La soupe à la citrouille
de Danielle Kereveur



A rester chez soi, il ne vous arrive pas grand chose d’intéressant il faut bien le dire.
A rester enfermer dans son bureau toute la journée non plus, c’est un fait.
Depuis que j’ai pris la décision de ne plus travailler le lundi après-midi je me demande
si pendant des années je ne suis pas passée à côté de la vie pour ne pas dire ma vie ?
Ainsi lundi dernier….
En ce moment et depuis environ deux ou trois ans l’actualité publicitaire vient s’écraser
de plein fouet dans mes goûts culinaires, je veux parler bien sûr de cette soudaine manie
de fêter à l’Américaine, tradition qui paraît-il nous revient de droit vu qu’elle était partie
de chez nous pour s’encanailler chez l’oncle Sam il y a quelques siècles (2 maximum si
j’en crois mes livres d’histoire), de fêter, disais-je, les morts, en creusant des citrouilles
à qui mieux- mieux…
Et comme… y faut pas jeter… en en utilisant la pulpe dans de savoureux potages.
Hors, le potage à la citrouille, c’est mon truc, et je n’ai pas attendu que tous les enfants
de mon entourage, suivis bien évidemment de leurs parents ravis et compatissants, se
déguisent en squelette, pour présenter sur ma table, la délicieuse recette que je tiens de
mon arrière-grand-mère restauratrice, elle-même fervente des cucurbitacées.

Lundi dernier, donc, je me dirige avec l’enthousiasme incontournable de ces moments
précieux vers le supermarché du coin, innocente, je veux le préciser, vierge de toute
malice commerciale, car j’ai pour simple mission l’achat urgent de sacs aspirateurs.
En effet, il faut bien l’avouer, depuis quinze jours au moins ces précieux auxiliaires
ménagers manquent terriblement dans la maison et, si personne n’y remédie au plus vite,
celle-ci sera bientôt envahie de poussière et, nous risquons de ne même plus y retrouver
nos moutons.

Là où ça commence vraiment mal c’est que mes sacs, ils n’en ont pas ; quand je dis ils,
je parle bien évidemment du pauvre attaché au rayon ménager que je m’empresse de «pluraliser » dès sa première hésitation ; il est bien évident que si j’en avais trouvé :
« Il en aurait eu ».
On ne s’énerve pas – l’aspirateur a été acheté dans ce magasin il y a juste un an …
(j’ai un petit peu honte, parce que c’était une promotion, que je ne l’ai pas payé très cher
et que si ça trouve la logique voudrait qu’il ne marche déjà plus, et que s'il marche encore,
on peut imaginer que c'est parce que je ne m'en sers guère et que sous-entendu –chez moi…
Ce ne doit pas être loin d’une porcherie) – bon !
Mais je m’accroche…Des sacs aspirateurs j’en ai déjà achetés et ici même et il n’y a pas
si longtemps et voilà…
Avez-vous la référence ?
Et bien oui, tac ! Je l’ai… Moi qui n’ai jamais ce genre de truc, je l’ai là au fond de la poche. Et que je te la sors, et que je te la mets sous le nez – et voilà ! …Encore une fois !
Ah ! Oui mais là, la situation se complique parce que la référence ne sert plus à rien…
Pourquoi ? ….
Parce que le magasin a été racheté entre temps…
Et que : Nous avons changé de fournisseur et bien sûr ces sacs aspirateurs existent toujours mais sous une autre référence, alors pour l’instant…
Pour l’instant, je ne peux rien vous dire…
Il faut que vous retourniez chez vous…que vous regardiez sous votre aspirateur que vous releviez le numéro de fabrication et là on verra…Mais de toutes façons rien ne prouve que nous en aurons, mais au moins nous pourrons vous les commander….
Ah ! Mais bien sûr de ce côté pas de problèmes …on vous les commande et vous les avez
dans les dix jours….
Bon et bien je repasserai…
A défaut d’aspirer…je ne suis pas loin de l’expiration…

Et je repars… Je n’irai pas jusqu’à dire que je sens une petite déprime, mais une sorte de lassitude quand même…

C’est alors que…
Qu’entrevois-je là quelques rayons plus loin ? … Pas sous mes yeux ébahis, mais presque :
un rayon de cucurbitacées, surmonté d’un personnage en carton, les dents sanguinolentes,
un couteau mal planté dans le cerveau droit, essayant furtivement de s’en échapper par une triste issue serpentée vers la gauche.
Je m’arrête.
La citrouille, c’est un peu ma madeleine de Proust ; si toute ma jeunesse n’est pas enfermée là-dedans, où est-elle ? … Aussi, indifférente à mon entourage, commence-je à soupeser
ces bastions de ma mémoire ancestrale dans une contemplation béate digne des états de
transe des hystériques de Charcot
Arrive un petit garçon de dix ans environ, devançant à la corde mère et grand-mère qui visiblement surveillent ses excès consommateurs.
Là, je sens que je vais peut-être avoir un allié, un complice qui sait ? dans le choix de ma citrouille. Mais non ! C’est un rival ! Une sorte d’ennemi, dont l’image se dessine immédiatement sur l’enfantin visage.
Départ un peu tendu car nous avons jeté notre dévolu sur la même et qu’il n’a pas l’air
d’avoir un caractère à lâcher comme ça.
Faisant semblant d’en repérer de plus orangées, de plus rondes de plus lisses, de plus appétissantes, je m’approche subrepticement de la belle convoitée et reprends espoir quand sa mère intervient pragmatique et autoritaire –
T’as regardé le prix au moins ?
Le prix il ne peut pas le rater car nous avons l’étiquette sous le nez tous les deux.

On ne s’en rend peut-être pas bien comptes mais c’est à ce moment précis que mon histoire commence vraiment ou du moins qu’on peut commencer à y trouver un intérêt quelconque …
Donc, je ne peux plus vous tolérer une seule seconde d’inattention à partir de cette ligne car vous êtes prévenus vous venez de rentrer dans le vif du sujet.

2 ¤…Répond-il me toisant insolemment

2 ¤ ! et combien y pèse ton truc, moi je vais pas mettre de l’argent dans un machin
qui va même pas me servir… la soupe à la citrouille ch’ai par faire, ch’ai pas faire du tout…

Pas 2 ¤ le kilo ! … 2 ¤ la citrouille ch’te dis !

Et là, il me lance un regard de triomphe incroyable, parce que notre citrouille, celle que
nous sommes entrain de nous battre dans une lutte tribale est une bien belle grosse citrouille
et si j’ai pu espérer un moment que vendue au kilo, elle ne pourrait pas m’échapper, vendue
à la pièce ça a un air de foutu. S’il arrive à décider sa mère… elle va bien évidemment trouver plus économique, même si elle ne sait pas quoi en faire, d’en avoir plus pour le même prix.

Petit répit la grand-mère s’en mêle
Et qu’est-ce qui va en faire de sa citrouille ?
Alors le gamin explique comment il va découper la calotte de la citrouille avant de la
creuser, retirer la pulpe à la cuillère dessiner des yeux et une bouche et installer une
lanterne à l’intérieur pour la mettre au grenier …
Et qu’est-ce que tu vas en faire de ta citrouille dans le grenier, personne y monte dans le grenier !

Bon, pendant ce temps là, j’ai réussi à embarquer la citrouille, je ne suis pas très fière
d’avoir fait ça à un gosse mais il ne m’aurait pas fait de cadeau non plus et puis de toutes façons si ça se trouve les deux anti-citrouilles vont avoir gain de cause et comme on n’est jamais très loin des fables de La Fontaine, un troisième larron pouvait aussi bien se présenter
et nous chiner la citrouille… On aurait l’air malin… Alors que là au moins, en ayant atterri dans mon caddy c’est quasiment comme si elle lui appartenait encore un peu…
Et pour me déculpabiliser à fond je me dis que le rapt que je viens d’opérer sous ses yeux
peut le motiver plus encore et lui donner la fougue et les arguments nécessaires à la
réalisation de son souhait.

D’ailleurs qui viens-je de voir passer entre deux rayons surgelés ? …Mon ennemi !
une autre citrouille collée sur son cœur, l’air las mais béat, suivi de ses deux femmes
flouées probablement comme à l’habitude.

Je vous rassure mon histoire ne va pas tarder à se révéler, nous en étions bien sûr à l’introduction.
Ce qu’il était essentiel que vous compreniez c’est que le prix de la citrouille était non pas
au poids mais à l’unité…
Je vous le redis donc afin que vous ne perdiez pas le fil de l’histoire …2 ¤…pièce.

Me voilà à la caisse, pas de chance pour ceux qui sont derrière, mon chariot est plein car
j’en ai profité dans ma bonne humeur pour nettoyer les rayons.
Ma caissière mignonne et jeunette m’a l’air inexpérimenté, probablement recrutée pour le rush des vacances de la Toussaint, au moment où mon sac de pommes de terre passe elle dit :
Ah ! les pommes de terre le sac… 2 ¤ … ça je sais…
Phrase rassurante à laquelle je ne peux m’empêcher d’ajouter car je la tiens maintenant dans la main gauche depuis que je me suis enfuie du rayon légumes en caddie :
Oui, c’est comme la citrouille, c’est 2 ¤…

Et là… je ne vois pas venir… je ne vois pas venir…
Parce que je ne suis pas assez méfiante ; d’un naturel trop optimiste probablement je ne sens pas toujours arriver les foudres démoniaques des coincés du marketing…
Et pourtant, elle prend le sac plastique qui contient la citrouille et le déplace légèrement de côté, plus près d’elle que de moi, plus près de la caisse que de mon chariot…me disant… (attention les dialogues vont devenir un peu hard …)
Ah ! vous fêtez Halloween
Non ! dis-je classique, mais j’aime la soupe à la citrouille
Ah ! La soupe à la citrouille renchérit-elle ça a quel goût ça, je n’en ai jamais mangé…

Et alors là, le plus inattendu s’opère, en un quart de seconde je deviens une sorte de héros,
de personnage extraordinaire, car tandis qu’elle continue de faire défiler mes articles sur le tapis roulant, une conversation passionnante s’engage entre ma caissière les trois bonnes femmes qui derrière moi attendent patiemment que «ça se fasse » et ma personne bien sûr, nouvellement libre le lundi et héritière de tout un passé aristocratique de la cuisine à la citrouille.
Le temps s’arrête, suspendant son vol et je jouis du bonheur d’être pour une fois au milieu
des autres, femme parmi les femmes, ménagère parmi les ménagères, cuisinière parmi les cuisinières, cliente parmi les clientes… reconnue, acceptée, assimilée, membre de ma société, à part entière, disons-le mot … une femme bien…… même très Bien !
Il n’y a aucune agressivité entre nous malgré les recettes diverses, les avis contraires, les
petits trucs destinés à améliorer l’ordinaire, on se croirait dans un film d’Eric Rohmer et
notre caissière berce ses automatiques gestes de son lancinant :
Oui ! Mais ça a quel goût ?

C’est alors qu’un homme arrive.
J’aurais du m’en douter mes 2 ¤ elle n’y a pas cru, j’ai bien vu qu’elle n’avait pas relevé.
Ce matin, avant de commencer, on du lui dire de se méfier des clients qui essaient toujours d’en rogner un peu et de faire passer un article pour le prix d’un autre, et pour peu que j’arbore une tête plus rusée, plus malhonnête que je ne le crois, il est possible que mon air
ne pas y toucher inspire la méfiance.
Bon, ne le prenons pas mal, le chariot est vide, dès qu’on se mettra d’accord sur le prix de la citrouille je vais m’éclipser laissant la place à celle qui met du lait…
(du lait c’est incroyable ! …) (Chut ! C’est celle qui est juste derrière) …dans le potage à la citrouille… - (il paraît qu’on lui a donné ce conseil ou qu’elle l’a lu dans un livre je n’en sais rien, enfin c’est dément, mais j’ai préféré me dominer, j’allais pas tout gâcher, j’ai juste dit … Ah ! Oui ça ne me serait pas venu à l’idée…Avec un petit rictus que je ne vous décris pas mais que j’ai eu un peu de mal tout de même à contrôler).

Un homme arrive qui n’a pas du tout l’air content.

Visiblement on vient de le déranger, l’interrompre sans doute dans une fonction fondamentale pour l’entreprise. Ce qu’il faisait, on n’en sait rien mais à se prendre son regard de reproches, c’était pas de la gnognote, ça avait du sens, c’était pas le genre de truc qu’on cesse comme ça pour autre chose, si cette chose n’est pas d’une importance vitale…

Et qu’est-ce qu’il dit – là – devant les futures nouvelles copines, que je ne me suis pas faites sans prendre sur moi comme vous pouvez le constater – Et qu’est-ce qu’il dit à la caissière, mais, en me regardant bien en face, je vous le donne en mille …
Il dit tout haut devant tout le monde – ma citrouille sous le bras – prêt à piquer un sprint vers le rayon légumes.

Et si en plus elles ne pèsent pas !

Comment ça je ne pèse pas ! …
Moi je pèse quand il faut ! … Et, je ne pèse pas quand il ne faut pas voilà tout ! …
Et là, c’est pas marqué qu’il faut qu’on pèse, c ‘est marqué 2 ¤ pièce ! Parce que quand c’est pas marqué le prix à la pièce je suis comme tout le monde …Je pèse !

Et le voilà parti.
La caissière me sentant un peu exacerbée par la remarque tonitruante et vexante de son supérieur tente de m’amadouer…
Vous comprenez d’habitude on ne fait pas la citrouille, ce n’est pas un légume qui se vend bien… on dit que c’est fade et peu de gens savent la cuisiner, on n’en trouve que sur les
marchés… reconnaissez ! … Alors là on fait un effort, c’est juste pour la fête d’halloween …Mais on n’a pas l’habitude et on n’en connaît pas bien le prix, alors si par-dessus le marché la cliente ne pèse pas ! …

Derrière moi ça commence à bouger et je sens que ma notoriété de tout à l’heure, quand je n’étais encore qu’héritière d’une restauratrice, est entrain de sacrement en prendre un coup.
Visiblement personne ne s’attendait à ce que je ne pèse pas…
Moi non plus d’ailleurs car je sais lire et c’était pas marqué qu’il fallait que je pèse j’en suis persuadée.
D’ailleurs, un peu timide mais convaincue je m’y réessaye …
C’était marqué 2 ¤ pièce ! …
Mais personne ne m’écoute plus…Tout le monde se fiche éperdument de ce que j’ai à dire.
Même celle qui a noté ma recette sur un petit carnet commence à me regarder lourdement
et je vois sa main plonger dans sa poche … ça y est, j’en suis certaine elle doit être entrain
de chiffonner le morceau de papier bleu, celui sur lequel elle avait inscrit comme un post- scripum,
ne pas oublier… une noix de crème fraîche.
Alors je sens une espèce de tristesse m’envahir. Et si j’étais en tort, en y réfléchissant bien, j’aurais peut-être dû peser quand même.
Plus j’y pense plus je m’aperçois que depuis quelques temps je pèse moins, avant je pesais sans rechigner pour un oui pour un non. Cela ne me serait jamais venu à l’idée de me présenter à une caisse sans avoir peser, plusieurs fois même, j’aurais peser plusieurs fois,
Je n’aurais même pas hésiter à retourner peser une dernière fois si on me l’avait demandé.
La caissière me regarde toujours avec indulgence elle doit se dire que c’est normal que
quand on vieillit on pèse moins et puis il y a d’autres trucs qu’on doit faire moins ou mal
faire car il a dit …Et en plus…

Je me sens une mauvaise cliente, une méchante, une sorte de révoltée, de révolutionnaire
des carrefours, une qui refuse de peser… une qui doit être le genre à comparer les prix, à contester certaines marques ou certaines provenances, une sorte d’écolo des légumes, une extrémiste de la consommation, une soixante-huitarde de la conserve, une coercitive du
rayon laitier.

Le temps me paraît long de plus en plus long, d’ailleurs j’en ai perdu un peu la notion…
C’était quand ? …Quand je me suis garée, insouciante et frivole devant le supermarché pour acheter un sac aspirateur… C’était il y a si longtemps oh ! Si longtemps ! …
Derrière moi c’est comme une foule maintenant, les femmes et leurs chariots s’agglutinent
et leur impatience vient par vague jusqu’à moi. D’autres clients se sont laissés attirer par le mouvement, je vois des enfants maintenant des messieurs retraités probablement pas tout jeunes mais encore virulents s’il le faut, prêts à s’engager dans le combat pour gagner une place à la caisse…
J’entends murmurer des… qu’est ce qui se passe, … et des bribes de réponse humiliantes viennent jusqu’à ma honte …
…C’est une dame qui ne pèse pas, elle embête tout le monde…
…Je ne sais pas je crois qu ‘elle a essayé de voler une citrouille…
…Une citrouille ? Pourquoi faire ? …
…Elle fait la fête d’halloween chez elle…
…Et bien son déguisement est tout trouvé elle n’a qu’à faire la sorcière…
…Bon ! Ça va durer longtemps, ah ! la la ces bonnes femmes qui pèsent pas …

J’ai un petit mal de tête qui monte, ce doit être tous ces regards malveillants, et je vois
le gosse là bas toujours avec maman et mamie dans l’allée marchande, il a du passer
sans problèmes à une autre caisse car il se trimballe avec sa citrouille et sa mère et sa
grand-mère qui continuent de lui demander ce qu’il va en faire, mais il s’en fiche lui au
moins il l’a sa citrouille.

Soudain un client plus irascible que les autres hausse le ton :
… Je ne vais pas passer ma journée ici parce qu’il y a une abruti qui veut pas payer…

Je ne veux pas payer ! …
Comment ça, je ne veux pas payer, j’ai ma carte bancaire à la main depuis une heure, et un carnet de chèques au fond du sac, je ne vais pas étaler le solde de mon compte bancaire sur
la caisse pour calmer l’attente.
Et d’abord qu’est ce qu’il fiche l’autre avec ma citrouille ? …
Pourquoi ne revient-il pas ?
Si ça trouve pressé comme il était de retourner à ses comptes sérieux il a glissé sur un pot
de mayonnaise échappé d’un rayon et s’est vautré sur la console des chocolats,bonbons, gourmandises, gâteries ,sucreries, tout ce qui colle et qui fait grossir ,tous ces trucs infantiles, si délicieux, si interdits, si controversés, si glissants ! …
Parce que ça c’est en truc fréquent les pots de mayonnaise ou de moutarde ou de je ne sais quoi qui sont négligemment reposés au bord du rayon par un consommateur averti ou déçu
de l’étiquette et qui s’écrasent dans un feu d’artifices de gouttelettes brunes, jaunes, vertes
ou rouges, balançant des virgules partout sur tout ce qui bouge et éventuellement sur vos chaussures neuves si vous passez juste à ce moment-là
Donc on en est à peu près sûr maintenant, il a dû s’étaler dans du ketchup, et si ça se trouve avec ma veine il s’est fait un truc hyper grave et on attend l’ambulance et il va falloir
l’opérer, et ce n’est pas du tout certain qu’il s’en sorte …
Et alors qui dit que je ne suis pas responsable avec mon histoire de citrouille…
Tout le monde me regarde maintenant avec des éclairs de haine dans les yeux ; même mes complices de tout à l’heure me détestent maintenant je le sens, ma recette de la soupe à la citrouille personne n’y croit plus.
Comment quelqu’un qui ne pèse pas et qui en plus ne paye pas peut-il être crédible ?

C’est à peine si j’arrive à suggérer à la caissière, ma voix est toute cassée :
…Je… je… je ne peux pas payer mon chariot là et partir, la citrouille tant pire je ne la prendrai pas.
Elle paraît suffoquée, la caissière ! C’est la meilleure !
On ne lui avait pas encore fait celle-là !
Après avoir enquiquiné tout le monde, dérangé son chef, mécontenté une clientèle habituellement calme docile fidèle, fait baisser son rendement journalier, j’ai l’impudence
de demander si je peux partir, prête à abandonner la citrouille, là sur le coin de sa caisse comme le font certains clients mal appris, elle n’en revient pas…
On l’avait prévenu, dans ce métier on voit de tout, mais alors là ça dépasse les bornes.
Je n’avais pas encore vu mais ses ongles sont longs fins acérés couverts d’un vernis noir
et je suis là à me demander combien de temps elle va encore tenir avant de me lacérer
le visage.

Il n’est pas mort, il revient ; il sautille, il s’excuse il a simplement été arrêté en cours de chemin par une responsable de rayon qui, elle avait un véritable conflit à régler, quelque chose de sérieux…
Il s’excuse encore…
Bon alors où en étions-nous ? … Au temps pour moi, il dit, c’est indiqué en tête de console,
la citrouille comme tous les autres cucurbitacées, c’est pas au poids…
C’est 2 ¤ pièce !
Donc tu comptes 2 ¤ à madame, et 2 ¤ pour tous ceux qui prendront une citrouille…Et il s’en va, il est content, c’est terminé.

C’est terminé ! …

La caissière passe la citrouille, fait son total et le regard vague réajuste la bonne tenue de
ses boucles brunes en attendant que je me décide cette fois à sortir mes choux, heu !
mes sous… Pardon.

Après avoir été adulée puis haïe, je retombe dans l’indifférence totale…
Maintenant le seul souhait qui m’entoure c’est «prends la citrouille et tire-toi » ! …
J’hésite à recoller la zone en faisant ma maligne mon érudite végétalienne en leur disant
à tous :
...Responsable, vendeurs, caissière, clients, que l’objet de toute cette saga ça ne s’appelle
pas une citrouille mais un potiron, et que c’est bien beau d’embêter le monde pour savoir
si ça se vend au poids ou la pièce quand on est aussi nul en botanique encore plus en vocabulaire, mais une idée bien plus solitaire vient de me grignoter le cerveau.

Je rentre chez moi.
Je regarde sous mon aspirateur, je vide la citrouille, je prépare mon potage et je m’installe devant une feuille blanche pour écrire une histoire insensée qui s’appellera :
la soupe à la citrouille ou la soupe à la grimace ou prends le potiron et tire-toi…
Ou pourquoi pas ? J’en fais un remake provincial et halloweenien de mon maître à cuisiner Woody Allen et je l’envoie en recommandé à toutes mes copines qui, comme moi, souvent, traînent leur désespérance intellectuelle dans les rayons abhorrés mais incontournables de notre société de consommation.


La pulpe de la citrouille était pourrie – Je n’ai pas pu faire ma soupe –
J’aurais dû la laisser au gosse, tiens !



Je dédie cette nouvelle au responsable du rayon légumes de la grande surface où je m’approvisionne trop rarement je dois le dire.
J’espère qu’il ne m’en voudra pas de le projeter ainsi sous le feu de l’actualité littéraire juste au moment où l’on s’apprête à en décerner les prix… et qu’il bénéficiera au contraire des retombées de toutes les récompenses que je ne vais pas tarder à recevoir et de la reconnaissance au panthéon de la gloire que mes pairs scribouillards ne vont pas tarder à m’attribuer
Combien de responsables du rayon légumes peuvent –ils se prévaloir d’un tel honneur ?
Avoir quelque part, en faisant tout simplement leur travail dans le respect de leur fonction et des exigences de leur employeur, permis un Goncourt ?
Alors, pardon encore de m’être ainsi servi de vous et surtout ne changez pas ! Restez simple, ne subissez pas le poids de la pression des médias – luttons luttons ensemble pour que ce : « Faire les courses » si cher à toute femme, demeure pour toujours, ce moment privilégié tant attendu tant savouré tant aimé… une joie !

D.K. (nov.98)

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