquoi travaillez- vous pour eux ? »
Sa question me mit mal à l'aise ; je ramenais mes jambes vers moi comme un enfant le ferait pour se protéger.
Je ne pouvais pas lui dire la vérité. Pas avec ces micros, pas dans ces conditions.
Tous mes collègues seraient au courant, ce serait la meilleure manière de perdre le peu d'estime qu'ils avaient de moi.
Mais d'un côté, la vérité sur sa présence ici me titillait.
Alors avec une franchise dont je ne me savais pas capable, j'hôtais le micro de mon chemisier.
- « Mon père y travaillait, c'est un peu une institution dans la famille. » répondis- je, m'efforçant de paraître honnête.
Il fixa le sol, réfléchissant à ce qu'il allait faire.
- « Vous savez….. »
- « Catherine » dis- je simplement.
- « Vous savez, Catherine, il y des choses étranges dans ce monde. »
Soudainement Victor avait le sérieux d'un juge.

***

Dans la salle de contrôle, le responsable bouillonnait ; comment avait- il pu se faire avoir aussi facilement ?
- « Il faut envoyer les gaz maintenant ou il lui dira tout ! Sans le suivi de la conversation, on ne peut pas prendre ce risque!
Simon, préparez le dosage."
- « Mais elle va être soumise au mélange, et on ne connait pas les effets sur les humains. »
Le chef de projet se retourna vivement dans ma direction, une colère sans nom sur le visage.
- « Il va tout lui raconter ! Il ne faut pas qu'elle sache.
Voyant que l'assistant allait à nouveau émettre une protestation, il le coupa nette, histoire de ne pas donner des idées aux autres laborantins.
Ce n'est pas à un simple assistant de décider. » conclua- t- il .
Une voix derrière moi annonça que le mélange était fin prêt.
- « Alors allez- y .Maintenant ! »
Les gaz se diffusèrent dans la rotonde hermétique.

***

- « Quelles genres de choses étranges ? »
Soudain, de petites trappes tout autour de la pièce au niveaux du sol s'ouvrirent à l'unissons pour laisser passer une fumée blanchâtre épaisse.
- « Mon dieu, qu'est- ce que c'est ? » fis- je tout en brandissant mon avant bras devant mon nez.
Victor se débattait au bout de ses chaînes, ne sachant que faire.
Je me ruais à la vitesse de l'éclair vers la porte du sas, persuadée de son ouverture imminente.
Je tambourinais la porte avec mon énergie dopée par la peur. Ne voyant pas le témoin lumineux changer de couleur pour le déverouillage, je demandais son ouverture immédiate par l'intermédiaire de l'interphone.
Pas de réponse.
Me voilà prise au piège, incapable d'aucune alternative.
La vision de Victor déjà inanimé au sol décupla ma peur, me nouant sur place.
Les épaisses volutes blanches avançaient vers moi comme les sirènes de la mort.
C'était impossible qu'ils me laissent subir le même sort que Victor!
Ma vue se troubla.
Ou était- ce la fumée occupant presque l'entièreté de la pièce qui produisait cet effet ?
Je ne savais plus.
Je me sentais si fatiguée.
Tellement fatiguée.

***

Victor s'éveilla péniblement.
La nuit .
Enfin libre.
Il pleuvait très finement et la température ne devait pas élevée.
Que s'était- il passé ?
Il y avait de la brume partout autour de moi ; elle masquait tout , me rendant aveugle.
Ou étaient- ils tous ?
Ou était Catherine ?
- « Catherine ? » criais- je à la ronde, espérant recevoir une réponse.
Tout autour de moi était silencieux, pas de ronronnement de voiture, ni d'éclairage de rue.
- « Catherine ! »
Pas de réponse excepté l'écho.
Je sursautais lorsqu'on me saisit par l'épaule .
- « Ccchhuut ! » m'intima- t- elle, son visage marqué par l'effrois.
- « Ne parlez pas trop fort, on pourrait nous entendre. » murmura- t- elle
Elle serra ma main très fort comme pour se réconforter d'un mauvais rêve ou pour s'assurer de la réalité.
- « Ou sommes- nous ? » chuchotais- je.
Catherine me tira sans ménagement par la main, un peu plus en avant jusqu'à ce que des contours finissent par apparaître tout autour de nous.
Nous avions changé d'endroit, de ville. Où étions- nous et comment y étions- nous arrivés ?
Toutes les maisons étaient en colombage et la rue entière, de style médiévale.
La lumière de la lune se reflétait sur les gros pavés de la route.
Il n'y avait pas âme qui vive dehors.
Quelque chose n'allait pas.
Je le sentais.
Quelque part on entendit un espèce de grognement.
- « Ne bougez pas, je reviens »
Je laissais là Catherine pour me diriger vers la source des grognements.
A présent, seuls les talons de mes chaussures résonnaient dans le silence de la nuit......
Je me retournais plusieurs fois pour m'assurer que Catherine se trouvait encore là.
Une maison, de l'autre côté de la rue, portait attaché à son flanc une enseigne digne des temps anciens.
L'établissement se nommait « Le lys rouge ». Drôle de nom pour un bistrot.
Ses fenêtres de carreaux colorés ne laissaient rien entrevoir de l'intérieur de la bâtisse.
Une odeur étrange flottait dans l'air.
Je restais figé d'étonnement.
A quelques mètres de là, se trouvait un enclos à cochons ! En pleine ville !
Les bêtes pataugeaient dans leur boue, mêlée de paille et de déchets divers.
Je fis signe à Catherine, qui accourus tout de suite, rassurée par ma présence.
- « Oui, ce sont des cochons. Tout semble si vrai. »
Elle leva les yeux vers moi, j'y vis un torrent tumultueux de peur et d'excitation.
- « Qu'y a- t- il ? »
Elle pointa du doigt la direction opposée, restant muette de surprise.
Sur la colline surplombant la ville étrange, était perché un château de conte de fée .
On voyait par les meurtrières, les flambeaux qui devaient illuminer les salles et les couloirs.
Des gardes veillaient derrière les créneaux, on pouvait voir leurs lances dépasser qui témoignaient de leur tour de garde.
- « Nous sommes au Moyen- Âge ? »
C'était plus une affirmation qu'une question, même si celà induisait que je devais être fou.
- « Oh ! Regardez il y a encore de la lumière là- bas ! On pourrait nous renseigner ! »fit- elle
Un galop lointain se rapprochait rapidement dans notre direction.
- « Catherine ! Venez , quelqu'un vient. » l'appelais- je prudemment.
A peine Catherine eut- elle le temps de se retourner vers moi que le cavalier se trouvait déjà là.
Trop tard pour se mettre à couvert....
Son cheval blanc piaffait d'impatience et ses naseaux grand ouverts dégageaient un souffle puissant.
L'homme au port altier était recouvert d'une cotte de maille luisante, elle- même recouverte d'une longue tunique immaculée tombant jusqu'à ses mollets décorée d'une livrée inconnue.
Blond et souriant de façon presque forcée, comme s'il voulait exposer aux yeux de tous sa perfection dentaire ; des molaires aux incisives.
Il souriait bêtement à Catherine.
Ou avais- je déjà vu ce visage ?
Curieux.
Son allure grotesque fit naître en moi la pressante nécessité d'éclater de rire.
C'était le prince charmant !ca fait vachement décalés pour le perso
A peine commençais- je à pouffer de rire que le prince charmant, profitant de mon inattention, arracha Catherine du sol pour la retenir contre lui.
D'un mouvement vif comme l'éclair, il repartit aussitôt au galop rapide.
J'étais statufié.
Que se passait- il ?
Catherine hurlait mais sa voix commençait déjà à s'affaiblir au loin quand j'eus le réflexe de me mettre à leur poursuite.
Mais trop tard.
La situation tournait au surréalisme.
Pourquoi enlever Catherine ?
Maintenant que j'y pensais, il n'avait même pas remarqué ma présence.
Elle l'avait subjugué comme un aimant. Non, pire que ça.
Pour lui , Catherine avait été seule dans cette rue.
Elle avait été un but, une cible.
Un coq se mit à entonner son chant, suivit de plusieurs autres alentours.
Les dernières lumières s'étaient éteintes et le silence régnait à nouveau.
L'air se refroidissait .
Un long frisson irrépressible me parcouru tout entier.
Je continuais à avancer dans la rue, perdu dans mes pensées, ne sachant pas trop que faire.
Il me fallait un endroit au calme et dans les ténèbres pour la journée.
L'aube montrait déjà sa longue traîne rose au loin dans le ciel.
Le seule endroit calme et presque sans dangers était l'église.
M'y introduire ne devait pas trop me poser de problèmes .
Un pauvre pèlerin en passage vers un lieu saint devrait se faire ouvrir assez facilement les portes d'un abri.
Au diable toute civilité, pourquoi demander pour rentrer alors qu'il me suffit de rentrer discrètement ?
Le caractère sacré du lieu me protégerait contre toutes menaces extérieures.
J'espérais seulement que Catherine soit en sécurité. Peut être savait- elle comment mettre fin à cette hallucination. Dans ce cas elle était ma seule chance de quitter ce monde.

***

Victor ne fut rapidement plus qu'une tache sombre au loin , le galop du cheval m'emportant bien trop vite pour laisser aucune
chance à Victor de nous rattraper .
La course me ballottait dans tous les sens possibles et l'homme ne semblait pas y prêter attention.
Il me maintenait fermement contre son torse pour que je ne tombe pas de cheval par une pression bien plus forte que nécessaire.
Son odeur me rappelait vaguement quelque chose, comme une réminiscence ,vague souvenir d'enfance.
Comme nous voyagions de nuit, je ne voyais rien du paysage et des choses nous entourant, me donnant l'impression que nous galopions à travers un long tunnel noir aux limites infinies.
Son visage concentré paraissait si impersonnel que je me demandais si le chevalier possédait une personnalité propre .
Le frottement de son armure me lacérait l'épaule jusqu'au sang .
Je gémis, espérant attirer son attention sur ma blessure, mais rien n'y fit.
Prise dans un étau de fer tant sa force était grande, il n'y avait rien à faire pour se dégager.
Je choisis la méthode la plus directe.
- « Vous me faites mal ! »vociférais- je, essayant de masquer ma peur et de me montrer convaincante.
Il ne daigna pas même me regarder, me laissant seule dans ma crainte et dans ma souffrance.
La colère monta en moi, dépassant ma peur.
- « Qu'est- ce que vous me voulez !
C'était plus une réplique qu'une question, pour me donner du courage.
Toujours aucune réaction; ses seuls mouvements se buttaient à éperonner le cheval , à diriger la bride.
Soudain, il baissa son regard fixe et froid vers moi, souriant à pleines dents.
- « Je suis votre prince charmant » fit- il mécaniquement.
Je préférais ne rien répondre, lassée par son vide intérieur.
La monture passa sur un pont de bois pour ,enfin, s'arrêter dans la cour d'un château ,entouré de larges et épaisses murailles couvertes de mousse et de lierre.
Une odeur pestilentielle y régnait, provenant sans doute de la paillasse recouvrant le sol de l'écurie.
Quelques badauds qui se trouvaient là, déambulants, nous regardèrent avec admiration. Leurs vêtements crottés partaient en lambeaux ; ça devaient être des mendiants. Quelques uns qui souriaient béatemment montraient des dents noires, pour les rares qui en possédaient encore.
Sortant d'une aile du château, un homme de haute stature fit son apparition, se dirigeant vers nous à grands cris et chassant sans scrupules les gueux sur son passage.
Mon « prince charmant » automate mis pied à terre sans sourciller malgré son encombrant attirail, puis se retourna vers moi pour m'enlever en douceur de la monture nerveuse.
Ses iris, froides et mortes ne montraient aucune vie intérieure.Il avait le regard vitreux des morts.
C'était un pantin décoré d'une image charmante et idéale. Idéalement trompeuse. Il existait uniquement par son caractère charmant.
Etait- il capable de se mettre en colère ?
L'espace d'une seconde j'eus l'idée de tester ma théorie.
Mieux valait suivre l'ordre des évènements, car ordre il y avait ;nous étions attendus tout deux par l'individu maigre qui approchait à grand pas.
A peine touchais- je à nouveau le sol qu'il nous avait rejoint et se mit à déclamer à haute voix , comme s'il devait se faire entendre de la lune elle- même, la bienvenue à la cours du roi de cœur .
Le cavalier s'effaça , nous laissant entre nous.
L'être maigre et osseux habillé de guenilles se courba en me demandant de le suivre.
Nous entrâmes par un passage voûté sans porte, entièrement fait de briques rouges sombre.
Une odeur indéfinissable hantait les lieux , parfumant toutes les pièces que nous traversions.
Etait- ce le bois qui composait le château en grande partie, ou était- ce la moisissure le rongeant et le colonisant qui dégageait ces émanations ?
De la suie tachait les murs là où les torches pendaient, rendant les couloirs encore plus lugubres.
Par moment le vent poussait son chant glauque , léchant, telle une énorme langue, les longues parois tortueuses.
J'aurais pu m'enfuir.
Revenir sur mes pas en courant, laissant l'inquiétant château et ses occupants derrière moi.
Mais pour aller ou ?
Je resterais seule, perdue dans la ville, ne sachant par où aller pour retrouver Victor.
Non. Finalement, mieux valait suivre les évènements, car à l'évidence, ces gens ne me voulaient pas de mal.
Plus nous avancions dans le dédale de la forteresse bien gardée, plus l'obscurité se faisait épaisse, gardienne de secrets.
Enfin, mon guide s'arrêta devant une grande porte de chêne bardée de fer finement travaillé, gardée par d'impressionnant molosses en armures complètes.
Ils donnaient l'impression de ne pouvoir se mouvoir avec un tel poids sur eux même si leur propre vie en dépendait.
La maigre créature leur déclara être vivement attendu par le roi Gaspard , et soudainement les gardes en armures s'animèrent ,tels des automates décorant certaines horloges.
Leurs griffes donnèrent des cliquetis sur le plancher à mesure de leur lent déplacement.
Les lourdes portes grinçèrent tout d'abord, puis cédèrent sous leur poussée puissante.
Devant moi une vaste salle au plafond haut et presque vide de tout mobilier.
Un courant d'air s'engouffra par les hautes mais minces ouvertures en guise de fenêtres.
L'espace de quelques secondes je crus me trouver à nouveau au seuil de l'église, au bord d'un gouffre imaginaire.
Le sol était fait de glace. On voyait le plancher dessous.
Comment avaient- il procédé pour obtenir une telle chose ?
Et comment ce sol de glace ne fondait- il pas malgré la température ambiante ?
Une partie de la population se trouvait là, dans une attitude révérencieuse envers son souverain, siègeant à l'extrêmité de la salle.
Celui- ci trônait , majestueux, dans une longue toge vermillon bordé d'hermine , sa couronne cernée de pierres précieuses, impressionnait par le nombres de pierreries enchassées.
Le personnage était tel que l'on pouvait se l'imaginer dans nos rêves d'enfant ; un vieillard sage et juste, défenseur de la justice.
Quand on est enfant, il n'y a que deux camps ; les bons ou les mauvais.
Une fois les gens classés, tout devenait facile, on savait qui aimer et devait se faire aimer, qui combattre et haïr.
Mais lorsqu'on grandit, les camps deviennent plus flous, les gens deviennent plus difficiles à évaluer .
Le serviteur me tira abruptement de mes pensées.
- « Le roi vous fait signe d'avancer. » me chuchota- t- il à l'oreille tout en me poussant en avant.
J'avançais prudemment craignant de tomber sur ce sol gelé mais je me rendis vite compte que celui- ci n'était pas plus glissant qu'une route d'asphalte !
Peut être obtiendrais- je de l'aide du roi ?
Qui d'autre que la seigneur de la ville pourrait mieux me renseigner ?
- « Nous vous attendions depuis fort longtemps, jeune fille. » commenta le roi.

***

Depuis fort longtemps ?
Je m'abstins de tout commentaire. Mieux valait ne pas le froisser alors que je m'apprêtais à requérir son aide.
Et puis, quel nom ! Le roi Gaspard !
Ce nom ne m'était pas inconnu quoique je n'arrivais pas à identifier la provenance de ce souvenir.
- « Etes- vous prêtes ? » me demanda- t- il tout à fait sérieusement.
Voyant mon air hésitant, il se leva , l'air bienveillant et me fis signe de prendre sa place sur le trône.
Sans aucune objection je pris place, mal à l'aise.
Tous les sujets avaient les yeux rivés sur moi, comme des espions à l'affût de la moindre erreur de ma part.
A nouveau les immenses portes de l'entrée s'ouvrirent pour laisser passer une file de gens moins bien vêtus que l'assemblée, la plupart en haillons sales.
Des gardes les entouraient et les guidaient vers moi en file indienne.
L'un après l'autre, chacun son tour.
Mais qu'attendaient- ils donc ?
Je me tournais à nouveau avec angoisse vers le roi.
- « Vous êtes une femme de grande morale. Rendez la justice pour le bien du Royaume. »
Comme dans mon rêve.
Mon rêve quand j'étais petite fille. Je rêvais d'être une grande avocate pour faire le bien et condamner le mal.
Le chevalier et maintenant ce rêve de gamine ? C'étaient des indices........
Tous les éléments semblaient se focaliser sur moi.
Comme si je conditionais ce monde.
Etions- nous dans un monde de contes de fées ou bien...?
C'était impossible, mais tout correspondait.
Ce monde reflétait nos désirs et nos peurs les plus personnels.
Nous voyagions dans notre psychisme.
Cette pseudo réalité se mouvait en création constante !
Il fallait retrouver Victor.
Dieu seul savait ce qu'il avait dans sa tête !

***

Sous l'Eglise du village.......

Quand j'émergeais , l'obscurité m'enveloppait de son manteau épais et impénétrable.
Confortable telle une matrice bienveillante.
Un lourd silence tomba sur moi , sans murmures ni échos terrifiants pour l'interrompre.
Qui étais- je ?
Où étais- je ?
Des frissons me parcoururent l'échine.
Une odeur d'humidité rampante régnait tout autour.
Je me levais et ma tête se cogna au plafond bas qui m'obligeait à me tenir voûté.
Dans le noir complet, terrifiant, je tâtais avec avidité le mur sur ma gauche.
Il devait sans doute être couvert de mousse tant il se dérobait sous mes mains aveugles.
Sans savoir ou j'allais, je me forçais pourtant à avancer , cherchant une porte, une sortie, une fenêtre.
De la lumière pour chasser tous les monstres imaginaires.
De l'air frais souffla furieusement sur mon visage, m'indiquant le chemin à suivre.
Tel un reptile, je me fiais à mes quatres autres sens, percevant les modifications de l'air environants.
Soudain, une clarté éblouissante jaillit, me donnant à nouveau l'usage de mes yeux pour contempler un superbe ciel de midi.
Au loin j'entendais le marteau du forgeron s'abattre avec acharnement sur le métal encore chaud.
Ce devait être le jour du marché car certains paysans portaient des paniers bien remplis de victuailles, et d'autres descendaient la rue pavée accompagné de leur chariot plein à ras bord, soit de légumes, soit de volailles.
Tous ces villageois criant et marchandant ne semblaient pas me voir, ne me prêtant aucune attention.
Il était temps de se mettre en route.
Mais vers où ?
Je ne me souvenais plus.Où devais- je aller si urgemment?
Mon nom aussi semblait avoir été absorbé par l'oubli.
Ca aussi je ne le savais plus.
Instinctivement je regardais mes mains, puis mes vêtements à la recherche d'indices.
Un sentiment de malaise m'envahit, quelque chose n'allait pas.
J'étais différent des autres villageois.
Le temps semblait s'arrêter un instant, comme un ralenti sur un passage plus intéressant.
Qui étais- je ?
La panique arrivait......
Qui étais- je ?
Où étais- je ?
Tout se mit à tourner.
Quel est mon métier ?
Quel est mon âge ?
Ma vision se troublait.
J'étais pris au piège du temps infini et éternellement figé sans plus de passé.

***

Il me fallait retrouver Victor !
Je sautais du trône trop grand et courrais vers la grande porte entrebaillée de la salle d'audience en bousculant le bas peuple qui tentait de me toucher, moi ou un pan de mes vêtements.
Le sol maintenant glissant me ralentissait mais j'atteins quand même les couloirs lugubres aux minces meurtrières.
Les gardes imposant jadis prostrés là avaient disparus.
De nouvelles pièces apparaissaient de tous côtés , inexistantes lors de mon premier passage.
Le paysage du château changeait.......
Je m'arrêtais stupéfaite.
Le couloir se déroulait à l'infini comme un ruban, je ne reconnaissais plus l'endroit.
J'étais perdue et à bout de souffle. Mais personne ne semblait me poursuivre.
Je m'appuyais contre le mur pour reprendre ma respiration lorsqu'une idée saugrenue s'imposa à moi.
Si ce monde était le reflet de mes pensées, pourquoi ne pas le façonner selon mes besoins ?
L'espace d'un instant je me concentrais et visualisais Victor au village.
L'espace se mit à onduler jusqu'à frémir ; comme un voile reflechissant devant mes yeux, il donna naissance à une autre réalité.
Un monde modulable.
J'avais l'impression que tout autour de moi n'étaient que de vastes trompes l'oeil.(bien ca)
En avançant, je pouvais déjà distinguer au dehors les larges pavés du village.
Le monde s'était altéré pour coller à mes pensées!
L'aube avait laissé place à un chaleureux soleil sur un ciel bleu magnifique.
J'esquissais un sourire. Ce n'était pas si mal finalement....
D'un regard rapide je balayais la place du village et remarquais au coin de l'église, recroquevillé, Victor.
Presque méconnaissable dans cette position foetale, je l'aurais presque pris pour un mendiant.
Je l'appelais mais il ne bougea pas.
Je n'eus pas plus de succès la seconde fois, même à courte distance de lui.
Je m'accroupis et lui posais une main amicale sur l'épaule.
Il releva sa tête basse , avec des yeux pétillants de bonheur qui m'émurent.

***

Une femme s'approcha de moi , sembla me parler, m'appeler....
- "C'est donc mon nom ? Je vous cherchais partout sans savoir qui vous étiez, sans plus connaître votre visage."
C'était comme si un voile blanc épais et opaque venait de tomber, de libérer tout un pan de ma mémoire.
A l'évidence elle ne comprenait pas.
- "J'ai perdu la mémoire. Je ne connais plus mon passé ."lui dis- je.
Sans mémoire, on est plus rien.
- "Quoi ? Vous voulez dire que vous ne vous souvenez de rien ?" demanda- t- elle.
- "Je me souviens de vous, du centre mais sans savoir ce que j'y faisais."
- "Alors c'était ça, votre peur......" dit- elle comme pour elle- même.
- "Ce monde engloutit nos peurs et nos rêves pour leur donner vie."
Il suffit juste de faire face à vos angoisses pour vous libérer. Si vous vous en souvenez.
Mais dans votre cas......
Elle fit une grimace pas très encourageante.
C'est plus délicat."
Je n'osais pas lui dire ce que je ressentais de peur d'avoir à faire face à quelque chose d'incontrôlable et de terrible.
Peut être n'était- ce pas plus mal de ne plus savoir.
De ne plus souffrir, peut être ?
Elle s'assit à même le sol et posa sa tête sur mon épaule.
Elle entreprit de me citer les métiers lui venant à l'esprit pour m'aider à retrouver ce que j'avais perdu.
Les villageois passaient devant nos yeux, sans relâche, vaquant à leurs occupations sans nous percevoir.
Etions- nous invisible ou simplement sans intérêt ?
Quelle importance.....
Mes gencives me faisaient mal.
Je passais ma langue par dessus pour apaiser la douleur.
D'étranges excroissances avaient poussés ; des crocs menaçaient de recouvrir mes canines.
A présent, je comprenais.
Ma mémoire m'avait été rendue par hasard et je compris seulement maintenant la subtilité de cet oubli temporaire.
J'étais un vampire !
Aussitôt je songeais à Catherine. Il ne fallait pas qu'elle sache!
Ceci expliquait également ma présence au centre.
L'espace se mit à onduler comme par enchantemment.

***

Victor s'écarta de moi et ,soudain, le présent se modifia sous nos yeux.
Que se passait- il ?
Sans doute Victor imposait- il sa volonté ou.......?
Retrouvait- il son passé et ce monde évoluait- il en conséquence ?
A peine la surface à nouveau lisse, Victor se mit à hurler de terreur ,tentant vainement de se cacher,de se terrer.
Il nota au bout de la rue,une petite ombre projetée par un auvent grotesque et s'y réfugia comme s'il s'était agit de protéger sa vie.
Là, il se plaqua contre la porte, le plus loin possible de la lumière crue de la rue.
Je le rejoins aussi vite que mes jambes le permettaient, inquiète et surtout, étonnée de ne pas subir la même chose.
A nouveau, l'espace changea, et le ciel s'obscurcit .
Il avait commandé une éclipse !
- "Mais à quoi jouez vous ?"
Victor sorti de son minuscule abri, bien plus à l'aise maintenant que tout était obscur.
- "Ma mémoire m'est revenue."dit- il, presque déçu me sembla- t- il.
Ses prunelles brillaient de la même façon que lorsque nous étions encore au centre, dans cette salle d'observation.
D'un éclat argent hypnotique.
- "Que......
son bras gauche protecteur de son visage dans sa fuite présentait des brûlures importantes.
Qu'avez- vous ? Vous n'aviez pas ces brûlures .
Je l'interrogeais de mon regard mais il ne trouvait rien à dire.
Je ne comprends pas. En quoi le fait de recouvrir votre passé vous a- t- il infligé ça ? Je n'ai pas eus de telles.........."
Je venais peut être de comprendre. Sa captivité au centre ne devait rien au hasard.
On y fait des expérimentations pour des vaccins.
Du moins était- ce là l'explication officielle.
Qu'avait- il de si particulier ?
- "Catherine, je vais tout vous expliquer."
Il me tira à part, pour éviter les oreilles indiscrètes des paysans. Après tout, peut être pouvait- il quand même nous entendre ?
- "Regardez !"
Il me montra des dents tout à fait normales, même parfaites dans leur alignement et leur blancheur.
- "Je ne vois rien."
Il ferma les yeux et prit un air concentré, ensuite entr'ouvrit ses lèvres qui laissèrent apercevoir une paire de crocs aiguisés.
- "Arrêtez ça tout de suite !
On doit plutôt se concentrer sur notre retour !" le gourmandais- je , hors de moi qu'il puisse s'amuser comme un enfant de six ans.
- "C'est tel que je suis et je ne puis être autrement !"
- "Non, Victor, c'est un de vos fantasmes ! Tout est rêves et désirs ici .Pourquoi vous n'acceptez pas ça ?
Reprenez votre forme normale, nous devons sortir de ce monde au plus vite.
Vous verrez, lorque nous aurons quitté ce monde pour le nôtre, vous ne serez plus un........
.......vampire.
Vous auriez pu choisir quelque chose de moins kitch quand même."fini- t- elle, cynique.

***

A la base, au labo du centre, toute l'équipe du bloc C14 se trouvait rassemblée d'urgence dans la salle de commande pour une mission "sauvetage" comme ils appelaient ça.
Le gaz n'avait jamais été testé et personne ne connaissait les troubles qui pourraient survenir , c'est pourquoi l'équipe médical du centre était présente au cas ou une intervention d'urgence se présentait.
Personne ne s'était introduit dans la salle où gisait les deux corps endormis de Victor Tcherkov et Catherine Van Dijver.
On ne connaissait pas même leur rythme cardiaque, information superflue concernant Victor, étant donné qu'il n'en avait plus.
Si je perdais le seul sujet que nous possédions, j'aurais à subir le courroux du gouvernement.
Perdre Catherine ne constituait pas un soucis, mais il fallait à tout prix faire revenir Victor.
Ma carrière- peut être ma vie ?- en dépendait.
Un assistant cria à l'autre bout de la salle.
- "Le gaz est prêt monsieur !"

***

Catherine, elle, avait toutes les raisons de vouloir rentrer.Mais moi ?
Avais- je réellement envie de rentrer ? De me retrouver enchaîné, prit au piège comme un rat de laboratoire ?
Même si je me retrouvais libre, désirais- je être à la merci de mon organisme qui me dictait ma vie ?
Ici tout est facile, je peux redevenir humain. Je peux vivre comme par le passé, peut être même penser à nouveau au bonheur.
Je me concentrais et je sentis les crocs se rétracter pour finir par disparaître.
Mais les brûlures restaient toujours visibles.... Pourquoi ne s'effaçaient- elles pas ?
Nous arrivions maintenant à notre point d'arrivée, un croisement de routes bordées d'échopes.
C'était le moment de lui dire.
- "Catherine!"
Elle revint sur ses pas, tel un éclaireur rappelé aux ordres.
- "Je ne veux pas rentrer."
Elle prit un air interdit. Elle ne comprendrait pas....
- "Vous voulez rester ici ?"
- "Il n'y a que les chaînes qui m'attendent."
Un détail qu'elle semblait avoir oublié.
Sans que nous ayons pu nous en rendre compte, un brouillard montait et devint très vite opaque autour de nous.
- "Je crois que nous rentrons."dit- elle, soulagée et en même temps effrayée de faire face à nouveau à l'inconnu du coma.
- "Adieu."lui répondis- je .
Aussi vite que possible je tentais de sortir de ce piège à brume.
Mais il ne servait à rien de s'échapper car tout ce monde semblait piégé avec nous.
Et aucune sortie n'existait....

***

Une odeur poivrée empestait l'air.
Le doux chatouillement de la moquette contre mon visage m'éveilla tout à fait.
J'aperçus le visage angélique aux yeux clos de Victor, étendu, abandonné à l'inconscience plus loin dans la pièce.
Mes membres engourdis refusaient de fonctionner normalement, je ne pouvais que me redresser péniblement sur mes deux avant- bras dans une parodie de sphinx.
J'aperçus les vitres courbes sans teint où les hommes en blancs devaient nous observer comme des bêtes féroces.
Nous n'avions pas quitté un seul instant cette salle.
Nous avions tout simplement été projetés dans notre inconscient.
Mais comment avions nous pus partager une même vision ? Comment s'était faite la connexion ?
Un bruit sec et sonore enfla ,suivi d'un second et d'un troisième.
J'étais encore trop secouée pour réaliser qu'ils entraient me chercher et me conduire sans doute en quarantaine.
Ils étaient quatre en combinaison de sécurité, munie d'une visière sans teint comme dans les films de science- fiction.
Deux d'entre eux me soulevèrent, m'aidant à me tenir sur mes deux jambes et me diriger vers le sas.
Je me retournais à temps pour voir Victor bien éveillé,faisant face aux deux autres agents.
Il avait l'air de mieux supporter l'inhalation du gaz que moi.
Les deux agents se dirigeant vers lui sortirent tous deux des matraques électriques à décharges.
Je voulus me révolter contre un tel traitement alors qu'il n'avait rien fait mais mes muscles m'avaient abandonnés.
Je ne pouvais qu'assister, impuissante, à la scène.
Victor émit un grognement animal ,en montrant de longs crocs.
Mon cerveau se bloqua sur cette image durant un laps de temps confus qui me parut durer des jours entiers.
Maintenant je savais.
Qui il était et à quoi le centre le destinait.
Sa perte de mémoire n'était pas une peur. Elle avait été une bénédiction.
Un de ses fantasmes.
Oublier ce qu'il est.
Oublier sa souffrance.
Il évita les deux premières charges électriques des agents mais la troisième le toucha à l'épaule et le déstabilisa.
Puis les coups se mirent à pleuvoir sans cesse......


*FIN DE LA 1re PARTIE*


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