Ma compagne mystique
de Damien Pottier

Le ciel était gris et menaçant, le vent soufflait par rafales faisant défiler les nuages  à l'allure de chevaux de course. Par delà ma fenêtre, je jetais un regard triste sur la ville. Une journée d'hiver... Machinalement, je sortais mon paquet de cigarettes et l'ouvrais. Deux. Plus beaucoup d'argent, je devrais me rationner ce soir. J'en allumais une, histoire d'oublier et de passer le temps. Je sais maintenant pourquoi les gens fument. Pour oublier et tuer l'ennui. J'ouvrais mon réfrigérateur. Yaourts périmés depuis un mois et rien d'autre... Blasé je refermais la porte. J'avais passé les dernières vingt quatre heures en hibernation dans ma chambre sordide, je décidais de prendre l'air pour me donner un nouvel élan. Je partais en quête d'une bouteille de vin et de nourriture pour m'aider à passer la soirée.

Je m'engageais le long des boulevards balayés par le vent. La ville avait perdue son effervescence des derniers jours. Il ne restait plus que quelques âmes en peine, errant d'échoppes en échoppes ou se dirigeant chez leurs amis et famille pour célébrer cette fin d'année. J'écrasais le pavé de mes bottes, la tête baissée ne voulant croiser aucuns regards. Furtivement je jetais un oeil à tous ces visages béats et rayonnant d'idioties festives qui me renvoyaient l'écho de mon errance quotidienne. Tout ça me donnait la nausée. À quoi bon fêter cette nouvelle année? Serait elle meilleure qu'une autre ou moins bonne. Tout ceci est une vaste farce. Les années passent mais la toile de fond est figée, d'autres passagers prennent place mais la destination reste inchangée.

Tout en marchant, je me pensais, la solitude a du bon. Son côté romantique, à la manière d'un Chateaubriant (ou celle du cow-boy solitaire, l'homme qui se suffit à lui même et qu'une appartenance à quelconque groupe n'apporte rien, celle qui vous fait sentir que vous êtes un être à part, cette solitude galvanisante et orgueilleuse) et à cet éveil au monde dans une naïveté contemplative.

J'arrivais devant le supermarché, mais hélas pour moi, il était fermé. Je jurais tous les dieux du ciel, cette soirée s'annonçait désastreuse... Je n'avais pas mangé convenablement depuis plusieurs jours et une bouteille de vin m'aurait permis de voir la vie en rose. Tous mes projets venaient de s'envoler... Dépité, je décidais de partir en balade pour m'oxygéner. Je me dirigeais vers l'hippodrome puis longeais l'Orne accompagné par le froid saisissant s'engouffrant dans mon manteau. La nuit était tombée et l'obscurité m'entourait. Je croisais quelques personnes se promenant, et pensais en mon for intérieur, que comme moi, elles aussi avaient du se perdre dans cette cacophonie festive.

Après quelques minutes passées à déambuler le long des hêtres je fus stupéfait du silence m'envahissant. Mes sens se trouvaient exacerbés. J'avais l'impression d'être le seul homme sur Terre et pouvais bientôt percevoir l'hêtre vibrer sous son écorce. L'herbe chantait, rythmée par les bourrasques saccadées du vent. J'étais dans un bal où faune et flore valsaient à l'unisson. Sous mon enveloppe corporelle, je sentais mes os résonner au rythme des éléments. Enivré par cette sensation nouvelle, je poussais des hululements pour accompagner les rafales du vent – Hu, huuuu, hu, huuuuu - je sifflais pour répondre aux feuilles frémissant dans les arbres – schuuut, schuuuut, schuuuuuut - j'étais entré dans une transe sensitive. Je dansais le long des arbres tel un chaman invoquant les esprits. Je psalmodiais des incantations dans une langue immémoriale. L'espace de quelques instants je me retrouvais comme un guerrier tribal perdu dans le jardin d'Éden.

Après cet épisode sauvage, je remontais vers un quartier résidentiel. Maintenant à l'abri du vent, la rue était vide et silencieuse comme écrasée sous une chape de plomb. La ville semblait s'être vidée de sa population. J'étais comme guidé, quelque chose semblait m'indiquer la voie. Passant devant les fenêtres des maisons, je voyais des personnes s'affairaient autour de la table. Serviettes, verres, couverts, assiettes, feu de cheminée. Les femmes arboraient leurs plus belles toilettes tandis que les hommes portés fièrement des cravates aux couleurs chatoyantes. Moi j'étais seul dans la brise légère, le nez enfoui dans ma veste, les mains vissées à mes poches. Quelque chose de magique et de mystique se produirait cette nuit, j'en étais persuadé. Comme un spectre, j'avais pénétré dans un monde parallèle. Le monde du silence. Des visions fantomatiques s'offraient à moi, et c'est à ce moment que je commençais à grandir. Une bonne cinquantaine de centimètres. J'étais maintenant le chef Bronden* et l'atmosphère m'accompagnant était McMurphy*. Je poursuivais mon pèlerinage et quittais une rue étroite pour tourner à gauche et revenais sur les longs boulevards. Et toujours ce silence.

Les premiers hennissements de moteur sonnèrent le glas de ma retraite. Désireux de faire partager mon expérience, je me dirigeais vers le centre ville à la recherche de mon ami clochard, posté à l'intersection des rues St Pierre et Ecuyère. Je l'avais rencontré un soir de solitude, cette solitude commune nous avait rapprochée. J'avais été subjugué par le vent de liberté émanant de lui. Mais il n'était pas là. La porte du nirvana se referma brusquement avec le meuglement rauque d'un clochard insultant une jeune automobiliste.

J'étais totalement réveillé et de nouveau je ressentais l'agression du monde extérieur, telle une  bête apeurée, je pressais le pas pour rentrer le plus vite possible. Et le pire arriva, je me sentais rapetisser. Je croisais un groupe de personnes hagardes cherchant une adresse, ne voulant leur donner aucunes indications qui m'auraient retarder je fourrais le nez au plus profond de mon blouson et m'engouffrais sur ma droite dans une petite ruelle.

Je débouchais sur l'avenue Maréchal Leclerc. A droite se trouvait un abri bus où des personnes attendaient. Je détournais le regard et aperçus deux hommes qui me fixaient. Deux coqs de basse cour. Jeans, anorak, gel dans les cheveux. Basic. Offensé je leur renvoyais leur regard et décidais de jouer au jeu du «qui baisse les yeux le premier est une mauviette». Je continuais de marcher en les fixant mais après quelques dizaines de mètres, les ayant perdus de mon champ de vision je laissais tomber la chose. J'arrivais à un feu tricolore, le trafic était dense. Je m'arrêtais et attendais une accalmie pour traverser. Je baladais mon regard et quand je voulus me détourner sur ma gauche pour voir si les deux énergumènes m'observaient toujours, je faillis presque sursauter en les voyant tout deux à mes côtés. Je n'eus pas le temps de me demander ce qu'ils me voulaient, que le plus trapu des deux m'annonça qu'ils étaient de la police et qu'ils voulaient voir mes papiers.

Bingo! Deux attardés mentaux ayant trop joués aux cow-boys et aux indiens durant leur enfance venaient foutre en l'air toute la féerie du moment. Ils indiquèrent le renfoncement d'immeuble pour procéder à la fouille corporelle. Le deuxième plus gringalet, me présentait son badge pour justifier de leur appartenance au force de l'ordre. D'un hochement de tête, je lui fis signe que j'avais bien compris. J'avais repris ma taille normale.

Hélas pour moi, je n'avais pas mes papiers sur moi. Je n'avais que ma carte d'étudiant. Je la présentais au plus costaud des deux.

-       Que faîtes vous en ville à cette heure jeune homme, me demanda le trapu d'une exquise politesse.

-       Je me promène.

-       Vous vous promenez?

-       Ouais...

-       C'est étrange...

-       Ce qui est étrange c'est qu'on ne puisse pas se promener sans se faire emmerder.

-       Veuillez baisser d'un ton s'il vous plaît.

-       Y'a t-il une loi interdisant de se balader dans les rues à la nuit tombée, ou peut être sommes nous en état de guerre, loi martial...ou un truc du genre?

Son collègue rappliqua à toutes pompes et me sortit son baratin comme quoi la France était le pays des droits de l'homme (ça puait le manuel scolaire à plein nez).

-       Allez en Chine pour voir si la liberté est meilleure, rétorqua t-il.

Si la liberté c'est de pouvoir avoir vingt chaînes de télévision, de claquer tout son salaire mensuel au centre commercial le samedi venu, ou d'idolâtrer des icônes de papiers mâchés, il pouvait se la foutre là où je pense et se l'enfoncer bien profondément pour qu'elle ne puisse plus ressortir.

Je restais stoïque, droit dans mes bottes. J'étais excité d'avoir une discussion avec ces gentlemen. J'étais au dessus d'eux, j'avais entrevu le nirvana.

Vinrent les choses sérieuses et c'est à ce moment que les événements prirent une tournure atypique. Mon aventure passée allait revenir au galop. Une sensation étrange me traversa , je me sentis grandir à nouveau, de plus en plus et de plus en plus vite. Tout en continuant de grandir j'entendais au loin, le plus gros des deux me sortir son baratin sur les stupéfiants tout en passant ma carte d'étudiant à son collègue, qui s'empressa de contacter le central pour vérifier mon identité. Je percevais un faible écho disant que si j'en avais sur moi, je devais le dire et le leur donner. Ils ne me diraient rien, si j'étais coopératif. Sinon, c'était direction le poste. Le poste! Ce mot faisait tilt, je m'allumais comme un billard électrique et courbais l'échine pour revenir à leur hauteur.

Avec la grâce d'un félin, je vidais le contenu de mes poches devant leurs yeux ébahis pour leur montrer ma plus complète et asservie coopération et lui répondais :

-       Le poste vous m'avez dit? Ca m'intéresse, ce soir je suis seul et j'adore découvrir des paradis perdus.

-       C'est de la provoc'?

-       Non mais une proposition si alléchante ne me laisse pas de marbre.

Mon auto fouille corporelle les avait bluffés, encore sous le choc le plus frêle en communication avec la maison mère me demandait mon lieu et ma date de naissance afin de vérifier mes coordonnées.

Sentant que la situation ne suivait pas la procédure habituelle, le plus gros montra des signes de nervosité et se retournait de droite à gauche et finit par me dire.

-       Bon... C'est bon, rangez ça.

Pour ne pas perdre totalement la face, il me demanda d'ouvrir mon blouson. Rien. Ils l'avaient dans l'os. Je jubilais, et sentais mon corps grandir encore et toujours. Je leur échappais, le profil type semblait glisser entre leurs mains comme une anguille.

Le plus maigre, une fois mon identité vérifiée me dit que si je voulais discuter nous allions discuter. Il amorça son discours mais il tomba dans un souffle car hélas pour eux je m'étais redressé et maintenant d'où je me trouvais je ne pouvais discerner que la crainte dans leurs yeux chétifs. Ils étaient comme pétrifiés devant une chimère. Ils me rendirent ma carte d'étudiant, me gratifièrent d'une «bonne soirée Monsieur» qui sous entendait «on t'aura la prochaine fois fils de pute» et partirent.

Enfin, je pouvais traverser l'avenue et rentrer chez moi. Tout en marchant, je me sentais grandir encore plus vite. Cela ne s'arrêta qu'une fois franchit le seuil de ma porte. J'allumais la lumière et me regardais dans le miroir. En face de moi se trouvait un jeune homme fier et enrichi de cette aventure rocambolesque. La solitude m'avait ouvert la voie et marquait mes premiers pas vers la sérénité du Bouddha.

* Le chef Bronden et Mc Murphy sont deux personnages dans «vol au dessus d'un nid de coucou» K.Kesey

Sacrifice festif

Des Klaxons parviennent à mes oreilles

comme les cris de liasse d'une foule en délire

fin d'une année...

début d'une illusion nouvelle

Le manège s'est arrêté pour laisser place à de nouveaux passagers

Pantins dansez autour de l'échafaud

Dernière cigarette avant le jugement dernier

Le grand bal a commencé

l'illusionniste a semé son nuage de bonheur

Demain, l'effet disparaîtra

et seul votre conscience restera

Elle vous jugera

Comme une algue suivant les vagues

au matin vous serez jetés sur le rivage

abandonnés, desséchés, oubliés

les vautours sont aux aguets

restez groupés

Fraternité infinitésimal

(poème écrit à minuit)




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