Papa
de Daniel Corny



Papa

“ Papa vivait en prison. C’était un génie, gentil et incompris. Pas toujours gentil d’ailleurs.
Il était en prison parce qu’ils ont dit qu’il s’amusait à allumer des feux dans les forêts avec des jolies maquettes qu’il inventait.
Moi, je n’avais pas le droit d’y toucher.
Il faut reconnaître que, à l’époque où il était très jeune, papa s’amusait à allumer des feux dans le midi de la France parce que c’est là que ça brûlait le mieux. Il faisait ça au briquet, tout simplement.
Comme il était pompier, il allait aussi les éteindre. Ça faisait un équilibre. Mais, des fois, ce n’était pas facile. Il mettait des jours et des jours. C’était dangereux. C’est bien simple : l’été, papa ne rentrait plus à la maison. Il restait à jouer dans ce qui restait des forêts et maman et moi, on est parties.
De toutes manières, ils l’ont arrêté et mis en prison. Pour homicide involontaire, je crois.
Papa m’aimait beaucoup. Je lui manquais et je n’allais jamais le voir. Maman ne voulait pas. Et je ne répondais jamais à ses lettres bien qu’elle me l’autorisait.
Il est sorti quand j’était déjà grande. Le juge a dit qu’il n’avait pas le droit de me garder. J’allais donc le voir en cachette.
Il faut dire qu’on a passé de bons moments. Il avait appris à “ bricoler ”, comme il disait. C’est à ce moment qu’il a fabriqué ses chars à feu. C’étaient des espèces de petits cuirassés sur chenilles et leur canon crachait de courtes flammes. Ils étaient radioguidés pour l’aller et ils avaient une sorte de mémoire qui lui permettait de refaire tout seul le chemin pour le retour. Ça donne le temps de ressortir des bois comme de simples promeneurs. Le deuxième exemplaire était drôlement perfectionné et tout petit.
Mais papa n’a jamais rien fait brûler avec ses engins. Non. Il faisait ça comme une vengeance contre la société qui ne l’aimait plus. Il avait le temps : il était tout seul quand je ne venais pas le voir et personne ne voulait l’embaucher.. Il disait qu’il était un paria. Il a quand même rangé ses chars à feu dans un coin et il les a oubliés
Il a inventé toutes sortes de petits robots. Ils servaient tous à quelque chose. Il y avait la voiture plateau bien pratique pour servir à table. Il y avait aussi un petit avion. Il y a passé des heures, papa, pour le faire. On pouvait le perdre de vue (l’avion, pas mon papa) parce qu’il avait des instruments de vol et une caméra qui envoyait des images au pilote. Un truc drôlement perfectionné. Je l’ai toujours.
Papa, chaque fois qu’il inventait un nouveau jouet, il avait tendance à oublier un peu les précédents.
Les feux ont repris dans le midi. C’étaient les congés d’été, j’étais en vacances. Il faisait très chaud et il y avait du vent.
Papa a inventé un véhicule à huit roues motrices qui fonctionnait tout seul parce qu’il était attiré par la chaleur et il allait arroser les foyers.
C’était juste un jeu. Ça n’aurait pas pu attaquer les grands incendies. On allumait de petits feux dans le terrain vague devant sa cabane et le DAF (Drone Anti Feu – c’est comme ça que papa l’appelait) allait les éteindre.
On ne faisait pas ça les jours de vent. Le feu aurait pu se propager partout. Papa m’expliquait soigneusement les risques.
Ils sont revenus et ils ont arrêté mon papa. Ils disaient qu’il avait déclenché plein de foyers et qu’on avait relevé les traces de son engin à chenilles. Je n’ai jamais su comment ils avaient pu être au courant pour le char à feu parce qu’on n’était que trois à le savoir : papa bien sûr, et moi, et maman à qui je racontais tout même si elle n’aimait pas ça.
On a retrouvé la plupart des maquettes, sauf l’avion et un char à feu, et papa s’est suicidé après sa condamnation.
Moi, je passe mes vacances d’été toute seule sur la côte ouest des États-Unis. ”
(été 2000, de gigantesques incendies embrasent l’ouest des Etats-Unis)



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