Merci Xango
de Danielle Binder



«Je me nomme Nathalie et je vais bientôt épouser Laurent. Serait-ce plus féminin de dire qu’il va m’épouser ? Mieux vaut admettre que je me suis montrée rusée et que j’ai mené un rude combat afin de l’attraper dans mes filets ! Serait-il préférable d’admettre la vérité et d’avouer que sans l’intervention des dieux rien ne serait arrivé ? Peu importe mais il me faut raconter la vérité – aussi incroyable soit-elle. Je ne peux savoir si l’on me croira mais je jure devant les dieux brésiliens que ce que je vais conter est la vérité. Que Yemanja, Xango et tous les dieux du panthéon brésilien soient remerciés ! »
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Jennifer, ma cousine, et moi avions décidé de suivre des cours de portugais. Jennifer adore la musique brésilienne. C’est intéressant d’étudier, d’un point de vue psychologique, le comportement d’une fille aussi calme et réservée. Soudain, lorsque la samba retentit, elle commence à se trémousser sans aucune fausse honte. Elle ne peut plus tenir en place ! Rien ne l’arrête ! C’est incroyable cette dépense d’énergie, ces mouvements saccadés, ce déhanchement ! Moi, je n’ai jamais eu le sens du rythme et je n’aime pas danser. Par contre, le Brésil m’attire. J’aime l’histoire de ces esclaves africains qui ont réussi à vivre en relative bonne entente avec leurs maîtres portugais. Aujourd’hui, il n’y a pas de discrimination raciale dans ce pays. Et on pense que la cohabitation raciale est impossible ! Du moins, c’est ce que l’on raconte. Bref, comme j’ai toujours espéré visiter ce pays, j’ai pensé qu’apprendre le portugais ne serait pas une mauvaise idée.
Après nos deux ans d’études : surprise ! Jennifer et moi avons remporté le prix d’excellence du Service Culturel brésilien. Le prix consistait en une bourse de voyage !! Il nous fallait nous rendre au Brésil pour pouvoir améliorer notre façon de nous exprimer en portugais ! Inutile de dire que nous étions folles de joie. Il nous aurait fallu pas mal de temps pour parvenir à épargner le prix d’un tel voyage.
Grâce à cette bourse, nous ferions partie d’un groupe de touristes privilégiés pouvant s’offrir des vacances luxueuses.

Je ne l’aurais avoué pour rien au monde mais j’espérais croiser un jeune homme sympathique durant le voyage. Qui n’a rêvé de romance à Rio ?

Jennifer, elle, était fiancée à Thomas, un brillant jeune P.D.G ! Pour elle, pas question de romance à Rio mais plutôt d’un repos bien mérité dans un cadre paradisiaque. Ma cousine est secrétaire dans une Grande École et elle y côtoie chaque jourdes étudiants pleins de charme, des assistants ambitieux et de brillant professeurs. Aussi Thomas se disait-il qu’il respirerait plus librement si elle s’éloignait quelques temps de ce milieu si intéressant et plein de vie. Il ne concevait pas qu’un cadre romantique, paradisiaque puisse être beaucoup plus dangereux qu’un milieu universitaire.!
Nous étions arrivées la veille à Rio et sans perdre de temps, notre guide nous avait déclaré que la première chose à faire était d’aller se faire bronzer sur la fameuse plage de Copacabana. Cette plage s’étend sur environ cinq kilomètres.
- Regardez ! Une nappe blanche sur la plage ! Quelle idée ! Pourquoi toutes ces bougies ?
Le guide brésilien qui nous faisait découvrir les gratte-ciel modernes de Rio de Janeiro se retourna à l’exclamation poussée par une des touristes. Avec un grand sourire qui masquait mal le mépris de son regard, le guide répondit :
- C’est une offrande à Yemanja, la déesse de la mer et des eaux. On peut voir beaucoup d’offrandes à Yemanja au Brésil et même à Copacabana, la plage la plus renommée du monde.
Mais regardez, voici l’église de Sainte Thérèse !
Et c’est ainsi qu’il détourna notre attention de Yemanja.
A cet instant, je me dis qu’il fallait que je l’interroge plus tard sur cette Yemanja. Le panthéon des dieux de quelque religion que ce soit m’a toujours intriguée.
Jennifer et moi ne nous lassions pas de circuler parmi la foule bigarrée qui se pressait sur les trottoirs de Rio. Des blancs, des noirs, des métisses, des mulâtres : tout ce monde se côtoyait dans les rues : de grands sourires, des dents blanches, des filles superbes à nous faire pâlir de jalousie. L’animation et une certaine joie sous jacente métamorphosaient la foule en une énorme entité vivante.
On nous avait prévenus de ne point porter des bijoux, de faire attention à nos sacs étant donné que les vols étaient monnaie courante. Il ne fallait point s’en étonner à cause de la pauvreté qui règne en maître dans ce pays.

Dans le car mis à notre disposition, je posai un regard que je voulais indifférent sur nos compagnons de voyage. Personne d’intéressant ! Bien sûr, ce voyage n’était pas destiné à la recherche du prince charmant mais quelle jeune fille n’eût point rêvé de rencontre romantique sous le ciel bleu de Rio ?
Tous nos compagnons étaient quelconques, excepté Laurent ! Mais Laurent, c’était chasse gardée ! Je jetai un regard en coin au grand jeune homme si distingué assis de l’autre côté de l’autobus. Il n’était pas beau mais néanmoins, c’était un bel échantillon de l’espèce masculine. Grand, vigoureux, cheveux bruns, coupés très court, comme ceux des G.I. américains, il respirait la propreté. Il n’avait pas l’aspect fragile des gringalets, des minets que l’on rencontre souvent dans les rues européennes. Il s’habillait d’une façon décontractée qui n’enlevait rien à une distinction naturelle.
Lorsque je relis cette dernière phrase, il me semble que je suis trop admirative mais j’avoue que je ne changerais pas un mot de cette description, même si un éventuel éditeur me le demandait ! C’est vraiment l’impression qu’il m’a faite. Bref, pour en revenir à mon récit, je dirais donc que Laurent me plaisait fort malgré un détail qui avait son importance : la jeune femme assise à ses côtés !
Tout en elle m’exaspérait, à commencer le fait qu’elle soit assise à ses côtés !
Sa figure maussade et son incessant bavardage ne semblaient pas incommoder le jeune homme.
«Je ne comprendrai jamais les hommes » disais-je à Jennifer..

«Sincèrement, objectivement, elle ne lui convient pas. De plus, avec un tel air, qui pourrait-elle attirer ? Sinon : Laurent ! »
Jennifer interrompit ma rêverie :
- Alors, toujours en admiration ? Ne te fais pas d’illusion. Ce genre de femmes retient toujours jalousement sa proie captive.
J’aime beaucoup ma cousine mais elle m’énerve ! Elle a l’art de dire tout haut ce que je pense tout bas. Elle continua :
-Ne t’en fais pas, on te trouvera quelqu’un de bien. Nous pourrons rapporter de belles photos de vacances et nous aurons de merveilleux souvenirs à raconter à notre retour à Bruxelles !
L’autobus fit halte et nous déposa devant l’hôtel à 5 étoiles où nous logions.
Le guide nous rappela que la soirée était libre et que le lendemain, une excursion était prévue dans un des plus beaux parcs de la capitale.
Le hall d’entrée de l’hôtel était immense. La lumière des grands lustres de cristal se reflétait dans le marbre des couloirs et rendait plus somptueux encore les magnifiques bouquets de fleurs exotiques. Cet hôtel était digne d’accueillir un monarque.
Arrivées dans notre chambre, Jennifer et moi prîmes grand soin de notre toilette.
- Il faudra faire sensation lorsque nous entrerons dans la salle à manger. Il faut que Laurent soit ébloui par toi, il ne doit voir que toi !
Elle était optimiste ma cousine ! C’était un hôtel de grand luxe et les dames qui y logeaient étaient habillées en conséquence. Comment aurais-je pu rivaliser avec elles et surtout avec cette fille qui s’accrochait à Laurent ?
Jennifer mit une robe de mousseline verte qui mettait en valeur ses cheveux noirs.

Bien que fidèle à Thomas, son fiancé, elle adore voir la convoitise des regards masculins posés sur elle. Moi, je choisis une robe mauve parmetoute simple qui m’avait pourtant coûté un prix fou. Je me trouvai à mon goût. Je ne l’avais pas compris mais à cet instant, j’avais ouvert le combat.
«Ave Caesar, morituri te salutan. Ce soir, je serais la plus belle, non pas pour aller danser mais pour forcer l’attention de Laurent. »
Inutile de dire que Jennifer et moi fîmes sensation. Dans la salle à manger, nous nous sentions pareilles à des vedettes. Les autres femmes étaient très richement parées et avaient pour la plupart de plus beaux atours que les nôtres mais Jennifer et moi étions jeunes, souriantes et …non accompagnées! Je ne pensais qu’à Laurent : où était-il ?Viendrait-il ? Lorsqu’il parut, je faillis m’étouffer avec la gorgée de vin rosé que je buvais. J’avais choisi avec beaucoup de soin notre place. Le spot dissimulé dans les plantes tropicales apportait beaucoup d’éclat à mes cheveux dorés. Je ressemblaisà une madone descendue de son vitrail ! Du moins, c’est ce que ma cousine prétendait. De plus, nous faisions face à l’entrée de la salle à manger. Tous ceux qui y passaient nous voyaient.
Mais rien ne se passa ! Laurent et sa compagne passèrent devant nous comme si nous n’existions pas. Le jeune homme prêtait toute son attention à son amie. J’étais déçue.
«Jennifer, que vais-je faire ? Il ne se rend même pas compte que nous existons ! »
- J’avoue que c’est assez difficile. Nous ne savons rien sur lui, excepté son nom. Nous ne connaissons pas ses goûts. Je ne vois pas comment faire. Cette fille l’a ensorcelé. Seule l’aide divine pourra intervenir en ta faveur.
Je pensai que l’aide divine était sans doute occupée ailleurs et que de toute façon elle avait fort à faire ! Avec toutes les catastrophes dans le monde, les guerres, la pauvreté… je n’étais vraisemblablement pas dans le peloton de tête de ses préoccupations. De toute façon, je ne savais pas où la dénicher.
- J’ai une idée extraordinaire, viens montons dans notre chambre pour y dresser nos plans.

Je me méfiais. Ma cousine est adorable, toujours prête à venir en aide mais ses idées sont toujours peu extravagantes.
Sitôt remontée dans la chambre, Jennifer téléphona au room-service et commanda des boissons.
«Jennifer, je n’ai pas soif. Tu crois que c’est le moment de dépenser notre argent ?
Il nous faut garder la tête froide pour peser le pour et le contre de tes idées lumineuses ! ».
Elle m’expliqua son plan. J’étais éblouie.Cette fille n’avait pas son pareil pour avoir des idées époustouflantes. On frappa à la porte. C’était certainement le room-service. Je me précipitai donc sur mon lit et me mis à sangloter. J’ai l’âme d’une comédienne. Il faut bien l’avouer, je crois que mes sanglots déchirants seront la meilleure représentation que je donnerai ! En ce moment,« j’étais » Sarah Bernard.
Le jeune serveur qui nous apportait les boissons était un jeune Noir, presque un enfant. Son grand sourire se transforma en inquiétude lorsqu’il me vit.
- Qu’y a-t-il ? Pourquoi pleure-t-elle ?
Jennifer était ravie. Tout marchait comme prévu. Maintenant, c’était à elle de donner la réplique
- C’est un chagrin d’amour. Elle aime un garçon qui ne fait pas attention à elle. Elle a tout essayé mais en vain. Une autre a réussi. Ma cousine est désespérée. Si au moins nous avions un espoir, quelqu’un qui pourrait nous aider, nous conseiller. Mais personne !
Le jeune Sebastiano ne réfléchit pas longtemps.
- Je connais une femme qui est une grande prêtresse Quimbanda. Elle peut tout ! Si votre chemin est barré, elle l’ouvrira. Elle est toute puissante. Mais il faut qu’elle accepte de vous recevoir. Ensuite, si elle veut bien,après vous avoir parlé, elle décidera si elle consent ou non à vous aider. Dans deux heures, je terminerai mon travail. Si vous le voulez, attendez-moi près de l’entrée de service. Je vous mènerai à elle.

Il est évident que nous acceptâmes avec empressement. Tout avait marché comme prévu. Lorsque Sebastiano sorti, Jennifer et moi commençâmes notre danse de la victoire !
C’est une sorte de gigue, d’exercice aérobic, de rock et que sais-je encore. Nous avions le sentiment d’avoir fait le premier pas dans la bonne direction.
Deux heures plus tard, après avoir revêtu des vêtements plus confortables, nous rejoignîmes Sebastiano. Nous savions qu’il habitait un endroit pauvre et qu’il valait mieux ne pas se faire remarquer. De ce fait, nous nous avions mis de vieux jeans délavés et des T shirts. Des sandales de gymnastiques remplaçaient nos jolies sandales élégantes achetées à l’Avenue Louise !
La favela où Sebastiano partageait une cabane avec sa grand-mère était assez éloignée. C’était sur les hauteurs de Rio. Pourl’atteindre, nous avons quitté la grand- route.. Nous avons escaladé des marches à même la roche, glissantes, encombrées d’ordures ménagères. Des chiens gambadaient dans les ruelles en aboyant. De temps à autres, une ombre furtive se glissait dans les ruelles. Des bruits étranges,, des cris vite étouffés naissaient et mouraient brusquement. Sebastiano n’y prêtait aucune attention et nous dit de faire de même. Après une heure d’escalade, nous vîmes la cabane de Sebastiano. Sa grand-mère était une vieille femme noire, édentée, mais au regard perçant. Elle était fort grosse et rappelait les nounous noirs des plantations de la Louisiane au temps de la Guerre de Sécession.
«Tu rêves à nouveau ! » me tançais-je ! «Comment peux-tu savoir à quoi ressemblaient les nounous au temps de la Guerre de Sécession ? Tu t’imagines jouer dans « Autant Emporte le vent » ? Tu crois que Clark Gable va apparaître ? »
L& Grand-mère nous souriait avec bonté. Sebastiano lui expliqua la situation. La vieille dame me regardait gravement en hochant la tête. Elle fit signe à Sebastiano et tous les deux sortirent.
«Jennifer, serait-ce la grand-mère de Sebastiano la fameuseprêtresse ? Je n’ai pas bien compris ses explications. »
- Moi non plus. En tout cas, elle ressemble plus à une gentillevieille inoffensive qu’à une formidable magicienne !
«Tu sais, toutes les sorcières n’ont pas le long nez, le chapeau et le balai !Et j’oublie le plus important :le chat noir ! »
A ce moment, je fus interrompue. Sebastiano entra et nous dit que sa grand-mère acceptait de m’aider. Maintenant, il nous demanda d’être silencieuses. Après avoir reçu notre promesse, il ressortit pour avertir sa grand-mère. Nous ne disions mot. A vrai dire, nous étions un peu effrayées. Étions–nous allées trop loin ? Il est dangereux de plaisanter avec les forces de l’au-delà ! Nous n’y croyons pas vraiment, c’était plutôt un acte désespéré. Il ne faut pas jouer avec le Vaudou.Qu’avais-je déclenché ? Je me disais que cette aventure avec Laurent n’en valait peut-être pas la peine.

A cet instant, des hommes entrèrent dans la cabane. Ils battaient du tambour. Presque inaudible au début, le son prenait de plus en plus d’ampleur. Quelques minutes passèrent. J’avais mal à la tête.Soudain, la grand-mère apparut. Disons qu’elle fit irruption dans la cabane. Elle était habillée tout de blanc. Elle criait, dansait, virevoltait sur elle-même. J’avais peine à en croire mes yeux. Cette vieille femme était transformée. Elle avait plus d’énergie, de souplesse que moi !
Sebastiano, lui aussi tout de blanc vêtu, présenta à sa grand-mère un cigare.
Le silence se fit. Une peur sourde me paralysait. La vieille femme fumait et soudain, elle fut prise de convulsions. Brusquement, elle se mit à parler d’une voix rauque :
- Offre un présent au Dieu Xango, offre-lui une bouteille d’eau de feu. Formule ta prière, Xango t’aidera.
Alors, la vieille femme s’affaissa sur le sol. Les hommes l’étendirent sur un banc transformé en lit dans un coin de la cabane

Je ne me souviens plus exactement comment nous sommes rentrées à l’hôtel. Il me semblait que je n’étais plus moi-même. Tout se déroulait dans une autre dimension.
« Éveille-toi, paresseuse ! »
C’était le lendemain, très tôt. Je ne sais plus si j’avais dormi ou non mais j’étais éveillée et je voulais jouer le jeu jusqu’au bout. J’avais hâte de présenter mon cadeau à Xango. Jennifer, fâchée, me jeta un coussin à la tête. Elle aime dormir et déteste qu ‘on l’éveille tôt.
«Debout, Jennifer. Je veux faire le cadeau à Xango et voir si le charme agira dès aujourd’hui. »
Une demi-heure plus tard, nous déposions dans les jardins de l’hôtel, sur une grosse roche, une bouteille de cachaça – l’alcool local – et nous allumâmes une bougie.
«Jennifer, jure-moi de ne raconter à personne ce que nous avons fait. »
- Oui et toi promets-moi de ne rien dire à Thomas. Il croirait que le soleil brésilien m’a fait fondre la cervelle. Il serait capable de ne plus vouloir m’épouser !

Nous descendîmes dans le hall de l’hôtel. Le guide nous y attendait. Tous les touristes arrivèrent en moins de dix minutes et nous montâmes dans l’autobus qui devait nous emmener au Parc National de Tijuca. Celui-ci s’étendait sur près de cent vingt kilomètres carrés. C’était un morceau de jungle tropicale avec des cascades et de merveilleux arbres. C’était magique. Le charme agissait-il déjà ?
La compagne de Laurent faisait la tête et semblait le bouder. Comme nous étions installées non loin d’eux, Jennifer entama la conversation avec le couple. Inutile de dire que Roxane, l’amie de Laurent, répondait par des monosyllabes. Laurent, quant à lui, était très loquace. Je crois qu’il en voulait à Roxane et tentait de lui montrer qu’elle ne lui était pas indispensable. Il voulait la rendre jalouse. C’était sa façon à lui de se venger.
Inutile de préciser que je fus charmante ! J’étais ravie.Malheureusement, le soir même, Laurent et Roxane étaient réconciliés. Catastrophe ! Elle ne lui faisait plus la tête et ils se parlaient normalement. J’étais dépitée, furieuse. Aussi, lorsque Jennifer me conseilla de faire une nouvelle offrande à Xango, je n’hésitai pas un instant. Néanmoins, je me disais que mon argent de poche se dilapidait en bouteilles de whisky et en bougies. Peut-être valait-il mieux acheter un parfum capiteux ? Heureusement, Sebastiano m’était d’une aide précieuse. Il se considérait comme mon protecteur, mon défenseur et je pense qu’il estimait que la réputation de sa grand-mère était en jeu. Il fallait à tout prix que Laurent tombe amoureux de moi. Peu importaient les moyens mis en œuvre ! Aussi Sebastiano alla me chercher une bouteille de whisky. Cette fois, c’était du Black and White deux fois plus cher que la cachaça!! Peu importe si c’était le prix à payer pour séduire Laurent.

Sebastiano s’approcha de moi lorsque je sortis de ma chambre.
J’y étais monté pour faire des retouches à mon maquillage ! Il me semblait que mon teint était un peu brouillé ! Je croyais au pouvoir de Xango mais également
en la magie de Christian Dior et Elizabeth Arden!
«Que veux-tu Sebastiano ? C’est le moment de déposer la nouvelle offrande ? Faut-il ajouter autre chose ? Le whisky n’est pas suffisant ? »
-Non,mais j’ai demandé conseil au cuisinier qui lui aussi s’y connaît en vaudou. Il est entré dans la salle à manger et je lui ai montré la dame qui accompagne le Senhor Laurent. Quand il l’a vue, il m’a dit qu’elle a le mauvais œil et qu’elle était méchante ! Il m’a conseillé de refaire un appel supplémentaire au dieu afin d’obtenir sa bénédiction et aussi peut-être celle d’un autre dieu. Aussi, si tu le désires, nous irons ce soir à nouveau chez ma Grand-mère et elle invitera d’autres dieux à la cérémonie !
Inutile de dire que j’étais estomaquée ! Tout l’hôtel serait-il au courant de mes histoires de cœur ? Il est vrai que Roxane ne me plaisait pas ! Il y avait quelque chose de dur, de méchant en elle ! Le cuisinier lui aussi s’en était aperçu ! Ses instincts devaient donc être bien développés ! Peut-être fallait-il jouer le jeu jusqu’au bout si j’avais été aussi loin ? Peut-être se moquaient-ils tous de moi et ne voyaient qu’une touriste stupide, crédule qu’on pouvait «rouler »facilement ? Mais Sebastiano et sa Grand-mère me faisaient bon effet !Aussi, j’acceptai son offre ! Le soir, Jennifer et moi retournerions voir la Grand-mère !
-Tu déraisonnes ! Tu n’es pas sérieuse ?
«Jennifer, cela peut paraître stupide mais je regretterai toute ma vie de ne pas le faire ! Peut-être cela va m’aider ? De plus, remarque que la Grand-mère de Sebastiano ne m’a rien demandé ! Je dois donc lui faire un cadeau. Donc, je lui ferai un cadeau plus important et m’achèterai une robe de moins !De plus, j’aurai fait une bonne action ! Tu as vu comme ils vivaient pauvrement ? Ce sera une façon de les aider ! Tu viens avec moi ce soir ? »
- Évidemment ! C’est moi qui ai mis en marche tout ce scénario et tu penses que je raterais la suite de l’histoire ? Pour rien au monde !

Nous passâmes la journée à la plage. Il y avait de beaux spécimens d’hommes et femmes ! Ces corps bronzés, musclés faisaient rêver ! Je me demandais combien de séances à l’Institut de Beauté, combien d’opérations esthétiques il faudrait subir pour parvenir à un tel résultat !
Enfin, le soir arriva ! Sebastiano vint nous chercher et nous fîmes le même chemin pour arriver à sa maison. Les favelas sont les quartiers pauvres. Les personnes à faible revenu se sont installées dans des baraques, des cabanes sur des terres de rebut, sur des ravins raides, sur des terres non désirées qui entourent Rio de Janeiro. Ces endroits sont sales, dangereux et il n’existe pratiquement pas d’infrastructure convenable. Bien souvent, les personnes s’installent,qui plus est,avant qu’une infrastructure existe !
Nous entrâmes dans la cabane. Il y avait déjà du monde, beaucoup plus que la veille. L’air était enfumé et il y avait des danseurs qui ne prêtaient aucunement attention à nous. L’atmosphère était autre ! Sebastiano nous informa que sa Grand-mère avait également invoqué les dieux Oxala et Exu et la déesse Pomba-Gira !
Jennifer et moi étions effarées ! Le garçon nous expliqua à voix basse queExu brisait toutes les barrières faisant obstacle àla réussite, Oxala lui était victorieux dans toutes les situations insurmontables et la déesse réglait surtout les affaires de cœur ! Elle était toute puissante. Avec leur aide, rien ne pourrait nous barrer le chemin ! Je réussirais à conquérir Laurent !
Il y avait beaucoup de danseurs, hommes et femmes, tout de blanc vêtus. Ils dansaient en cercle et les chants semblaient les amener à une situation de transe. Le rythme des tambours était plus rapide que celui de la veille. La musique était plus lancinante. Le jeune garçon, après un temps qui nous sembla très long nous fit signe de nous lever et de sortir. Les danseurs étaient plongés dans l’extase et ne firent pas attention à notre départ.
Des cris et gémissements se firent entendre ! Nous vîmes une jeune métisse se rouler sur le sol ! Elle poussait des appels déchirants et de la bave sortait de sa bouche ! Soudain, un jeune homme commença à gesticuler tout en dansant ! Il remuait la tête de gauche à droite, de haut en bas. Il virevoltait sur lui-même ! La Grand-mère et deux autres hommes s’approchèrent du jeune homme. La Grand-mère lui souffla la fumée d’un cigare sur le visage pendant que les deux hommes le maintenaient !
Sebastiano nous pressait de sortir. En chemin, il nous expliqua que les dieux étaient venus et « chevauchaient » les fidèles ! En fait, nous assistions à une prise de possession collective ! L’emprise des guides spirituels se faisait sentir !Les esprits divins prenaient possession des adeptes ! Les fidèles leur servaient de monture ! Le garçon nous laissa entendre que la nuit serait longue et chaude maintenant que les dieux avaient répondu à l’invitation de sa Grand-mère ! Ils avaient accepté de venir ! Je devais être honorée : mon souhait se réaliserait ! Il n’y avait plus rien à craindre. Mais je devais acheter un parfum très coûteux pour la déesse Pomba-Gira et offrir un poulet rôti à Exu et Oxala ! De plus, cette fois, je devrais déposer l’offrande à un carrefour, un croisement de chemins !

Abasourdie, je donnai de l’argent à Sebastiano. Je lui dit d’acheter deux !! poulets rôtis, un parfum coûteux et de garder le reste pour sa Grand-mère. Je suppose que j’avais donné trop d’argent car le garçon ne cessa de me remercier durant tout le chemin de retour !
Il me sembla que je n’avais dormi que quelques instants lorsqu’on frappa à la porte. A moitié endormie, je criai d’entrer. C’étaitSebastiano ! Il venait me prévenir que la voie était libre et que je pouvais déposer mon offrande à la sortie de l’hôtel ! En effet, l’hôtel était situé près du croisement de deux grandes avenues ! Un peu gênée, décoiffée et pas maquillée, je sortis déposer mon offrande.

Lorsque je revins, Jennifer et moi nous dirigeâmes vers notre place habituelle dans la salle à manger.
- Non, Mesdames. Un groupe de jeunes américains a réservé vingt places l’une à côté de l’autre. Il n’y a plus que ces deux places de libre.
Miracle, le maître d’hôtel nous installa à la table deLaurent et Roxane !.
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Laurent semblait de bonne humeur et nous raconta ses nombreux voyages à l’étranger. Il se déplaçait beaucoup étant donné qu’il dirigeait une société de composants électroniques et il recherchait de par le monde des acheteurs et des vendeurs. J’étais ravie qu’il nous parle et je le regardais avec une admiration non contenue. Peu à peu, quelques membres du groupe se joignirent à nous et la conversation devint générale. Nous étions tous très joyeux lorsque la voix geignarde de Roxane retentit :
- Je me sens mal. Ce bruit me fait mal de tête. Tu sais pourtant que je ne supporte pas une telle cacophonie !
Un silence épais, lourd, se fit. Je me sentais très mal à l’aise. Je n’étais certainement pas la seule à ressentir ce malaise. Nos jeunes compagnons de table se levèrent et nous fîmes de même. La situation était embarrassante au plus haut point.
Laurent et Roxane se retrouvèrent seuls. J’aurais voulu savoir ce qu’ils disaient mais c’était gênant d’écouter une conversation pareille. Roxane avait fait preuve d’une telle impolitesse que Laurent, s’il était un homme tel que je conçois un homme, devrait lui en faire la remarque !
Le groupe de touristes qui s’était assis à notre table était maintenant installé près de la piscine. Nous allâmes les rejoindre. Un de nos compagnons remarqua que depuis peu Roxane et Laurent se chamaillaient
souvent. Au départ de Bruxelles, il n’aurait jamais pu concevoir une telle chose !Ils avaient l’air d’être tellement liés l’un à l’autre.

Mes deux bouteilles de cachaça et de Black and White, mon parfum coûteux et mes deux poulets rôtis m’aidaient-ils déjà ?
Nous passâmes la soirée à l’hôtel. Une soirée dansante avait été organisée et une troupe de danses de Rio nous fit une éblouissante démonstration de samba.
Roxane, qui avait beaucoup bu, décida de se lancer sur la piste de danse. Ce fut la catastrophe ! Ne tenant pas bien sur ses jambes, elle glissa et tomba lourdement sur la piste ! Ce qui nous fit bien rire. Roxane était furieuse et si ridicule que nos rires ne pouvaient s’arrêter. Elle avait du mal à se relever. Un des touristes présents était médecin et après l’avoir examinée décréta qu’elle s’était tordu la cheville. Elle devrait rester étendue sans bouger. Elle devrait donc se reposer à l’hôtel et ne pourrait plus participer à nos excursions ! J’étais ravie et anxieuse à la fois. Xango, Oxala, Exu ou Pomba Gira ou tous les quatre agissaient-ils déjà ? M’offraient-ils la chance que j’attendais ?Mais que ferait Laurent ?

Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil !Quand le lendemainmatin, je vis Laurent près de l’autobus, je compris que les dieux avaient répondu à mes prières et que mes offrandes avaient été appréciées !

Notre voyage se poursuivit joyeusement. Laurent se rapprochait de Jennifer et de moi et ne semblait pas regretter l’absence de Roxane.
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Et ce qui devait arriver arriva.
A notre retour à Bruxelles, Laurent me demanda mon numéro de téléphone.
Il sortit souvent avec moi et plus tard, il me demanda en mariage !

Je suis convaincue que c’est grâce aux dieux brésiliens que cette union va se réaliser.
Certains ne croient pas en la magie mais moi, je suis persuadée que la magie existe et que la magie brésilienne est toute puissante.
Je sais que le jour de mon mariage, Jennifer et moi aimerions déposer une magnifique offrande aux dieux, loin là-bas dans le jardin de l’hôtel de rêve où nous avons séjourné..


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