Les enfants ne jouent pas toujours à des jeux innocents
de Danielle Kereveur



Les enfants ne jouaient pas toujours à des jeux innocents
On les voyait remonter riant et se bousculant le petit chemin qui menait au cimetière

Souvent ils faisaient des concours à savoir lequel était le moins poltron

Le curé n'aimait pas que les enfants viennent dévaster ses tombes
Chaque dimanche à la fin du sermon il rappelait qu'il y avait une route qui contournait l'église et que l'allée qui traversait le cimetière n'était à emprunter qu'en grande nécessité

Liane dans son lit le soir rêvait qu'elle avait le courage de traverser le cimetière de nuit

Liane était encore petite et ne croyait pas beaucoup à la version phosphorescente des feux follets
Elle préférait avoir peur et continuer de croire que les âmes des morts venaient se réconcilier de quelque chose avec les vivants

De la fenêtre de sa chambre Liane pouvait voir le cimetière
On lui disait souvent
Ce ne doit pas être très drôle d'habiter face à un cimetière

Liane elle
Elle aimait bien

Elle aimait bien surtout parce qu'elle avait peur
Mais aussi parce que ça faisait peur aux autres

Liane avait une amie
Elle s'appelait Belette et courait les champs toute la journée
Belette refusait d'aller à l'école
Quelques fois quand sa maman avait le temps elle courait après Belette à travers les champs espérant de force l'y envoyer

Liane regardait de sa fenêtre
C'était très amusant
Liane elle
N'avait pas de maman

Le matin Liane et Belette échappaient aux leçons des grandes personnes
Elles pouvaient ainsi vaquer à leurs occupations

Tout d'abord aller admirer la mare

Juste derrière la maison de Liane
La maison de Liane qui n'avait pas de maman
En face du cimetière

On pouvait y jeter quelques petits cailloux et y rire un moment en se remémorant le jour où l'âne s'était emballé et était tombé dedans

Dedans avec la carriole les brocs de lait Liane et la tante léontine qui criait oh oh
Et l'âne qui dressait les oreilles dans le mauvais sens dans le sens de la colère ou de la peur et qui reculait et qui tombait dans la mare
On disait tante Léontine mais ça n'était pas une tante
Liane elle
N'avait pas de tante

En passant derrière le fournil Liane et Belette regardaient par une petite fenêtre si le fils du boulanger ne travaillait pas avec son père
Il avait des yeux très bleus et donnait envie aux petites filles d'embrasser leurs oreillers

Si par malheur le boulanger les voyait il criait très fort
Voulez-vous aller à l'école sales gamines
Vous allez voir si je préviens vos parents

Liane fuyait en riant
Liane elle
N'avait pas de parents

Liane savait qu'au cours du trajet qui les séparait de la maison inhabitée Belette lui raconterait qu'elle était fiancée en secret avec le fils du boulanger

Un accord entre les parents
Un secret à bien garder

Les deux petites filles savaient que cela n'était pas vrai mais comme pour les feux follets elles avaient besoin d'y croire

La maison inhabitée leur faisait très peur
On racontait que des clochards y dormaient la nuit
Une fenêtre basse ayant depuis longtemps perdu ses carreaux donnaient sur le sentier
On ne voyait pas grand chose à l'intérieur si ce n'était que c'était noir et sale
Les enfants préféraient le jardin envahi de fleurs sauvages et d'herbes hautes
Dans la maison personne ne s'était encore aventuré

Les jeux des enfants n'étaient pas toujours innocents

Liane et Belette se roulaient dans l'herbe et se racontaient des histoires qui décidément n'étaient pas faites pour les grandes personnes

On y parlait souvent des garçons du village et de leurs baisers chauds que l'on ne connaissait pas encore mais que l'on imaginait déjà

Un peu plus loin dans un verger il y avait un âne et des pommes et des poires
Les enfants mangeaient des fruits verts et grimpaient sur l'âne qui pleurait parfois sans que l'on sache pourquoi

Liane savait que personne ne la croyait mais elle avait déjà essuyé les larmes de l'âne

Souvent elles réussissaient à s'introduire dans une grange
Les bottes de paille permettaient d'y construire des cabanes fantastiques
En passant les mains sous les gerbes chaudes du blé qui attendait d'être battu elles trouvaient des oeufs que des poules égarées étaient venues déposer là dans l'espoir d'y couver un peu

Il était interdit de gober les oeufs
Liane et Belette en gobaient jusqu'à se rendre malade

Le grand but à atteindre sans jamais se faire voir était la cabane du vacher
Le vacher vivait en solitaire
Il avait installé une chambre vétuste de quatre planches et quelques clous récupérés
On devinait que l'eau passait à travers le toit pourri rapiécé de quelques morceaux de carton et d'étoffe

La porte n'était jamais fermée
Les fillettes s'accroupissaient et regardaient à l'intérieur
Il y avait des photos de femmes aux murs
Alors elles pouffaient de rire

Derrière la remise se trouvait un tonneau vieux énorme rouillé coincé parmi les herbes folles
Liane et Belette y installaient maladroitement une balançoire de fortune
Un morceau d'arbre peut-être du noyer plutôt branlant faisait office de siège
Il y avait des rires et des pleurs
Liane n'aimait pas tomber dans les lits d'orties

Ainsi se passaient les journées de Liane et Belette tandis que les autres enfants apprenaient une autre vie à l'école du village

Le maître disait que ça ne pouvait pas durer lorsque l'inspecteur viendrait il faudrait prendre des mesures
Mais le maître aimait bien Liane et belette et au fond peut-être les préférait lui aussi dans les bois

Quand à l'horizon le soleil commençait à se cacher liane et Belette couraient jusqu'au champ où chaque soir tante Léontine allait traire ses vaches

Tante Léontine sermonnait un peu à cause de l'école mais ne les refusait jamais près d'elle

Liane prenait un trépied en bois et belette s'installait sur un sot renversé

Ta patte Ta patte
Disait tante Léontine à la vache
Et les petites filles ouvraient grand la bouche
Tante léontine pressait fort le pis de la vache entre ses deux doigts et le lait chaud éclaboussait leurs visages
Tante Léontine disait que c'était la dernière fois mais les enfants riaient tellement qu'elle ne se lassait jamais de recommencer

Pendant la saison d'hiver et au début du printemps les ruminants ne dormaient pas dans les prés
Il fallait les ramener à l'étable
Liane et Belette décortiquaient les branches flexibles de noisetier qu'elles s'amusaient à faire cingler sur leurs bottines ou aux sabots des vaches

Liane était heureuse

Belette était moins heureuse car chaque soir elle devait quitter Liane et rentrer dans sa maison
Dans la maison de belette il y avait beaucoup d'enfants
Beaucoup d'enfants et beaucoup de parents et beaucoup d'animaux
Ce n'était pas toujours très drôle

Une seule fois il y avait eu une telle bourrasque que Belette avait dû rester dormir à la ferme
Liane et Belette s'étaient pelotonnées dans le lit et longtemps
Longtemps dans la nuit on avait pu entendre des chuchotements et des rires étouffés

Les enfants ne jouent pas toujours à des jeux innocents

Dans la grande cuisine de terre battue Liane retrouvait les gens de la ferme
On y mangeait tôt
A la tombée de la nuit
Dans le four de la cuisinière tout en bas il y avait une boîte et dan la boîte des vieux journaux et dans les vieux journaux des oeufs et dans les oeufs la vie

Chaque soir Liane attendait de voir sortir les poussins
C'était très long ce ne serait pas encore pour ce soir
On mangeait une bonne soupe aux haricots
Tous étaient silencieux
Les paysans étaient fatigués de leur journée
Parfois le vieux père Fernand demandait à Liane si elle avait enfin osé traverser le cimetière
Liane aurait bien répondu oui mais elle craignait les questions

Lorsqu'elle se retrouvait seule dans sa chambre elle ouvrait la fenêtre respirait l’odeur des feuilles du grand noyer qui protégeait la ferme depuis toujours puis pensive elle regardait le cimetière

Ce soir là on entendit le bruit sec de petits cailloux lancés contre une vitre
Liane sauta pieds-nus hors du lit
Sa chemise de nuit blanche et campagnarde tombait avec douceur sur ses jambes brunes et déjà musclées

Liane et belette contournèrent trois fois le cimetière
Conjuration pour ne pas rencontrer les morts
Elles se tenaient la main un peu émues
Il fallut pousser énergiquement la grille grinçante que gênaient des plantes vivaces
Elle couina dans son mouvement lourd
Les gravillons commencèrent à crisser sous les pieds fragiles des petites filles

L'église paraissait illuminée
Elle se détachait ombre menaçante sur les deux enfants qui avançaient à pas mesurés
De l'extérieur on pouvait entendre l'harmonium
Comme une cantate égarée dans la nuit
Sans aucun doute Vieille Dame Rose était-elle là à répéter quelque morceau pour dimanche

Liane téméraire poussa l'encombrante porte en chêne
L'église était froide et sombre
La musique les guidant elles remontèrent la nef jusqu'à l'autel
La lumière rouge et vacillante du Sacré Coeur éclairait faiblement l'entrée du presbytère
En faisant un effort on pouvait apercevoir le petit orgue

Il était fermé son tabouret de bois convenablement rangé
Les deux fillettes se regardèrent n'écoutant plus que du silence
Alors elles eurent peur
Très peur
Et redescendirent l'allée centrale en courant laissant retomber lourdement comme dans un fracas la vielle porte vermoulue derrière elles

Sur les marches extérieures de l'église elles se sentirent en sécurité

A nouveau on entendit l'harmonium
Mais ni l'une ni l'autre n'eût le courage d'y entrer une seconde fois

Il leur fallait maintenant sortir de ce cimetière
Rapidement
Il fallait retraverser les allées aux gravillons qui crissaient sous les pieds et qui serpentaient entre des tombes de tous les âges

Liane demanda à Belette si elle connaissait quelques morts dans ce cimetière

Belette réfléchit longuement
Il devait y avoir beaucoup de ses ancêtres et certainement quelques-uns de ses grands parents ou arrières grands-parents
Mais les connaître non on ne pouvait pas dire qu'elle les connaissait vraiment

Liane une fois de plus fut bien contente de ne pas avoir de famille
Elle n'aurait pas aimé la rencontrer là
En pareil endroit

Maintenant Liane et Belette avançaient lentement comptant leurs pas
S'approchant avec hésitation du bouquet d'ifs qui cachaient les plus grandes pierres tombales

Elles savaient qu'elles allaient rencontrer les morts

Ce n'est pas une grande aventure tu sais murmura Belette
Ca arrive souvent de rencontrer des morts
Et qu'est-ce qui se passe après?
Ah! ça dit belette inquiète je crois qu'on reste avec eux
J'ai toujours entendu dire que lorsque des vivants avaient parlé avec des morts ils ne pouvaient plus jamais reparler aux vivants

Liane frissonna
Elle n'avait pas la moindre envie de rester avec les morts

Ils étaient tous là
Sous les ifs à les attendre
Maintenant que les fillettes pouvaient les regarder de près
Ils étaient beaucoup moins terrifiants

Liane s'excusa
Elle dit que cette visite était prévue depuis longtemps
Mais que les vivants disaient de telles choses sur les morts que cela n'encourageait pas le bon voisinage
De toutes façons elles étaient d'accord
L'une et l'autre
Pour venir leur rendre des civilités et même leur apporter quelque nourriture ou quelque autre chose selon leur besoin

Seulement
Seulement elles aimaient trop la vie et les champs et elles ne voulaient pas rester avec eux
Elles ne voulaient pas comme eux appartenir au néant
A ce monde du cimetière qui les fascinait mais qui les effrayait tant à la fois

Belette acquiesçait du regard
Elles étaient si proches que leurs chevelures se touchaient

Les morts écoutaient attentivement mais ne répondaient pas
Ils regardaient les petites filles sans animosité mais avec une certaine crainte

Jamais encore un vivant ne leur avait parlé de la sorte
Jamais encore aucun vivant ne s'était soucié de leur besoin
Jamais encore aucun vivant n'avait exprimé un désir les concernant
Eux aussi se serraient les uns contre les autres
Ils savaient eux aussi que si l'un d'eux prononçait une seule parole les petites filles ne pourraient jamais plus courir dans les champs

Et encore une fois n'entendant plus que du silence les petites filles eurent peur que les morts soient tristes ou mécontents

Et les petites filles ne comprirent pas pourquoi ces morts qui n'avaient pas l'air si méchant que ça ne voulaient pas leur répondre

Et les morts eurent peur de tuer les petites filles
Les morts avaient dû mourir
Ils savaient maintenant que l'on ne meurt que de la parole morte
Et les morts ne voulaient pas prononcer de paroles mortes aux petites filles


Alors dans le silence glacial du cimetière les vivants et les morts se séparèrent à jamais sans plus aucune parole.

D.K


Retour au sommaire