DS
de Daniel Corny



La DS (dimanche 6 août)

Malgré un froid mordant, il reste là à contempler le désastre. Il l’avait bichonnée tout au long des années qu’ils avaient connues ensemble pour la mener à sa fin dans ce petit matin de brume et de terre sombre juste labourée.
Il n’avait fallu qu’un virage, un peu de gel dans l’air humide et cet arbre. Il ne connaît pas son nom… Qu’est-ce qu’il foutait là ?
Pourtant, il connaissait l’endroit. C’était chez lui. Et il avait perdu le contrôle… Tout était allé trop vite. Un tête à queue. Il ne restait rien de l’aile arrière droite de ce qu’il avait amoureusement entretenu.
Sale matin.
Il avait machinalement pris le fusil en sortant. Il n’était pas chasseur, non. Mais Gustave l’était qui lui avait demandé de ramener son arme de Saint-Étienne où on réparait ce modèle. Saint-Étienne où il avait passé une semaine épuisante. Il avait roulé toute la nuit pour revenir. Chacun connaissait ses insomnies.
Pas en DS, non. Il était là-bas en voiture de fonction : une banale 305 commerciale. Deux portes et un énorme fourre-tout à l’arrière. Il avait rajouté le fusil dans son étui à l’invraisemblable fouillis qu’il laissait croître là-dedans.
Pas comme la DS. Il ne tolérait pas la moindre saleté. Elle couchait à l’abri. Une chambre. Il n’avait jamais supporté qu’on puisse abîmer ses jouets.
Il était arrivé par le garage. La chambre donnait de l’autre côté. Personne ne l’avait entendu. Personne ne l’attendait si tôt. D’habitude, il s’annonçait mais là, en pleine nuit… Il ne voulait pas la réveiller.
Une histoire comme il y en a plein les bouquins, les films, d’une banalité à faire pleurer. Pour en arriver là.
Mais il ne pleure pas. Il reste immobile sur le goudron brillant, le fusil inutile gît dans le bas-côté, presque enfoui dans l’herbe grasse.
Il n’y a que les flics et les chasseurs pour circuler si tôt. Avec leur manie de fouiner partout, ils ont dû apercevoir quelque chose d’inhabituel depuis le carrefour là-bas. Ils ont donc tourné à droite. Les voilà. Il les remarque à peine. C’est sa DS qu’il regarde.
Elle était débâchée, couverte d’eau, avec la 2 CV de sa femme. Deux bagnoles restaurées pendant des heures qu’on abandonne dehors avec un break Renault intrus.
Coléreux mais jamais violent. Mais coléreux avec un fusil. Ça donne du pouvoir, pas obligatoirement de bonnes idées. Il voulait se venger, leur faire peur.
Elle est costaud la fliquesse. Le gars à côté, son petit déjeuner est allé cacher un peu plus le fusil.
Comment leur expliquer maintenant qu’il voulait seulement leur faire payer une blessure d’amour propre ?
Avec sa femme, l’Amour, ce n’était plus tout à fait comme aux débuts. Mais pas chez lui. Ni avec sa DS. Puisqu’il avait le fusil. Puisqu’ils aimaient les tours en vieille Citroën, il les a fait sortir de la chaleur de son lit.
C’est grand, un coffre de DS. Il voulait simplement les secouer un peu sur la route. Cinq minutes, pas plus. Il faisait trop froid ce matin pour prolonger trop longtemps cette mauvaise farce.


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