Sa Bretagne
de Dany Loridon



Mon scaphandrier de mari, cela faisait deux ans qu'il y pensait :
- …la Bretagne, tu verras c'est quelque chose, les rochers de granit, la mer, la marée, la pêche, le Muscadet…
Rien n'était oublié.
Alors, le 14 juillet 1993, nous avons quitté Rabastens dans le Tarn, où il avait participé à un conseil d'administration de SCAPH'50. Une association d'anciens scaphandriers qui avaient fait les 400 coups sur les chantiers de sa Sogétram.
Une belle appellation pour donner un vernis de sérieux à tous ses joyeux copains réunis autour de tables bien garnies, avec des bouteilles qui ne l'étaient pas moins.
Et ça a duré 2 jours. Il paraît qu'ils leurs fallaient ça pour « débattre ». Quand je pense que l'on dit des femmes qu'elles sont bavardes ? En plus, tous ces vieux plongeurs sont sourds comme des pots. Je peux vous garantir que ce n'était pas le Monde du Silence.

Ces agapes terminées, nous sautons dans notre camping-car, et direction le Nord.
Nous nous installons à la pointe de la Bretagne, à Plovenez-Porzai, à côté de Douarnenez.
Le lendemain matin, grand beau temps, branle-bas, on sort une botte de fusils sous-marins, palmes, accroche poissons et ainsi équipé il se met à l'eau.
Une heure après, un retour sans gloire avec un « lieu jaune » de 300 grammes, qui en fera 500 le soir et 1 kilo une semaine plus tard.
Il y a des jours comme ça ou vous croyez que le vent va se lever, que la pêche sera bonne et… il ne se passe rien.
Nous sommes partis visiter Camaret, très joli port de pêche breton. En route, il m'a chantonné quelques couplets relatifs aux filles du pays, mettant en doute l'usage de leur virginité,
- « ..Partie sur les flots, dans les bras d'un matelot… »
Après tout pourquoi pas. Ce n'est pas surprenant. C'est après que cela se corse et que l'alexandrin devient trivial. Où plutôt Hard comme disent les intellectuels de la Télé, pour employer des termes qui lui font dresser les cheveux sur la tête.
Je n'ai pas bronché, je connaissais depuis longtemps.
Avec ses amis, lors de réunions de clubs, d'associations, d'amicales, j'ai eu, souvent, tard dans la nuit, au grand dam des voisins, un large échantillonnage de ces vocalises, réalistes certes…mais quelquefois un peu lestes.
Le mauvais temps s'étant de nouveau installé, nous avons visité le Musée de la Bataille de l'Atlantique, domicilié dans un ancien blockhaus, à côté des rochers des Tas de Pois !
Le conservateur était un ancien Maître principal de l'Aéronavale qu'il appelait Patron, va savoir pourquoi ? Dans la Marine, où il avait servi pendant trois ans, on appelle patron un Maître, ou Capitaine un Lieutenant. Je suis persuadé qu'ils entendent ainsi se différencier de ceux qui, n'étant pas marins, sont traités de « Biffins ». Avec un mépris sous jacent, et largement affiché.
Je n'en veux pour exemple que la phrase acerbe qu'il m'adresse quand je fais tomber un ustensile quelconque au fond de notre zodiac « Un biffin dans mon canot' !… »
Bref, le moment était historique, le Maître principal, quand il sut son appartenance à l'Amicale des Plongeurs Démineurs, nous remboursa illico le prix des billets d'entrée. Couronnant le tout, il sorti une bouteille de whisky. Il était dix heures du matin. Mais c'est vrai il faisait froid, seule explication, d'après lui, d'une absorption très matinale de cette liqueur écossaise.
J'avoue ne pas avoir compris grand-chose, à ces histoires de torpillages, de sous marins allemands, de U-Bootes, de schnokchels, de radars, si ce n'est que 45000 pauvres marins y avaient laissé leur peau.
En sortant, nous avons croisé un groupe de touristes allemands, nous nous sommes salués fort aimablement. Lui, laissant passer une magnifique gretchen blonde qu'il suivit d'un regard que je jugeais concupiscent. Et dire que 5 minutes avant, avec son collègue, ils regrettaient que l'on n'ait pas coulé bas toute la Kriegsmarine. Était ce bien utile de s'étriper pareillement pendant des années pour en arriver là ?
Si, on nous laissait faire, nous les femmes…

Mais dans tout cela, nous n'avions pas encore goûté la production locale, sauf le Muscadet qui, lui, en avait pris un bon coup.

J'ai donc pris les choses en mains et direction Douarnenez et les poissonneries sur les quais du port. Alors là, je suis restée ébahie… du poisson frais que l'on voyait débarqué directement des bateaux de pêche. Surtout beaucoup moins cher que sur notre Côte d'Azur. Je l'incitais donc à se lancer dans un de ces nouveaux plats dont il aurait par la suite le secret.
Reconnaissons-le, dans le domaine culinaire, il a des talents cachés. Ne lui parlez pas de ces plats de la cuisine dite moderne comportant un demi rouget entouré de 4 petits pois, 4 petits carrés de navets, 4 petits carrés de carottes le tout portant un nom prestigieux. Tout y est petit, sauf l'addition qui, elle ne l'est pas. En prime, au dessert, j'ai droit à ses sarcasmes
- rien à bouffer là-dedans… On sort de table pour aller se taper un sandwich… encore des trucs d'intellectuels de la télé…
Non lui, c'est du rustique et du roboratif, il prétend avant tout à une cuisine « saine et abondante » Il faut dire que ses copains quand ils sont à table….
Alors il s'est présenté devant une jolie poissonnière bretonne, belle nature aux yeux verts, « …la taille faite au tour, les hanches pleines… » comme le chantait Brassens… pourquoi celle-là et pas la grosse maflue, à côté qui vendait les mêmes produits ?
Il a acheté à cette charmante Armoricaine 1 livre de queues de langoustines et une queue de lotte de 1 kilo,
- le tout pour deux, dit-il, et d'ajouter, qui mangent bien.
La charmante vendeuse était un peu surprise de la quantité, mais
- Gast, s'pas, avec ces touristes !
Retour au camping-car, il a été cherché une sauteuse de belle taille au fond d'un coffre,
- je ne m'embarque pas sans biscuits.
Et aussi une histoire de marin qui est considéré comme bon à rien si, il ne possède que sa… (intraduisible) et son couteau.
Et en avant la vaisselle. Il s'en fout ce n'est pas lui qui la fait. Il paraît qu'ils sont tous comme cela, déménageant toute la cuisine pour faire deux œufs au plat.
Il s'est donc mis aux fourneaux. Sachez avant tout que dans ces moments-là, l'ambiance devient celle d'un bloc opératoire. Jugez-en, je suis à sa droite et je dois réagir au quart de seconde, à ses demandes précises :
- Oignons ! Ail ! Persil j'ai dit haché le persil ! Couteau ! Fourchette ! Cognac ! Non pas le vin blanc ! J'ai dit cognac ! il n'y en a pas ! Lamentable, il faut que je m'occupe de tout ! Allumettes ! Elles sont humides bien sur….
Tout doit lui tomber dans la main, tel le bistouri du chirurgien servi par son infirmière zélée.
Mais, il faut en passer par-là, et avouons-le pour un résultat qui en vaut la peine. (Voir en annexe la recette de la queue de lotte à la sauce de langoustines, c'est quelque chose, s'il veut bien vous la donner)

Évidemment, toutes ces bonnes odeurs de cuisine, alertent les épouses de nos voisins de camping,
- Mais, qu'est ce qu'il nous fait encore ?
Depuis trois jours que nous sommes là elles sont devenues assidues à ses conférences culinaires. Leurs époux et compagnons de même, attirés eux, plus prosaïquement, par le coup de Muscadet rendu nécessaire par l'effort. Ajoutant en le voyant sortir la bouteille de ce nectar local
- ...Bien sûr, si tu nous prends par les sentiments…
Il y a eu comme cela, une semaine de pluie, de vent, de langoustines, de coquilles St Jacques, d'araignées de mer, de raie au beurre noir, de bar à la crème.
Et pour finir un repas nocturne avec des voisins gaziers et poseurs de câbles d'EDF-GDF. Rudes gaillards qui, d'après lui :
- …z'auraient fait de très bons scaphandriers, vu leur bonne mentalité…
J'ignore sur quels critères il se basait pour les considérer aptes à sa profession, ne les ayant fréquentés qu'à table et dans quelques bars portuaires, d'où ils surgissaient, tels des diables d'une boîte en voyant passer notre camping-car
- ...Gérard, viens boire un coup !!
Nous commencions à avoir une solide réputation éthylique et, je pensais qu'il était temps de quitter ces lieux idylliques.
Le dernier soir, fut humide. Il pleuvait certes, mais l'humidité en question fut aussi bien interne qu'externe. Le repas pris avec ces énergumènes se termina fort tard autour d'un Quinamann, gâteau breton délicieux dans lequel il entre une livre de beurre et quelques autres ingrédients autour, cholestérol garanti à la cote d'alerte en une semaine.
Heureusement, il n'y avait que quelques pas à faire pour retrouver notre home à roulettes. Quelques pas émaillés d'une chanson vantant les qualités climatologiques bretonnes
- ...Ah ! Qu'elle est belle ma Bretagne, sous son ciel gris, il faut la voir, elle est plus belle que l'Espagne….cétéra…
Pour le ciel gris on avait compris et un peu d'eau dans les cheveux, qui allaient lui tirer le lendemain, ne pouvait pas lui faire de mal.
Heureusement, prudente et habituée à ces adieux déchirants et bruyants, j'avais réglé notre compte l'après midi. Nous avons pu franchir discrètement le portail de sortie du camping à l'aube fine sous…tient ! un soleil éclatant, qui paraît-il :
- ... lui donnait mal à la tête, il n'avait plus l'habitude…
Le retour fut triste, ponctué d'eau de Vichy et d'Alka-Seltzer. Pour retrouver ici, sur la Côte, nos touristes excités et hystériques, spectacle qui le rendit amer :
- tu verras, nous retournerons en Bretagne l'année prochaine, il fera beau

Et bien, nous y sommes retournés, il à fait beau, il s'était fait un autre copain, Patrick, un sacré bon pêcheur sous-marin, heureusement plus sobre celui là, surtout il y a eu un peu moins de Muscadet, de Quinamann et autres prétextes à des débordements excessifs.

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