Un Dell pour l'oriel
de Daniel Fattore



Janvier.
Froid de canard à l'extérieur.
Froid des séances à l'intérieur du tribunal de district de la Gruyère, à Bulle.
Pierrette est debout face à ses juges, sous le regard du Christ miséricordieux du crucifix qui orne la salle d'audience.
Clovis, le président, aimerait bien savoir pour quelle raison, en ce terrible été 2003, Pierrette a trucidé ce pauvre passant en lui balançant sur la tête un PC flambant neuf de marque Dell. Il ne lui avait rien fait, pourtant ! Que de rage dans ce geste…
Pierrette, quant à elle, ne parvient qu'à bégayer : « Ca n'arrive jamais, pourtant… » Elle reste impressionnée, écrasée par le décor et par la mise en scène de ce qu'on appelle encore « le lit de justice ». Un lit qui, estime-t-elle, n'est pas de tout repos.
Clovis lui réplique : « Quoi, ça ? »
Pierrette : « Il m'arrive de balancer des objets avec violence quand je m'énerve, mais ça n'était jamais arrivé… »
Clovis : « Le dossier mentionne que vous avez des vitres blindées dans votre appartement. Vous les avez fait poser parce que vous connaissiez votre manie ? »
Au bord des larmes, Pierrette réplique : « Ben oui, j'avais tout prévu, et mon psy aussi… »
Clovis : « Alors, pourquoi ? »
Les vannes cèdent. Pierrette se retrouve aux abonnés absents. Le juge ose un regard compatissant, sans grand succès. Le greffier lui passe un mouchoir en papier.
Douvain, l'avocat de Pierrette, prend le relais. Douvain ? Vous l'avez certainement rencontré en ville. Il lui arrive de jouer aux cartes avec les juges, et de discuter, dans la plus parfaite illégalité, des affaires qu'il doit défendre. Autant dire qu'il est copain avec tout le petit monde judiciaire du beau pays de Gruyère. Il déclare :
« Allez Clo, je t'explique l'affaire. »
Le surnommé Clo se rassied dans son siège, soucieux d'adopter une position propice à l'écoute de son éternel rival au yass. Celui-ci poursuit :
— Comme tu le sais, ma cliente, enfin Pierrette, a l'habitude de jeter des objets à travers l'appartement quand elle est furieuse. Pour limiter la casse, elle achète des affaires solides, évitant soigneusement les hippopotames en verroterie ou les plantes vertes en pot de terre cuite. Tout ce qu'il y a dans son appartement a fait un jour ou l'autre son baptême de l'air, même le vase Ming incassable — entre nous, c'est une pièce rarissime, ceux qui sont normalement rares sont beaucoup plus fragiles.
— Ouais, j'avais compris tout ça… mais ce qui m'échappe, c'est comment ça a quand même pu arriver.
— Je vais t'expliquer. Pour prévenir tout accident, elle a fait poser des fenêtres blindées à l'oriel…
— Ouais ouais ouais, ça je l'ai rappelé tout à l'heure. Mais alors comment… ?
— C'est pas dur : en été, tu comprends, elle ouvre sa fenêtre. Elle a le droit, non ?


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