Le septième chat
de Danielle Kereveur



Plus qu’une rumeur et telle une traînée de poudre, s’est répandue la nouvelle au demeurant fort banale, de l’arrivée prochaine d’un compagnon de jeux dans la petite maison fleurie du
bout du chemin du Bout du bois, communément appelée :
« Au repaire des souris »…

C’est, Nouchka la cruelle, ainsi surnommée, dans son acharnement d’une sauvagerie insoupçonnable à détruire mulots, campagnols, souriceaux, voire rats ou taupes y laissant pantois l’observateur de passage
qui s’en est inquiétée la première.
Sa capacité toute particulière, transmise de génération en génération, à capter le langage humain, lui conférant l’admiration de tous, aucun ne se formalisa outre-mesure du procédé d’indiscrétion, encore moins ne se soucia d’en vérifier la véracité.

Cette belle meurtrière faite de douceur, de minauderies, de câlineries, narra devant un auditoire captivé la chronologie des faits :
« Depuis longtemps déjà, ronronna-t-elle, Maria la dernière propriétaire en date de la petite maison fleurie, cherchait à résoudre une bonne fois pour toutes, la double insupportable et irrespirable incapacité de ses prédécesseurs à éliminer les taupes destructrices de jardin ainsi que les mulots qui, non contents de grignoter tout ce qui leur tombait sous la dent arrosaient régulièrement de leurs urines nauséabondes, linge, vaisselle et nourriture, et se jouaient à l’envi des pièges, blés empoisonnés,
et graines maléfiques.

Forte de son pouvoir de séduction, Nouchka la cruelle se roula sous le soleil, s’enroula dans sa fourrure qu’elle fit miroiter entre ombre et pénombre avant de tendre lascivement ses griffes de sorcière vers une hypothétique proie puis de les rétracter en un cliquetis de gâchette
comme savait si bien le faire Al Capone.

Al Capone vivait dans la ferme la plus proche, on lui avait donné ce nom à la suite d’une
aventure qui avait bien failli lui coûter la vie : Amoureux des endroits dérobés, chauds et peu venteux, il passait la meilleure partie du temps tapi dans un champ de choux à guetter les premiers rayons du soleil. Hélas, un jour de bonne digestion, il s’endormit repu, baissant de vigilance et fut, bien mal lui en prit, réveillé d’une douleur aiguë et atroce - Un coupeur de choux venait, d’un claquement sec de machette, lui entailler la truffe, sauter une dent, fendre la langue en deux, déchirer les babines et la joue, amputer en quelque sorte ce si joli minois qui des minettes du quartier
faisait la folie.

Mais le pire était encore à venir – Quinze jours durant, Al Capone en tout bon épicurien naturopathe qu’il était, tenta de s’auto-guérir, il se cacha dans une grange désertée, s’abstint, et pour cause, de toute alimentation, et se prostra comme en état d’hypnose – Mais en vain, il fallu se rendre à l’évidence, la terrible blessure ne cicatriserait pas seule, il lui fallait calmer son orgueil et se montrant ainsi défiguré, implorer de ses maîtres une chirurgie faciale ; Alors bien sûr que semi-face, il ne serait plus jamais lui-même peut-être au moins reviendrait-il à la vie.

Son retour jeta un vent de panique et de terreur sur la gente féline. On ne s’attarda pas sur l’espèce de demi-tête qui émergeait d’une collerette blanchâtre et virevoltante, mais les regards moururent avec effroi sur l’ersatz d’arrête de poisson qui lui servait alors de colonne vertébrale et qui voilait mal, dans un fouillis de poils collés et rougis, un autre pansement plus discret peut-être, mais tellement
plus catrasteur.

Sacher Masoch en eût les larmes aux yeux, des fentes verticales se dessinèrent laissant échapper ses éclairs de haine…En un instant il reconnut ce qui avait de lui et à jamais fait un eunuque…
Ses maîtres, eux aussi, avaient pensé lui épargner une fin prématurée en l’amputant de sa vitalité, mais les rires et les sarcasmes de Nouchka la cruelle de Jeny la Rousse et la vieille Noiraude avaient définitivement crevé ses tympans et anéanti son envie d’en rire.
Il se consola comme il put bien sûr, sublima tant et plus, devint de tous le plus buccolique, le plus poète, le plus musicien aussi, le plus enclin à l’indulgence et la clémence, le plus ailleurs, le plus lunaire, le plus rêveur, le plus créateur, le plus contemplateur, le plus fièvreux, le plus controversé,
Le plus solitaire.

Son ami intime Memphis déclara immédiatement qu’il serait bon de se méfier d’un nouvel arrivant, l’équilibre précaire de leur petite communauté pourrait ne pas y survivre.

Memphis bien avant d’être adopté par des fêlés de rock and roll avait connu les affres horribles de la SPA ; il avait vécu plusieurs mois dans une cage avant d’en être extirpé d’une main câline mais autoritaire au rythme des Blues Brothers émergeant en crève tympan d’une voiture bardée d’auto- collants. Il lui avait fallu en remerciement d’un tel sauvetage tout apprendre ou réapprendre qui sait…. Le jeu de bouchon…. L’attrappe-souris à roulettes, les ronrons intyempestifs, les siestes sur coussin de velours, les grattouillis derrière les oreilles et sur le dessus du crâne..
En contre partie il découvrit le rythme des impulsions musicales, les cadences infernales, les balancements de hanches, les dodelinements de tête, les piétinements de folie des soirées de fête où endormi, les baffles à fond la caisse entre les deux oreilles, il essayait d’imaginer ce que pouvait bien être un havre de silence…On lui infligea et à vie le nom de la ville la plus follement rock, un collier à l’effigie d’Elvis Presley, une gamelle en forme de grosse caisse et un panier rapporté, et soit disant d’origine, de la fameuse île de Woodstock.

Pour rattraper le temps perdu, il fit plusieurs portées, passant indifféremment de l’une à l’autre, n’ayant de préférence que dans l’absolue jouissance du moment présent pour se soucier comme d’une guigne des résultats. Jeny la rousse bien qu’ayant admirablement roulé du cul au bon moment ne retint pas plus son attention, elle mit bas comme les autres dans son indifférence totale.
C’est elle pourtant qui un jour lui rapporta avoir rencontré et reconnu endormi aux pieds d’un joueur de jazz dans un orchestre de passage l’un de ses rejetons –
« Les chats ne font pas des chiens »lui répondit-il dans un clin d’œil complice…
Leur possible amour s’y noya.
Jeny la rousse était une put’ et tous le savaient….

L’étrange complicité qui liait la vielle Noiraude et Jeny vivait de l’aube des temps et bien malin qui aurait pu y trouver explication…. Toujours est-il qu’on ne les connaissait que coller l’une à l’autre formant une sorte d’être hybride que seules les escapades nocturnes de Jeny, les jours de pleine lune, rendait explorable.

Alors et seulement, parce qu’on voyait se détacher sur le ciel trop éclairé la lourde et si
pesante silhouette de la Noiraude miaulant à l’éternel son impossible souffrance,
on ressentait qu’un jour peut-être, de ses entrailles, un bébé chaton doux tendre et rose avait dû
frôler ses mamelles puis s’y engouffrer aspirant jusqu’au plus profond de son être le lait
salvateur avant qu’une main sauvage ne vienne de ce paradis et pour toujours arracher
l’impossible étreinte.
Jeny la pelée, Jeny la conspuée, Jeny la baisée, Jeny la maculée, Jeny la prostituée saurait toujours où se réfugier.
La vielle Noiraude lui ouvrait à l’éternité sa béance d’amour.

Nouchka la cruelle, Al capone, Sacher Masoch, Menphis, Jeny la rousse et la vielle Noiraude pensaient se connaître depuis toujours ; Ils en savaient chacun sur l’autre des vertes et des pas mûres mais vivaient en bonne intelligence pratiquant au plus haut point une tolérance que la terre humaine ignore encore. Sans même en prendre conscience, ils avaient institué une petite communauté toute de différences et de rapprochement, chacun vivant par et pour les cinq autres, chacun dans une petite bulle, tournoyant dans une plus grande bulle encore, qui naviguait dans la douceur et dans la paix dans les petites maisons du bout du chemin du Bout du bois.

Et Pourtant…
Une ombre se profila, un voile se déchira, la réalité s’ébranla et chacun de son phantasme y alla.
Au plus profond de soi et à la simple évocation d’une arrivée imminente surgit l’image du manque et chacun sut dans l’immédiat que le nouveau serait le sien…

Nouchka la cruelle se dit que ce serait une chatte siamoise aux yeux miraculeusement tracés d’une fente horizontale terrifiante ; Elle avait toujours rêvé de se réveiller un jour au printemps, dans la métamorphose où son lesbianisme félin pourrait enfin se révéler au grand jour.

Al Capone ne pouvait se tromper, point besoin de baisser les paupières pour l’imaginer, c’était un matou, un vrai, une sorte d’européen, truand voleur chapardeur bagarreur, doté de testicules géants.

Rien à voir avec la belle chartreuse romantique et détachée du sexe et de toutes ces bassesses matérialistes qui demain, avant même de franchir le seuil de la petite maison fleurie, se dirigerait vers Sacher Masoch comme aimantée, comme promue depuis toujours à cette rencontre.
Rêve de ses rêves, elle avait bien évidemment les yeux violets.

Memphis se demanda comment son meilleur ami pourrait imposer d’emblée la couleur noire de son pelage .Comment le débarrasser de cette réputation porte-malheur, de chat de mauvaise augure, trimballée à travers les âges sans pour autant être parjure. La lutte serait à coup sûr acharnée, les tabous sont tenaces, il faudrait batailler dur pour réhabiliter aux yeux du monde la couleur noire.
Mais désormais ils seraient deux…Et à deux…

Jamais, pensa Jeny, la Noiraude ne lui pardonnera d’aimer enfin et une bonne fois pour toutes…
Je me battrai à mort s’il le faut mais celui-ci ne saura rien de mon passé.
Rien ! Ou je tue sur-le-champ l’indiscret…Pour lui et dans l’instant elle deviendrait ce qu’elle avait toujours rêvé d’être : Une chatte au foyer, respectueuse de son mâle et bonne mère si ses maîtres lui en donnaient l’occasion.

Pour la première fois la Noiraude se demanda si elle pourrait encore plaire, dans le fond elle n’était pas si vielle que ça : La fréquentation rapprochée de cette bande de castrés et de ce maquereau de Memphis n’était guère un stimulant hormonal et à ne pas avoir besoin de plaire on en oubliait vite les plus élémentaires manigances du charme ; alors la vieillerie s’installait en avant de la mort du désir. Mais la beauté de ce jeune matou, c’était sûr, réveillerait ses ardeurs.

Insensiblement ils se mirent à y rêver, à ce bel objet convoité, et le bonheur de l’attente s’afficha sur chaque minois, chacun regardant les cinq autres comme de pauvres perdants et se sentant d’un hypothétique et puissant Raminagrobis, le protégé, l’élu, le favori des Dieux,
le miraculé.

Samedi matin Marina sortit tôt de son jardin, encombrée d’un panier moyen format tenu d’une fine tige d’osier.
Douze quartiers de lune phosphorescents croisèrent leur faisceau sur la pointe ténue de son chapeau de paille et accompagnèrent son éloignement comme un phare qui s’éteindrait doucement sur l’aube d’une mer prometteuse.

L’attente fut-elle longue ? L’histoire ne le dit pas.
Mais le retour vint et la fin se profila. Elle se profile toujours.

Marina transpirait un peu, il faisait chaud ce jour là et le panier, l’air de rien, lui pesait sur la hanche, elle fut bien contente de le poser enfin.
Le faisceau s’agrandit et, sur la grande scène de la terrasse de la petite maison fleurie du bout du chemin du Bout du bois, devint le plus grand des projecteurs.
La fine tige d’osier n’y résista pas et le panier s’ouvrit.

Ils sortirent.

Marina avait opté pour deux siamois…un couple avait-elle pensé ferait la bonne affaire …
Le mâle, étrange ironie, transgressait sa race d’une couleur noire de pelage, et, sa femelle toute de finesse et de douceur avait les yeux violets.

Marina, sans le savoir venait de compliquer terriblement cette histoire et d’ouvrir sans aucun doute le premier chapitre de la suivante.

Avril1999
D.K

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