Des vertus insoupçonnées du vin rouge
de Daniel Fattore



Noir. Il l’était, noir, avachi au coin du zinc, jeté sur un siège tout près des toilettes, la tête nichée dans ses coudes… garanoir ou pinot, que sais-je ? A moins qu’il n’ait devant lui quelque pichet d’un sombre bordeaux, issu de certaine cave obscure.
« Il », ai-je dit. Qui, il ?
Considérant que l’homme que nous découvrons ne sait plus lui-même qui il est, je ne m’aventurerai pas moi-même à le nommer. Disons simplement que comme dans tout récit de boutique obscure qui se respecte, il porte (de travers) un borsalino et (assez droit) un imper douteux. Lunettes de soleil ? Inutile : l’éclairage est déjà bien chiche en ce local. Pour faire bon poids, je précise qu’il s’agit d’un habitué. Tout le monde le tutoie, du barman jusqu’à l’équipe d’étudiants qui festoie à grands coups de Guinness, à l’autre bout de la salle. Même le Wurlitzer du fond le connaît, pour avoir partagé bien malgré lui certaines de ses séances de dégustation prolongées. D’où une relation du genre paroxystique, essentiellement fondée sur la terreur.
C’est à ce moment du récit qu’entre un autre individu, blouson de cuir noir, poil de jais, encore plus difficile à cerner que le premier : lui, personne, dans l’établissement, ne le connaît. Il demande le téléphone.
- Dans le coin sombre, derrière l’homme à l’imper, dit le barman, sans lâcher la tasse à café Carte Noire qu’il essuie. Si vous voulez de la lumière, vous appuyez sur le bouton.
- Pas besoin, répond laconiquement le visiteur.
Ce dernier se faufile entre l’homme au bar et le mur. Passage étroit. Crasse antique. Finalement, il atteint l’appareil téléphonique. Un de ces vieux ronfleurs en bakélite couleur d’ébène, avec un disque d’appel et une cagnotte ventrue, juste en dessous. Des cartes de visite de taxis sont épinglées au mur.
L’homme décroche le combiné, un de ces objets tout en rondeurs, tout en lourdeurs, et compose un numéro, dans l’indifférence générale. L’homme avachi au bar entend une conversation dont il croit distinguer quelques mots :
- Ouais, mec, salut, ça va ? Je suis au bar sans nom… Ils ont un téléphone fabuleux, une vraie pièce de musée. Tu passes me prendre ? Ça marche.
Puis l’inconnu au téléphone se baisse.
L’homme du bar, lui, reste perdu dans sa tour d’ivresse. Un petit univers aux recoins noirs où il lui semble entendre, de loin, des bruits discrets, minuscules, imperceptibles. Comme du métal frottant contre du métal, comme une clé qu’on tourne, tout doucement. Ou un couvercle que l’on dévisse ? Il lui faudra tirer ça au clair un jour, cela lui paraît soudain essentiel. Mais déjà, suit un son de métal tombant dans un sac. Beaucoup, beaucoup de métal. Des clés, comme dans un film déjà vieux ? Des jetons, comme au casino ? De l’argent, du vrai, comme quand y’a l’Euromillions ?
De quoi se repayer une tournée ?
A cette pensée, le fidèle du zinc a un mouvement. Il lève la tête, essaie d’attraper son pichet. Puisque argent il y a, autant finir le breuvage rouge et noir, encore abondant, qu’il contient.
Mais sa main le trahit…
Le pichet lui échappe, tombe… L’habitué le regarde, médusé, s’éloigner doucement vers le carrelage. Est-ce le carrelage qui se rapproche, ou le pichet qui descend ? Tout ce sang de la Terre perdu, tout ce fruit du travail humain qui va irrémédiablement finir sur le sol lisse et froid. Quel gâchis… Le voilà qui se répand en langues noirâtres, entraînant dans sa course les éclats de terre cuite du petit pot d’environ un demi-litre qui le contenait. Dommage.
Mais le client prend conscience d’une soudaine agitation autour de lui. Ayant compris son manège de videur de cagnottes, en effet, le barman court au noir visiteur inconnu en criant : « Au voleur ! ». L’inconnu du téléphone, lui, rassemble ses dernières pièces et se met à courir. Pas bien loin : ses chaussures à semelles de cuir glissent sur le carrelage souillé de vin rouge. Il tombe… et s’assomme. Le patron n’a que le temps de voir ses pieds dépasser du bar, et d’entendre un grand bruit de dégringolade.
- Eh, Isidore, t’as foutu quoi ?... demande-t-il à son fidèle client.
- Ben j’sais pas… j’ai briqué mon pichet, faudra que tu m’en remettes un autre…
Alors le visage de l’homme du bar s’illumine, un grand sourire traverse son visage.
- Tant que tu veux, Isidore ! Je te dois une fière chandelle ! Y’a un voleur qui vient de glisser sur le pinard que tu as renversé. Allez, on va s’en déboucher une, de derrière les fagots…
Puis le barman se tourne vers le reste du café, face aux gens qui, pour certains, avaient l’impression qu’il se tramait quelque nébuleuse histoire.
- Ho, tout le monde ! Isidore vient d’arrêter un brigand ! Le gars, par terre, a essayé de vider la caisse du téléphone… Laissez-moi le temps d’appeler les flics ; après, j’offre la tournée ! Champagne pour tout le monde…
Du fond de l’établissement soudain détendu, un jeune homme s’écrie :
- Bravo ! Ce sera la tournée Isidore ! Un héros pareil, ça s’arrose !

Wolfoni




Retour au sommaire