Le pendentif de turquoise
de Danielle Binder



C’était un soir de décembre. Comme à son habitude, la famille était installée dans la cuisine. Bien sûr, il y avait un salon mais on y pénétrait rarement : lorsqu’on invitait des amis, de la famille. Quand Betty était de bonne humeur, elle s’asseyait au piano noir. Alors, elle ne jouait pas du Mozart ou du Ravel mais bien du jazz, des blues.
Pendant la guerre, Betty – alors une jeune fille d’une quinzaine d’années – avait été fortement impressionnée par les G.I. américains et tout ce qu’ils représentaient.
Non seulement, ceux-ci avaient introduit le chewing gum et les jeans dans la vie de la famille Martens mais également le bee-bop, le jazz, les blues.
Il faisait bon dans la vieille cuisine. Face au poêle de fonte noire qui dégageait une forte chaleur, une grande table rectangulaire était placée contre le mur. Huit personnes pouvaient s’y installer aisément. Lorsqu’on agrandissait la table, celle-ci prenait des airs majestueux de table de salle à manger.
Grand-père lisait le journal et grand-mère reprisait des chaussettes.
Betty, la mère de Véronique, tricotait un de ses fabuleux pulls dont elle avait le secret. Combien de fois n’avait-elle pas raconté à Véronique que lors de la fuite devant les Allemands lorsqu’ils envahirent Bruxelles elle avait emporté un seul pull over. Durant les trois ans de guerre, cachée à Stavelot, démunie de vêtements, elle avait défait et redéfait ce malheureux pull over. Néanmoins, chaque nouveau pull qui sortait de ses mains était magnifique.
Eugénie, la jeune sœur de Betty, s’épilait les sourcils. Véronique, quant à elle, regardait le vieux coffret à bijoux de sa mère. Elle aimait regarder ces bijoux démodés, témoins d’une époque révolue.
« Maman, c’est ce collier que je préfère. »
— Ce n’est pas un collier, c’est une chaîne. C’est vrai, elle est spéciale.
Véronique examinait attentivement la chaîne composée de maillons d’argent. Le centre de la chaîne formait un oiseau s’agrippant à une branche. L’œil de l’oiseau était représenté par un minuscule rubis. Les maillons formant la chaîne et l’oiseau avaient chacun en leur centre une turquoise.
La chaîne avait été donnée à Betty durant la guerre. Un jeune soldat américain la lui avait offerte en gage d’amour avant de partir au combat. Il n’était jamais revenu.
« Pourquoi ne portes-tu jamais cette chaîne ? »
— Je ne sais pas. Pourtant, je la trouve fascinante mais quelque chose m’empêche de la porter. Peut-être est-ce parce que je soupçonne Johnny de l’avoir volée.
« Tu nous as toujours raconté que les soldats américains ne restaient jamais longtemps à Stavelot. Où aurait-il pu la prendre ? »
— C’est vrai mais avant d’arriver à Stavelot, Johnny nous avait raconté que son régiment avait combattu dans une grande partie de l’Europe. Regarde comme le travail de la chaîne est fin et semble ancien. Je doute que Johnny, qui venait d’une famille du Nevada, possédait un tel bijou. Je suppose que lors d’un combat, il est entré dans une maison abandonnée et comme tous les soldats a voulu emporter un souvenir.
Eugénie mêla son grain de sel à la conversation :
— J’étais toute petite mais je me souviens fort bien de Johnny. Il était grand et chaque fois qu’il me soulevait dans ses bras, j’avais l’impression d’atteindre le ciel ! Et évidemment, il avait toujours un bout de chocolat dans ses poches.
Mais ce dont je me rappelle surtout, ce sont ses yeux bleus.
— C’est extraordinaire que tu te rappelles ces détails ! A cette époque, tu n’étais pas plus haute que trois pommes. Mais c’est vrai, Johnny avait les yeux comme la mer et des cheveux blonds.
La grand-mère soupira.
— Il y a tant de jeunes gens dont nous n’avons plus jamais eu de nouvelles. Ils sont sans doute décèdés, loin de leur famille. C’est si triste la guerre.
Betty reprit :
— C’est curieux. Je n’ai jamais porté cette chaîne et pourtant les turquoises ont gardé tout leur éclat. Tu sais, Véronique, puisque tu aimes tellement cette chaîne, ce sera mon cadeau d’anniversaire pour tes dix huit ans !
« Merci maman, c’est gentil. J’ai toujours été fascinée par cette chaîne. »
La jeune fille se leva et alla embrasser sa mère. Betty était une jeune femme de quarante ans. Depuis la mort de son époux, elle était retournée vivre avec ses parents et sa jeune sœur. La maison était assez grande pour toute la famille.
La maison était sise dans le vieux Bruxelles. Ce qui était singulier, c’est que bien que située dans un quartier populaire, un énorme jardin faisait suite à la maison. Les herbes y poussaient librement et pour la personne qui y pénétrait pour la première fois, elle aurait eut un avant-goût d’une jungle plutôt que d’un jardin bruxellois.
Souvent, Véronique s’était demandé pourquoi sa mère ne songeait pas à se remarier. Avait-elle tant aimé son père ? Véronique ne se souvenait pas de ce père mort peu de temps après sa naissance. Elle savait qu’elle lui ressemblait.
Un jour, Véronique avait demandé à Eugénie pourquoi Betty ne se remariait pas.
Eugénie lui avait répondu :
— Je crois que Betty aimait profondément Johnny. Lorsque la guerre s’est terminée, nous sommes retournés à Bruxelles. C’était une époque de bals, de réjouissances continues. Tout le monde cherchait à s’étourdir, à oublier la guerre. Betty a rencontré Dave, ton père. Il ressemblait à Johnny mais en plus fin, en plus raffiné. Trois semaines après leur rencontre, ils se sont mariés. Je crois qu’ils ont été fort heureux. Mais quand ton père est décédé, suite à un accident de la route, Betty n’a plus voulu entendre parler de remariage. J’ai l’impression qu’elle repense à Johnny.
Véronique se précipita au grenier. Elle s’installa sur le divan et ouvrit la petite boite capitonnée dans laquelle reposait la chaîne de turquoise. Délicatement, elle passa ses doigts sur chaque maillon. Elle se mit la chaîne autour du cou. Une idée bizarre lui passa par la tête :
« Le destin va s’accomplir. Maintenant, je ne serai plus actrice mais spectatrice. »
Elle se mit à rire.
« Quelle idée saugrenue ! Je me demande si le chocolat que j’ai avalé, pour ne pas dire que j’ai dévoré, agit de cette façon sur mon cerveau ? »
Véronique aimait être dans le grenier. La pièce était vermoulue, poussiéreuse mais elle contenait des objets disparates qui faisaient la joie de la jeune fille : un vieux mannequin de couturier, un canapé branlant, des malles, des cadres entassés dans un coin, un vieux phonographe.
Une lucarne laissait pénétrer la lumière du jour. Pelotonnée sur le divan, Véronique passait des heures à écouter les vieux disques de Yma Sumac, Frankie Laine etc.… Elle rêvait, à quoi au juste, elle ne le savait pas. La vie était agréable au sein de la famille mais il lui semblait qu’il y avait un vide à combler, un monde à découvrir..
De temps à autres, elle avait des crises de gourmandise. Alors, tout ce qui était sucré était avalé en moins de temps qu’il ne faille pour l’écrire. Les pralines qu’on venait de lui offrir pour son anniversaire avaient été englouties en quelques minutes ! Elle se sentait bien, un peu songeuse, un peu mélancolique. Elle ferma les yeux, ses membres s’alourdissaient et la tête lui pesait.
Soudain, elle vit un jeune homme blond, aux yeux bleus, qui s’avançait en souriant. Il était au centre d’un groupe de jeunes gens de son âge qui se promenaient le long d’une allée de marronniers.
Véronique ne comprenait pas. Bien qu’elle eut les yeux fermés et qu’elle voyait ces images, sa faculté de penser était intacte. Aussi, ne comprenait-elle pas pourquoi ces jeunes gens étaient habillés d’une façon si démodée – comme au début du siècle. Ils portaient des redingotes, des chapeaux haut de forme, des guêtres blanches. Un garçonnet apparut. Il courait, vêtu d’un costume marin et faisait tournoyer un cerceau. Deux jeunes femmes apparurent. Elles avançaient à pas lents. Elles portaient des robes très ajustées jusqu’aux genoux, ensuite ces robes s’évasaient. Leurs chapeaux étaient de véritables chefs-d’œuvre de plumes.
« Ma parole, on se croirait en 1900. C’est complètement dingue ! »
Véronique ouvrit les yeux. Le vieux grenier était toujours tel qu’elle le connaissait. Rien n’avait changé.
« C’est idiot ce qui m’arrive. Je n’y comprends rien. Est-ce que j’aurais fait un voyage à travers le temps ? Je n’ai rien bu ! «
— Tu dérailles, tu lis beaucoup trop et c’est ce qui arrive. On a toujours dit que trop lire est mauvais pour la vue mais chez toi, cela agit sur le cerveau.
« Eugénie, je t’assure que chaque fois que je porte la chaîne et que je me concentre – c’est à dire que je fais le vide dans mon esprit -, je vois des images qui apparaissent. Ce qui est le plus troublant, c’est que le jeune homme blond est toujours présent. Dans la dernière image, il tenait une lettre entre ses doigts. Il ne l’avait pas ouverte mais il souriait comme s’il savait de qui elle provenait et il avait l’air heureux.
— Pourtant Véronique, quand j’ai mis la chaîne, je n’ai rien vu.
« C’est parce que tu n’y crois pas et peut être n’es-tu pas aussi sensible que moi. Tu es très, trop réaliste. Écoute, j’ai une idée : viens au grenier ; »
— Que veux-tu faire au grenier ?
« Viens, nous allons tenter une expérience. »
Les deux jeunes filles montèrent au grenier. La grand-mère les suivait du regard. Elle savait qu’elles complotaient quelque chose mais elle ne savait pas quoi.
Elle ne parvenait pas à entendre ce qu’elles disaient, elles parlaient trop bas. Leur comportement était étrange. Eugénie n’avait pas l’air rêveur, donc il ne s’agissait pas de garçon. Véronique ne semblait pas animée : donc, elle n’avait pas de projet fumiste en tête. Néanmoins, son sixième sens lui disait qu’il ne fallait attendre rien de bon dans les apartés des deux jeunes filles.
Installées sur le divan, Véronique tentait de convaincre Eugénie.
« Admettons que je sois plus sensible que toi et que des images du passé m’apparaissent lorsque je porte cette chaîne. Tente de te concentrer tout comme moi et donne-moi la main pendant que nous avons les yeux fermés. Il se peut que tu voies également les mêmes images que moi. Pourquoi ne pas essayer ? »
Eugénie ne semblait pas enchantée par cette proposition mais, au fond, que risquait-elle ?
— Je veux bien essayer mais je suis certaine que rien ne se produira. De plus, s’il se produit quelque chose, il faut en parler aux autres. C’est promis ?
Véronique se contenta de hocher la tête et pris de sa main gauche la main droite de sa jeune tante.
« Ferme les yeux et tais-toi. Concentre-toi, ne pense à rien. Je commence. »
Le grenier était silencieux. Même les bruits de la rue ne parvenaient pas à briser le silence. Toute vie s’était arrêtée.
Soudain le jeune homme blond apparut. Il était assis dans une bergère couleur vieil or placée près d’une cheminée de marbre noir. Le jeune homme tenait dans la main un délicat mouchoir de dentelle de Bruges. Il respirait un léger parfum de lavande qui s’en dégageait. Ses yeux bleus reflétaient la joie. Il prit une clochette posée sur une petite table de marqueterie qui se trouvait à sa droite. Au son de la clochette, un vieux serviteur pénétra dans la pièce :
— Monsieur désire ?
— Allez commander chez Mademoiselle Laure, la fleuriste au coin de la rue du Bosquet, deux douzaines de roses rouges et envoyez-les, de ma part, à Mademoiselle Berthe de Martheuse.
Le jeune homme sortit sa carte du secrétaire Louis XVI et écrivit une seule phrase : Le regard de vos yeux sombres hante mes pensées. Jean
A cet instant, Eugénie s’écria :
— C’est incroyable, c’est impossible.
« Tu vois, je te l’avais bien dit. Il suffisait de te concentrer. »
— Non, tu ne peux pas savoir. Ce qui est incroyable c’est que le jeune homme que nous avons vu, ce Jean, ressemble comme deux gouttes d’eau à Johnny ! Tu sais, ce soldat américain qui était fou de Betty et qui lui a offert la chaîne que tu as autour du cou !
« C’est impossible. Comment un Européen du siècle passé pourrait-il ressembler à un Américain des années 40 ? »
— Véronique, je ne rêve pas. D’ailleurs, nous allons nous en assurer tout de suite. Nous allons faire participer toute la famille à la prochaine séance. Tu verras leur réaction. Si en te donnant la main je suis parvenue à voir les mêmes images que toi, il n’y a aucune raison que les autres ne puissent en faire autant.
« Tu crois que grand-père acceptera ? »
— On verra bien mais il faut tout d’abord en parler à maman.
Eugénie et Véronique descendirent du grenier. La grand-mère était dans la cuisine et Eugénie lui raconta toute l’histoire.
— Tu es certaine que c’était Johnny ?
— Oui maman, tu le verras toi aussi quand nous ferons la séance ce soir.
— Je veux bien essayer mais je me demande comment Betty va réagir. Aussi, comment se fait-il que Betty n’a jamais capté des images lorsqu’elle portait cette chaîne ?
« Tu sais grand-mère, peut-être est-ce moi seule qui ai hérité de ta sensibilité, de ton don de prévoir des évènements. Se pourrait-il que Johnny veuille nous confier quelque chose ? »
— Nous verrons bien mais si Betty ne le veut pas, nous n’en ferons rien. Elle a tant aimé Johnny et je ne veux pas qu’elle souffre davantage.
La famille était assemblée dans la cuisine. Betty ne disait rien. Elle observait sa mère qui faisait griller des tranches de pain sur le poêle. Lorsque le pain était à point, elle ajoutait une pointe de beurre avec une gousse d’ail. C’était le repas favori des soirs d’hiver.
— Alors, qu’en dis-tu ? Ne veux-tu pas revoir Johnny ?
Betty ne pipait mot. C’était certain qu’elle aurait voulu le revoir, entendre sa voix. Il était toujours à ses côtés. Il ne se passait pas de jour sans qu’elle ne pense à lui.
Finalement, la grand-mère se décida :
— C’est une histoire étrange. Tant de phénomènes inexplicables se produisent. Peut être Johnny veut t’avertir, te dire quelque chose.
De façon inattendue, le grand-père se mêla à la conversation :
— Si Johnny est apparu, si c’est lui, il veut certainement nous communiquer un message. Il ne repose pas en paix. Il nous faut l’entendre. Pourquoi ne pas tenter l’expérience ?
Véronique, tout excitée, se leva et embrassa son grand-père.
« Venez, allons au grenier, commençons de suite.
Toute la famille monta au grenier. Le grand-père et Eugénie installèrent une petite table au milieu de la pièce. Ils s’installèrent tous autour de la table. On éteignit les lumières, sauf celle d’un petit abat-jour. Véronique se sentait nerveuse. Betty s’en aperçut.
— Si cela t’impressionne, nous pouvons faire cette séance une autre fois.
« Non, maman, je suis curieuse de savoir si c’est bien de Johnny dont il s’agit. De plus, s’il veut nous communiquer un message, il faut l’écouter. »
Toute la famille se donna la main et ferma les yeux. Le silence était absolu. Après quelques secondes d’attente, le jeune homme blond apparut. Il était en arrêt devant la devanture d’un joaillier de la rue au Beurre, près de la Grand Place. Très élégant, il tenait à la main une canne d’ébène dont le pommeau d’ivoire était travaillé en forme de serpent. Il entra dans la boutique. Un vendeur se précipita pour lui ouvrir la porte tandis qu’un homme plus âgé s’avança vers lui.
— Nous sommes heureux de vous revoir Monsieur le Comte. Avez-vous fait bon voyage ?
— Mon voyage en Amérique était très intéressant. Croyez-moi, Hugues, notre vieille Europe se meurt. L’Amérique, c’est l’avenir.
Hugues, j’ai rencontré une jeune demoiselle adorable. Je veux lui offrir un bijou spécial. C’est une jeune fille à la peau claire mais aux cheveux et aux yeux noirs. Bien qu’elle soit jolie comme un cœur, elle est modeste, très douce. Je désire un bijou dont la beauté résiderait dans la finesse et non pas dans le volume des pierres précieuses.
Hugues considéra le comte avec étonnement. C’était bien la première fois que le comte ne désirait pas impressionner une femme par le prix du bijou.
— Je pense que j’ai un bijou qui conviendrait à la jeune fille dont parle Monsieur le Comte. C’est une chaîne très fine, de toute beauté mais jusqu’à présent, bien qu’elle soit fort admirée, elle n’a trouvé aucun preneur. Sa finesse et délicatesse ne siéent à aucune de nos clientes.
Hugues fit un signe au jeune vendeur et lui glissa quelques mots à l’oreille. Le jeune homme pénétra dans une petite pièce attenante et en ressortit avec un châssis de velours bleu ciel sur lequel étaient pendues différentes chaînes. Le regard du Comte se posa immédiatement sur la dernière chaîne.
— Quel travail, quelle finesse ! Cette chaîne a été faite pour Berthe. Emballez-la-moi. Je l’emporte. Je veux la lui offrir ce soir même.
Véronique ouvrit les yeux. L’image s’était estompée. La famille ne bougeait pas. Il semblait que personne ne respirait plus !
« Alors, qu’en pensez-vous ? Vous avez vu, c’est la chaîne que maman a reçue de Johnny et qu’elle m’a donnée. »
— C’est bien Johnny mais un Johnny d’un autre temps !
— Pourquoi nous apparaît-il maintenant ?
— Il a certainement quelque message à nous transmettre.
— Continue, Véronique. Nous ne pouvons pas nous arrêter à mi-chemin.
Tous attendaient la suite de la vision. Ils se reprirent les mains et fermèrent les yeux. Ils vivaient dans une autre dimension et semblaient ne pas s’en rendre compte. Finalement, ils ne voulaient qu’une chose : savoir ce que Johnny avait à leur dire.
Le Comte sorti de la joaillerie. Il regardait la montre suspendue à la chaîne d’or dans son gilet. Oui, il avait tout son temps. Il pouvait se promener à son aise. Il arriverait à temps chez Berthe de Martheuse. Il faisait beau, le soleil n’était pas avare de ses rayons. Les cavaliers trottaient le long de l’allée où les marronniers se dressaient majestueux.
A dix-sept heures précises, il se présenta à l’hôtel particulier de la famille de Martheuse. C’était un petit manoir blanc qui dressait ses tourelles à l’entrée du parc de Saint Gilles. Un majordome solennel l’introduisit dans un petit salon, au bout du long couloir qui menait vers l’escalier.
Soudain, le Comte entendit le froufrou d’une robe. Il se retourna. Vêtue d’une longue robe de taffetas bleu turquoise, Berthe de Martheuse entrait dans le salon. On ne distinguait pas encore nettement son visage.
— Chère Berthe, quel plaisir pour moi de vous voir. Les heures sans vous semblent si longues. Permettez-moi de vous offrir ce petit cadeau qui vous plaira, je n’en doute aucunement.
Il tendit le petit paquet à la jeune fille qui tout en le remerciant ouvrit la boite. Elle s’exclama lorsqu’elle vit la chaîne et commença à le remercier tout en soulevant la tête qu’elle avait toujours tenue baissée jusque là.
Des cris fusèrent et Betty s’évanouit. Sa mère se précipita vers elle, une serviette mouillée à la main. Le grand-père, Eugénie et Véronique se regardaient les yeux pleins d’effroi.
Betty se redressa enfin :
— C’ est Johnny! Le Comte, c’est Johnny! Et Berthe de Martheuse, c’est moi! La chaîne offerte à Berthe, c’est la chaîne que Johnny m’avait offerte et que j’ai donnée à Véronique ! En portant cette chaîne, Véronique nous fait revive l’histoire de ceux qui semblent être nos aïeux et ceux de Johnny.
Tout le monde se taisait. Il semblait que ce que Betty déclarait était vrai. Qu’apporteraient les autres visions ? Étaient-ce simplement des souvenirs ensevelis qui remontaient à la surface où grâce à la force de cette chaîne et des dons de sensibilité particulière de Véronique, un message se manifesterait ?
Le grand-père parla :
— Ces visions sont probablement sans danger mais je ne sais pas si nous devons continuer ces séances. C’est un peu comme si nous réveillions l’esprit des morts et il me semble que nous devrions les laisser dormir en paix. Je veux en discuter avec votre mère. Pour l’instant, nous allons arrêter ces séances.
Pendant quelques jours, personne n’évoqua plus le nom de Johnny mais tout le monde y songeait. Un soir, durant le dîner, Eugénie n’y tenant plus s’adressa à son père :
— Alors, papa, qu’avez-vous décidé ? On continue ?
Le père regarda la mère et celle-ci fit un mouvement de la tête.
— Nous avons longuement discuté et avons décidé qu’il faut continuer. Johnny n’aurait certainement jamais voulu nous faire mal et s’il a décidé de nous parler, c’est que c’est important pour lui et peut-être pour nous. Il était fou de Betty et il nous faut entendre ce qu’il a à dire.
On mangea plus vite que d’habitude. Lorsque le dîner se termina, Betty se leva et ferma les tentures. Eugénie alluma l’abat-jour. La séance commença. Mais rien ne se passa. Aucune vision, aucune image. Véronique était angoissée. Que se passait-il ? Avait-elle perdu son pouvoir de captation ? La famille était silencieuse.
Soudain, Betty parla :
— Nous devons monter au grenier. C’est là que les images se révèlent. Peut-être faut-il un cadre spécial pour que Johnny se manifeste. Montons.
Tous grimpèrent les marches qui les menaient au grenier. Ils s’y installèrent en silence. L’atmosphère était assez étrange : non pas diabolique ou effrayante mais calme, douce, bienveillante ! Il semblait que le grenier était peuplé de présences bienveillantes.
La séance commença. Véronique sentait son cœur battre très fort. Berthe de Martheuse était en grand deuil. Le seul bijou qui paraît sa robe noire était la chaîne que le Comte lui avait offerte. Un officier était assis sur un canapé dans le petit salon même où Jean lui avait offert le pendentif. Berthe entendait de vagues paroles : …conduite héroïque… visions…rêves…soirées à évoquer les Amériques….
Finalement, l’officier se leva, présenta ses hommages à Berthe et quitta le salon.
A ce moment, il sembla qu’une vapeur blanchâtre s’engouffrait dans le salon de la famille de Martheuse. Après quelques secondes, la vapeur se dispersa et une nouvelle image se forma. Il y avait une vaste prairie et un jeune homme, monté à cru sur un étalon blanc y galopait. Le cavalier et le cheval ne formaient qu’un. Après une course effrénée, le jeune homme dirigea le cheval vers un ranch. Derrière le domaine, de hautes montagnes s’élevaient au loin. Le grand jeune homme, blond aux yeux bleus, était affamé. La course lui avait ouvert l’appétit. Il poussa la cheval vers l’écurie. Alors, le garçon pénétra dans la cuisine. Une merveilleuse odeur de ragoût lui chatouilla les narines. Soudain, il remarqua les faces tendues de la famille.
— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ces têtes d’enterrement ?
La maman, retenant à peine ses larmes, lui répondit :
— La radio vient d’annoncer que les Japonais ont attaqué Pearl Harbour et ont détruit notre flotte. Cela veut dire que l’Amérique entre en guerre.
Le soir, le jeune homme alla se promener le long de la rivière. Molly, la fille du forgeron, vint le rejoindre. Depuis de longues années, ils sortaient ensemble. Déjà à l’école primaire, ils jouaient ensemble. Il est vrai que dans le village, il n’y avait pas beaucoup d’enfants.
— Johnny, pourquoi ne pas se marier avant ton départ pour le front ?
— Ce ne serait pas bien Molly. Que se passerait-il si je ne revenais pas ? Cela te plairait-il tant d’être une jeune veuve ? Ce n’est pas un bon moment.
Johnny était bon parleur. Il disait des choses très logiques. Comment Molly aurait-elle pu se douter qu’en fait, il ne lui disait pas la vérité ? Il aimait bien la petite rouquine aux yeux verts mais ce n’était pas la femme dont il rêvait. Souvent, le soir, il s’imaginait au bras d’une jeune fille au teint délicat, aux yeux et cheveux noirs, une jeune fille posée, un peu timide, quelqu’un très différent de Molly.
L’image s’estompa.
La grand-mère intervint :
— La suite n’est pas difficile à deviner. Johnny est parti se battre et a rencontré Betty.
— Mais comment était-il en possession de la chaîne ? Comment se fait-il qu’il ressemble tellement au Comte et Betty à Berthe de Martheuse ? demanda Eugénie ?
— Les Orientaux croient en la réincarnation, expliqua le grand-père. Peut-être Berthe et le Comte ont-ils été créés afin de vivre ensemble mais il leur faut traverser de nombreuses épreuves pour se mériter. Jusqu’à ce que ce que leur destin s’accomplisse, ils vont renaître et se rencontrer sans cesse.
— On continue la séance ?
demanda Bettty. Elle était très pâle et visiblement retenait ses larmes.
— Si Véronique n’est pas trop fatiguée, je voudrais savoir ce qui est arrivé.
La famille se tut, se redonna les mains et les yeux se fermèrent à nouveau.
Le manoir de la famille de Martheuse leur apparut. Le manoir n’avait pas changé d’aspect mais la rue était différente. Sur le trottoir opposé, quelques petits immeubles remplaçaient les maisons qui y étaient érigées auparavant. Ces immeubles étaient accolés les uns aux autres. Il y avait peu de monde dans la rue. Un groupe de trois Allemands en uniforme sortit du manoir.
— Je me demande qui était le propriétaire de ce manoir. Le capitaine a eu de la chance d’y être logé. En comparaison avec les fermes de villages, on croirait être dans un château !
— Alors Hans ? As-tu trouvé quelque chose à ton goût ? Moi, j’ai trouvé une miniature représentant un jeune enfant. J’en ferai cadeau à ma mère lorsque je retournerai à Berlin. Elle aime ce genre de cadeaux.
— Non, moi je n’ai rien pris. Je n’aime pas les objets anciens mais j’ai remarqué que Günter avait trouvé quelque chose.
— Oui, j’ai trouvé ce pendentif au fond d’un secrétaire dans un grenier. Mon père est antiquaire et je l’aide toujours à arranger son magasin. Ce genre d’écritoire a toujours un compartiment secret et c’est dans ce tiroir que j’ai retrouvé cette chaîne. Le pendentif représente un oiseau agrippé à une branche. Je ne sais pourquoi mais cela m’a fait un choc. Il a de la valeur mais ce n’est pas cela qui m’attire. Une certaine tristesse se dégage de cet objet. On dirait que cet oiseau est triste, tout seul. Je m’imagine que cette chaîne devait être portée par une femme.
Hans l’interrompit.
— Fais attention à ce que le capitaine ne la voit pas. Il voudra certainement la conserver pour lui !
— Ne t’en fais pas, je la garde précieusement. J’ai l’impression qu’elle m’est destinée. Je veux que mon père m’en dise plus sur ses origines etc.…
Soudain, l’image changea à nouveau. C’était le paysage des Ardennes. C’était l’hiver1944. Le ciel était gris et les arbres se dressaient les uns serrés les uns contre les autres. Sur le sol gelé, les corps des soldats témoignaient de l’âpreté des combats. Un soldat américain se penchait sur les cadavres. Peut-être y avait-il un survivant ? Il s’approcha d’un jeune soldat allemand. Le corps était sans vie mais sur la neige, près de la poche poitrine, il y avait une tâche bleue et rouge. L’Américain se pencha. On vit alors son visage, c’était Johnny. Il se pencha et ramassa le pendentif de turquoise.
— Johnny, dépêche-toi ! Il nous faut arriver à Stavelot avant la tombée de la nuit.
L’image disparut.
Betty se pencha vers Véronique et l’embrassa.
— C’est ce que Johnny voulait me dire. Il n’était pas un voleur. Et en fait, la chaîne doit être transmise de génération en génération aux descendants du Comte et aux descendants de Berthe de Martheuse.
La grand-mère enchaîna.
— Il semble en fait que les membres de la famille de Johnny soient les descendants du Comte et que peut-être Berthe de Martheuse après le décès de celui-ci ait émigré en Amérique. Cela se situerait vers la fin du siècle précédent.
Eugénie demanda :
— Est-ce que Berthe avait épousé le Comte ?
— Nous ne le saurons sans doute jamais mais l’important c’est que Johnny voulait faire parvenir un message à Betty : il n’était pas un voleur, répondit la maman.
— Et sans doute que des puissances supérieures veulent nous indiquer qu’il l’aimait d’un amour tellement puissant qu’il ne l’oubliera jamais et qu’il n’aura de cesse que lorsqu’il pourra être uni à elle, rétorqua Eugénie.
Betty ne disait rien. Elle était plongée dans un rêve intérieur.
Véronique se disait qu’elle continuerait à faire des recherches et découvrirait si le Comte avait épousé Berthe, si Berthe avait émigré en Amérique et si la famille de Johnny était en fait des descendants de la famille de Berthe.
Le grand-père, lui, était silencieux. Il se demandait quel serait l’avenir de sa fille Betty. Maintenant, elle était conscience de la profondeur de l’amour de Johnny pour elle. Pourrait-elle aimer à nouveau ? Resterait-elle prisonnière à jamais de Johnny ? Il soupira. Que leur réservait le futur ?.



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