Le trou abandonné
de Danielle Kereveur


Lorsque son regard se posa sur la première toile le vertige la reprit
Au fond des yeux du peintre ne vivait de réel que ce qu'elle pouvait percevoir au travers de son œuvre

Sa question était de savoir pourquoi
Les bateaux étaient amarrés
Mais elle ne la posa pas
Elle regarda l'homme simplement
Ou ses mains plus justement

Et elle eut envie d'aimer son imaginaire

Le peintre ne l'avait toujours pas remarquée
Parfois
Il voyait passer cette sorte de femme
Une sorte de femme
Affairée … Toujours affairée
Mais sincèrement il ne la connaissait pas
Elle frôlait l'air…souvent
Mais c'était tout

Un soir il alla faire le portrait d'une petite fille
D'une autre petite fille
Et ce n'est que lorsqu'il revint qu'elle comprit qu'il ne l'aimait pas

Alors elle se sentit soulagée
Libérée de quelque chose de faux
Comme lavée ou purifiée

Leur histoire avait pourtant commencé ainsi…



Sur les murs
Aux murs
On accroche ils accrochent des toiles
Des toiles d'araignées
Leurs phantasmes


Qui perçoit au-delà de ton expression
Peintre…de quelle évasion parlais-tu
Pour qu'on ne veuille ainsi pas t'entendre

C'est quand je voyais ton paysage de neige
Et tes marines floues
Et tes natures mortes si vivantes

De qui donc désirais-tu la mort

Que me revenait envoûtante…fascinante
L'envie de te connaître
Pourquoi n'avais-tu pas défait ces liens
Je gardais jalousement un regard sur tes secrets

Tu savais que je savais… Peintre
Et nous ne nous connaissions pas
Or pourquoi avais-je si peur
…de ton aliénation
je sus que tu rencontrerais la folie
La folie me guettait
Ta folie se peignait

Femme elle se promenait
Cheminant lentement aux contours de tes toiles
L'insupportable réalité lui donnait la nausée
Un seul tableau pourtant capta et auréola son envie
Qui lui parlait du réel tout en le transcendant



J'aimerais tant que vous aimiez ce que j'aime
Merci d'avoir figé sur cette toile quelque chose de mon imaginaire
Merci d'avoir aimé ce que je peux aimer
Merci de me faire voir à travers votre regard
Comme à chaque fois qu'elle était très émue elle avait froid et elle se répétait
Elle n'était pas certaine de vraiment désirer l'homme
C'était réconfortant
J'attendrai peut-être un jour que tu me rencontres

Et lui aussi eut peur

Il est dur de rompre les derniers liens qui vous rattachent à la matérialité
L'Art ils le savaient tous deux ne peut se nourrir de sécurité
Il faut bien qu'il se fasse sentir ce manque à combler
Pour que naisse sur la toile le pouvoir de créer

Ils se regardèrent
Mais je n'ai pas le souvenir qu'ils se comprirent vraiment

Peut-être dans un autre temps…

Le matin suivant le peintre rentra dans son atelier comme à l'accoutumée…un peu…inquiet
Il ressentait toujours ce nuage d'angoisse dès qu'il y pénétrait sans avoir jamais véritablement su pourquoi
Ce matin-là il fut frappé en plein cœur par un vide étrange…
Sur le mur
Une absence
Une toile disparue
Une toile volée

L'énigmatique femme
L'encore enfant regarda elle aussi la place vide


Elle dit en souriant…

On vous a volé un tableau
Vous savez celui que j'aimais
Vous savez celui de Camaret… c'est drôle…
Maintenant on dirait …un trou abandonné

Au fond de ses prunelles sans doute aurait-il pu percer le mystère de ses réalités mais il n'avait jamais rencontré ses rêves
Alors il dut se contenter de se demander si elle était capable de voler
De l'avoir volé lui…

Il commença à se défendre comme il put en lui parlant de sa vie de lui des autres de son quotidien
Des corps qu'il désirait peindre dessiner ou aimer
De la femme dont il était épris de ses projets de ses rêves

Je ne vous demande rien

C'était tout ce qu'elle pensait
Elle regretta alors de ne pas lui avoir dérobé le tableau

Il sortit afin de regarder le port et de respirer un autre air que celui de l'incommunicabilité

Alors elle lui tourna le dos
Puis-je s'il vous plait pleurer sur une de vos toiles
Supporterez-vous que je saccage votre création
De mon infantilisme exacerbé
Je ne supporterai rien dit-il mes amours sont ailleurs

Ils pleurèrent tous les deux mais ils se séparèrent

Elle attendit qu'il fit nuit pour entrer dans la pièce
Le peintre n'y était plus depuis longtemps
Il était reparti dans sa vie.




Sans penser elle se dirigea vers le trou abandonné
Et avant même que la pénombre ne lui révéla quoi que ce soit elle sut qu'il était là
Le tableau n'avait pas quitté sa place et elle commença enfin à le regarder
Pour la première fois elle le vit et seule elle le vit vraiment

Je m'approchai les lumières semblaient irréelles
Une sorte de faux jour rendait encore plus évanescente la clarté imperceptiblement blafarde de la chapelle camarétoise
Etait-ce réellement la tour Vauban…ou quelque fantasmagorie imaginaire où le peintre serait venu rêver
Il était temps de s'évanouir
Le voyage dans l'au-delà le lointain l'ailleurs se profilait entre les chalutiers étendus sur une vase ocre
Elle choisit la coque qui était peinte de vert comme une tendre nature porte ouverte sur les vestiges de son passé de l'espérance retrouvée ou quelque chose de ce genre.
Il lui fallait maintenant décrocher toutes les voiles
Se désamarrer de toutes les toiles
Et le parfum de la mer
La brise environnante … enivrante
Le bonheur qui gonflait chaque instant plus violent lui remémorèrent cette sorte de joie et ce plaisir archaïque dont le peintre l'avait privée mais que sa solitude lui rendait aujourd'hui dans l'odeur de ses huiles…

Elle fit seule l'amour et ce qui la posséda n'avait pas de vie
Ce qui la posséda n'avait pas de nom ne parlait pas de lui et s'il sentait la terre c'était celle des instincts inavouables
Elle lui demanda qu'il l'enfante sans même la toucher
Je parle lui dit-elle d'une autre conception d'une autre créativité je ne veux pas de ta réalité

Il la rassura
Créateur de rien il ne lui donnerait que le vertige et le vide


On entendait au loin le vent qui faisait chanter les mâts
Telles les clochettes vibrantes des troupeaux de montagne

Le lendemain le trou abandonné fut à nouveau comblé
Le peintre alluma une cigarette ou plutôt il chercha longuement une allumette car quelque chose lui fit pressentir que le tableau ressuscité n'était plus tout à fait le même

Et l'angoisse à nouveau le tenaillait

Qui aurait pu falsifier son œuvre
Chaque créateur n'est-il pas quelque part le faussaire de son véritable art
Alors dans le même temps qu'il le désirait il eut la crainte de s'en approcher
Il s'assura que personne ne le regardait et avança lentement silencieusement vers son tableau

Il était là intact
C'était son tableau
Du moins tel qu'il lui semblait l'avoir créé
Cependant qu'une ombre à peine perceptible capta son regard
il lui fallut se pencher sur la coque verte de l'un des bateaux
Une trace rouge ou brunâtre lui rappela la couleur du sang
Un cœur avait souffert une âme avait saigné avait coulé son errance et tâché sa patine comme un repentir inattendu


Tessère indélébile d'une cérémonie de défloration


Il sut donc qu'il ne reverrait jamais la femme enfant
Et senti sous son pied le poids d'un corps qui cachait
Derrière son regard mort l'ombre de son sexe
telle la répétition ou la résurrection d'une autre de ses toiles
Une femme cubique qu'elle avait tant aimé qu'afin de s'y confondre de s'y identifier elle avait choisi définitivement de s'y mêler dans l'immobilité

Il faudra pensa-t-il l'immortaliser
Il prit une autre toile… vierge
Il ne pouvait peindre que la vie et cela le conforta
Il lui fallait oublier au plus vite cette histoire

Aussi ne tenta-t-il pas de gratter ou d'effacer la tâche brunâtre sur la coque verte
Qu'au moins sa tentative cubique ne soit pas morte pour rien

De ce jour il sut que sa peinture allait changer
Des liens s'étaient rompus des amarres s'étaient larguées
Soulagé il regarda ses bateaux accrochés au port depuis tant et tant de temps se détacher lentement des quais sécurisants et d'un doux clapotis s'éloigner enfin vers les récifs effrayants et étranges de l'imagination créatrice où l'attendait sûrement la folle liberté.

Au fond de lui il reconnut sa voix c'était celle de sa féminité elle s'était réveillée :

…Continueras-tu de peindre des bateaux et des femmes ? …

Il ne répondit pas.

D.K


Retour au sommaire