Pétra 1974
de Danielle Binder



« Je suppose que lors de ma naissance, ma marraine la fée m’a dotée de la connerie comme cadeau ! J’ai toujours eu des idées brillantes d’accord mais des vacances romantiques, jamais, et pourtant c’est le fin du fin, le Dom Pérignon de mes « perles » ! Des petits gros, de grands maigrichons : il y en a en veux-tu en voilà mais des James Bond en vacances ? Rien ! Pas même l’ombre d ‘un John Travolta !
J’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour de mon inscription à ce voyage organisé. »
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Assise à l’arrière de l’autocar, près d’une forte femme à l’allure hommasse, Bérengère ruminait d’amères réflexions. Elle se souvenait du sourire prometteur de l’agent de voyage lors de la réponse faite à sa question posée timidement, presque murmurée.
— N’ayez aucun souci. Nous sommes spécialisés dans les tours pour jeunes. Nous savons exactement ce que les jeunes gens et jeunes filles de votre genre recherchent. C’est aussi une des raisons pour lesquelles nos tours ne sont pas bon marché. Je ne peux vous promettre de rencontrer un jeune millionnaire ou un acteur à la mode mais vous croiserez certainement des gens « bien » . Je suis certain que vous viendrez me remercier à votre retour.
Dans l’avion EL AL, en partance de Bruxelles pour Tel Aviv, elle avait entrevu quelques têtes sympathiques mais malheureusement, elle s’était retrouvée assise près d’un jeune couple visiblement irrité par sa présence. Lorsque le jeune homme, presque un enfant, lui avait lancé un regard courroucé, elle s’était levée et avait changé de place. Pourtant, bien que le siège à son côté soit libre, personne n’était venu s’y asseoir, personne ne l’avait abordée. Aucun membre de la jet society n’était venu lui offrir un apéritif ! Lors de leur arrivée la veille à l’aéroport Ben Gurion, son malaise s’était accentué. Les voyageurs les plus quelconques, lui semblait-il, s’étaient attroupés dans un coin près du délégué de l’agence de voyage à laquelle elle s’était adressée à Bruxelles.
Maintenant, pour sa première excursion : La Mer Morte et ses environs, elle s’était retrouvée assise auprès d’une grande femme volubile, un peu vulgaire, seule, à la recherche d’un mâle sans aucun doute !
« Il y a de ces femmes qui n’ont aucune retenue ! » pensa-t-elle.
Ils étaient environ une trentaine dans l’autocar : des jeunots barbichus, des gamines ayant l’air malpropre et sans soutien, quelques couples plus âgés, un homosexuel distingué et d’autres personnes que Bérangère n’avait pas eu le temps d'analyser..
« Pas marrantes mes premières vacances au Pays des Miracles. Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir suivre le troupeau, moi qui suis tellement individualiste ? Si au moins Michel était ici ! »
Elle soupira. Quand cesserait-elle de songer à Michel, de se l’imaginer sans cesse, de lui comparer tous les hommes qu’elle rencontrait ? Toutes les comparaisons tournaient inévitablement à l’avantage de ce garçon sans cœur.
Le guide toussota dans le micro. On arriverait bientôt à Jéricho. Après une halte d’une demi-heure pour se désaltérer et se reposer, on repartirait pour la Mer Morte.
Comment décrire Jéricho ? Comment exprimer ce sentiment de monde, d’époque révolue ? songeait Bérengère.
Quel calme ! Quel charme se dégageait de ces maisons dormant parmi les palmiers étendant leur immense feuillage sur les cours entourées de murs de pierre crénelés ! On devinait le son cristallin des fontaines cachées au fond des jardins. Des fleurs mauves et rouges grimpaient le long des murets et rehaussaient de leur éclat le beige sale des pierres.
— Mademoiselle, entrez dans le café. Ce n’est pas bon de rester ainsi exposée au soleil, sans chapeau.
Le guide, en un français très accentué, la rappela gentiment à l’ordre.
Bérengère entra dans l’unique café de la grand-rue de Jéricho. Une musique assourdissante et monotone en sortait. Elle commanda du thé au nana. Cette plante très appréciée des Orientaux donne au thé une saveur un peu aigre.
« Dommage que Michel ne soit pas là ! Arrête, du calme ! Il n’a pas voulu de toi, alors, un peu de fierté et cesse de penser à lui. »
Depuis sa plus tendre enfance, Bérengère avait pris l’habitude de dialoguer avec elle-même. En jouant au jeu des questions et réponses, elle voyait « plus clair » , cela l’aidait à résoudre beaucoup de problèmes, prétendait-elle.
Lorsque le guide leur annonça qu’il fallait repartir, Bérengère se prépara au combat !
« Cette fois, je ne m’assoirai pas près de cette femme. Elle m’énerve ! »
Aussi, sans se préoccuper de convenances et de politesse, elle s’installa d’office à l’avant de l’autocar, à gauche près de la fenêtre. Elle avait remarqué que cette rangée de deux places était restée inoccupée.
— Puis-je m’installer à vos côtés ?
La jeune fille tourna sa tête blonde vers la voix agréable qui s’adressait à elle. Son sourire se figea imperceptiblement sur ses lèvres.
« Décidément, la chance me poursuit !« se dit-elle en ironisant. Un homme de belle allure mais aux cheveux de neige lui souriait !
« Certainement, je vous en prie. » En tout cas, il a une voix agréable. S’il n’avait pas de rides et l’âge de mon grand-père, ce serait mon type d’homme, songea
t-elle sarcastiquement.
— Je suis content de m’asseoir près de vous. Je déteste prendre place près de personnes très …épanouies, dirons-nous ! Hélas, il semble que le mauvais sort s’acharne sur moi. Aussi, remarquant une jolie fille voyageant seule et pas encore repérée par mes compagnons de voyage, je me suis dit que mon ange gardien se manifestait enfin et qu’il me fallait saisir la chance sans hésiter !
Conquise par tant de charme et de gentillesse, Bérengère se détendit et lui confia :
« Comme je vous comprends ! Il m’arrive très souvent de me lever dans les transports en commun pour ne pas sentir la mauvaise odeur des gens qui s’assoient à côté de moi. On ne peut en vouloir aux grosses personnes mais je me sens mal à l’aise assise auprès d’elles : l’odeur forte de transpiration, la place qu’elles prennent ! »
Quelques minutes plus tard, Monsieur Scherzo et Bérengère conversaient comme s’ils étaient de vieilles connaissances.
— C’est votre premier voyage en Israël, Bérengère ?
« Oui, depuis des années je désirais visiter ce pays. J’avais tellement entendu parler des kibboutzim, du courage, de la gentillesse de la population. Et maintenant, avec la guérilla, je voulais voir comment les gens supportaient tout cela. Il paraît qu’on se promène à Tel Aviv comme à Bruxelles. On ne se rend compte de rien. Michel…
Elle s’interrompit quelques secondes, gênée. Elle avait mal quand elle prononçait le nom de Michel. Sa gorge se serrait.
« Donc, mon ami et moi avions projeté de passer nos vacances ici, cette année, et je suis venue. »
Monsieur Scherzo attendait la suite mais Bérengère ne poursuivait pas. Il ne posa aucune question. La jeune fille ne désirait pas parler mais elle se rendait compte que par politesse, il lui fallait donner quelques explications à son interlocuteur.
« Voyez-vous, j’ai une Licence en Histoire de l’Art. Avec la crise, je n’ai trouvé aucun travail dans ce domaine. Aussi, parce qu’il faut bien manger, j’ai accepté de travailler dans une banque. Le salaire était excellent mais je m’ennuyais. J’avais le sentiment de perdre mon temps, de ne pas vivre. Michel termine ses études de droit et il me disait continuellement que le volume du compte en banque est très souvent inversement proportionnel à l’intérêt du travail. Aussi n’a-t-il rien compris lorsque j’ai décidé d’abandonner mon travail. Il m’a traitée d’irresponsable et nous avons rompu.
— Que faites-vous maintenant ?
« Je travaille comme vendeuse dans un magasin d’antiquités au Vieux Sablon à Bruxelles. »
— Je connais très bien le quartier. Lorsqu’il m’arrive de passer à Bruxelles, je trouve toujours le temps d’y faire un tour. L’atmosphère est tellement spéciale.
« Vous comprenez donc que je m’y plaise mais mon salaire «équivaut à la moitié de ce que je gagnais autrefois. Peut-être Michel a-t-il raison et je ne suis qu’une irréaliste, irresponsable ?» ajouta-t-elle tristement.
A ce moment, le guide leur annonça qu’ils approchaient de la Mer Morte.
Le désert de Judée s’étalait devant eux. Pas un arbre, pas un brin d’herbe. Le paysage s’escamotait peu à peu. L’air chaud et vibrant emplissait tout le paysage.
Des pentes escarpées rejoignaient l’amphithéâtre d’un désert presque rose.
La route asphaltée rencontrait la roche qui surgissait rouge sombre du sol
poussiéreux. Au loin, vers la gauche se dressait le rocher de Massada.
Majestueux, il dominait le paysage. Plus loin, les Monts Moab apparaissaient
recouverts d’une légère brume bleutée.
Pendant que le guide se débattait dans des explications géologiques n’intéressant pas grand monde, Monsieur Scherzo demanda à Bérengère :
— Connaissez-vous l’histoire de Massada ? Non ! Alors, laissez-moi vous conter la révolte des Juifs, le lieu où ils ont préféré « une mort dans la gloire à une vie dans l’infamie.
La Judée était sous domination romaine depuis plus d’un siècle. Les Romains, si tolérants d’habitude en matière de religion, ne supportaient pas un culte qui refusait de s’associer à celui de Rome et de son empereur déifié. Quand en 66, Florus, le procurateur exigea une part du trésor du Temple de Jérusalem, ce fut la révolte. Pendant un an, un millier de Zélotes tinrent le coup dans leur nid d’aigles de Massada. Quand Flavius Silva, le commandant romain édifia une tour de siège et que les Zélotes comprirent qu’il ne leur restait plus d’espoir, ils tuèrent leurs femmes, leurs enfants et s’immolèrent l’un l’autre plutôt que de tomber vivants aux mains de leurs vainqueurs. Telle est l’histoire de Massada. Elle prouve que la passion de liberté des Juifs ne fut jamais étouffée.
Bérengère ne pipait mot. Pour l’instant, Michel n’existait plus. L’héroïsme, l’idéalisme des combattants de Massada la submergeait. Elle « voyait « les combats se dérouler sous ses yeux. Elle « sentait « Massada. Ses yeux étaient plein de larmes.
Monsieur Scherzo l’observait quelque peu surpris. Était-il possible qu’une jeune fille aussi moderne d’aspect puisse cacher une telle sensibilité, puisse réagir d’une façon tellement émotionnelle ? Serait-elle, en fait, d’une sensiblerie exacerbée ? A moins qu’elle ne « sente » Massada ? Monsieur Scherzo avait la conviction profonde qu’un paysage pouvait capter les images d’un événement bouleversant. Cette mémoire des personnages ou d’évènements pouvait être partagée par des personnes assez sensibles. Elles interceptaient les ondes qui vibraient dans l’atmosphère. Dans ce cas particulier, Bérengère semblait percevoir les bouleversantes images évoquées par Massada.

L’excursion se poursuivait. Les touristes arrivaient à la tache verte qui marquait l’oasis de Ein Fashra. Leur guide leur expliqua que Ein Fashra, avant la Guerre des Six Jours, était le lieu de villégiature des riches Jordaniens. L’eau bleue de Ein Fashra était un souvenir de la limpidité des mers non souillées par l’homme.
Le guide leur déclara qu’ils ne pourraient y rester plus de deux heures, l’horaire étant très chargé. Néanmoins, les touristes désirant prolonger leur détente pouvaient le faire sans difficulté aucune. Des autobus étaient en service jusqu’à 16 heures. En outre, il y avait un téléphone à la cafétéria. On pouvait téléphoner à une station de taxis à Jéricho. Donc, si quelqu’un n’était pas près du car de touristes à 14 heures, le guide n’attendrait pas. Les touristes en retard rejoindraient Tel Aviv par leurs propres moyens.
La horde de touristes se précipita vers la mer. Bérengère, tout naturellement, suivit Monsieur Scherzo. Elle ne songeait plus à d’éventuels James Bond.
« Dommage qu’il ne soit pas plus jeune. En tout cas, il est bien conservé pour son âge. » songeait-elle.
Ils s’installèrent à l’écart, à l’ombre des grands palmiers.
« Au fait, Monsieur Scherzo, où avez-vous appris à parler aussi bien le français ? »
— Je suis archéologue et je voyage un peu partout dans le monde. De ce fait, avec l’Italien comme langue maternelle, je n’ai pas eu grand mérite à maîtriser la langue française.
« Êtes-vous en vacances ? Je vous verrais plutôt en guide et non en touriste «
— Non, je dois prochainement rencontrer des confrères et je profite d’une journée de répit pour excursionner.
La dame hommasse, qui avait été la première compagne de voyage de Bérengère, passa seule. Elle sembla vouloir se joindre à eux, hésita un instant puis continua son chemin et se joignit à un groupe de touristes qui riaient à gorge déployée. Bérengère poussa un soupir de soulagement. Monsieur Scherzo éclata de rire.
— Vous me flattez mon petit. Appréciez-vous à tel point la compagnie d’un vieux bonhomme ?
« Autant vous avouer la vérité, quitte à ce que vous devenez vaniteux : depuis la rupture avec Michel, je n’ai pas passé un instant aussi agréable avec un représentant du sexe fort. Je me sens détendue, je me sens bien. J’ai confiance en vous et je ne crains pas que vous commenciez à flirter avec moi. Vous ne pouvez savoir combien il est désagréable de devoir repousser des avances sans trop blesser des garçons. «
Monsieur Scherzo la regarda avec attention. Une petite lueur espiègle jouait au fond de ses yeux noirs.
— Croyez-moi, Bérengère, c’est un bien pour vous cette séparation. Remerciez votre bonne étoile qui a écarté ce garçon de votre route. C’est un égoïste. L’argent est indispensable dans la vie, du moins dans notre société. C’est un fait. Dans le cas de votre ami, votre salaire semblait l’intéresser plus que vous. Pour certaines personnes, se réaliser dans le travail est plus important que le compte en banque. A celles-là, il leur faut de la poésie, du rêve. Vous faites partie de cette minorité. Vous êtes assez jeune pour vous permettre d’hésiter, de faire marche arrière. Votre Michel, avec ses deux pieds sur terre, ne laisse aucune place à l’imagination, au rêve, à l’enchantement. C’est un matérialiste.
« Quel être étrange ! Aucune des paroles habituelles de réconfort. » pensa la jeune fille.
« Vous avez sans doute raison mais il est si difficile d’être seule, de ne pouvoir partager ses émotions avec un être qui vous est proche. »
— Mon petit, Israël a été appelé le pays des miracles. Un ministre socialiste a même déclaré que celui qui ne croyait pas aux miracles dans ce pays n’était pas réaliste ! Qui sait, peut-être au cours de ce voyage vous rencontrerez le bonheur !
Un calme étrange s’empara de la jeune fille. Il lui semblait que la paix qui régnait sur ces lieux s’emparait d’elle. L’harmonie imprégnant les environs agissait sur elle de façon physique. Son corps s’allégeait, s’élevait au-dessus du sol et contemplait le ciel, les nuages. Les bruits lui parvenaient de façon assourdie. Les bruits des voitures, les cris, les rires s’estompaient. Ce Monsieur Scherzo serait-il un ange apparaissant sur sa route pour lui apporter l’apaisement, la paix intérieure ? Elle se laissait aller à la rêverie.

Il faisait plus frais. Elle ouvrit les yeux. Elle était bien sur terre. Le ciel avait perdu sa luminosité. Tout était étrangement silencieux. A cet instant, elle vit Monsieur Scherzo qui s’approchait d’elle le sourire aux lèvres.
« Monsieur Scherzo, je crois que je me suis endormie. Je ne m’étais pas rendu compte que vous m’aviez quittée. »
— Je crois que nous sommes seuls ! Je m’étais assoupi et lorsqu’il y a quelques minutes j’ai ouvert les yeux, j’ai remarqué que nos compagnons de voyage avaient disparu. J’ai été au lieu de rendez-vous mais le car n’y était plus !
Bérengère éclata de rire.
« Au moins, ce n’est pas une situation banale. Mes amies vont m’envier lorsqu’elles sauront que je me suis retrouvée seule, en plein désert, avec un homme ! »
— Un bon conseil, ne leur dites pas que l’homme en question était un vieillard ! Mais trêve de badinage. Ce qui est bien plus grave c’est que la cafétéria est fermée. Nous ne pouvons pas téléphoner pour qu’on vienne nous prendre. Le désert de Judée n’est pas un lieu très recommandé en ce moment. Les soldats israéliens y font de fréquentes patrouilles. Ces derniers temps, les infiltrations de terroristes y sont de plus en plus fréquentes. Et n’oublions pas les nomades ! Vous êtes blonde, cela vaut trente chameaux mais comme vous êtes mince, votre valeur diminue. Le prix descend. Admettons que vous serez évaluée tout au plus à dix chameaux. Néanmoins, pour un nomade c’est un gain très appréciable !
La jeune fille le regarda avec quelque appréhension. Il se moquait certainement d’elle. Néanmoins, elle était perplexe. Elle avait entendu de nombreuses histoires concernant le rapt de femmes. Les cheiks du désert étaient friands de chaire blanche. Cela ressemblait à un film d’aventures. Pouvait-il se passer quelque chose d’aussi rocambolesque au vingtième siècle ? Pouvait-il lui arriver une telle aventure, à elle, Bérengère De Tessier, si distinguée, si « comme il faut » ? »
Monsieur Scherzo reprit :
— Rassemblez vos affaires. Il faut atteindre la route avant le coucher du soleil. Nous marcherons en direction de la route asphaltée qui rejoint Ein Gedi. Il doit y avoir une auberge de jeunesse là-bas, si mes souvenirs ne me trompent pas. On nous accordera certainement l’hospitalité pour la nuit. Ce n’est pas trop loin. Allons-y.
Il avait raison. C’était la chose sensée à faire. C’était amusant pensa-t-elle. Elle était la jeune femme moderne, capable, efficace et pourtant de façon naturelle elle laissait ce vieillard prendre la direction des opérations.
« C’est parce que je suis une femme et que mon éducation m’a conditionnée à voir un mâle prendre les décisions, même si ce mâle a l’âge de Mathusalem !
Soyons honnête, ce n’est pas un vieillard. Il a l’air bien pour son âge. Il doit avoir la septantaine ? »
Ils atteignirent rapidement la route. Le soleil commençait à descendre. La course s’engageait. Qui serait le plus rapide ? Le soleil ? Eux ? De longues traînées violacées apparaissaient dans le ciel qui n’en finissait plus. C’était le premier coucher de soleil dans le désert auquel Bérengère assistait. Une étrange émotion s’empara d’elle. Dans un tel paysage, tout était possible, tout était croyable. En fait, elle découvrait pourquoi des saints hommes allaient méditer dans le désert.
Dans un tel paysage, Dieu trouvait son cadre. Il s’y révélait dans toute sa majesté, « ou du moins on peut ressentir cette impression « rectifia immédiatement son esprit critique.
— Bérengère, cessez de rêver et avancez. D’ici dix minutes nous n’y verrons plus grand chose.
Ils continuèrent leur marche vers l’ouest.
« Monsieur Scherzo, n’est-il pas dangereux de marcher sur la route ? Une voiture peut surgir et nous écraser. Malgré tous mes problèmes, je tiens à la vie et j’aimerais revoir Michel ! .
— Oubliez ce Michel, il commence à m’agacer ! Néanmoins, vous avez raison mais nous longerons la route tant que la clarté nous le permettra. Marcher dans les falaises durant le jour est loin d’être une partie de plaisir alors, imaginez-vous cela la nuit ! Continuons tant que cela nous est possible. Ensuite nous chercherons un abri pour passer la nuit. Les nuits dans le désert sont glaciales et je ne tiens pas à vous voir transformer en bloc de glace !
La jeune fille était heureuse. Il lui semblait que l’aventure avec un A majuscule pointait le bout de son nez. Monsieur Scherzo était adorable. Peut-être lui porterait-il bonheur ? Depuis qu’il s’était installé à ses côtés dans l’autocar, Michel avait perdu de son importance. Ce Monsieur Scherzo était un magicien. Serait-il possible qu’il fût un ange envoyé du ciel pour l’aider à surmonter sa peine ? C’était un fantasme mais elle était certaine qu’il était quelqu’un de bien et que ses vacances seraient spéciales.

Ils marchaient depuis une heure environ. Bérengère était épuisée. Courir les magasins un samedi après-midi, c’est fatigant mais en rien comparable à une marche, la nuit, dans le désert !
Monsieur Scherzo était en pleine forme. « Comment tient-il le coup « se demandait-elle !
— Yoga, ma chère ! répondit-il à sa question informulée.
Était-il doué du don de télépathie ? Il continua :
— Rien de tel pour un vieil homme pour garder la forme, excepté la pratique du Kama Sutra !
Elle n’en croyait pas ses oreilles ! Puis, elle sourit. Il était évident qu’en tant qu’archéologue toutes les formes d’art lui étaient connues D’autre part, un humour assez spécial lui était resté de ses années universitaires. C’était rafraîchissant.
— Nous devons arrêter. Nous ne pouvons plus continuer ainsi. Il nous faut chercher un abri. La nuit est tombée et ce n’est pas prudent de marcher à découvert.
« Mon Dieu, quelle façon de s’exprimer ! On dirait que vous êtes à la tête d’une troupe de paras ! ».
Monsieur Scherzo ne répondit rien mais il se mit à gravir la falaise. C’était plus compliqué qu’il ne semblait de prime abord. Parmi les grosses pierres, les rochers affleurant le sol, les ravines, ils avançaient prudemment. Les pierres roulaient sous leurs pas.

Bérengère ne voulait pas le dévoiler à Monsieur Scherzo mais elle était en proie au vertige. Elle se réjouissait de l’obscurité. Elle ne se rendait pas compte de la hauteur à laquelle elle se trouvait. Néanmoins, son imagination était excellente et il lui semblait être plus proche du ciel que de la terre. Chaque mouvement était un supplice pour elle. Ses cuisses avaient la souplesse de morceaux de bois !
« C’est une leçon excellente. Désormais, au lieu de t’empiffrer de crêpes, tu iras faire du sport. D’ailleurs, tu t’alourdis. Tu auras bientôt l’air d’une vieille dondon ! Avance, ne geins pas sur ton sort. » maugréait-elle. Malgré ses bonnes résolutions, quelques minutes plus tard elle s’effondra sur le sol.
— Qu’y a-t-il ?
« Rien, Monsieur Scherzo. Je ne peux pas faire un pas de plus. Je suis tellement fatiguée ! .
— Autant s’arrêter ici. Nous sommes assez éloignés de la route pour être à l’abri d’éventuels malandrins. Je dois vous avouer que ces derniers temps il y a eu de fréquentes incursions de terroristes dans les parages et je ne veux pas prendre le risque d’une rencontre si par malheur il leur venait à l’idée de faire une promenade nocturne dans les environs.
« Monsieur Scherzo, le rocher bouge ! »
Bérengère s’était affalée contre une roche. En raison, sans doute, de la pression exercée par le poids de la jeune file, le roc bougeait un peu. Avec l’aide de l’archéologue, le roc pivota sur lui-même. Ils contemplèrent un trou de la largeur du corps d’un homme. L’extrémité d’une échelle de fer était apparente !
L’archéologue et la jeune fille se regardaient en silence. Finalement, Monsieur Scherzo prit la parole :
— Je vais caler le roc pour qu’il ne bouge pas. Bérengère, restez ici à portée de voix. Je vais descendre faire un peu de spéléologie !
Il sortit un briquet de sa poche et commença sa descente mais la jeune fille ne l’entendait pas ainsi.
« Je vous suis, je ne veux pas rester seule. Si des nomades ou des terroristes venaient à passer et me trouvaient ici ! Rien à faire, je vous suis.
Monsieur Scherzo ne lui répondit pas. Peut-être avait-elle raison.

Bérengère sur ses talons, Monsieur Scherzo descendit les échelons. Il était beaucoup plus inquiet qu’il ne voulait l’admettre. L’échelle indiquait que cet endroit était employé fréquemment. Par des contrebandiers de drogues ou des terroristes ?
Lorsqu’ils eurent atteint le dernier échelon, ils remarquèrent un long couloir s’étendant devant eux. L’archéologue, suivi de la jeune fille, longea le couloir. Finalement, ils débouchèrent sur une salle de pierre. La flamme du briquet de Monsieur Scherzo vacillait légèrement. Il devait donc avoir une fissure, un trou dans cette caverne. Monsieur Scherzo n’était pas rassuré. Néanmoins, entre la possibilité de passer la nuit à la belle étoile, risquer de faire de mauvaises rencontres et celle de dormir probablement en paix dans cette caverne, il n’hésita pas.
« Cette salle n’est pas en trop mauvais état. Je me demande qui et quand on a installé cette échelle. »
Pour détourner l’attention de Bérengère, Monsieur Scherzo répondit vivement :
— C’est un trésor de propreté. Il n’y a certainement pas d’insectes comme ceux qui doivent se promener au dehors ! C’est notre bonne étoile qui nous y a guidés ! Si nous devons passer la nuit ensemble, je propose que nous soyons familiers jusqu’au bout et que vous m’appeliez par mon prénom ! Je me présente : Ricardo, à votre service.
Bérengère éclata de rire : « Il faut passer la nuit avec un homme pour connaître son prénom ! Avouez que le vingtième siècle est très spécial !
Content que Bérengère ne songe plus à l’échelle, l’archéologue reprit :
— Savez-vous que nous sommes dans les environs de Sodome et Gomorrhe ?
Connaissez-vous l’histoire racontée par la Bible ? Je vais vous rafraîchir la
mémoire.
Les habitants de Sodome et Gomorrhe étaient connus pour la perversité de leurs mœurs. Dieu décida de les châtier. Abraham, le père du peuple israélite, supplia le Seigneur de leur pardonner. Finalement, Dieu et Abraham conclurent un marché. S’il y avait dix Justes dans la ville, le Seigneur ne la détruirait pas. Des anges exterminateurs furent envoyés à Sodome pour tenter de trouver des Justes. Les anges ne rencontrèrent qu’un seul Juste : Loth ; Ils le prévinrent : « Nous allons détruire ce lieu car le cri de ces gens s’élève de plus en plus à la face de Yaveh et il nous a envoyés pour les perdre. Loth, sa femme et ses filles s’enfuirent. Les anges lui dirent : « Ne regarde pas derrière toi, ne t’arrête nulle part dans la plaine, sauve-toi dans la montagne, de peur que tu ne périsses toi-même avec les autres. Mais la femme de Loth, ayant regardé derrière elle, fut changée en statue de sel. C’est la fameuse colonne rocheuse que l’on voit toujours photographiée près de Sodome.
« Pensez-vous, Monsieur Scherzo
— Ricardo, Bérengère, Ricardo
“ Pardon, il me faut du temps pour m’habituer à vous appeler ainsi, pensez-vous qu’il n’y ait eu que trois survivants ? Et cette destruction, c’est un phénomène naturel qui en est la cause ? »
— Je ne sais que répondre. Dans la Bible, on ne parle que de trois survivants. A l’heure actuelle, on prétend que la Bible, en fait, relate l’explosion d’entrepôts d’armes atomiques et que cette explosion aurait provoqué la destruction des deux villes se trouvant à proximité. Qui le saura jamais ?
« En tout cas, j’espère que nous n’avons pas dérangé les fantômes de ces deux villes et qu’ils ne troubleront pas notre sommeil. Je suis morte de fatigue et je crois que je vais m’endormir comme une souche bien que ces pierres ne remplacent pas un lit confortable ! Bonne nuit, Ricardo. »
— Bonne nuit, Bérengère.
Néanmoins la jeune fille avait du mal à s’endormir. La rocaille qui perçait son corps, les évènements de la journée, la pensée de la saleté s’incrustant dans ses cheveux blonds la tenaient en éveil. Peu à peu une sensation bizarre s’empara d’elle. Il lui semblait être sur le qui-vive. Elle sentait la présence d’un fauve aux aguets. La question était de savoir si elle était le fauve ou la proie.
Finalement, elle s’endormit. Son sommeil était agité. Elle entendait des bruits de pas assourdis, des voix chuchotant des mots qu’elle ne comprenait guère. L’impression d’une main frôlant son visage la fit se dresser brusquement. Alors, elle sut ce que voulait dire : « Mourir de peur » . Souvent, lorsqu’elle lisait cette expression, elle s’interrogeait sur les impressions ressenties par une personne et qui la conduisaient à la mort. Elle tentait de se l’imaginer mais elle ne pouvait ressentir de telles émotions. De ce fait, elle se disait que cette expression était une exagération littéraire. Pourtant, cette fois, elle ne chercha pas à comprendre, à analyser. Instinctivement, elle « ressentait » . Devant elle, deux grands gaillards ligotaient Monsieur Scherzo. Un troisième homme tenait une lampe de poche éclairant cette scène. Bérengère enregistrait ces images à la façon d’une caméra, des détails qui lui reviendraient en mémoire probablement dans le futur : des hommes ayant un faciès sémite très prononcé, des tuniques rayées en guise de vêtements, des pieds nus dans des sandales de cuir et de lourds revolvers pendant à des lanières de cuir en guise de ceinture. Pour l’instant, une peur abjecte s’était emparée d’elle et elle ne pouvait que songer : « Mon Dieu, mon Dieu, qu’ils ne lui fassent pas de mal, qu’ils ne le tuent pas. » Elle voulut crier. Sa bouche s’entrouvrit mais les sons ne sortaient pas. Un nœud se formait dans sa gorge. Le froid et la chaleur envahissaient son corps. Des rigoles de sueur lui dégoulinaient le long du dos. Elle ouvrit la bouche pour crier. Comme un éclair, une pensée insolite lui traversa l’esprit : « On voit certainement mes plombages ! J’aurais dû insister pour avoir des implants ! . Elle serra instinctivement les lèvres. Son sens à voir le ridicule de chaque situation la sauva de l’insanité. Peu à peu, elle reprenait son sang-froid. Entre-temps, les deux hommes lui ligotaient les bras derrière le dos. Les cordes étaient fortement serrées autour de ses poignets mais elle ne ressentait aucune brutalité de la part de ces hommes.
Ricardo, abasourdi, commença à rouspéter :
— Qui êtes-vous ? A qui croyez-vous avoir affaire ? Nous nous plaindrons à la police !
Soudain, une voix s’éleva du fond de la grotte :
— Silence, taisez-vous. Si vous ne le faites pas volontairement, je serai obligé de vous bâillonner.
« Bizarre » se dit Bérengère. « Qui est-ce ? Il parle correctement le français mais avec un léger accent qui n’est certainement pas arabe. En tout cas, cela doit être une belle canaille s’il se trouve avec ces hommes. »
L’archéologue et la jeune fille furent poussés vers l’extrémité de la grotte. Ils ressentirent un courant d’air. Grâce à l’éclairage de la lampe de poche, ils perçurent une crevasse assez étroite. Ils s’y engagèrent en rampant.
Il semblait à Bérengère que le boyau descendait. Après quelques minutes, elle eut l’impression qu’il remontait. Soudain, le passage s’élargit. On aida Bérengère et Ricardo à se relever. De gros rochers étaient disséminés sur le sol. Fatiguée, la jeune fille trébucha. Un homme la souleva et la marche se poursuivit. Elle rêvait probablement mais il lui semblait qu’une légère odeur d’after shave, du Paco Rabane, émanait de l’individu. Michel aussi aimait cette eau de toilette. C’était probablement cet homme qui leur avait parlé en français. Elle songea au léger accent qu’elle avait discerné. Elle voulut en avoir le cœur net.
« Que voulez-vous ? Laissez-nous partir. Nous ne trahirons pas votre présence. »
— Je vous en prie, taisez-vous.
Les cellule grises de Bérengère fonctionnaient à toute allure. Elle n’était pas linguiste mais elle était certaine que l’homme avait une légère intonation allemande.
Ricardo, de son côté, se demandait qui étaient ces hommes. Des Israéliens ? Certainement pas. Un pays qui veut remplir ses coffres de devises étrangères n’a pas l’habitude de kidnapper ses touristes ! Ce n’est pas la meilleure publicité qui soit. S’ils étaient des terroristes, pourquoi un tel déguisement ? L’uniforme d’un Che Gevara aurait fait plus d’impression que ces accoutrements bibliques. Cet affublement devait obéir à une logique, incontestablement, mais laquelle ?
La marche continuait. Bérengère somnolait. Bercée par le balancement, se sentant bien dans les bras solides qui la serraient, elle se laissait transporter sans aucune résistance.
Le groupe s’arrêta enfin. Un homme tâtonna la paroi rocheuse et une lumière électrique se répandit dans la salle où ils se trouvaient.
Des néons, suspendus dans des niches naturelles formées dans les parois, diffusaient la lumière. Cette salle, assez large, paraissait avoir été créée par la nature. Seul, le sol déblayé de toute rocaille semblait avoir été aménagé par la main de l’homme. Quelques jeeps, assoupies au flanc de la roche invitaient d’éventuels passagers à s’y installer.
Bérengère monta à l’arrière de la première jeep, Ricardo dans la seconde et le reste de la cohorte dans deux autres jeeps.
— Une dizaine de gardes, rien à tenter, se disait Ricardo.
Les gardes ne parlaient guère. Ils semblaient indifférents. Mais lorsque la jeune fille se déplaça légèrement, son dos la faisant souffrir, elle sentit le canon d’un revolver pressé entre ses côtes.
Ricardo songeait au financement de l’agencement de la grotte, du tunnel. Qui avait avancé les fonds ? Le tunnel était certainement ancien mais les néons, les jeeps étaient bien modernes.
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L’espace s’élargissait. La première jeep s’immobilisa et fit plusieurs appels de phare. Un grincement se fit entendre suivi de bruits métalliques.
Une grille actionnée électroniquement ! Mais qui sont ces gens – se demandait Ricardo. Bérengère poussa une exclamation de surprise. Ils avaient débouché sur une gorge s’enfonçant au milieu des falaises. Tout le monde mit pied à terre, excepté les quatre conducteurs qui s’en retournèrent avec leur jeep dans la direction d’où ils étaient venus. Les falaises se serraient à tel point qu’il fallait marcher en file indienne. Le soleil s’était déjà levé. Il faisait encore très froid mais le ciel virait au gris clair. La jeune fille n’en pouvait plus. Si elle ne trouvait pas un endroit isolé où faire ses besoins, elle éclaterait ! N’y tenant plus, elle cria à Ricardo :
« Je dois absolument aller aux toilettes. Si on ne me laisse pas seule un instant, je ne réponds plus de la décence de mes actes. Je ne peux plus me retenir ! »
Un homme très grand s’approcha d’elle. Il avait les cheveux blonds et les yeux bleus. Son after shave le trahissait. C’était lui qui avait parlé en français et qui l’avait tenue dans ses bras.
— Mademoiselle, je vais dire à mes hommes de se retourner mais pas plus de 5 minutes. J’espère que cela vous suffira. Ne tentez pas de fuir. Ce serait de la folie. Nous sommes en plein désert, sans eau, éloignés de tout et de toute façon, ils ont l’ordre de tirer sur vous et votre compagnon si vous tentez de vous échapper.
— Ce type est un Allemand, j’en mettrais ma main au feu. Dans quelle histoire sommes-nous embarqués ? se dit Ricardo.
Dix minutes plus tard, la troupe se remettait en marche. Le soleil réchauffait agréablement Bérengère. Le ciel était presque clair. Elle cligna des yeux. Elle se demanda où elle avait laissé ses lunettes solaires et où était passé son sac. L’homme aux cheveux blond l’observait et la voyant grimacer lui tendit son sac.
— Vous y trouverez vos lunettes de soleil et tout ce qu’il y avait dans votre sac. Nous ne sommes pas des voleurs. Néanmoins, j’ai ôté le film qui se trouvait dans votre appareil photographique.
Elle ne prit pas le peine de lui répondre. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de lui trouver fière allure dans sa tunique d’un autre âge.
Ils marchèrent quelques minutes. Soudain la jeune fille et l’archéologue s’arrêtèrent impressionnés. Devant eux se dressait un monument taillé dans du grès rose. La façade était ornée de colonnes, de chapiteaux, de reliefs.
Ricardo était abasourdi. Pressés par leurs gardes, ils continuèrent leur route. Le défilé était beaucoup moins étroit. A leur gauche, ils aperçurent un énorme théâtre romaine, semblait –il à Bérengère, taillé dans le roc. Finalement, ils sortirent de la gorge et débouchèrent dans une plaine ceinturée de toute part de falaises. Un temple se dressait devant eux. La jeune fille se retourna pour demander des explications à Ricardo. Celui-ci ne semblait pas faire attention à elle. Il était perdu dans ses pensées. Avant qu’elle ne pût lui demander quoi que ce soit, l’homme aux cheveux blonds leur indiqua la porte du temple ; Ils pénétrèrent dans une grande pièce. Un large escalier sans rampe s’élevait au fond de la salle. L’homme blond, d’un geste, leur fit signe de monter.
Les marches débouchaient sur une grande salle voûtée, éclairée par deux larges baies creusées à même le roc. Un immense tapis bleu recouvrait le sol. Une banquette chargée de coussins et tapis se déroulait tout le long de la salle.
Bérengère et Ricardo, de commun accord, s’installèrent côte à côte sur la banquete.
— Je suppose que vous avez faim et soif ?
L’homme blond tapa dans les mains. Deux femmes voilées, vêtues de noir, surgirent d’une portière d’étoffe brodée. L’une portait un plateau de cuivre chargé de plats divers et de bouteilles, l’autre une aiguière d’argent ciselé et plusieurs serviettes fumantes. Elles disposèrent le tout sur des tables en bois, très basses.
Ricardo se pencha et prit un morceau de pita, une galette ronde et plate, molle comme un crêpe, et la plongea dans une pâte couleur mastic.
— C’est du houmous-tehina, Bérengère. Mangez. C’est de la purée de pois chiches broyés dans l’huile de sésame.
Il y avait également du fromage blanc, des œufs, des tomates.
— Nous pouvons être certains d’une chose, ils ne veulent pas nous laisser mourir de faim. Mangez, Bérengère. Quand on a le ventre plein, le cerveau travaille mieux.
« Ma parole, on croirait entendre parler ma mère », se dit la jeune fille. S’adressant à l’homme aux cheveux blonds resté à leur côté, Ricardo demanda :
— Nous expliquerez-vous finalement cette mauvaise plaisanterie ? Pourquoi avons-nous été enlevés ? Vous, un Européen, que faites-vous avec ces hommes ?
— Le moment venu, vous recevrez une réponse à toutes vos questions. Sachez seulement que ce n’est pas une plaisanterie. Je regrette que vous ayez dû nous suivre mais c’était indispensable. Pour nous, il n’y avait guère d’autre possibilité. Croyez-moi, je le regrette autant que vous, sinon plus.
Bérengère l’observait avec attention. Qui lui rappelait-il ? Il lui semblait le reconnaître. Grand, blond, les yeux bleus, l’air viril en diable… Elle pâlit un peu et regarda l’archéologue qui poursuivait son repas.
L’homme blond reprit :
— Appelez-moi Friderich. Je vous laisse vous reposer. Je reviendrai plus tard.
En sortant, son regard s’appesantit sur la jeune file.
« Ricardo, avez-vous bien observé Friderich ? »
Elle s’était rapprochée de l’archéologue et instinctivement, elle avait baissé la voix. Son ton était si véhément que Ricardo l’observa avec surprise. Elle poursuivit sans attendre sa réponse :
« Il est grand, bien bâti, il ressemble à un jeune athlète. »
Devant le sourire narquois de Ricardo, elle sentit ses joues s’empourprer. Néanmoins, elle poursuivit :
« Ce n’est pas ce que vous pensez. Il est grand, blond, il a les yeux bleus. Cela ne vous rappelle rien ? Il a le type aryen ! Il fait songer aux vieux documentaires montrant les jeunesses hitlériennes saluant Hitler. De plus, il a l’accent allemand. Que croyez-vous que fasse un Allemand au milieu des Arabes ? Leur enseignerait-il le maniement des armes ? Les entraînerait-t-il pour exterminer les Juifs habitant Israël ? »
L’archéologue ne souriait plus.
— Je dois avouer que votre raisonnement est parfaitement logique. Ce gars a tout du néo-nazi ou de l’extrémiste de gauche. Tous les extrémistes se ressemblent. Il nous faut savoir de quel bord il est ; Le fait de pouvoir parler sa langue nous sera peut-être de quelque utilité.
« Mais Ricardo, je ne connais pas l’allemand. Et vous ? »
— Je voulais dire que si nous savons quelles sont ses idées politiques et que nous semblons y adhérer, cela nous aidera. Moi non plus je ne connais pas l’allemand, enfin, un peu. Maintenant, écoutez-moi attentivement. Vous avez sans doute remarqué mon émoi lorsque à notre arrivée nous avons aperçu ces monuments. Avez-vous vu la couleur de la pierre ?
« Oui, c’est du granit rose »
— Et cela ne vous dit rien ?
« Non, je ne vois vraiment pas. »
— Voyons, la fameuse ville en pierre rose du Moyen Orient ? Pétra !
« Je regrette de vous décevoir mais je n’ai jamais entendu parler de Pétra. Qu’a-t-elle de spécial, Pétra ? »
— Pétra était une ville d’une extrême importance. Elle était située au croisement de deux pistes contrôlant le transport caravanier : la piste Syrie-Mer Rouge et celle des Indes-Golfe Persique-Méditerranée. Des royautés indigènes s’y succédèrent : les Edomites, ensuite les Nabatéens. Finalement, Cornelius Palma, gouverneur de Syrie, s’empara de Pétra. La ville tomba dans l’oubli. Ce n’est qu’au dix-neuvième siècle que le Suisse Burckhardt redécouvrit le site.
« C’est très intéressant mais je ne vois pas en quoi cela peut vous bouleverser à ce point »
— Bérengère, Pétra se trouve à quatre-vingts kilomètres au sud de la Mer Morte, à cent kilomètres au nord d’Akaba. Pétra est en territoire jordanien ! Vous rendez-vous compte que nous sommes parvenus à quitter le territoire israélien et à pénétrer en territoire jordanien sans avoir fait surface ! Grâce à ce tunnel, les terroristes peuvent une fois leur coup perpétré en Israël passer la frontière sans être inquiétés.
« Nous sommes donc prisonniers des terroristes ? Sans le vouloir nous avons découvert l’entrée du tunnel. C’est la raison pour laquelle ils nous ont enlevés ! «
Bérengère se tut, réfléchit puis reprit la parole : « Ils ne nous relâcheront jamais. Nous risquons de révéler le passage. Ils nous tueront. »
— Calmez-vous. S’ils voulaient nous tuer, ils l’auraient fait depuis longtemps et ne nous auraient pas emmenés jusqu’ici.
La peur envahissait les traits de la jeune fille. Les larmes perlaient à ses cils.
— Bérengère, soyez calme. Nous ne sommes pas des ressortissants israéliens. La situation est meilleure que vous ne le pensez. Nous les menacerons de nous plaindre à nos ambassades ! S’ils ont pris la peine de nous amener jusqu’ici, rien n’est perdu.

A cet instant, Friedrich fit son apparition. Un bref regard à la jeune fille lui fit hausser imperceptiblement les sourcils.
— Notre hôte, le chef du campement est prêt à vous recevoir. Suivez-moi.
S’il avait entendu la conversation des deux prisonniers, il n’en laissa rien paraître.
Le soleil impitoyable étincelait dans un ciel bleu, sans nuages. Ses rayons frappaient la roche rose. Un léger brouillard semblait surgir de l’or pâle du sable. Quelques tentes de laine noire étaient installées dans la grande cour intérieure. De maigres poulets grattaient le sable. Quelques chèvres et moutons étaient affalés au pied de la falaise. De vagues silhouettes de femmes drapées d’étoffe noire étaient accroupies près de petits brasiers où elles cuisinaient.
Ils longèrent deux obélisques hauts de six à sept mètres. Finalement, ils atteignirent une grande cour rectangulaire. Une voie dallée se dirigeait vers une construction gigantesque ressemblant à un palais. Ils passèrent la porte et se trouvèrent dans un vestibule de marbre noir veiné de vert. Une petite sale ronde s’ouvrait à gauche. Friedrich la désigna et leur dit :
— Attendez-moi ici.
La salle était fraîche. Des coussins étaient éparpillés sur le plancher. Bérengère se demanda soudain si Friedrich, le cas échéant, leur porterait secours. C’était peu probable. Que fallait-il attendre d’un extrémiste ? De quelque bord qu’ils soient, ces « idéalistes « sacrifiaient des êtres humains au nom de leur but, à savoir : une société humanitaire, meilleure que celle dans laquelle ils vivaient Ce serait à mourir de rire si ce n’était aussi tragique. De la démagogie à l’état pur. Ce qui était affolant c’est qu’il semblait que la seule force agissante à l’heure actuelle, la seule qui puisse faire réagir les masses était celle des extrémistes.
Friedrich réapparut à l’entrée de la salle.
— Veuillez me suivre.
Ricardo pressa la main de la jeune fille. Bérengère ne put s’empêcher de constater que le vieil archéologue avait la peau encore douce pour son âge.
« Certainement une bonne crème, de la gymnastique, des soins coûteux » se dit-elle.
Ils s’engagèrent dans un large escalier de pierre. Sur chaque marche, un jeune homme vêtu d’une tunique rayée, chaussé de sandales de cuir, un burnous blanc sur la tête, était posté. Ces gardes avaient un cimeterre à leur ceinture et un revolver à la main !
— Cela sent la production hollywoodienne de très mauvais goût. Si cela continue, nous aurons droit à un tapis volant et au génie de la lampe, déclara Ricardo avec un sourire.
Friedrich ne put empêcher un léger sourire d’apparaître sur ses lèvres. Finalement, ils entrèrent dans une vaste pièce rectangulaire. Au fond, assis sur une estrade jonchée de tapis et coussins, un vieillard les regardait. Il était enveloppé d’étoffes blanches. Son visage était buriné par le vent du désert. Il semblait frêle. Surmontant un nez rappelant un bec d’aigle, un regard perçant observait les moindres réactions des prisonniers.
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Au premier étage d’un immeuble désuet de la rue Jaffa — Tel Aviv, dans le vieux Tel Aviv, un jeune homme se précipita dans une grande chambre faisant office de bureau. La pièce était tout à fait quelconque. Les murs étaient peints à la chaux. Le néon dispensait la lumière. Un bureau massif en acajou occupait la longueur du mur. Ce bureau faisait face à la porte. Une petite fenêtre, fermée par des volets à l’extérieur et tendue de lourds rideaux à l’intérieur, ne laissait pas parvenir la lumière du jour.
Pendus au mur, derrière le bureau, des portraits : Ben Gurion. Moshe Dayan, Itzak Rabin.
Un homme était assis derrière le bureau ; Quelques cheveux gris recouvraient un crâne presque entièrement dégarni. Un visage long et étroit surmontait un corps d’aspect vigoureux. Il état plongé dans l’étude d’une carte d’État-major du Sud du pays. Cette carte occupait tout le mur, jusqu’à la porte.
— Tu as l’air agité Eytan ? Quelque chose d’intéressant ?
— Je viens de recevoir un message. Tout ne se passe pas comme prévu. Regarde !
Eytan, un jeune homme qui venait de pénétrer dans le bureau, tendit à son chef une feuille de papier comportant les lignes suivantes :
« Oncle bien arrivé ainsi que tante. Prévenez cousin »
— C’est arrivé en code prioritaire. Que faisons-nous Aviel ?
— Il me semble que c’est clair. Nous allons prévenir nos cousins. Dès maintenant, la ligne reste ouverte jour et nuit.
Comme Eytan était sur le point de sortir, Aviel lui dit avec un bon sourire :
— Dis à Haim de t’acheter des pitot, du café et des cigarettes. Je ne voudrais pas t’en priver pour ta nuit de garde ! Elle risque d’être fort longue.
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Le silence était de plus en plus oppressant. Soudain, une voix basse sortit du corps frêle. Le débit était rapide, saccadé. Friedrich faisait office d’interprète :
— Moi, Karim el Din, descendant de la glorieuse Maison des Rois de Sodome, je vous salue. Étant arrivés jusqu’à nous, par la volonté d’Allah le très Vénéré, il n’est que juste que vous soyez mes hôtes. Vous honorerez ma demeure et aucun mal ne vous sera fait. Malheur à celui qui vous offensera. Le Très Puissant vous a placés sur ma route afin que vous m’aidiez à combattre les descendants de Loth. Maudit soit-il ainsi que sa descendance et cela jusqu’à la millième génération. Maudit soit celui qui protégera les exterminateurs de ma ville. Maudit soit cette engeance ! Allez en paix et que le Très Puissant vous guide dans la Juste Voie.
Friedrich reconduisit les deux prisonniers éberlués dans la salle voûtée où ils s’étaient restauré quelques heures auparavant. Bérengère s’affala sur les coussins. Elle ne savait que penser.
« Alors, cela ne vous fait-il pas songer à un film d’aventures pour enfants ? » dit-elle en s’adressant à Ricardo et Friedrich.
— J’avoue que j’ai ressenti un choc lorsque pour la première fois j’ai eu droit au discours de ce pantin. Reposez-vous. Je suis certain que vous en avez besoin. Ce soir, vous aurez l’honneur si pas le plaisir de rencontre le véritable chef de notre organisation.
Sur ces mots, Friedrich quitta la chambre.
« Ricardo, quelle est cette histoire de fous ? Que pensez-vous de l’attitude de Friedrich ? «
— Une question à la fois, Bérengère. Tant que nous n’aurons pas rencontré le fameux chef dont parle Friedrich nous ne comprendrons rien à cette histoire rocambolesque. J’avoue que tout semble tellement farfelu. D’autre part, nous avons une organisation très efficace, qui semble disposer de beaucoup de fonds. Je vous conseille de reprendre des forces. A l’allure où se développent les évènements, j’ai l’impression que nous n’aurons plus beaucoup d’heures de tranquillité.
A cet instant, les deux Bédouines qui les avaient servies le matin apparurent. Elles déposèrent sur les tables du chachlik, ces brochettes d’agneaux si connues en Orient et du riz fortement assaisonné. Après avoir bu du café noir très sucré et additionné de hell, plante à la saveur rappelant la menthe, Ricardo et Bérengère s’allongèrent sur des coussins à même le sol. A la surprise de la jeune fille, les coussins étaient fort moelleux. Quelques instants plus tard, elle s’endormait. L’archéologue, quant à lui, s’était immédiatement abandonné aux bras de Morphée.
Le soir était tombé depuis peu lorsque les Bédouines revinrent. Elles apportaient des lampes à pétrole qu’elles déposèrent dans les cavités du mur. Bérengère ne pouvait s’empêcher d’admirer la scène.
« Dommage que Friedrich m’ait enlevé le film. Cela aurait été une scène peu banale à photographier. Je me demande ce que peut pousser un gars pareil à s’associer avec une telle bande de canailles. Avec son physique, il pourrait faire du cinéma. Je me l’imagine mieux en militaire ou en explorateur. »
Comme si ses pensées avaient agi sur Friedrich, celui-ci apparut. Elle ne pût s’empêcher de rougir légèrement et de sentir son cœur battre plus rapidement.
Friedrich lui semblait différent. Il paraissait plus grand, plus rigide, plus robotisé. Il s’écarta de la porte et avec un geste théâtral, qu’elle trouva ridicule, d’un ton grandiloquent, il dit :
— Je vous présente Heinrich Richter, le véritable chef de notre organisation, son âme !
Un petit personnage grassouillet apparut. Les deux Bédouines, les yeux baissés, sortirent rapidement de la chambre. Il était impossible de donner un âge à cet homme. Il avait des yeux clairs, la peau rougie par le soleil, des cheveux châtains clairsemés et l’uniforme du soldat de brousse.
Tel était donc l’homme qui tenait leur destin entre ses mains. Il allait leur dévoiler leur avenir.
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— Mon Colonel, un message vient d’arriver. Nos …….cousins l’ont envoyé en Code Numéro 1.
Un sourire juvénile transformait la face sévère du Lieutenant Mohamed Ben Moussa. Il n’avait pas plus de trente ans mais la petite moustache noire, l’allure très compassée, très britannique le faisaient paraître plus âgé. Le Colonel Achmed Husseini le regarda avec perplexité.
— L’opération n’était-elle pas prévue pour le mois prochain ?
— Oui, Colonel. Il semble qu’il s’agisse seulement d’un avertissement. Tenez, lisez. Il lui tendit le message : « Visite imprévue. Tenez le repas chaud »
— Que faisons-nous ?
— Rien ! Jusqu’à ce que les Juifs ne nous donnent pas le feu vert, nous ne bougeons pas. Ce qui ne veut pas dire que nous ne gardons pas les yeux et les oreilles ouvertes. Lieutenant, vous ne bougez pas d’ici. Le moindre message doit me parvenir immédiatement.
— Mon Colonel, puis-je demander à Selim de me faire monter un repas chaud ?
Le Colonel Achmed Husseini sourit. Il avait fait preuve de bon sens en insistant pour que son bureau soit situé au-dessus d’un restaurant. Si les ventres étaient pleins, les hommes ne rouspétaient pas et travaillaient d’autant mieux. Il n’avait fait que recopier la stratégie des empereurs romains : contenter la foule, leur offrir les jeux du cirque et la plèbe se tiendrait calme. Lui, il offrait à ses hommes de la nourriture et ceux-ci lui étaient dévoués.
Son front se rembrunit. En bon militaire, il avait toujours admiré les Juifs pour leur courage, leur audace, leur stratégie et l’amour de leur pays. Néanmoins, il déplorait qu’il faille travailler avec eux dans le but d’anéantir des frères, des extrémistes il est vrai. Il sourit au portrait qui était accroché au mur qui lui faisait face. Le « petit roi » savait ce qu’il faisait. Qu’Allah lui prête longue vie !
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Heinrich Richter souriait. Il ressemblait à un loup prêt à croquer sa proie.
« Mais qui peut se vanter d’avoir vu sourire un loup » pensait Monsieur Scherzo.
— Avant tout, je tiens à savoir comment et pourquoi vous avez pris part à cette affaire.
Le ton était sec, tranchant. La voix était d’une brutalité extrême. Il ne semblait pas homme à perdre son temps en badinages. Il était certain qu’il savait comment se faire obéir.
Ricardo prit la parole et lui raconta les circonstances exactes de leur aventure.
« C’est tellement invraisemblable quand on entend raconter cela » se disait Bérengère. Elle ne pouvait s’empêcher de jeter de temps à autres un regard à Friedrich. Celui-ci se trouvait assis sur un coussin, près de la porte, la main posée négligemment sur la crosse de son revolver.
« Il est vraiment ridicule dans cette tunique bariolée » pensait-elle mais elle se rappelait avec quelque ennui comme elle s’était sentie bien entre ses bras.
L’archéologue se tut. Il avait tout raconté, sans rien cacher. D’ailleurs, il n’y avait rien à cacher.
Heinrich Richter les considérait de son œil froid.
— Jusqu’à nouvel ordre, je veux bien vous croire. Cette histoire est tellement farfelue et ridicule qu’on aurait du mal à l’inventer. Si ce n’était pas la vérité, je ne crois pas que vous auriez imaginé une histoire qui vous ridiculiserait à ce point !
« Mais pour qui se prend-il ce gros poussah « se disait Bérengère. « Il est tellement sûr de lui, tellement vaniteux. Il ne semble pas qu’il y ait une once de bonté dans cet homme. »
— Je vais vous mettre au courant de mes projets.
— Cela ne me dit rien qui vaille. Pourquoi nous laisse-t-il admirer son affreux visage ? Pourquoi tient-il à nous révéler ses plans ? J’ai l’impression qu’on n’en sortira pas de si tôt pensait Ricardo.
— — Karim vous a donc raconté qu’il est le descendant des rois de Sodome. Je ne sais s’il faut se fier à ses allégations mais la famille de ce vieux fou est gardienne de cette tradition. Vous auriez dû connaître son frère Achmed ! Jusqu’il y a peu de mois, son frère aîné régnait sur la tribu. A l’entendre, les Hachémites et compagnie n’étaient pas digne de poser leur regard sur lui ! Seule sa famille était digne de régner sur cette partie du monde. Il voulait réunir le monde arabe sous son étendard. Un nouveau Lawrence mais cette fois d’origine sémite ! Vous voyez, vous imaginez ce chien gouvernant cette vermine ? A mourir de rire ! Heureusement, ce vieux fou est décédé. Il aurait fini par nous créer des ennuis. Maintenant, c’est l’autre illuminé, son frère Karim qui l’a remplacé. Selon Karim, ses lointains aïeux étaient partis visiter des parents à Seboïm. Sur le chemin du retour, à peu de distance de Sodome, ils entendirent des bruits de pas et de voix. Ils se cachèrent dans une des crevasses qui se trouvent dans les falaises car il n’a jamais été prudent de se montrer à des étrangers. Une voix prononça distinctement :
« Loth, comme nous te l’avons promis, Toi et ta descendance serez
sauvés. Il ne restera rien de ces villes impies qui clament leur perversité
à la face du Seigneur. Allez votre chemin mais ne regardez point
derrière vous. »


Un bruit assourdissant s’éleva. Aussitôt la famille de Karim entendit des cris terribles qui s’élevaient à la surface de la terre. Puis, ce fut le silence le plus complet. La famille de Karim resta terrée quelques heures dans la crevasse, en fait la grotte où vous avez passé une partie de la nuit. Un des fils fut envoyé en reconnaissance. Il ne revint jamais. Ne sachant que faire, la famille explora la grotte. Le père découvrit un réseau de galeries. Pour raccourcir l’histoire, ils empruntèrent le chemin que vous avez suivi. Ils arrivèrent jusqu’à la gorge qui se trouve non loin de la ville nommée Pétra. En fait, après quelques mois, semble-t-il, ils refirent le trajet en sens inverse et tentèrent de retrouver des survivants. Ils ne trouvèrent que des cendres s’élevant de la terre semblablement à la fumée d’une fournaise. Le soufre sortait du sol. Se rendant compte qu’ils étaient les seuls survivants, ils retournèrent à Pétra et épousèrent des nomades. Ils ont toujours conservé le secret de ce réseau de galeries ainsi que leur haine tenace de Loth et de sa descendance qui firent un pacte avec des étrangers pour détruire leur ville !
— Évidemment, il y a erreur historique ! Loth n’était pas israélite ! intervint Ricardo.
Richter se mit à rire. Le son était agréable. Cela était d’autant plus terrible que ce rire frais et gai contrastait avec le physique porcin de l’Allemand.
— Vous pensez bien que je ne perdrai pas mon temps à rétablir une vérité historique, oh ! combien encombrante dans ce cas ci !
— Mais quel rôle jouez-vous dans cette histoire ? Je peux comprendre Karim, à la rigueur, mais vous et Friedrich ?
— C’est très simple : la haine du frère de Karim était telle que lorsque Arafat constitua ses groupes de terrorises, le dit frère les contacta. Il leur proposa son aide. Cette aide consiste à guider nos hommes dans les galeries, une fois leur tâche accomplie. Les Israéliens ne comprennent rien à ce mystère. Ces Juifs sont tellement arrogants ! Ils s’imaginent être plus intelligents que les autres ! Une fois les attentats commis, un des hommes de Karim attend les terroristes à un endroit convenu et les aide à fuir. Ce vieux fou nous rend un service bien réel mais nul n'est indispensable ! Pour l’instant, nous nous plions à ses caprices. Mais dans peu de temps, cette vermine verra qui est le véritable maître ! Il ne permet pas que nous recrutions ses hommes dans notre organisation, il interdit à ses femmes de s’approcher de mes hommes, il oblige les hommes de sa famille à se vêtir de façon semblable à celle du royaume de Sodome ! Mais un jour très prochain, nous en finirons avec ce vieil idiot ! Il n’est qu’un chien, un esclave comme cet Arafat !
Ricardo réfléchissait intensément. S’il pouvait faire entendre au vieux Karim ce que l’ami Richter pensait de lui, ils auraient peut-être une chance de s’en sortir ! Mais il ne parlait pas l’Arabe, seule langue que le vieux Karim connaissait, probablement.
Heinrich Richter se servit de thé au nana. Il en but quelques gorgées. Pendant ce temps, il dévisageait Bérengère. Celle-ci sentait l’anxiété la gagner. Le regard de Richter la souillait.
« Mon Dieu, pensait-elle, faites qu’un miracle se produise ! Qu’il ne me touche surtout pas ! Soudain, elle leva les yeux vers Friedrich. Celui-ci l’observait et il semblait à la jeune fille qu’elle percevait de la compréhension, de la pitié dans son regard.
Heinrich Richter poursuivit :
— Le mouvement néo-nazi relève la tête dans le monde. Nous encadrons tous les mouvements de « résistance « dans le : monde. Nous leur accordons le bénéfice de notre expérience mais en fait, nous plaçons nos hommes à des postes-clés. Nous ne laissons pas de tels mouvements être dirigés par des races inférieures ! Par exemple, Friedrich a gagné la confiance du vieux Karim. A l’heure actuelle, il a presque autant d’autorité que le vieillard. Le moment venu, personne ne contestera l’emprise de Friedrich.
Il s’interrompit quelques secondes puis reprit :
— Si je vous raconte tout ceci, c’est parce que j’ai trouvé en vous des alliés idéaux. !
Bérengère se reprit à espérer.
« Si ce crétin pense avoir trouvé en nous des alliés, il va nous relâcher et alors je lui réserve une de ces surprises ! »
— Vous allez travailler pour le mouvement néo-nazi en Europe. Nous avons besoin comme messagers des personnes non-inscrites au Parti, des membres au-dessus de tout soupçon. Votre rôle exact, je vous le dévoilerai plus tard. Évidemment, vous accepterez. Dans le cas contraire….Et s’adressant à Bérengère : je ne suis pas partisan d ‘une mort rapide. Rapide, elle ne pourvoit pas les vertus purificatrices de la souffrance qui elle est une expiation. Je vous assure qu’après être passée entre les mains d’hommes qui n’ont pas touché à une femme depuis des semaines, vous appellerez la mort. Vous deviendrez un torchon, une épave et vous implorerez la venue rapide de la mort. Combien celle-ci vous semblera douce! Imaginez des êtres ne connaissant pas l’usage du savon, des hommes bâtis en orang-outang ! Quant à vous, Monsieur Scherzo, j’ai quelques hommes qui sont des lanceurs de couteaux émérites ! Pour les maintenir en forme, j’exige qu’ils s’exercent sur des cibles vivantes ! Mes commandos arrivent dans deux jours. Je ne doute pas qu’après les avoir vus votre réponse sera positive. Ah! , J’ai oublié un petit détail, il s’agit en fait d’une simple formalité. Lorsque vous collaborerez avec moi, nous vous photographierons durant votre participation à une des actions de mes commandos en Israël. Ainsi, vous pourrez vous glorifier de votre contribution à l’élaboration d’un État palestinien et les Juifs ne vous oublieront jamais si cette photo devait leur parvenir.
Heinrich Richter ne riait plus. L’homme souriant avait fait place au gardien sadique des camps de concentration. Le triomphe et la cruauté se lisaient dans son regard. Il quitta la pièce ,suivi de Friedrich.
Toujours rien, Eytan ?
— Non, Aviel ! Dès qu’un message parviendra, je te préviendrai.
— Très bien. Peu importe l’heure. Ce soir, je dîne chez mon beau-frère, alors, n’hésite pas à me prévenir. Je ne peux pas sentir cet insupportable prétentieux ! « Ricardo, je vous en prie : tuez-moi ! Je ne veux pas que ces monstres me touchent. »
Bérengère sanglotait. L’archéologue, assis à ses côtés, la berçait dans ses bras comme on berce un enfant et tentait de l’apaiser.
— Cessez de dire des bêtises. Nous allons devoir faire travailler nos cellules grises pour nous en sortir. Alors, évitez de tomber dans le mélo. Il nous reste cette nuit et demain. Il faut mettre ce temps à profit pour observer et éventuellement nous faire des alliés. Sincèrement, je ne crois pas que nous trouverons ici des alliés. Donc, il ne nous reste que la fuite. Il faudra repérer le meilleur moyen, la route la plus sûre. Je vous promets que si cela ne marche pas, je ne vous laisserai pas tomber entre leurs mains. Mais j’ai le sentiment que nous en sortirons. Qui a donc dit que « rien n’est aussi mauvais qu’on le pense et rien n’est aussi bon qu’on le souhaite » ?
« Ma mère me le dit à tout instant « répondit la jeune fille, les yeux embués de larmes. Elle se pencha vers l’archéologue et l’embrassa sur la joue.
A quelques centaines de mètres du campement, deux hommes dissimulés dans un recoin de la falaise parlaient à voix basse :
— Honorable vieillard, tout se précipite. Il faut les prévenir.
— Ne crois-tu pas mon fils qu’il faille attendre ? La précipitation nuît et le Sage dans son infinie patience peut plus que l’agité.
— Noble vieillard, tu as raison mais souvent la surprise peut plus que l’infinie patience.
— Agis pour le mieux mon fils et qu’Allah le Très puissant nous garde.
Les deux hommes se séparèrent. Il faisait nuit mais le ciel d’encre semblait serti de mille diamants. La lune paraissait attendre les offrandes que les rochers de Pétra ne manqueraient pas de lui présenter. Le décor provenait d’un autre âge, d’un âge où les Dieux descendaient se mêler aux humains, d’un âge où tout était démesuré – le Bien comme le Mal. Les deux hommes ne voyaient rien de tout cela. Leur seule préoccupation était de retourner au campement sans se faire remarquer.

— Je vous propose Bérengère de tenter une expérience. Nous allons quitter la salle. Je désire savoir où sont postés nos gardes. De plus, il sera utile de pouvoir se repérer la nuit. Essayez de vous rappeler le moindre détail. Il faut être prêt à toute éventualité.
« Très bien mais que dire si on nous surprend ? »
— Vous ne vous sentez pas bien et nous sommes partis à la recherche de Friedrich.
Ricardo et Bérengère s’approchèrent en silence de l’entrée de la chambre. Aucun garde n’était visible. Ils descendirent lentement l’escalier, en se tenant le plus près possible du rocher. Trente-sept marches ! A cet instant, ils entrevirent les silhouettes de deux gardiens. Ils étaient immobiles à l’extérieur du temple. Ils n’échangeaient aucune parole. Si la lune avait été moins brillante, on ne les aurait pas distingués. L’archéologue et la jeune fille attendirent quelques minutes. Les gardes ne bougeaient toujours pas. Sur un signe de tête de l’archéologue, la jeune fille et l’archéologue remontèrent les marches. Dans leur chambre, Ricardo faisait les cent pas. Bérengère l’observait. Soudain, elle se rendit compte qu’elle mourait de soif. Il n’y avait plus de thé ni de café.
« Dommage que les Bédouines ne soient pas là. Mais au fait, elles franchissent toujours la portière d’étoffe brodée. Il y a peut-être un garde-manger ou qui sait, un moyen de fuite ? » réfléchit-elle.
Sous le regard intéressé de Ricardo, elle se dirigea vers le fond de la salle, entre les deux baies, et souleva la portière. Un petit renfoncement contenait des provisions, un brasero, des paniers d’osier. Pas d’escaliers. Néanmoins, par acquit de conscience, elle fit le tour de la salle. Il lui semblait percevoir l’éclat de la lune. Elle s’approcha d’un amoncellement de paniers d’osier. Elle commença à les déplacer. A hauteur de son visage, il y avait une trouée dans le roc. Elle s’en approcha. Lorsqu’elle se pencha par cette sorte d’ouverture, la nuit orientale l’emprisonna ; La majesté du ciel arabe s’abattit sur ses épaules. Qui n’a connu les nuits étoilées du désert ne peut comprendre le sentiment de participation à l’infini que l’on ressent! L’homme, loin d’être écrasé par tant de grandeur aspire de tout son être à prendre la place qui lui revient parmi les dieux. Porteur de l’étincelle divine, il est dieu parmi les dieux.
« Si j’étais alpiniste, il me serait peut-être possible de sortir par cette fissure, de m’agripper à la roche et d’être libre mais je suis sujette au vertige.
Elle revint sur ses pas et fit part de sa découverte à Ricardo. Pendant qu’elle restait de garde dans la salle, il alla examiner l’ouverture.
— Bérengère, vous avez déniché le gros lot ! Cette ouverture est notre seule chance de salut. Personne ne songera que nous sommes assez fous pour nous échapper par-là. Demain, nous irons nous promener et nous tenterons d ’examiner cette ouverture de plus près, de repérer la route à suivre.
Ils s’installèrent sur les coussins, à même le sol, pour dormir. Mais le sommeil ne venait pas pour la jeune fille.
« Je désirais tellement vivre une aventure mais maintenant que mon rêve devient réalité, j’ai l’impression de vivre un cauchemar. Pour rien au monde je ne l’avouerais à Ricardo mais peut-être vaudrait-il mieux dire à cet ignoble Richter que je suis prête à l’aider ? Qui sait ? Je pourrais éviter de participer à un attentat ? J’ai peur de me casser quelque chose en m’enfuyant ou pire encore, de rester paralysée si je me casse la colonne vertébrale ! Je ne suis pas sportive et j’ai le vertige ! Les idéaux, c’est beau mais je ne veux pas mourir ou pire encore passer le restant de mes jours sur une chaise d’invalide ! D’autre part, comment pourrais-je me regarder dans une glace si je tue des innocents ! Mon Dieu, aidez-moi. »
Ricardo, de son côté, réfléchissait.
— La petite ne sait pas ce qui l’attend. C’est une bonne chose. Elle craint un viol mais elle ne connaît pas ces animaux. Ils la tortureront et si elle en réchappe, elle sera une épave, un végétal, une chiffe molle. Si je ne peux la sauver, je devrai la tuer. C’est affreux mais la laisser tomber entre leurs mains est un crime.
Le lendemain, Bérengère s’éveilla pleine d’appréhension. Elle tenta de ne pas le montrer à son compagnon. Ricardo, lui, se livrait à des exercices de yoga ! En position de lotus, il semblait aussi impassible qu’un yogi de vieille souche.
« Ricardo, si nous nous en sortons, je fais le vœu de devenir une adepte du yoga et des arts martiaux ! »
Après quelques minutes, l’archéologue remua et parla :
— Prête pour une promenade matinale ? N’oubliez pas de vous couvrir la tête. La température approche des quarante degrés à l’ombre. Ce n’est pas le moment d’attraper une insolation !
A cet instant, les deux Bédouines de la veille firent leur apparition. Elles jacassaient entre elles tout en disposant des mets sur la table.
— Bérengère, elles admirent votre pull-over. Faites-leur en cadeau. Qui sait, cela peut nous concilier leur aide !
La jeune fille ne se le fit pas répéter. Les deux femmes, ravies, lui souriaient. Comme des enfants, elles examinaient le pull et finalement, l’une d’elles l’essaya.
Bérengère était heureuse de leur joie. Elle faisait très souvent cadeau de ses vieux vêtements à des personnes moins privilégiées qu’elle mais jamais elle n’avait vu une telle joie dans le regard de ces personnes.
Après s’être restaurés, Ricardo et Bérengère descendirent les escaliers. Les deux Bédouines tentèrent de leur faire comprendre quelque chose mais ils ne saisirent pas ce qu’elles disaient.
A la sortie du temple, deux gardes leur barrèrent le chemin. D’un air très détaché, ils tentèrent d’expliquer qu’ils désiraient se promener. Rien n’y fit. D’un air très déterminé, les gardes levèrent leurs sabres.
C’est à ce moment que Friedrich apparut.
— Que se passe-t-il ? Il vous est interdit de bouger sans mes ordres. Retournez immédiatement dans votre chambre !
Le ton était tellement brusque que Bérengère et Ricardo ne savaient que penser. Jusque là, le jeune homme s’était comporté de façon en fait assez civilisée. Qu’avait pu provoquer ce revirement ? Comment auraient-ils pu se douter que la vue de Bérengère en soit la cause ! Vêtements froissés, n’ayant presque plus de traces de maquillage, les cheveux en queue de cheval à cause de la chaleur, elle semblait tellement fraîche que Friedrich ne pouvait s'empêcher de la trouver attirante. Comment pourrait-il la protéger ? Se sentant coupable de telles pensées, il avait réagi inconsciemment et pour se punir de sa faiblesse, il s’était montré dur afin de se purifier de ses pensées injustifiables !
— Friedrich, nous désirons seulement nous promener dans l’enceinte de la ville de pierre. Si vous le voulez, vos gardes peuvent nous accompagner mais nous n’avons aucune intention de fuir. Comme nous l’a expliqué votre ami Heinrich, nous n’avons pas une chance sur mille de réussir ! Aussi, permettez-nous de nous dégourdir les jambes et expliquer cela à vos deux cerbères !
Friedrich regarda Ricardo droit dans les yeux puis dit quelques mots en Arabe aux deux gardes.
— C’est bien, promenez-vous mais sachez que des gardes sont postés à l’entrée de la gorge et toute tentative d’évasion sera vaine ! Quant à vous, dit-il en s’adressant à Bérengère, couvrez-vous la tête et les bras. Le soleil est dangereux par ici et vous risquez d’attraper une insolation.
« Je suppose que cela vaut mieux que d’être le jouet des commandos de Richter ! Laisserez-vous ces animaux maltraiter une innocente touriste ? »
Friedrich ne lui répondit pas et s’éloigna. L’archéologue regardait la jeune fille avec inquiétude. Si elle s’imaginait pouvoir vamper Friedrich et l’amener à les aider, elle se trompait !
Friedrich revint porteur de deux kaffiot blanches. Il les leur tendit sans prononcer une parole. Après l’avoir remercié, Bérengère et Ricardo se mirent en route. Le soleil, impitoyable, dardait ses rayons sur eux. Bérengère n’en pouvait plus. Elle était oppressée. Il lui semblait que l’air chaud qu’elle respirait l’étouffait. Ses lunettes de soleil protégeaient à peine ses yeux de l’éclat du soleil. Se déplaçant vers le centre de la place, ils atteignirent le campement bédouin. Quelques hommes étaient assis en cercle, à côté de la plus grande tente. Des melons, des sacs de grain s’amoncelaient près des piquets des tentes. Des outres pleines d’eau étaient suspendues aux perches. Un des hommes se leva et présenta une outre à l’archéologue d’abord, à la jeune fille ensuite. Ils burent comme s’ils avaient parcouru de longs kilomètres. Ils n’étaient même pas sortis une dizaine de minutes !
— Buvez beaucoup Bérengère. Il ne faut pas se déshydrater !
La jeune fille observait les plateaux de cuivre, les pots d’argile posés sur des sacs de laine.
« C’est cela l’Orient, le véritable Orient et non pas les fanatiques qui osent des mines, tirent sur des cars bondés d’enfants. »
— Vous avez raison mais malheureusement nous avons affaire à des fanatiques qui endoctrinent de pauvres gens. Aussi, nous ne pouvons pas voir en eux des descendants des compagnons de Laurence d’Arabie mais nous devons les considérer comme les serviteurs des monstres qui sont à leur tête.
Le temps passe Bérengère et nous devons rentrer….
— Rien ne presse ! Nous avons l’éternité devant nous à moins que vous n’ayez rendez-vous avec une personne précise, à une heure précise ? Ha, ha ha…
Heinrich Richter, entouré d’une bande de jeunes gens habillés de vêtements militaires disparates, avait surgi d’on ne sait où. Quelques-uns uns de ces jeunes gens étaient fort beaux. Ils avaient une quinzaine d’années tout au plus. Ils étaient propres, ce qui en soi était extraordinaire. La cruauté se lisait sur leur visage. Tous les regards étaient tournés vers Bérengère. Les effluves de haine qui se dégageaient de ces adolescents qu’elle voyait pour la première fois la terrorisaient.
Ricardo, quant à lui, pensait :
— Je suppose que ce sont les mignons de Richter et que la vue d’une jolie fille les met hors d’eux. Je peux les comprendre. En tout cas, un point est acquis. Richter ne se réserve pas Bérengère pour son usage personnel.
Heinrich reprit :
— Je vous présente ma garde personnelle. Ils me sont dévoués comme des chiens. Ils feraient n’importe quoi pour loi. Sur mon ordre, ils tueraient leur mère. !
Désireux sans doute de prouver ses dires, il attira un garçon se trouvant à sa gauche. Il lui lança un ordre en Arabe. Soudain, l’archéologue et la jeune fille virent le jeune homme s’agenouiller devant Richter et il commença à lui lécher les bottes. Richter le laissa faire jusqu’à ce que sa botte gauche fut nettoyée de la poussière du désert !
Devant ce spectacle ignoble, Bérengère pâlit. Comment pouvait-on assujettir des êtres humains à ce point ? Ce gamin semblait avoir vu Dieu devant lui ! Il fallait exterminer cet être immonde qu’était Richter et détruire tout ce qu’il représentait.
Friedrich, survenu d’on ne savait où, observait la scène. Son regard froid ne laissait deviner aucune de ses pensées. Heinrich Richter, suivi de sa garde personnelle s’en alla. Le silence planait sur le campement bédouin. Il était certain que les nomades n’étaient pas habitués à un tel comportement. Ils ne semblaient guère apprécier la scène dont ils avaient été les témoins. Silencieux, les Bédouins commencèrent à fumer leur pipe. Ensuite, ils se mirent à échanger des propos à voix basse. Bérengère, quant à elle, avait décidé de fuir. Elle ne voulait pas être réduite à cet esclavage infâme, comme ces malheureux gamins. Mieux valait se casser la jambe en tentant de fuir ou même de mourir mais elle ne se laisserait pas ravaler à ce degré d’intimidation. Comment un être humain pouvait-il trouver plaisir à dégrader d'autres êtres humains à ce point ? Elle avait lu ce que les Nazis faisaient aux Juifs à l’époque d’Hitler mais lire est une chose et le constater de visu en est une autre.
Bérengère et Ricardo continuèrent leur promenade. Sans échanger une parole. Tous deux se rendaient compte que le temps pressait et qu’ils devaient fuir cette nuit même. Outre la tribu du vieux Karim, comportant à peu près une cinquantaine d’hommes, il y avait la garde de Richter. Celle-ci comportait une dizaine de gamins qui seraient postés aux points stratégiques de la ville de pierre. Il faudrait donc chercher la fuite, non point par les endroits assez facilement accessibles mais par un chemin défiant toute imagination : la falaise !
Pendant près d’une heure, ils continuèrent à se promener. Rompus par la chaleur, ils décidèrent de retourner au temple. A quelques mètres du temple, Ricardo donna à Bérengère des explications concernant l’architecture de l’édifice. Il était peu probable qu’on les écoute et que quelqu’un comprenne le français mais il valait mieux être prudent. Tout en admirant la pierre, ils tentèrent d’apercevoir la fissure. La jeune fille ne distinguait rien. Après quelques minutes, Ricardo déclara qu’il avait le gosier sec et qu’il désirait rentrer se désaltérer.
— Friedrich, j’en ai assez de ce fichu pays ! Quand j’ai vu la fille, je me suis rappelé l’Allemagne, ses femmes blondes. J’en ai assez de ces moricauds. J’en ai assez de ce Karim qui se prend pour le bras droit du prophète. Dès que les commandos arriveront, tu le liquideras.
Heinrich Richter, en disant ces mots, leva un verre de whisky et le vida d’un trait.
Friedrich songea qu’outre des documents importants, le coffre-fort comportait certainement une importante réserve de Black and White !
La chambre où ils se trouvaient était située dans le palais où le vieux Karim avait reçu Bérengère et Ricardo.
— Combien de commandos arriveront ? Il nous faut être certains que si nous nous débarrassons de Karim, ses hommes ne nous résisterons pas. Je les tiens bien en main mais tu sais combien est profond l’attachement de ces nomades à leur vieux chef.
— Ne t’en fais pas Friedrich. Il y aura à peu près une trentaine de commandos.
Richter sourit et éclata de rire.
— Friedrich, je t’ai bien eu ! Ils n‘arriveront pas dans deux jours mais demain. J’avais peur qu’une indiscrétion quelconque puisse faire rater le plan. De ce fait, les informations que j’ai données étaient erronées ! Cette opération est tellement importante pour moi que je ne me fie à personne. Ces commandos déclencheront le retour de la prédominance nazie dans le monde. Nous leur fournirons des vêtements, de l’argent, des faux passeports. De Jordanie, ils partiront pour Chypre et puis pour l’Égypte. Il se tut, but une autre rasade de whisky. Friedrich ne disait mot.
— Friedrich, tu es le seul à même de comprendre l’ingéniosité de mon plan. Ces hommes arriveront comme touristes en Israël. Ils se mêleront aux groupes de touristes visitant la Knesset, la mosquée d’Omar, le Mur des lamentations à Jérusalem. Le même jour, à la même heure, pour la gloire et la grandeur de l’idéal national-socialiste, ils se suicideront en faisant sauter les explosifs qu’ils porteront sur leur corps. Ils se seront sacrifiés mais ils auront exterminé des centaines de personnes ! Imagines-tu l’explosion de haine ? Personne ne pourra arrêter le déferlement de haine entre Juifs et Musulmans ! Ils se massacreront les uns les autres. Ce sera l’Apocalypse, le Crépuscule des Dieux !
Heinrich Richter criait presque tant était grande son excitation.
Friedrich le contemplait avec admiration. Comment cet homme était-il capable de concevoir un plan aussi génial dans sa simplicité ? Sans Richter, les terroristes ne seraient pas ce qu’ils étaient aujourd’hui. Avant lui, un meurtre, une explosion par-ci par-là. Depuis, les choses avaient bien changé. Dans son domaine, l’homme était un génie.
Richter se calma.
— Fais attention, Friedrich. Ouvre l’œil. Cet archéologue et la fille ne me disent rien qui vaille. Peut-être sont-ils des agents de renseignement ? Pour qui travaillent-ils ? Je n’en sais rien et je ne crois pas que ce soit important. Il nous faut les tuer. Mais d’abord, il faut attendre la venue des commandos.
— Colonel, le signal est arrivé.
— Très bien, lieutenant. J’arrive tout de suite.
Lorsque le Colonel Husseini arriva, le lieutenant Ben Moussa semblait excité. Il lui tendit le message arrivé de Tel Aviv.
— Donc, c’est pour demain. Nous allons réserver à ces fils de chien une surprise à laquelle ils ne s’attendent pas !
— Mon Colonel, pourrez-vous m’accorder une faveur ? J’aimerais participer activement, sur le terrain, à cette opération.
— Je regrette Lieutenant ; je sais ce que vous ressentez mais vous êtes un militaire avant tout. Votre place est ici. Vous me serez beaucoup plus utile ici. J’estime que vous faites un excellent travail et je ne peux vous permettre de quitter ce poste maintenant.
Le lieutenant Ben Moussa ne répondit pas, claqua les talons et sortit du bureau.
Le Colonel Husseini soupira. Il savait quel avait été le chagrin du lieutenant quand son jeune frère s’était joint aux groupes de terroristes. Son désespoir s’était transformé en haine féroce lorsque les ragots colportés par les terroristes emprisonnés dans les cellules du « petit roi « avaient atteint ses oreilles. Driss, son petit frère chéri faisait partie des mignons d’un Allemand sadique. Le lieutenant s’était juré d’être l’instrument de la perte de ce pourceau. Le Colonel Husseini le comprenait. Il aurait agi de la même façon mais en tant que militaire de carrière, il ne pouvait laisser aucun élément émotionnel entraver la bonne marche des opérations.

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— Ricardo, mangeons peu ! Si nous devons jouer aux singes ce soir, autant ne pas être trop lourds !
— Je trouve, Bérengère, que votre sens de l’humour est déplorable. Pourquoi nous comparer à des singes et non pas à Tarzan et à Jane ?
La jeune fille songea peu charitablement qu’elle aurait très bien pu passer pour Jeanne mais Ricardo en Tarzan ! Même Hollywood n’avait jamais poussé l’extravagance aussi loin : prendre un vieillard pour jouer Tarzan !
— Soyons prudents ! Il faut que tout paraisse normal. Nous devons parler, agir naturellement.
« Pensez-vous que nous ayons une chance de réussir ? «
— A dire vrai : c’est très improbable mais qui ne risque rien n’a rien. D’ailleurs, si je me rappelle bien, Napoléon disait que « impossible n’est pas français ».
« Qu’allons-nous faire au sujet de la boisson et de la nourriture ? Où allons-nous les mettre ? »
— Ce n’est pas la nourriture qui est importante mais bien la boisson. Je crois qu’il faut descendre au campement bédouin, nous promener, admirer des babioles et subtiliser aux Bédouins une gourde.
« Mais que se passe-t-il ? Pourquoi vous mettez-vous sur la tête ? »
— Ma chère, n’oubliez pas que je suis un vieux bonhomme et que cette nuit mes articulations seront mises à rude épreuve. Rien de tel que le yoga pour me revigorer !
« Oui, je suppose que cela doit assouplir. Quand vous voyez les poses dans le Kama Sutra… » Confuse, rougissante, elle s’interrompit. Parler de telles choses à un homme qui pouvait être son grand-père !
Le vieux monsieur la regardait d’un air narquois mais ne disait rien. Désireuse de changer le sujet de conversation, Bérengère ajouta :
« Comment se fait-il que les néo-nazis soient tellement puissants ? Je pensais que c’était un groupe de vieillards radoteurs, rêvant du passé et de jeunes sadiques adorant parader au son des hymnes militaires ! Mais cela a l’air beaucoup plus sérieux.
Monsieur Scherzo la regardait d’un air sarcastique mais il lui répondit très sérieusement :
— Je crois que le problème est très complexe. Les raisons principales à ce renouveau tellement bien orchestré, d’après moi, sont les suivantes :
En Europe, la situation économique est loin d’être satisfaisante. Les démocraties, à force de se vouloir humaines, compréhensives, égalitaires, tolérantes ne sont plus agissantes. Elles se révèlent faibles. La question théorique qui se pose c’est de savoir si le fait d’être démocrate rend un régime faible ou si ce sont des dirigeants sans envergure, sans vision, qui produisent un régime faible. Mais ceci est un problème philosophique. Les masses, elles, ont besoin de se reconnaître dans un Homme, un Parti, une idée personnifiant la fermeté, la solidité, la défense du faible. Ne trouvant pas cette force, cette pureté dans nos hommes politiques, qui n’ont guère de charisme, les Jeunes se tournent vers des hommes, un Parti, une idée qui leur permette de s’assimiler à leur vision d’un monde fort, pur, plus beau. De plus, nombreux sont les Juifs en Europe qui réussissent intellectuellement et matériellement. Pour la grande partie des Européens, le Juif symbolise la cause de tous les maux. C’est l’oppresseur du peuple. N’oublions pas que la défense du prolétariat était une des thèses favorites d’Hitler. De plus, les Israéliens sont un peuple fier, fort, vainqueur. Tout naturellement, les sympathies des intellectuels vont vers les faibles, les opprimés. De plus, peut-être inconsciemment nos intellectuels européens ont-ils mauvaise conscience de ne pas avoir réagi pendant la guerre. Comble de l’ironie, pour se blanchir, ils veulent défendre le peuple palestinien et de ce fait se retournent contre les Juifs ! Et last but not least, nous vivons malgré tout dans une situation de bien-être matériel assez peu connue par les classes moyennes en Europe. Ce bien-être mutuel s’accompagne d’une perte de spiritualité. Les religions sont remises en question. Néanmoins, l’être humain a besoin de spiritualité. Il se tourne vers les devins, les astrologues, les vieilles croyances païennes germaniques. Tout cela mal digéré, prépare le terrain aux théories pseudo-intellectuelles de la supériorité de la race aryenne. Évidemment, il faut aussi considérer des intérêts financiers….
« Ricardo, je croyais que vous étiez archéologue ! Vous venez de me donner un cours de sciences politique ! C’est effrayant. Je découvre de nouveaux horizons. N’avez-vous jamais pensé à publier vos réflexions ? »
— Je suis très timide ! Je n’aimerais pas voir la critique me dévorer !

Quelques heures passèrent. Ricardo et Bérengère ne parlaient pas. Finalement, l’archéologue dit :
— Bérengère, êtes-vous prête ? Il fait sombre, c’est le moment.
A ce moment, Friedrich se dressa dans l’entrée de la pièce. Le cœur de la jeune fille se serra. Avait-il entendu les paroles de Ricardo ?
Friedrich s’avança et se laissa choir sur un coussin. Le silence était de plus en plus lourd.
— Asseyez-vous. J’ai à vous parler et autant le faire assis.
Après quelques minutes de silence, Friedrich reprit.
— Certains hommes agissent par idéal. Ce sont les purs, les seuls valables pour moi. D’autres agissent par intérêt. Je ne leur porte aucune estime mais on ne peut nier qu’ils apportent souvent une aide non négligeable. Pourtant, parmi ces personnes, il y a des motivations différentes qui les poussent à agir. Si demain vous ne vous ralliez pas à notre cause, vous souffrirez de mille morts. Je sais de quoi sont capables les commandos de Richter. Je sais que vous n’êtes pas et ne serez jamais des nôtres mais pensez à ces hommes et femmes qui n’ont pas voulu se joindre à Richter. La mort leur est apparue comme une bénédiction. Je ne peux rien ajouter, je sais que vous êtes seuls juges et que votre décision vous appartient mais je tenais à vous prévenir des conséquences de votre réponse.
Il se leva, rajusta sa ceinture. Ricardo lui demanda :
— Pourquoi prenez-vous la peine de nous avertir ?
— Je n’ai aucune sympathie particulière pour les Fils du Désert et je ne peux considérer avec joie l’idée qu’une femme blanche leur soit jetée en pâture. Ils ne sont pas capables d’apprécier !
Sur ce, il sortit. Bérengère pouvait à peine respirer. Elle suffoquait. Les terreurs qu’elle avait vainement tentées de dissimuler depuis la veille relevaient la tête et la submergeaient. Ricardo qui suivait les traces des angoisses sur le visage de la jeune file lui déclara sans ménager ses mots :
— C’est un fameux service que Friedrich nous a rendu. Grâce à lui, s’il nous restait un doute quant au bien fondé de notre fuite, nous sommes fixés. Il faut nous enfuir sur-le-champ. Bérengère, reprenez vos esprits. Mais qu’est-ce que c’est ?
Son regard s’était posé sur le coussin sur lequel Friedrich s’était assis. Entre les coussins et la pierre, un objet doré brillait. C’était une petite dague. Elle avait sans doute glissé de la ceinture de Friedrich.
— Dieu, Allah, Bouddha, Le Grand Architecte sont avec nous ! C’est un signe du destin !
Ils éteignirent les mèches des lampes à pétrole. Ricardo portait sur l’épaule droite une petite outre qu’ils avaient trouvée dans le débarras. Ils avaient décidé que voler une outre chez les Bédouins pourrait attirer l’attention sur eux. De ce fait, ils avaient longuement fouillé le débarras et avaient déniché une outre et un sac assez grand pour contenir quelques provisions.
Ricardo se glissa en silence jusqu’à l’ouverture qu’ils avaient repérée. Elle se trouvait à hauteur d’homme. Y arriver, s’asseoir, faire passer ses jambes au dehors était un jeu d’enfant. Même Bérengère, plus jeune mais n’ayant aucun entraînement pouvait le faire facilement.
— Bérengère, je passe le premier. Faites exactement ce que je ferai. Rappelez-vous qu’en sautant, il faut être détendu et il convient d’atterrir sur la pointe des pieds. Autrement, vous risquez une entorse ou pire ! Respirez à fond plusieurs fois. Cela vous détendra. Et si vous savez prier, priez ! C’est le moment ! S’il y a quelqu’un là-haut qui peut nous donner un coup de main, cela ne sera pas de refus.
L’archéologue, assis, les jambes pendant dans le vide, tentait d’évaluer la distance qui le séparait du sol. Deux possibilités s’offraient à lui : se pendre par les bras – en faisant face à la falaise – et tenter d’agripper avec son bras gauche un roc pointu qui se trouvait à portée de main. Ensuite, l’agripper par la main droite et à la force du poignet se soulever, effectuer un rétablissement sur la corniche se profilant derrière le roc. L’autre alternative était de faire un bond de deux mètres et d’atterrir sur un sentier courant le long de la falaise. Dans les deux cas, s’il ne réussissait pas ; Bérengère était en possession du stylet. La jeune fille serait maître de son sort. Il se demanda si Friedrich n’avait pas laissé ce stylet dans cette intention. Nul doute, toute pitié n’était pas morte dans ce néo-nazi de style moderne ! Si la jeune fille n’avait pas été avec lui, Ricardo aurait choisi la corniche mais il était certain que la jeune fille ne parvidendrait pas à accomplir un tel effort. Il se décida donc pour le saut de deux mètres.
— Qu’Allah le miséricordieux fasse que je ne me casse pas la figure !
Il s’agrippa, par les bras, au rebord de l’ouverture. Son corps pendait parallèlement à la falaise. Il dégagea son bras gauche. Suspendu uniquement par son bras droit, il pressa fortement la roche de sa main gauche au moment où il s »’élança pour se laisser choir. Il atterrit sans difficulté sur le sentier qui était plus large qu’il n’avait osé l’espérer. Immédiatement, il se mit à l’abri, derrière un tas de rocaille. Il lui sembla que sa chute avait causé un bruit terrible. A cet instant, un cri s’éleva. Le diapason monta pendant quelques secondes et se termina en une plainte déchirante. Bérengère, qui entre-temps s’était agrippée au rebord de l’ouverture, n’hésita pas. Elle se laissa choir sur le sol et se releva aussitôt. Un de ses ongles était brisé.
« Et j’ai oublié ma lime à ongles « pensa-t-elle.
— Vite, mettons-nous à l’abri. Vous avez enfin trouvé votre vocation !
« Laquelle ? »
— Para commando ! Votre saut était remarquable. On croirait que vous n’avez fait que cela toute votre vie !
« Je dois avouer que j’ai eu tellement peur en entendant ce cri. Croyez-vous que c’était un prisonnier que l’on torturait ? »
— Non, c’était une hyène ! C’est assez impressionnant. Maintenant, voici mon plan : nous allons tenter de retrouver le tunnel par lequel nous sommes arrivés. Nous tenterons de progresser à la hauteur à laquelle nous nous trouvons maintenant. Personne ne pensera à lever la tête pour nous trouver. Du moins, c’est ce que Baden Powell prétend ! Alors, il nous faut marcher sans bruit mais aussi rapidement que possible. Il fait nuit et nous devons en profiter. Lorsque le soleil se lèvera, nous ne rirons plus.
Et la pénible progression commença. Bérengère suivait Ricardo pas à pas. La peur décuplant sa prudence, il semblait à la jeune fille qu’elle progressait plus souvent à quatre pattes ou sur son postérieur que sur ses jambes. Ricardo avait vraiment eu une bonne idée ! Avant de s’enfuir, il lui avait ordonné, oui, ordonné, de rouler sa blouse dans la poussière. Il ne voulait pas qu’on puisse repérer les taches claires de leurs vêtements. Elle avait même déchiré le tissu noir d’un des coussins pour couvrir ses cheveux blonds.
« Je me demande quel grade il avait et dans quelle arme il servait à l’armée ? Il semble dans son élément. Il faut bien l’admettre, je crois que s’il n’était pas aussi âgé, j’en ferais bien mon dessert. A vrai dire, j’en ferais bien mon plat principal. »

— Vieil homme, tout se déclenchera demain. Il faut se tenir prêt.
— Qu’Allah le miséricordieux nous protège ! Que feras-tu de l ’homme et de la fille ?
— Je suppose que ce chien de Richter ne les appellera pas jusqu’à l’arrivée de ses commandos. Il veut les tourmenter, les laisser se morfondre. Donc, jusqu’à cet instant, ils ne craignent rien. Lorsqu’il les fera appeler, il faudra les délivrer.
A cet instant, des cris rauques se firent entendre dans le campement. Les deux hommes se regardèrent inquiets. Les vociférations de Richter dominaient tout. Les deux hommes se séparèrent immédiatement.

— Friedrich, je te l’avais dit ! ces deux là ne m’inspiraient aucune confiance. Ce soir, j’avais décidé d’amuser ma garde, montrer à la fille de quoi sont capables mes gars et je l’ai envoyée chercher. Rien… ! Les oiseaux se sont envolés !
Les deux Bédouins qui étaient de garde à l’entrée du Temple avaient été traînés par les mignons de Richter au centre du campement. On leur avait noué les poignets et leurs bras avaient été tirés vers le haut pour les attacher à une perche de l’une des tentes. Les coups de fouet se mirent à siffler. A chaque fois, des lambeaux de chair étaient arrachés. Les Bédouins se tordaient de douleur. Des sons horribles sortaient de leur gorge. Un sourire aux lèvres, les mignons de Richter les regardaient. Tels les Romains lors des jeux du cirque, ils se repaissaient du spectacle que leur offrait la souffrance.
La voix sifflante du vieux Karim claqua dans la nuit. Heinrich Richter se re tourna vers le chef bédouin. La haine brûlait dans les yeux de l’Arabe. Deux des mignons de Richter, le fouet à la main, regardaient celui-ci. Ils étaient indécis. Karim répéta ce qu’il avait dit. Personne ne bronchait. Tous semblaient pétrifiés. Finalement, Friedrich donna l’ordre de détacher les deux gardes. Les deux malheureux s’effondrèrent sur le sol. Sans mot dire, Richter quitta la place en direction du plais. A quelques pas, Friedrich le suivait.
— Dès l’arrivée des commandos, je fouetterai de mes mains ce chien de Karim. Sa mort sera lente, il me suppliera d’en finir avec lui. Même ses femmes ne le reconnaîtront plus. Ensuite, je jetterai les débris de son corps aux porcs. Comment cette charogne ose-t-elle me donner es ordres, à moi ! Comment ose-t-il m’interdire de châtier ses hommes ? Je le briserai ! Personne ne tient tête à Heinrich Richter !
L’Allemand ne se contenait plus. Sa voix n’était qu’un son aigu ? Il semblait en proie à la folie.
Friedrich ne disait rien. Quand Richter était dans un tel état, il valait mieux se tenir coi et attendre que la crise passe. Lorsque Richter se tut, Friedrich demanda :
— Dans quelle direction les prisonniers se sont-ils enfuis? Combien d’hommes sont-ils à leur recherche ?
— Trois hommes. Cela suffira amplement. Ils sont partis en direction de la gorge. Je pense qu’ils tenteront de gagner Israël par le chemin qu’ils ont emprunté pour arriver ici. C’est logique et je ferais de même si j’étais à leur place. Nos hommes n’auront aucune peine à les ramener. Un vieillard et une jeune pimbêche ne les tiendront pas en échec. Je me demande si en fait, ils ne se cachent pas dans un des recoins du temple ou eut-être même dans le campement. Friedrich, à toi de les retrouver. Tu es responsable de l’opération. Préviens-moi dès que tu auras du nouveau. Il me tarde de les questionner.
Le regard fou de Richter se posa sur Friedrich. Celui-ci sentit une peur irraisonnée le saisir. Son chef, il en était convaincu depuis longtemps, était fou.
Friedrich était très préoccupé. Si les deux prisonniers avaient fui, il se pouvait que la peur seule les eût poussés. Il se pouvait aussi qu’ils fussent des agents étrangers. Cela bouleversait tous ses plans. Richter avait raison. Il fallait les retrouver le plus vite possible. Mais comment étaient-ils parvenus à s’esquiver ? Il retourna au temple. La salle était vide, bien rangée. Tout semblait normal. Néanmoins, il commença une fouille méthodique. Quelques instants plus tard, il tenait en main le coussin dont Bérengère avait déchiré le tissu. A quelle fin pouvait servir un morceau de tissu noir pas plus grand qu’un fichu ? Un fichu !
— Elle s’en est servie pour couvrir ses cheveux ! Donc, ils avaient préparé leur fuite minutieusement. Penser à de tels détails révèle un homme de métier et non pas un amateur. Mais je ne peux croire qu’elle est une espionne. Elle a l’air si pure, tellement innocente. Je pencherais plutôt pour la peur. Ni elle ni le vieux ne sont des idiots. Ils ont certainement pris mon avertissement au sérieux. Ils ont donc décidé de fuir cette nuit même. Comme ils ont certainement lu et vu des films policiers, ils ont conclu qu’il fallait faire vite et ne pas se faire remarquer.
Friedrich continua de fouiller la chambre. Il se demandait comment les deux prisonniers étaient parvenus à s’enfuir sans que les gardes ne s’aperçoivent de quoi que ce soit. N’ayant plus un coin à fouiller, il se dirigea vers la portière d’étoffe brodée. Il la souleva et pénétra dans le cagibi. Après quelques minutes de fouille, il découvrait l ‘ouverture dans le roc.
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Ils n’ont pas froid aux yeux. Comment ont-ils eu le courage de sauter ?
Il revit l’image de Richter.
— Oui, cela explique tout.
Il sortit de la chambre et redescendit les marches du temple. Il ne remarqua même pas les étoiles qui scintillaient dans le ciel. Il aimait l’Orient. Il était sensible à sa beauté, à son mystère mais dans de tels moments, il ne voyait plus rien. Il pensait uniquement à sa mission. Quelques heures encore et tout serait terminé.

Bérengère serrait les lèvres ; ses pieds la faisaient souffrir. Elle ne pourrait plus chausser les sandales roses et or qu’elle avait achetées à l’Avenue Louise ! Idiote, pense à te sauver et non pas aux sandales » se dit-elle.
Ricardo, lui, marchait sans ressentir la fatigue, tout au moins c’est ce que pensait la jeune fille. Il avait le pied sûr, ne trébuchait pas. Lorsqu’il y avait un endroit difficile à escalader, il l’attendait et l’aidait.
« On, dirait qu’il a passé sa vie à marcher. Je suis certaine qu’il s’en tirerait beaucoup mieux si je n’étais pas là..
Elle songeait aussi que les étoiles en Orient étaient d’une beauté indicible. On ne devait pas les sertir dans de l’or ou de l’argent, comme les pierres précieuses, pour que leur beauté soit mise ne valeur.
— Chut, on vient !
L’archéologue s’immobilisa, prit Bérengère par la main et ils se dissimulèrent rapidement derrière un grand piton rocheux.
Bérengère, le cœur battant, tentait de percevoir un bruit. Elle n’entendait rien. Se pouvait-il que Ricardo se fût trompé ? Quelques instants plus tard, elle perçut des bruits de pas. Cela faisait penser à une petite troupe en marche mais bien plus bas, dans la plaine. Elle n’osait plus respirer. Il lui semblait que chaque inspiration résonnait comme un roulement de tambour. Ricardo s‘étendit de tout son long sur le sol et commença à se déplacer lentement vers le bord de la falaise. Bien que ses sens fussent exacerbés, Bérengère ne percevait rien. Le temps s’écoulait mais elle n’en avait plus la notion.
— Bérengère, ce sont les commandos annoncés par Richter. Nous avons eu de la chance de nous enfuir cette nuit. Quelques heures plus tard et nous aurions pu rêver de l’occasion perdue ! Venez, pressons-nous. Nous aurons eut-être une chance d’arriver à la gorge.
« Oui, mais comment ferons-nous pour trouver l’entrée du tunnel ? »
— Je n’en ai aucune idée mais chaque chose en son temps ; de toute façon, nous devons marcher vers le sud, en direction de la frontière israélienne Allons, assez parler et mettons-nous en marche.
Bérengère avait les pieds en sang. Elle se serait fait couper la langue plutôt que l’avouer. Mais elle ne put retenir un soupir. Elle avança, buta contre un caillou et s’affaissa de tout son long.
— Qui y a-t-il ? Avez-vous mal?
La jeune fille gémissait tandis que Ricardo essayait de la remettre debout.
« Je crois que je me suis tordu le pied.
L’archéologue la considéra gravement. Elle souffrait, c’était un fait. Des larmes perlaient au bord de ses cils.
« Ricardo, continuez sans moi. Je ne peux pas bouger et le temps presse. »
L’archéologue hésitait. Elle disait vrai mais que ferait-elle seule ? Que se passerait-il si ces fanatiques la trouvaient ? Bérengère, quant à elle, se disait que la seule solution valable était de rester seule mais elle espérait que Ricardo repousserait sa proposition et resterait avec elle !

— Les deux captifs se sont enfuis ! Nos plans sont changés.
— C’est peut-être un mieux, mon fils. Du moins ils seront à l’abri pendant l’attaque.
— Tu as sans doute raison mais je serais plus tranquille si je savais où ils se trouvent.
— A quelle heure doit se déclencher l’attaque ?
— Les commandos sont attendus aujourd’hui. L’attaque aura sans doute lieu au coucher du soleil. La résistance sera moindre et les soldats jordaniens pourront s’occuper tout à leur aise de ces chiens !
— Séparons-nous. Qu’Allah te protège dans les heures qui viennent ! Qu’il étende sa bénédiction sur toi, mon fils !
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Quelques instants plus tard, les commandos faisaient leur entrée dans le campement bédouin !
Richter, éveillé par un de ses mignons, sa garde personnelle et Friedrich les attendaient devant la grande porte du palais. Les Bédouines, tirées de leur sommeil, préparaient un repas sommaire et du café fort sucré. Karim et les hommes de la tribu n’étaient pas apparus. Depuis que Richter avait fait fouetter les deux gardes, l’hostilité des Bédouins à son égard était de plus en plus marquée.
Richter souriait.
— Vous êtes en avance. C’est très bien et j’espère que c’est un bon signe. Je vous attendais d’ici une heure.
Le Nazi, tout comme le Führer, était superstitieux, croyait aux devins. Tout imprévu se transformait pour lui en signe, en clin d’œil du destin.
Friedrich le regarda surpris. Richter s’en aperçut et éclata de rire.
— Un bon chef se doit d’avoir des atouts en réserve, de ne pas révéler toutes ses cartes. J’ai confiance en toi mais je ne me fie qu’à un seul homme et cet homme, c’est Heinrich Richter !
Un sourire narquois jouait sur ses lèvres.
— Je me méfie des traîtres, des peureux et des hommes ayant l’esprit chevaleresque. Aussi, ai-je décidé de te protéger contre toi-même. Allons, Friedrich, ne fais pas cette tête et avoue : tu étais subjugué par cette fille. Dis-moi merci. Je n’aurais pas voulu devoir me débarrasser d’un fidèle ami.
Un homme à l’aspect simiesque prit la parole. Il semblait être le chef des commandos :
— Le voyage n’a pas été une partie de plaisir. Les Jordaniens semblent fort chatouilleux en ce moment. Soupçonneraient-ils quelque chose ? Ils ont la détente facile et ont renforcé leur surveillance.
L’homme, petit, trapu avec une barbe de plusieurs jours, les traits durs et les lèvres épaisses n’était pas un spécimen attirant. Friedrich espérait de tout son cœur que la jeune fille réussirait à s’échapper et ne tomberait pas entre les mains de ce rustre
— Ey tan, quelle heure est-il ?
— Trois Heures cinquante. L’attaque est prévue pour quatre heure trente. J’espère qu’il n’y aura pas trop de dégâts.
— Je suis curieux de rencontrer les deux agents. Ils ont fait un travail magnifique.
— On dit que Otto est extraordinaire. A propos, Aviel, Alessandro n’est pas arrivé à son hôtel.
— Cela ne me dit rien de bon Eytan. Mets-toi en contact avec la police. Qu’on procède aux recherches habituelles dans un tel cas ! Qu’on nous passe le plus rapidement possible la moindre information !
— Bérengère, je vais vous transporter à l’abri de ce rocher. Je vous laisse les provisions ainsi que la gourde. Il n’y a aucune chance que l’on vous remarque si vous ne bougez pas. Je vais tenter d’atteindre les Israéliens. Je vous promets de vous rejoindre le plus vite possible. Encore une chose, n’hésitez pas à vous servir du stylet le cas échéant.
La jeune fille eut un petit sourire malheureux. Elle avait peur de rester seule. Elle souffrait atrocement. Sa cheville avait doublé de volume. Néanmoins, elle se contenta de hocher la tête et d’esquisser un sourire. Ricardo se pencha vers elle, l’embrassa et disparut dans l’obscurité.
— Mon Colonel, tout est prêt. Dans dix minutes, exactement, nos troupes attaqueront.
— J’arrive Lieutenant. Je veux suivre le déroulement des opérations.
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Quatre heures trente. Les soldats jordaniens se ruent sur Pétra. Ils se précipitent dans le temple, leur premier objectif. Quelques commandos palestiniens surpris, se laissent arrêter sans résister. D’autres, dans les chambres situées à l’étage, visent et blessent deux soldats jordaniens. Voyant ses camarades tomber à ses côtés, un militaire jordanien lance une grenade. Elle éclate. Soudain un silence de mort règne dans le temple. Des soldats jordaniens montent à l'étage pour compléter le nettoyage. Pendant ce temps, d’autres soldats courent dans la ville de pierre en direction du palais. Le campement bédouin est désert. Il n’y a aucun signe de vie. Les Bédouins se sont envolés. Des rafales de mitraillette éclatent du palais. Les Jordaniens s’y précipitent. Un corps à corps furieux s’engage entre les soldats et les commandos palestiniens. Les mignons de Richter se mêlent à la bagarre. Ils se battent à coup de crosse, de poignard, avec leurs dents. Ils roulent les uns sur les autres et poussent des cris sauvages.
Pendant ce temps, Richter s’est précipité dans sa chambre. Il se dirige vers le coffre-fort. Des hurlements assourdis lui parviennent. Il n’y prête aucune attention.
— Alors, chien, je te croyais plus courageux !
Richter se retourne, blême. Le vieux Karim et Friedrich se dressent près de l’entrée de la salle.
– Friedrich, que fais-tu avec ce pouilleux ? Les porcs n’en voudraient pas…..
Richter ne peut continuer. Karim a tiré. La surprise se peint sur le visage de Richter. Il a reçu la décharge en pleine poitrine. Il s’effondre sur le parquet ; Il est mort.
Karim s’approche de lui, contemple quelques secondes le corps sans vie, lui crache au visage et sort.

— Mademoiselle, Monsieur Gilboa et ses amis sont arrivés.
« Faites-les monter, je vous prie. »
Bérengère bout d’impatience. Une semaine s’est passée depuis sa fameuse aventure à Pétra. Elle se remémore la panique qui s’était emparée d’elle lorsqu’elle avait entendu les coups de feu. Ricardo s’était éloigné depuis une vingtaine de minutes, elle gisait sur le sol, souffrant de maux atroces à la cheville, se demandant ce qui avait poussé le vieil archéologue à l’embrasser sur les lèvres. Cela était très agréable bien qu’il soit vieux. Soudain, des coups de feu ! Immédiatement, elle avait songé à Ricardo. Les Arabes l’avaient sans doute repéré. Mais les coups de feu et des explosions retentissantes avaient continué pendant d’interminables minutes. Elle était morte d’angoisse. Elle ne savait que faire. Les minutes s’écoulaient. Le soleil commençait à la réchauffer lorsqu’elle avait entendu des bruits de pas et soudain, la voix de Ricardo :
— Bérengère, c’est moi. Je suis accompagné d’amis, ne craignez rien !
Elle s’était sans doute évanouie car elle ne se souvenait plus de rien. Elle se rappelait, vaguement, être couchée sur une natte dans une tente de Bédouins. Friedrich était là, qui la regardait avec anxiété. Il lui tenait la main. Un hélicoptère s’était posé sur la place de Pétra. Il l’avait soulevée dans ses bras et il lui semblait qu’il lui avait murmuré des mots tendres. Mais elle n’était pas certaine. Elle ne savait pas qu’elle était la part de la réalité et qu’elle était la part de rêve.
Ensuite, elle se souvenait d’un séjour à l’hôpital, de jeunes médecins et infirmières lui prodiguant des soins et lui parlant en Français. Ils étaient charmants mais la plupart du temps, elle avait dormi. Et puis, on l’avait emmenée à l’hôtel Dan, à Tel Aviv.
Ricardo ne l’avait pas contactée ni Friedrich d’ailleurs ! Un certain Monsieur Gilboa avait fait prendre de ses nouvelles journellement. Hier, on lui avait annoncé qu’il viendrait la voir aujourd’hui. Il répondrait à toutes les questions qu’elle ne manquerait pas de se poser !
On frappa à la porte. Après avoir reçu sa réponse, un bel homme d’une cinquantaine d’années et deux jeunes gens entrèrent dans la chambre. Allongée sur un divan, Bérengère peignée et maquillée, revêtue de sa plus jolie robe de chambre était à son avantage. Elle était bien différente de la jeune fille de Pétra.
Monsieur Gilboa se déclara être fonctionnaire de l’État Hébreu. La jeune fille reconnaissait Friedrich. Son cœur battit plus vite lorsqu’il lui sourit. Elle se rappelait la sensation de ses bras autour de son corps, les mots tendres qu’elle avait cru entendre. L’autre jeune homme l’observait en souriant. Il était moins grand et plus mince que Friedrich. Il avait les cheveux et les yeux noirs. Elle se demandait qui il pouvait être. « En tout cas, il a un sourire charmeur » se dit-elle. Elle était déçue de ne pas voir Ricardo.
— Je suppose que vous avez de nombreuses questions à me poser et j’estime que vous avez droit à la vérité, dans la mesure où je peux vous divulguer des secrets d’état sans aucun risque.
Monsieur Gilboa, installé confortablement dans un fauteuil faisant face à la jeune fille, s’arrêta quelques instants, la regarda et continua :
— Depuis quelques mois, nous avions remarqué que les infiltrations palestiniennes aux alentours de la Mer Morte étaient de plus en plus fréquentes. Nos troupes ne parvenaient jamais à mettre la main sur les terroristes. Nos chiens, spécialement dressés à poursuivre les terroristes, perdaient leurs traces, toujours dans la même région : les montagnes bordant la Mer Morte. Les terroristes semblaient se volatiliser comme par magie. Bien que le public ne le sache pas, nous avons de nombreux contacts avec les services de renseignement jordanien. Ils nous apprirent qu’une nouvelle étoile avait fait son apparition dans le firmament du terrorisme : un Allemand connu pour son sadisme et son efficacité. Son arrivé avait permis la recrudescence des actes de sabotage. Ce « succès » avait accru son prestige auprès de la jeunesse jordanienne. De nombreux gamins, en quête d’héroïsme, avaient rejoint ses troupes. Vous pensez bien que ce n’était pas du goût des Jordaniens. Ils ne demandent qu’une chose : vivre en bonne intelligence avec nous. Nous nous sommes donc mis en contact avec les services secrets allemands. Eux aussi ont des problèmes. Des actes de sabotage se produisent un peu partout en Allemagne. On ne sait à qui les attribuer : à la gauche ? à la droite ? Leurs méthodes sont les mêmes. Les mouvements extrémistes, de quelque bord qu’ils soient, envoient leurs agents provocateurs s’entraîner chez Kadhafi. Évidemment, les Palestiniens sont de la partie ! Les Allemands nous révélèrent qu’ils avaient infiltré un centre néo-nazi avec un de leurs agents. Ils espéraient, grâce à ce jeune homme, pouvoir nous fournir de précieux renseignements.
Bérengère contemplait avec admiration Friedrich. Il n’était pas un traître ! Il était digne de son amour !
Friedrich, la regardant droit dans les yeux, poursuivit le récit de Monsieur Gilboa :
— Sur l’ordre de mes chefs, je me suis lié avec des néo-nazis. Finalement, j’ai participé à leurs réunions. J’ai voulu m’inscrire au Parti mais mon chef de cellule a refusé. Il prétendait que je pourrais mieux aider la cause si mon nom n’apparaissait pas sur des listes officielles. J’ai compris à ce moment qu’on me destinait à une mission plus importante que celle de placarder des affiches dénigrant les immigrés turcs. Un beau jour, mon chef de cellule m’a appelé et déclaré qu’ayant l’étoffe d’un chef de groupe, il avait décidé de m’envoyer suivre un cours de guérilla urbaine en Libye. Il m’assura ne pas avoir à m’étonner si je rencontrais la-bas des communistes ou anarchistes ! En effet, tous étaient frères et avaient un but commun : détruire le vieux monde pourri par la pensée judéo-chrétienne. Quand nous aurions atteint ce but, nous passerions au stade suivant : l’hégémonie nazie, la destruction des sous-hommes. Je partis donc pour la Libye où je fis la connaissance de Richter. Il me proposa de l’aider à restaurer l’ordre dans le bourbier oriental avant de rentrer en Allemagne. La première partie de ma mission était donc accomplie avec succès. J’acceptai avec empressement. Il me révéla le secret des Bédouins de Pétra. Il voulait que je gagne la confiance du vieux Karim et de ses hommes. Le jour venu, je serais amené à remplacer le vieux chef. En fait, il voulait l’assassiner sans trop craindre une révolte bédouine qui embraserait les nomades du Moyen-Orient. Il pressentait que Karim était différent de son frère. Durant les nombreux mois passés en compagnie de Karim. , nous eûmes de nombreuses discussions. Karim estimait avoir tout à gagner s’il faisait la paix avec les Israéliens. Il n’aimait pas le comportement des terroristes. Il n’avait jamais compris son frère mais c’était son frère aîné et il lui devait le respect. J’ai donc pu convaincre Karim de m’aider. Je lui ai enseigné que voulait la doctrine nazie. Je lui ai fait comprendre ce que voulaient réellement les terroristes.
Monsieur Gilboa reprit la parole.
— Nous avions convenu qu’au signal donné par Otto, les Jordaniens attaqueraient Pétra et anéantiraient les terroristes. Ils s’empareraient si possible de Richter. Les services secrets italiens, ayant eux aussi du fil à retordre avec leurs extrémistes, avaient promis de nous envoyer un de leurs experts en terrorisme.
Il se tourna vers le second jeune homme. Celui-ci prit la parole. Bérengère crut devenir folle. De ce jeune homme à peine plus âgé qu’elle sortait la voix de l’archéologue : Ricardo !
« Ce n’est pas possible. Ricardo est un vieillard aux cheveux blancs… »
Les trois hommes éclatèrent de rire.
— Bérengère, vous ne savez pas à quel point une bonne perruque, un maquillage et l’âme d’un comédien peuvent changer un homme ! Mais je vous ai dit en partie la vérité lorsque je me suis présenté à vous : j’ai suivi des cours d’archéologie. J’ai voulu me déguiser en vieil archéologue. Un vieux bonhomme inspire la confiance et n‘intéresse pas grand monde. De ce fait, bien des questions sont évitées. Mon véritable nom est Alessandro. En fait, je devais me promener dans le pays, jouer à l’archéologue et surveiller les touristes.
Monsieur Gilboa souriait. Il estimait que la jeune file aurait au moins deux invitations à dîner. Il ne savait pas auquel des deux jeunes gens iraient les préférences de la belle. Il reprit :
— Bref, pour résumer, Otto nous a avertis qu'il fallait mettre l’opération en marche plus tôt que prévue. L’opération a été un succès, le réseau a été démantelé. Nous avons obtenu — c’est à dire que dans quelques instants - nous l’obtiendrons - le micro-film comportant le nom des alliés des terroristes dans tous les pays arabes. Bérengère, pouvez-vous me remettre le stylet qu’Otto vous avait laissé ?
« Certainement mais j’aurais voulu le garder comme souvenir. J’avais soupçonné qu’il nous l’avait laissé afin de nous défendre contre cet affreux Richter. Pourquoi voulez-vous l’avoir ? »
— Soyez sans crainte, je vous le rendrai. Où est-il ?
« Sur la table de chevet. »
Monsieur Gilboa se leva, prit le stylet et le tendit à Otto. Celui-ci, en souriant, commença à dévisser la poignée. Devant la jeune fille abasourdie, il sortit un micro film qu’il donna à Monsieur Gilboa.
Celui-ci se tourna vers Bérengère et lui dit :
— Je vous demanderai d’oublier cette affaire. Je sais que tout cela sera très difficile mais je vous prie de ne parler à personne des quelques jours que vous avez passé à Pétra.
La jeune fille lui promit. Elle était mal remise de ses émotions. Que ce serait-il passé si elle avait perdu le stylet ?
Monsieur Gilboa se leva, imité par les deux jeunes gens. Il lui souhaita une convalescence rapide. En sortant, Otto lui murmura qu’il la reverrait ce soir. Alessandro, en lui faisant le baise-main, lui déclara qu’il désirait poursuivre la conversation là où elle avait été interrompue. Il lui téléphonerait bientôt.

Lorsqu’ils furent sortis, tout redevint silencieux. Un sourire flottait sur les lèvres de Bérengère. Israël était bien la Terre des Miracles. Elle avait perdu Michel pour retrouver Alessandro et Otto. En fait, l’agent de voyage n’avait pas menti. Il avait tenu ses promesses.



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