Albert
de David Mekersa




(Je vais te couper les couilles !)

Albert n’aimait pas la grossièreté, il détestait ça. Ce qu’Albert aimait par-dessus tout (plus que les éclairs au chocolat ou les films de Chaplin), ce qu’il préférait le plus au monde, c’était le romantisme. Et plus particulièrement celui qu’on exprime par quelques vers, sur une page blanche... Les lettres d’amour.
Albert était un connaisseur, les lettres c’était sa spécialité. Il est facteur.
Mais Albert aimait aussi beaucoup la vie des autres…
Grâce au courrier qu’il acheminait tous les jours, toute l’année, à Chaos, son petit village natal, connaître la vie des autres était chose aisée. Et Albert ne s’en privait pas. Il savait tout sur tout le monde.
Albert maîtrisait parfaitement les techniques d’ouverture de courrier : dissolvant, vapeur, c’était propre et sans trace. Surtout quand on pratique depuis plusieurs années et pour lui c’était le cas depuis prêt de 10 ans. Il était capable d’ouvrir et refermer en toute discrétion les lettres et même parfois les colis.
Albert n’avait pas vraiment l’impression de faire quelque chose de mal ou d’illégal. Il trouvait même ça plutôt utile. Voire d’utilité publique comme il aimait à le penser avec humour.
Il tenait à jour ce qu’il appelait « l’encyclopédie » du village. Il y notait chaque événement, chaque déduction qu’il pouvait tirer d’un courrier, d’un paquet, et c’est aujourd’hui plus de 400 fiches détaillées qu’il avait entre les mains. Fiches méthodiquement classées, organisées, annotées. Albert était incollable et connaissait même par cœur les fiches de ses citoyens favoris, ceux qui vivaient tels qu’il aurait aimé vivre… Ceux qui vivaient une grande histoire d’amour !
Celle de Jean-Philippe par exemple, qui après avoir entretenu une correspondance enflammée avec Alexia, la polonaise, s’était enfin marié et attendait depuis quelques semaines un heureux événement. Celle de Sarah, folle amoureuse de Cyril, qui rédigeait un poème par jour sur un papier parfumé pour entretenir leur flamme.
Il conservait une copie des missives les plus émouvantes, les plus brûlantes. Celles de François, celles de Noémie… Chaque fiche était accompagnée d’un double des courriers qu’Albert photocopiait avec son matériel informatique perfectionné, à l’abri des regards, dans son bureau au fond de sa vieille maison de famille. Un grand calendrier mural retraçait chaque événement marquant de la vie de ses citoyens : mariages, divorces, naissances ou décès, faire parts ou cartons d’invitations à l’appui. Certaines familles avaient même droit à un arbre généalogique et à quelques photos où l’on apercevait ça et là des couples enlacés ou des jeunes mamans tenant dans leurs bras un nouveau-né.
Et puis il y avait le dossier noir… Celui de toutes les bassesses. Celui où Albert répertoriait les mauvais citoyens et leurs abjections, abjections dont est capable l’être humain lorsqu’il est corrompu par la grossièreté. Celui-ci par exemple, pourtant célibataire, qui reçoit chez lui des ustensiles sodomites pour se livrer à on ne sait quelle pratique sexuelle déviante. Ou celle-ci qui échangeait avec ses correspondants des photos d’elle dans des positions avilissantes, telle une chienne, quant elle n’envoyait pas ses propres sous vêtements souillés accompagnés d’un petit mot où elle se livrait à un discours dégradant.
Ce dossier noir contenait plus de 150 fiches. 150 infractions à la morale. A la morale selon Albert, bien entendu.
Étaient-ce ces actes immoraux qui dérangeaient Albert ou la fascination malsaine qu’ils lui inspiraient ? Ces pratiques sexuelles si particulières dont il conservait notes et photos, les trouvait elles abjectes ou bien était-il jaloux, envieux, de ne pas les pratiquer, de ne pas y être convié ? Si ces actes étaient si contraires à sa morale bienséante, pourquoi lui arrivait-il de se masturber devant ces fiches, devant ces photos ou il reconnaissait parfois un citoyen, un ami parfois ? Les photos de groupes étaient soigneusement décortiquées, parfois à la loupe et il avait ainsi pu reconstituer un réseau de relations très précis. Cette partie là de son activité était sa favorite.
Bien entendu, Albert n’intervenait jamais, de quelque manière que ce soit, dans la vie de ces gens, de tous ces gens qu’il épiait, qu’il étudiait. Il en était l’observateur et l’historien. D’ailleurs Albert aimait beaucoup son rôle et le prenait très à cœur. La moindre erreur décelée au sein d’une de ses fiches, le moindre anachronisme, le rendait furieux. Il relisait alors toutes ses notes et en vérifiait le moindre détail, point par point, quitte à y passer la nuit entière.
Albert parlait beaucoup lors de ses tournées, il était jovial et de bonne compagnie. Ainsi beaucoup se confiaient à lui, à ce petit homme rondouillard au sourire sympathique, si rassurant. Il en tirait de nombreuses informations qui venaient ainsi compléter le soir même les éléments recueillis par l’intermédiaire du courrier postal.
Six mois auparavant, une de ses tournées l’avait amené à découvrir quelque chose qui allait changer le cours de sa vie. Un événement qui allait transformer le rêve en cauchemar.

Albert aimait beaucoup Jean-Philippe, le romantique, et lorsqu’il passait à son domicile déposer le courrier c’était bien souvent l’occasion de passionnantes discussions sur la littérature classique et le cinéma des années 30 dont ils avaient une passion commune. Albert venait de relire encore une fois son livre fétiche, « le rouge et le noir » et Jean-Philippe en était lui aussi un fan inconditionnel. Ce matin là était l’occasion pour tous deux d’aborder le sujet difficile de l’adultère. Après longue et captivante conversation, Albert donna congés à Jean-Philippe qui l’interpella avant que la porte ne se referme complètement.
- Albert ! Attendez.
Albert, qui se dirigeait déjà vers sa bicyclette, s’immobilisa et adopta son air « interrogatif sympathique » dont il maîtrisait parfaitement l’utilisation.
- Qu’y a t’il Jean-Philippe ? Demanda t’il.
- Albert, repris Jean-Philippe, j’ai posté un courrier avant-hier pour Aix, pensez vous qu’il aura été distribué aujourd’hui ?
- Avant-hier ? Je parie qu’un de mes confrères d’Aix et déjà en train de le glisser dans la boîte aux lettres de votre correspondant ! Répondit Albert, affichant cette fois ci un sourire amical quelque peu entaché de nervosité. Il se rappela en effet qu’il avait effectivement un courrier de Jean-Philippe sur son bureau, en plus d’une pile assez imposante de plis et colis qu’il n’avait pas encore eu le temps d’ouvrir et d’analyser. Il réalisa qu’il avait beaucoup de retard dans son traitement encyclopédique et s’empressa de saluer Jean-Philippe et d’enfourcher son vélo. Il klaxonna deux fois en agitant la main et disparu au coin de la rue.
Ce matin là, sa tournée fut achevée rapidement, prétextant un sérieux retard dans le tri de son courrier (ce qui n’était pas complètement faux même si ce tri n’était pas un tri conventionnel), il échappa à de nombreuses conversations, caquetages et autres dégustations de limonade.
A 15h, il était déjà assis derrière son bureau, sa chatte persane, Madame de Rénal, ronronnant langoureusement sur ses genoux.
Le chat, comme l’éclairage, le fond sonore – du classique –, faisait partie du rituel. Son bureau était un magnifique secrétaire qu’il avait hérité de sa regrettée grand mère. Conservé dans son état d’origine et traité avec soin, il ne l’avait jamais rénové ce qui lui donnait un aspect d’un autre temps sous l’éclairage blafard de sa lampe de bureau.
Un verre de chicorée bien chaud, une loupe, du coton et des pinceaux, du dissolvant. A sa droite une petite pile de fiches encyclopédiques précédemment sélectionnées en fonction des courriers à traiter, aujourd’hui une dizaine, en passant par la famille Moujeron, le fils Lansol, et bien sûr Jean-Philippe, avec un pli bien épais dont il ignorait encore le contenu et qu’il se réservait pour la fin.
Le traitement fut rapide et sans surprise, tout juste de quoi compléter quelques informations concernant des affres financières ou encore les préparatifs d’un mariage. Ce travail lui avait pris une petite heure, décollant, collant des enveloppes, relisant ses notes, complétant, annotant, photocopiant – au grand désespoir de Madame de Rénal qui devait alors quitter avec regret les genoux de son maître – et classant méthodiquement feuilles et courriers dans des chemises de couleurs notées « A poster » ou encore « A classer ».
Albert fit de la place sur son plan de travail, et y déposa l’épaisse enveloppe de Jean-Philippe, adressée à un certain René GERARD, habitant du Loiret, non répertorié dans ses dossiers.
Le rabat de l’enveloppe était solidement encollé et il dû redoubler de patience pour le décoller sans trop le malmener. Albert en sortit un courrier et une pochette de photographies, vraisemblablement imprimées sur du papier photo avec une imprimante personnelle.
Albert but alors une ou deux gorgées de chicorée et commença à les visionner une par une, notant au fur et à mesure les informations sur une fiche où était inscrit « Courrier trié le 6 mars, enveloppe Kraft 21x15 » suivi des informations sur le destinataire. Il lit le court message joint : « René, suite à votre chèque du 27 avril, voici les photos commandées. Sensuellement vôtre. Jean Phi et Alex ».

(Je vais te couper les couilles ! Tu entends ?)

Descriptif 1/12 :
Jean-Philippe est nu, à quatre patte sur ce qui semble être une table basse, pratique un acte sexuel sado-masochiste avec Alexia, à genoux derrière lui, vêtue d’une tenue noire et luisante. Cet acte inclut une pénétration d’une extrême violence. Jean-Philippe ne semble pas souffrir, il sourit en direction de l’objectif.

Descriptif 2/12 :
Même acte. Gros plan sur la partie postérieure de Jean-Philippe.

Descriptif 3/12 :
Même acte, rôles inversés. Double pénétration.

Descriptif 4/12 :
Un autre jeune homme, de toute évidence inconnu, remplace Jean-Philippe qui a dû prendre le rôle du photographe. L’homme et Alexia sont nus. Ils s’embrassent. Alexia semble y prendre du plaisir.

Encore deux ou trois gorgées de boisson chaude, cette fois la main légèrement hésitante, tremblante, le souffle d’Albert s’est accéléré et il semble faire des efforts pour garder son calme, pour continuer professionnellement à visualiser les photos. Il met la photo 4 sur le côté, et reprend ses notes :

Descriptif 5/12…

*
* *

Il est 19h et Jean-Philippe se prépare pour aller faire son sport quotidien, à la salle de culture physique de la Zone Industrielle de Chaos. François, son compagnon de séance le rejoindra là bas comme tous les soirs, sauf le week-end (le week-end est consacré à l’endurance, avec natation ou footing).
Il finit son assiette de pâtes, élément indispensable à sa forme physique, la met dans l’évier, bois un grand verre d’eau et s’apprête à sortir de son appartement, un petit trois pièces situé dans une résidence calme, que lui et Alexia louent depuis quelques mois en prévision de l’arrivée du bébé. Alexia, à 19h, est devant sa télévision, en tenue décontractée.
- A toute à l’heure ma belle, lui chuchote Jean-Philippe à l’oreille tout en lui pressant délicatement un sein de sa main libre, l’autre tenant derrière son dos un sac de sport noir et blanc, affublé d’un énorme logo en forme de virgule.
- A toute à l’heure mon étalon, reviens moi musclé et ramène François ! Lui répond Alexia de son délicieux accent slave, un sourire plein de sous entendus aux lèvres.
Lui et Alexia était ce qu’on appelait un couple libre. Ils s’étaient découvert après leur mariage un intérêt commun, celui de l’échangisme et des pratiques sexuelles extrêmes, et depuis quelques mois, ils commercialisaient leurs vidéos et photos par l’intermédiaire de magazines d’annonces pornographiques. La grossesse d’Alexia allait être l’occasion de réaliser de nouvelles photos et vidéos, et le couple s’en réjouissait d’ores et déjà.
- Allez chérie, j’y vais, il est tard. Réponds Jean-Philippe tout en l’embrassant une nouvelle fois. Ce sera le dernier baiser qu’il donnera à sa femme. Il sort alors de l’appartement et se dirige vers sa Twingo.

En cette saison, il fait déjà nuit noire à 19h, et le parking de la résidence n’est éclairé que par un seul et unique lampadaire, planté au milieu des plates bandes. Cette ambiance blafarde rend toujours sa traversée un peu angoissante. Jean-Philippe, encore à une dizaine de mètres de sa voiture, actionne la commande d’ouverture à distance sur sa clé et la lumière du plafonnier s’allume alors automatiquement, il peut ainsi se diriger plus facilement dans la quasi obscurité de ce coin de parking.
Il fait frais, Jean-Philippe frissonne et rentre rapidement dans sa voiture, monte le chauffage, et insère la clé de contact.
Il tourne la clé, s’apprête à démarrer et jette un coup d’œil dans son rétroviseur intérieur, un bruit à l’arrière du véhicule ayant attiré son attention.
Albert est assis sur la banquette arrière et Jean-Philippe croise son regard dans le rétroviseur, la lumière du plafonnier s’éteint alors progressivement.
Le marteau frappe Jean-Philippe sur le sommet du crâne, provoquant une douleur froide et brève, transformant sa vision en un halo blanc et vacillant.

*
* *

- Je vais te couper les couilles et te les faire bouffer ! Hurle Albert.
Jean-Philippe est assis sur un fauteuil, ligoté. Un liquide chaud lui coule sur la nuque et son crâne n’est plus pour lui qu’un amas informe, indolore et bourdonnant.
- Al… Albert ? gémit Jean-Philippe, un filet de sang aux lèvres.
- Comment ? Comment a-tu pu faire ça ? Comment a-tu pu te laisser posséder ainsi et commettre ces actes répugnants ? Comment ? Dis moi Jean-Philippe ! Co… comment ?! Bafouille Albert, fou de rage.
Albert a été trahi, il n’a pas supporté de voir un citoyen héro de son encyclopédie passer ainsi dans son dossier noir, le dossier de toutes les bassesses.
Ses yeux sont révulsés et brillants, son souffle est court et ses gestes désordonnés. Il tient à la main un long couteau, propre et scintillant et l’agite en tous sens, gesticulant et répétant les mêmes phrases, encore et encore
- Comment ? Dis… dis moi comment Jean-Philippe ? Et… elle ? Comment l’a-tu corrompue ? Co… comment ? Elle était si belle ! Lance t’il, le regard vide et le visage grimaçant, comme pris de nausée.
- Que… que fais tu Albert ? Parvient à dire Jean-Philippe, tentant de voir ce qu’il se passe autour de lui, aveuglé de son propre sang, ne percevant que de vagues formes. Il avait froid, très froid, même si ses sensations semblaient atténuées, il sentait ce froid sur son corps. Il était nu.
Le couteau vint briller sous ses yeux et il le vit s’abattre sur son entre jambes.

*
* *

Albert était assis derrière son bureau, sa chatte persane, Madame de Rénal, ronronnant langoureusement sur ses genoux et un verre de chicorée bien chaude à portée de main.
Son dossier noir était posé devant lui, ouvert à la première page, la plus récente, celle de Jean-Philippe. Albert griffonna d’une main tremblante une note quasi illisible à l’encre rouge, dans un coin de page, puis il prit une profonde inspiration et tourna la page pour désigner sa prochaine victime.


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