Petits trains volages
de Daniel Corny



Enfant, il avait souvent accompagné son cheminot de père sur les locomotives les plus diverses. Il avait toujours été passionné par les trains et savait leur histoire comme bien peu pourraient s’en vanter. Depuis le TGV, il vouait une haine implacable aux avions et pouvait asséner mille arguments pour justifier le transport ferroviaire.
Il avait donc des opinions.
Il avait commencé sa collection alors qu’il était encore adolescent trop timide., Il avait monté ses premiers rails dans le grenier du petit pavillon de ses parents. Ils l’avaient laissé faire avec bienveillance.
Renversant l’histoire, il était passé de l’électricité à la vapeur et avait connu quelques années de bonheur et de reconstitutions fidèles.
Le grenier était alors parcouru en tous ses par des courbes luisantes quand il lui était venu à l’idée de reconstituer des paysages réels.
Lui qui ne lisait jamais s’était mis à dévorer toutes sortes de documents : il fallait que les trains circulent dans leur environnement ! Quand il y repense aujourd’hui, il ressent encore la passion exclusive qui l’habitait à cette époque.
C’est ainsi qu’il se retrouva seul dans son petit pavillon de banlieue. Le monde miniature du grenier déborda sur les autres étages ; il ne sortit plus que pour se rendre huit heures par jour à une usine qui le recracha quelque temps plus tard à l’aide d’un licenciement économique.
Bénéficiant de davantage de temps, il se recycla et imagina à une échelle plus grande. Il fabriqua lui-même la quasi totalité des pièces qui composaient les machines à vapeur qu’il reconstitua alors. C’était une véritable révolution : il s’affranchit des rails.
C’est sans doute un fardier trop rustique qui flanqua le feu. Il s’était endormi dans la salle à manger où il travaillait…
Il se réveilla environné de flammes et l’instinct de conservation fut plus fort que ses idées de préservation. Il perdit tout et ne s’en remit jamais.
Il passa sa vie solitaire dans les gares voisines au milieu des voyageurs, face à des trains électriques grandeur nature. Il savait où se cacher pour dormir ; une journée lui coûtait un billet de quai et, parfois, quelques nourritures. À ce train-là, ses économies auraient pu lui permettre de vivre mille ans.
Il se spécialisa dans les TGV au caractère affirmé. Il connaissait tous ceux qui fréquentaient la région parisienne. Autrement dit, il les reconnaissait tous, les appelait par leur nom, savait leurs caractéristiques.
Il se paya même le luxe de quelques alertes à la bombe, sans doute pour retrouver la sensation grisante de pouvoir commander à ces convois comme il le faisait dans son grenier. Il s’ennuyait.
Il tournait en rond. Un matin, il agressa un gamin qui portait sur son cœur une horreur de train en plastique. Il jeta le jouet sous les roues d’une locomotive qui arrivait. On ne retrouva que quelques bouts de plastique ; on l’arrêta.
On n’avait pas grand-chose à lui reprocher. Il ressortit bientôt et évita soigneusement les enfants. Pour se faire la main, il fit dérailler un train de marchandises qui rentrait au dépôt. Les dégâts matériel furent considérables, son plaisir aussi.
Il sut à ce moment qu’il lui fallait passer à la phase industrielle de sa vie. Il proposa ses services à quelques organisations qu’il estimait pouvoir être intéressées par ses services. Les Bretons étaient sans doute frileux, mais ils lui donnèrent un espoir en plastiquant un peu – un mort. Les Corses lui semblaient peu enclins à utiliser autre chose que le flingue ou le gaz avec un penchant très marqué pour le règlement de comptes : méthodes de mafia qui ne s’avoue pas. L’ETA vivait mal, refusée dans son propre fief. Il ne parlait pas l’anglais. Les mouvements de libération de Paris ou de l’Ardèche lui étaient inconnus. Il choisit l’Algérie : il y avait du travail et on parlait français.
Lui qui n’avait jamais quitté l’Île de France devint ainsi le premier spécialiste de sabotage ferroviaire moderne. Son renom est immense ; il est très demandé. Il travaille maintenant dans certains pays d’Europe de l’Est. Il est heureux.
Ça ne durera pas. La concurrence de l’avion et du train s’est toujours terminée au détriment du second.


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