Prisonnier de la nuit
de Daniel Leduc


Le hululement d'une chouette fit sursauter Glenn alors qu'il s'apprêtait à raviver le feu dans la petite cheminée. Cet accès de nervosité le fit sourire, bien qu'il lui parût tout à fait justifié depuis les menaces du matin-même.
Il se souvenait être en train de sarcler son champ de pommes de terre, ce matin donc, lorsqu'une pierre l'avait atteint à la jambe. Ce n'était pas tant la douleur qui lui avait fait plisser les lèvres, que la surprise de voir cette pierre entourée d'un papier, celui-ci étant maintenu par une ficelle.
Fébrilement, Glenn avait libéré le morceau de papier, l'avait défroissé, et ces mots, tracés d'une main malhabile, lui étaient apparus :

Tu n'as pas suivi nos
conseils, pauvre type !
Tu ne passeras pas la nuit !
K.K.K.

À la vue des trois K, Glenn était devenu livide.
Le message était suffisamment percutant, et sa provenance ne faisait aucun doute, celle du Ku Klux Klan.
En remettant le tisonnier en place, Glenn songea à tous ces déboires qu'il avait subis ces derniers mois.
Tout avait commencé un jour de maladresse.
Glenn était allé en ville acheter de nouvelles semences ainsi que plusieurs outils qui lui faisaient défaut depuis longtemps.
D'un pas trop rapide, il longeait une série de boutiques, lorsque son regard fut attiré par l'éclat d'une rutilante carabine qui trônait à la devanture d'un célèbre armurier. Cette distraction suffit à lui faire heurter de plein fouet une jeune fille de couleur, jetée là par le hasard, et dont les bras firent voleter jusqu'au caniveau une ribambelle de jolis paquets noués par des rubans d'un rouge écarlate. Glenn marmonna de vagues excuses, aidant la jeune fille à ramasser ses paquets. Tout en la saluant en ôtant son chapeau, il la dévisagea sans la moindre gêne, et, d'une voix rauque, lui demanda :
- Quel est votre nom ? Moi, c'est Glenn.

Mais il n'obtint aucune réponse et se contenta de s'écarter, la laissant poursuivre sa route, non sans emplir sa mémoire de ce parfum qui restait en suspens autour de lui.

Quelques temps plus tard, Glenn entra dans une espèce de bar afin de manger un morceau. Il transportait son assiette vers une table qu'il avait repérée pour son isolement lorsqu'il buta sur une marche qui surélevait une partie de la salle. L'assiette et son contenu atterrirent sur la robe d'une jeune fille que Glenn reconnut sur-le-champ. Il ne sut s'il devait rire ou prendre un air consterné. Mais après un court laps de temps où elle parut interloquée, la jeune noire fit exploser la blancheur de ses dents en un rire tonitruant qui fit écho dans la gorge de Glenn puis dans celle de tous les clients, si bien que le bar tout entier sembla secoué d'irrépressibles tremblements convulsifs.

Lorsqu'elle se fut calmée, et le monde avec elle, la jeune fille s'adressa à Glenn :
- C'est la seconde fois aujourd'hui que vous vous trouvez sur mon chemin et, à chaque fois, de façon frappante, si j'ose dire !
Glenn appela le garçon pour lui demander une serviette et de l'eau chaude. Il tenta de réparer les dégâts sur la jolie robe de taffetas. Pour se faire pardonner, il invita la jeune fille à dîner avec lui, ce qu'elle accepta après de vagues hésitations.
C'est ainsi que Glenn fit la connaissance de Mélissa.

Et devant ses yeux, quelque peu embrumés par la fumée qui se dégageait à présent de l'âtre, Glenn revoyait Mélissa dans diverses situations, comme autant de flashs qui aveuglaient sa mémoire au point de communiquer à tout son être des tremblements proches du frisson.

Leurs premières échappées nocturnes dans les champs où le visage de Mélissa se découpait — ombre chinoise — sur une nuit de lune opaline. Les draps froissés, usés par les caresses et les murmures, sur lesquels le corps de Mélissa épanouissait ses ombres. La table de chêne rongée par le temps sur laquelle les mains de Mélissa se posaient tels deux oiseaux qui rêvent de voler immobiles.

Et le feu crépitait les secondes, fendillait les minutes. Le temps si long lorsqu'on attend.
Les jointures de la porte et des volets craquaient sous la poussée du vent. Le toit gémissait sous la pluie. L'orage, tout près.
Glenn se leva lourdement, pesant de tout son poids sur les bras du fauteuil. Il voulait vérifier, une fois de plus, qu'il s'était bien barricadé.

Toutes les issues étaient closes. Il pouvait attendre jusqu'au petit matin dans l'espoir que la nuit soit une traîne qui ne se rompe pas. Que le fil du rasoir ne tranche pas les étoiles qui flottaient dans son cerveau.
Et Glenn se souvenait encore.
De la première peur. Du premier désarroi.

Ce soir de juin où, rentrant chez lui après avoir raccompagné Mélissa, il se trouva soudain cerné par des cavaliers masqués qui l'invectivèrent, le cravachèrent, lui ordonnant de ne plus fréquenter " cette négresse ", de ne plus déshonorer son sang d'homme blanc.
Il se rappela leur avoir répondu avec mépris, malgré sa peur. Il se souvint des coups de crosse qu'il reçut. Puis, plus rien.
Et cet autre soir où il trouva Cheryl morte, la gueule défoncée. C'était plus qu'une chienne, Cheryl, c'était un sentiment.
Enfin, la nuit où il fut réveillé en sursaut par un obscur pressentiment, par une secousse irrépressible. Alors qu'il descendait pour aller boire un verre d'eau, un éclair que surprit son regard à travers une vitre… Et la précipitation vers la grange qui était en feu.
La sueur, la récolte, l'année tout entière brûlaient. Et avec elles, son courage, ses espoirs se consumaient.
Heureusement, Mélissa était là, dans sa vie, qui lui rendit ses forces, sa volonté de vaincre.
Alors il décida de l'épouser, Mélissa ; voulut le faire savoir à la Terre entière ; et tous les gens du coin furent mis au courant.
Ils se fiancèrent.
Cela se passait il y a peu de temps…

Et ce matin, il avait reçu l'ultime avertissement : "Tu ne passeras pas la nuit !". TU NE PASSERAS PAS LA NUIT ! C'était comme un écho qui résonnait en lui, obsessionnel, une infâme litanie.
Il savait que le Ku Klux Klan mettait toujours ses menaces à exécution. Que personne n'y pouvait rien.
Mais il s'était si bien barricadé…
Il avait chargé ses deux fusils.

Et même le ciel était avec lui : la pluie battante empêcherait tout incendie.
Et là, un bruit suspect le fit bondir. Il s'empara d'un des fusils, le pointa vers le bruit, puis éclata d'un grand rire : c'était le chat, venant d'on ne sait où, qui pointait son petit nez.
Glenn pensa fort à Mélissa, prit le chat dans ses bras et se dit, qu'au fond, il ne craignait rien.
Personne ne pouvait entrer chez lui sans défoncer porte ou fenêtres. Personne ne pouvait donc le surprendre. Personne ne pouvait l'attaquer sans risquer d'être tué.
Et le courage n'était pas le fort des hommes du Klan !
Glenn se répétait ces mots-là, et pour se rasséréner, et pour garder les yeux ouverts.

À plusieurs reprises il avait bu du café ; sa lutte contre le sommeil n'était pas un dur combat.
Il s'allongea sur le vieux canapé. Ses muscles se détendirent. Il était tout à fait lucide et presque décontracté.
Il pensait à l'aube qui serait bientôt là, à ces premières lueurs du jour qui le délivreraient de la menace, aux rayons du soleil qui le ramèneraient vers Mélissa…
Alors une masse puissante se jeta sur son cou, l'étreignit. Le brisa
Glenn avait bien tenté de se débattre, mais en vain.
Le dernier bruit qu'il avait perçu fut le craquement sinistre de ses vertèbres.
Puis, plus rien.
La masse sombre avait desserré l'étreinte. Elle avait glissé sur le sol jusqu'à la porte barricadée. S'était faufilée par la chatière…
Dehors, un homme masqué l'attendait.
Il avait ouvert un grand sac où le boa entra.
L'homme et l'animal disparaissaient à peine lorsque l'aurore parut.
Un premier rayon de soleil flirtait avec les pins de la colline d'en face.

Daniel LEDUC

© Daniel LEDUC

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Email : daniel.Leduc3@wanadoo.fr
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