Lilith
de Daniel Corny



Du plus loin qu’elle se souvienne, Lilith n’avait jamais aimé le bateau.
Au début de la passion de son militaire de mari, elle n’était montée sur le catamaran que pour le suivre, afin de satisfaire aux exigences conjuguées du prêtre et de la famille.
Elle passait ses vacances d’été à attendre avec impatience les retours au port, à guetter le vent, à s’angoisser de la mer, à regretter sa grande maison, le parc, les cocktails et leurs grands enfants qui venaient parfois les voir. La sécurité…
Le bateau, même grand, c’était supporter les autres, avoir peur, attendre la fin des congés avec l’impatience de celle qui fait son devoir.
Son mari était habité par une nouvelle passion exigeante et dévoreuse et le mois d’août ne les voyait plus dans les stations de montagne d’Autriche, mais sur la côte, à des milles d’une quantité d’eau raisonnable et d’un coiffeur digne de ce nom.
Lilith n’avait jamais été heureuse en bateau ; du coup, elle ne s’y était jamais intéressée, passant son temps à feuilleter des revues féminines dans le vaste carré ou à bronzer sur le trampoline, à l’avant. Les hommes, c’est à dire son mari et ses invités mâles, suffisaient bien à la manœuvre. Les femmes, c’est à dire elle et les épouses des invités de son mari, servaient les apéritifs et les cafés, cachaient leur angoisse par un excès de frivolité, ne parlaient jamais bateau mais cherchaient parfois une machine à laver dans les rues bancales des ports.
Fameux ports, où on se serait cru dans un camping populaire, les uns sur les autres, des gosses qui braillent sur les quais, des voisins adeptes de la brochette, des lolitas aux seins nus contre lesquelles on ne pouvait plus lutter.
Et puis ce fut pire : ce fut l’année des mouillages sauvages. Plus de ports, plus de détente nerveuse le soir, mais une ancre dont on voulait bien croire qu’elle pût retenir tout le bateau et la plage hors de portée pour qui n’aimait pas mouiller ses cheveux, ne savait pas démarrer le hors-bord de l’annexe, n’envisageait pas de devoir ramer un jour.
Toute la journée passée avec son mari ; pour Lilith, cette période fut infernale. Bien entendu, les invités se firent plus rares, les lolitas n’étaient jamais trop loin, sur la plage, et l’Homme ne suffisait plus à la tâche.
Il fallut tenir la barre pour qu’il puisse jeter l’ancre ou la remonter. Il fallut apprendre à sentir le vent pour q’il puisse régler ses voiles et s’offrir le plaisir de doubler les autres. Il fallut perdre une certaine tranquillité.
Parce que cette brute égoïste qui ne s’occupait pas d’elle jusqu’à ce moment devint alors tyrannique. Bien entendu, elle ne faisait jamais ce qu’il fallait, tirait trop, ne poussait pas assez, oubliait tout… Une enfance au point de croix, une vie de mondanités dans la Loire ne prédisposent pas tellement à la compréhension des choses du vent marin.
Quelques hurlements plus tard, il eut son accident cardio-vasculaire. Voir son grand corps si puissant se rabougrir dans les draps blancs de l’hôpital fut une mauvaise expérience. Surtout pour lui qui se vit proche d’une fin jamais encore envisagée.
Elle eut le tort de l’abreuver en livres et revues nautiques ; il en guérit. Mais il en fit une obsession. Et, contre l’avis de son médecin traitant, il s’obstina à reprendre la mer malgré ses essoufflements.
Elle ne fut jamais son infirmière, elle devint son marin et apprit malgré elle les choses de la mer. Un avantage, il ne hurlait plus. C’en était terminé des bains de soleil sur le trampoline… pour elle, car il la remplaçait parfois tandis qu’elle s’occupait seule de la bonne marche du bateau.
Elle devint compétente à défaut de passionnée, ils subirent quelques coups de chien, il eut confiance et décida de traverser l’Atlantique, elle n’avait jamais su lui dire seulement “ non ”.
Il avait de la peine à faire quelques pas, c’est dire qu’il ne pouvait plus grand chose pour elle. Étrangement, elle se sentait encore jeune à côté de lui, plus sûre d’elle et, contrairement à son mari, pouvait encore parler d’avenir. Il s’estimait fini, ne se trompait pas.
Elle prit tout en main, manœuvres de port, mouillages, même les démarches administratives. Il l’admira et désespéra davantage.
Quand il lui parla de suicide, ils étaient exactement au milieu de la traversée. Il voulait mourir en franchissant l’équateur, elle était capable de continuer sans lui. Elle n’avait jamais su lui refuser quoi que ce soit.
Cela faisait bien quinze ans qu’il ne l’avait pas serrée dans ses bras. Quant à avoir un vrai dialogue, elle se demanda si ça leur était déjà arrivé, même quand il la courtisait sous la surveillance de sa mère.
Perchée sur le rouf, elle se sentait un peu triste, mais surtout si légère à mesure qu’un petit point noir et déjà lointain mourait dans le sillage. Elle continuerait. Elle ne reviendrait jamais sur les bords de la Loire.



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