Le temps perdu à expliquer aux potes, potaux, potards et potirons
de Clopine Trouillefou



Bien sûr, je pourrais appeler cela, comme Clopin l'a suggéré hier au soir : "Marcel Proust pour les nuls" ; mais d'abord, mes potes sont tout sauf nuls. Et ensuite, j'ai bien l'intention de parler autant de moi que de Marcel Proust, là-dedans - et pour tout dire, cela m'arrange. Tant d'ouvrages savants, de recherches historiques et scientifiques, de cours universitaires ou d'exégèses, de thèses de linguistes, de grammairiens, de critiques littéraires, tant d'encre a coulé sur Marcel, que ma si insignifiante contribution ne peut qu'être résolument placée sous le triple signe de l'amateurisme, de la partialité et de la bonne humeur.
Mais d'abord, voir de quoi il retourne...

Comment j'ai lu Proust.
scène un : les années Giscard, un lycée de province, une cour de récréation, 10 h 10 du matin.
J'ai 15 ans, et je suis amoureuse de mon prof de français. Mais alors, raide dingue, et absolument sans espoir, comme de juste. Je le suis à la trace, dans les couloirs, jusqu'à la porte de la salle des profs, je connais l'emplacement de sa bagnole sur le parking... Je le piste. Heureusement que je ne suis guère remarquable, parce que sinon, il me remarquerait. Mais là, invisible et de peu d'importance, je peux me glisser derrière lui, dans la cour de récréation, tout près, sans trop de risques.
Mon prof écoute d'un air distrait une autre grande personne, un autre prof. Ils sont debout tous les deux près de la porte d'entrée... Mais en réalité il contemple, la tête un peu penchée et les mains dans le dos, une élève de ma classe, la si jolie Mademoiselle X, aux cheveux relevés, à la peau blanche, aux joues rondes et à la bouche bien rouge, toute occupée à jouer à se pousser, s'attraper, esquiver, avec trois autres camarades.
"Albertine", dit-il soudain, interrompant son collègue. "Tout à fait Albertine, ne trouvez-vous pas ? "
Le collègue est un peu surpris, puis suit la direction du regard, regarde un instant le groupe joueur et acquiesce finalement : "Oui, oui, des jeunes filles en fleur, certainement".
Jusque là, je n'ai absolument rien compris, sauf que la jalousie, comme une flamme sèche, est passée sur moi, m'a envahie de sa haine et m'a ensuite rejetée, comme un volcan rejette une scorie : je ne suis plus qu'un tas de cendres. Je donnerais précisément tout au monde, et même un peu plus, (mais hélas, le diable ne se montre guère intéressé par mon âme) pour être Albertine, Jeune Fille en Fleurs (ou, à la rigueur, Mademoiselle X). Je m'approche encore un peu plus, tend l'oreille "- à ce propos,", continue mon prof "je viens d'acquérir l'édition de la Pléiade, trois volumes, toute la Recherche du Temps Perdu. C'est un peu cher, mais c'est un tel chef-d'oeuvre "... et les deux profs, calmement, regagnent l'intérieur du bâtiment.
Je sais maintenant de quoi il s'agit. Marcel Proust. Le prof en a parlé, trois semaines plus tôt. Un Génie de la langue française, a-t-il expliqué , malheureusement peu accessible car de lecture difficile... Qu'importe, je suis toute contente. Un pas de plus vers lui.


Cadeau d'Anniversaire
scène deux : une soirée familiale, un pavillon phénix, Giscard à la télé, 19 h 30, ma mère qui met la table.
" - Au fait", dit ma mère qui place les couteaux, pendant que je remue les verres, "il faut que tu me dises ce que tu veux pour ton cadeau d'anniversaire". Elle se tait une seconde, semble prendre son élan, et poursuit d'une traite " et tu peux demander quelque chose de plus cher que l'année dernière, hein. Cette année, vas-y ! Ca comptera pour les deux ans, quoi".
Je sais que ma mère ne s'est pas vraiment remise de ma demande de l'an passé. J'avais souhaité un parapluie - et ma mère avait insisté en vain pour que je complète mes désirs, mais rien à faire : ce trop simple parapluie était exactement, ni plus ni moins, ce que je voulais. Et je comprenais maintenant que mon parapluie l'avait mortifiée. Pas assez coûteux, ne correspondant pas à l'idée d'un cadeau pour jeune fille, quoi ;
- "Eh bien si tu peux, cette année, " dis-je, (je lui réponds d'un air un peu embarrassé. C'est l'époque où les disputes avec ma mère sont bi quotidiennes, et toujours plus violentes.. Nous ne savons presque plus nous parler "normalement"), "j'aimerais bien les trois tomes de la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, dans l'édition de la Pléiade".
J'ajoute, sur le ton le plus dégagé, raisonnable et adulte que je peux : - " Je crois que c'est un peu cher, mais c'est un tel chef d'oeuvre"
Ah ! Le regard de ma mère sur moi ! Ce regard effaré, toujours un peu coupable et surtout rond, dur, lisse et bleu comme celui d'une chatte siamoise débordée par sa portée ! Encore une fois, mon souhait la choque ; je le sens bien, la Recherche du Temps perdu ne convient pas... me voici princesse Aurore, demandant sa peau d'âne à son Père le Roi. Ma mère soupire. Que peut-elle faire d'autre ?


INTERNET
scène trois : aujourd'hui, devant un ordinateur, les trois tomes posés à portée de main, 10 h 02.
Internet a tout changé, et il a rendu mon univers poreux. Je m'explique. Grâce à internet, des rencontres improbables se produisent, des aventures se dessinent sans arrêt. Les pages que j'écris aujourd'hui en sont la preuve. Ce sont comme des téléscopages, et les plus curieux font s'entrechoquer, comme des glaçons dans de l'alcool, d'une part ce qui relève chez moi d'une innocente, discrète, curieuse mais néanmoins furieuse manie : mon goût par la littérature, et d'autre part le reste de ma vie. C'est-à-dire cette longère brayonne dans laquelle je vis, cette vie sociale largement dominée par la figure de Clopin, né là, lui (*) , et nos copains anciens ou récents, qui, comme nous, cherchent tous à plus ou moins "vivre autrement" : une foule sentimentale, à soif d'idéal...
Et qui donc me regardent un peu comme ma mère m'a regardée autrefois, quand je leur parle de Marcel Proust. Je sais bien ce qu'ils pensent, allez, et ce qu'ils ont dans la tête. La toute première question est "qu'est-ce que tu fous avec Marcel Proust" ? Suivie de la seconde, tout aussi effarée "Tu as VRAIMENT lu la recherche sept fois - en entier ?", sous-entendu "t'es sûre que ça va bien, Clopine ? " Et enfin, celle-ci , pensée si fort que je l'entends tout autour de moi , comme à voix haute "POURQUOI ? Qu'est-ce qui peut y avoir de commun entre toi, ton univers, Beaubec, les ânes et les moutons, et ce... enfin, ce Marcel Proust. C'est du snobisme intellectuel ou quoi ? Tu cherches à briller ? Tu t'y crois ? "
Alors je parle, je me lance... Les potes me posent des questions, et puis tous finissent par me raconter quelque chose d'eux et de Marcel. Pourquoi ils ne l'ont pas lu, ou n'ont pas voulu le lire. Comment, quand, où ils ont essayé, pourquoi ils ont abandonné. Les potesses s'expriment souvent avec plus de franchise, et avouent tout de go "j'ai essayé, mais il m'est tombé des mains." "oh, moi, tu sais, Marcel Proust, je n'y comprends strictement rien..." Les potaux y mettent plus de rancoeur "non, franchement, son univers, là, à ton Marcel, ben moi il me débecte. J'en ai strictement rien à foutre, de ton petit snobinard"...Les potards entonnent du Bobby Lapointe "Marcel me harcèle" ou dérivent vers des souvenirs de maillots de corps à trous-trous. Certains d'entre eux font même un geste obscène, genre la branlette, pour exprimer ce qu'ils pensent de la littérature en général, et de Marcel Proust en particulier...
Les potirons, dans le jardin potager, en rougiraient presque pour moi.
Alors l'envie a monté, d'enfin raconter, en prenant mon temps, à l'aide d'exemples et de souvenirs, du mieux que je peux, pourquoi, à mon avis, tout le monde peut faire son miel de la recherche du Temps Perdu. Pourquoi il est absolument indispensable, sinon de le lire (c'est vrai que c'est dificile) du moins de savoir un peu, en gros, pourquoi on pourrait, éventuellement, en avoir envie. Marcel Proust, comme la peinture de Picasso ou l'art byzantin, n'est pas aussi accessible qu'un roman de Galvada - on peut le déplorer, le regretter, ou au contraire s'en réjouir, n'empêche que c'est comme ça. Il y faut de la patience, de la curiosité, et de la ténacité. Il faut, sans se renier pour autant, adopter une posture modeste. Bref, posséder quelques vertus... Et si je peux aider qui que ce soit, presque par inadvertance, à rencontrer ce livre remarquable, je m'en voudrais de ne pas le faire. Vous savez, je ne me vois pas autrement, dans cette tentative qu'un simple bedeau - je suis à la porte d'une cathédrale, la porte est lourde à pousser, un étranger arrive, je l'aide. Je sais, moi, quelles splendeurs attendent celui qui ose pousser la porte. Je connais la hauteur des voûtes, la splendeur des vitraux, la largeur des dalles, le labyrinthe des nombres d'or qui ont orienté l'emplacement du chevet. Je sais que, même si on ne croit pas en dieu ni en diable, et qu'on est parfaitement hermétique à la mystique, on peut ressentir le tressaillement de la beauté, devant une rosace bleue... Et ce n'est pas un hasard si Marcel comparait la Recherche, très précisément, à une cathédrale gothique. Il avait, en son jeune temps, parcouru toutes les grandes cathédrales du Nord de la France. Il avait lu et relu tous les ouvrages consacrés à cette architecture, et traduit Ruskin (un connaisseur de la chose). Il s'était perdu dans la contemplation des figures grotesques, sculptées autour des portes, et avait suivi passionnément le jeu des lumières à travers les vitraux. S'il osait, orgueilleusement, comparer son ouvrage à ces édifices, le mesurer à cette aune-là, c'est qu'il avait quelques raisons... N'empêche que n'importe qui, je dis bien n'importe qui, peut entrer dans une cathédrale. Alors, pourquoi pas, surtout avec l'aide d'un bedeau sympa, comme moi quoi, pourquoi pas ..... vous ?
(*) : (par exemple, je promène le chien, un inconnu passe à vélo, et me lance soudain : "Ah, bonjour ! Il me semblait bien que j'avais reconnu le chien de Clopin" *soupir* Je dois donc me résoudre à l'évidence : je suis bien moins connue que son chien :>)) )

"PROUST, C'EST CHIANT"
"les phrases sont trop longues : arrivé à la fin, on ne se souvient plus du début" ; "on ne comprend rien à ce qu'il dit" ; "déjà, Balzac, bon, alors Proust" ; "et puis il ne se passe rien"
En fait, il se passe avec Proust ce qui s'est longtemps passé avec la peinture contemporaine : un aveu d'impuissance à s'y retrouver, mêlée d'une sorte de respect fondé sur le prestige de l'auteur . Proust prendrait donc place à côté de l'opéra, de la pratique du piano, du jeu d'échecs, des films d'Ingmar Bergmann et des parties de golf. Il appartiendrait au patrimoine culturel de la haute bourgeoisie, et il faudrait un outillage spécial, fourni avec la layette des classes favorisées, pour pouvoir le comprendre...
Et pourtant, pour ce qui est des phrases longues et tortillées, et des références obsolètes, tenez, ce passage :
"C'était quatre des plus hardis cormorans éclos dans l'écume qui couronne les flots incessamment renouvelés de la génération présente ; aimables garçons dont l'existence est problématique, à qui l'on ne connaît ni rentes ni domaines, et qui vivent bien. Ces spirituels condottieri de l'Industrie moderne, devenue la plus cruelle des guerres, laissent les inquiétudes à leurs créanciers, gardent les plaisirs pour eux et n'ont de souci que de leur costume. D'ailleurs braves à fumer, comme Jean Bart, leurs cigares sur une tonne de poudre, peut-être pour ne pas faillir à leur rôle ; plus moqueurs que les petits journaux, moqueurs à se moquer d'eux-mêmes ; perspicaces et incrédules, fureteurs d'affaires, avides et prodigues, envieux d'autrui mais contents d'eux-mêmes ; profonds politiques par saillies, analysant tout, devinant tout, ils n'avaient pas encore pu se faire jour dans le monde où ils voulaient se produire. " Balzac, César Birotteau
- "Oui," va-t-on me répondre en bâillant, "mais justement, les descriptions dans Balzac, je les sautais toujours..." (Moi aussi, d'ailleurs, petite fille, je pratiquais la lecture "à la marelle")
Ok, donc, d'accord, mais si je vous parle d'un autre auteur connu, Jules Verne, alors là votre oeil va s'allumer : Verne est un des rares géants du 19è siècle à avoir pu procurer un plaisir direct, "simple", à, par exemple, un petit garçon né entre 1945 et 1955. (Zola, fournisseur de rédactions, étant un cas à part). Verne, à la bonne heure ! Et pourtant, écoutez ça :
"Des oxyrhinques, sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins, longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat, apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres. se montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées, habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la vitre des panneaux. montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes : ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube, du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais, séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. " Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers
Il me semble que, long, référencé à souhait et demandant un effort de lecture, cela vaut bien :
" S'il était assez simple d'aller du côté de Méséglise, c'était une autre affaire d'aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et l'on voulait être sûr du temps qu'il ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours, quand Françoise, désespérée qu'il ne tombât pas une goutte d'eau pour les "pauvres récoltes" et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel, s'écriait en gémissant : "Ne dirait-on pas qu'on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en se montrant là-haut leurs museaux ? Ah ! Ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs ! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c'était sur la mer" ; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner : "Demain, s'il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes"." Proust, Du côté de chez Swann (au fait, ça y est, si vous êtes parvenu jusqu'ici, vous AVEZ LU DU PROUST; sisisi, je vous assure....)
Oui, allez-vous me répondre, mais au moins, chez les autres, il y a de l'action ! On parcourt le monde en ballon, on descend dans les entrailles de la terre, on porte son courrier au Tsar en galopant avec des Tartares. Ou bien on s'imagine partant à la conquête de Paris, déchiré entre l'avarice et l'amour de sa fille unique, fricotant avec un ancien bagnard, fondant du vermeil pour d'ingrates filles ou agonisant dans un grenier, mais bref, il y a de quoi s'IDENTIFIER...
C'est vrai : il vous est impossible de vous identifier à qui que ce soit, dans la Recherche. Oh, il y a bien un "narrateur", qui dit "je". Mais il ne parle jamais directement de lui- même, mais de ses sentiments, et encore, situés dans le temps. Ainsi, on saura tout sur la manière qu'il avait d'aller se coucher quand il avait huit ans, mais rien de "concret", ni dates précises, ni péripéties, ni début-milieu-fin d'une quelconque "histoire". Son portrait se dessine en "creux", et il passe son temps à décrire "les autres" : ses parents, ses voisins, ses amis, ses relations, et même, de la page 188 à la page 382 du côté de chez Swann, il disparaît complètement pour laisser la place à un personnage et à une action situés trente ans avant sa propre naissance ! De quoi effectivement être rebuté, n'est-ce pas ?
Du coup, on a envie de laisser tomber le livre. Qu'importent la tante Léonie, Charles Swann, la duchesse de Guermantes ou le baron de Charlus ? Se mettre, non dans la peau, mais dans la tête d'un narrateur qui passe son temps à décrire minutieusement, les uns après les autres, les états d'âme de ses personnages, qui n'apparaît que de loin en loin, simple témoin, très rarement au centre d'une anecdote et qui peut même disparaître complètement du récit, cela semble impossible. Pourquoi suivre les opinions et les descriptions d'un "je" que vous ne pouvez pas être, bien entendu, à moins d'avoir vous-même vécu une enfance protégée, d'être un garçon chétif et fragile, richissime, hypersensible et maladivement attaché à sa mère, d'avoir été un adolescent rêveur et mordu par le snobisme, d'être un homosexuel au temps où ceci équivalait à une maladie presque mortelle, d'être juif pendant l'affaire Dreyfus et de passer votre temps étendu dans une chambre à écrire, écrire, écrire...
Et pourtant, c'est BIEN CE QUI SE PASSE. Petit à petit, quand vous entrez dans la recherche, vous cessez de penser par vous-même, de trouver dans l'univers qui vous est présenté là des "correspondances" avec vos sentiments à vous, avec vos aspirations à vous. C'est la magie de la Recherche : si vous vous abandonnez aux mots que vous lisez, vous allez entrer dans le théâtre magique, vous regarderez à travers la lanterne magique que l'écrivain va faire tourner devant vous. Ce sera d'abord un petit théâtre, puis cela va s'élargir, prendre de l'importance et de la profondeur. Les couleurs seront de plus en plus précises, les dessins de plus en plus fouillés. Rien qu'en vous laissant aller, qu'en suivant - sans s'irriter, sans chercher à devancer l'histoire ou à revenir en arrière, sans faire plus de pronostics sur le dénouement - les mots de Marcel Proust, il va vous arriver une chose étonnante : vous allez quitter votre propre strate spatio-socio-temporelle pour entrer dans celle du Narrateur. Et faire ainsi plus de découvertes sur lui, et sur vous-même, que vous ne le croiriez possible...
Et vous allez en plus être émerveillé. Parce que la manière dont Proust se sert des mots pour vous faire partager son expérience d'être humain relève de la virtuosité la plus pure, la plus exquise. Imaginez un peintre qui a pour projet un tableau aussi singulier dans le motif que précis dans le moindre détail. Gigantesque par la taille, et pourtant totalement minutieux. Dont le plus petit trait de pinceau se retrouvera répété, souligné, utilisé de 10 façons, réapparaissant ici, puis là, le même et pourtant un autre... Et ce peintre, pour exécuter ce tableau prodigieux, possède une palette complète, des couleurs incroyables, précieuses et inaltérables à la fois, des matériaux les plus divers, la boue de l'ironie et de la charge côtoyant l'or et le lapis lazzuli les plus précieux, qu'il utilise comme on presse un simple tube de gouache.
Cette palette, c'est la langue française, ces couleurs, c'est la métaphore, et son pinceau, c'est le style.
Allez, avouez : cela vous tente, non ? N'avez-vous pas envie d'essayer de passer le cap de la difficulté (réelle) de lecture, pour comprendre la toile qui est là, devant vous, à votre portée ? je peux vous fournir, pour vous aider, quelques clés. Et d'abord, comme dans une émission d'Alain Jaubert sur les tableaux du Louvre, vous parler toiles, pinceaux, palettes... je veux dire vous parler du style de Proust, et de son arme favorite : la métaphore.
Et j'espère bien que vous ne trouverez pas ça trop « chiant » !

L'ARME FATALE !

"la métaphore seule peut donner une sorte d'éternité au style" Marcel Proust
Entre autres difficultés qui attendent le lecteur de la Recherche, et qui vont le faire trébucher comme un cavalier sur un sol glissant sent sa monture perdre pied, se reprendre, avancer prudemment ou boiter bas, les deux pires sont l'inconnu du dessein, et l'ampleur du projet.
L'inconnu se dévoile dès les premières pages, et trouble énormément le lecteur, qui se demande où diable on veut l'emmener. Bon, il ne faut pas être bien malin pour s'apercevoir qu'on n'est pas, ici, dans un récit classique. Pas d'intrigue, pas d'histoire, rien qui se "noue" et que le récit devrait dénouer. ... Nous ne sommes pas non plus, malgré les apparences, dans l'autobiographie. Oh, certes, la recherche commence par une scène d'enfance, puis le narrateur va parler de ses amis, de ses amours, de ses occupations. Et il nous laissera à l'aube de la vieillesse, à la porte d'une soirée mondaine où tous les êtres qui auront croisé sa vie seront méconnaissables, à cause de leurs cheveux blancs. Donc, on pourrait se raccrocher à la linéarité temporelle de la Recherche ? Ben non. Le narrateur ne cesse de s'effacer derrière tel ou tel personnage (le lecteur voit la vie à travers les yeux de Tante Léonie, par exemple, ou bien on plonge trente ans en avant et on vit une histoire d'amour de Charles Swann, etc). Cela donne un texte presque "brisé", comme une ligne droite se brise en une courbe de température, et, malgré le "je" sans cesse employé, rien ici qui rappelle le "pacte autobiographique". D'autant que tous les personnages sont inventés, comme Balzac inventait les siens: en prenant des éléments à l'un, à l'autre, et en secouant le tout comme un barman secoue son shaker.
En fait, le "je" dont il est question dans la Recherche se rapproche plus du "je" d'Emily Brontë que celui de Jean-Jacques Rousseau. Vous savez, ce personnage; Lockwood (assez content de lui) dans Les Hauts de Hurlevent, par qui débute et se clôt le récit, et qui laisse la parole à la fidèle servante, Mrs Dean, pour raconter le drame des amours de Catherine Earnshaw. En tout cas, il est plus facile, à mon sens, d'aborder la Recherche en plaçant ce foutu "je" de ce côté-là qu'en croyant que Marcel va uniquement nous parler de lui !
Parce que l'autre difficulté de la Recherche est l'ambition démesurée de ce livre. Non seulement Proust entend bâtir une cathédrale, mais encore il veut qu'elle soit vertigineuse. Chaque personnage que vous allez rencontrer au début de la recherche, chaque nom croisé, dont vous n'entendrez plus parler pendant des pages et des pages, ressurgira pourtant, prendra place à côté des autres dans le motif, servira au dessein secret de Proust (eh oui, il y a dans la Recherche, à mon sens, un secret... Mais je ne vous le dévoilerai que plus tard, il vous faudra m'accompagner si vous voulez le connaître !). Et la Recherche fourmille de personnages. Des grands, des petits... Des caractères qui pourraient devenir des archétypes : comme Molière invente Harpagon, Proust invente une Verdurin, un Charlus. Mais aussi des personnages secondaires, qu'on voit à peine : tiens, un tennisman traverse le terrain, et on le retrouve 800 pages plus loin...
Tout cela est bien fatigant pour le lecteur. Il avance dans la Recherche à tâtons, cherchant à se raccrocher à ceci, à cela. L'impression d'errer dans un labyrinthe, ou plutôt dans un de ces "palais des glaces" des fêtes foraines : on se cogne, en croyant trouver la sortie. Perso, j'avais horreur du Palais des Glaces, et je ne comprenais pas l'obstination de ma mère à m'y enfourner.
Oui, mais c'est là que Marcel Proust dégaine son arme fatale : la METAPHORE.
Il faut bien comprendre que la Recherche fait partie de ces équations fractales, (comme la côte de Bretagne, la Vague d'Hokusaï ou le chou romanesco) dont la forme générale reprend la forme de chaque élément qui la compose.
(Ou, si vous préférez le dictionnaire : Définition 1 : (Mathématiques) Objet géométrique défini par un ensemble de propriétés précises, dont celle d'être autosimilaire, c'est-à-dire que le tout est semblable à l'une de ses parties.
Définition 2 : (En langage courant) Désigne une forme dont l'aspect ne change pas quelque soit l'échelle à laquelle on observe celle-ci. Les fractales sont fréquemment utilisés pour construire des images de synthèse.)
Eh bien, la forme fractale de la Recherche est la métaphore. C'est une gigantesque métaphore, composée de centaines de petites métaphores... Tout à fait un chou romanesco, comme ceci :
Et la seule chose que le lecteur doit faire est de s'abandonner à la métaphore proustienne. Je dis bien s'abandonner, comme dans un wagonnet de montagnes russes ou une salle de concert classique. Ne pas chercher à savoir pourquoi tous ces musiciens en frac sont réunis là, ni ce que le compositeur a exactement dans la tronche... Mais goûter ce qu'on vous sert. Renverser un peu la tête et tirer la langue...
La métaphore proustienne envahit le lecteur comme certains vins font exploser les saveurs dans votre palais. Quand vous avez compris ça, vous êtes prêt pour la lecture au long cours de la Recherche du Temps Perdu. Vous n'ahanez plus comme le long d'une côte raide, exposée au soleil. Vous ne froncez plus votre ride du lion, comme mon gamin le fait quand il cherche la solution d'un problème... Non, vous lisez en vous enchantant des trouvailles de Marcel. Ne lisez pas les phrases en butant sur le sens : admirez les métaphores de la Route...
Parce que Marcel est LE virtuose. Chapeau bas... C'est peu de dire qu'il sait manier la métaphore. Il a même dynamité le passage, après lui. Comment écrire par images, après Marcel Proust ? Je vais vous en donner un exemple : sans doute le plus célèbre, mais un des plus éclairants.
Il s'agit de décrire le bruit d'une sonnette de porte de jardin. Cette sonnette prévient le Narrateur qu'un voisin de ses parents vient leur rendre visite, le soir, à la fraîche, dans un de ces jardins provinciaux où on se réunit autour d'une table ronde, d'une orangeade, sous une tonnelle et les pieds dans du gravier blanc : a priori, que du paisible. Oui, mais pour l'enfant dans sa chambre, c'est un drame : sa mère ne viendra pas l'embrasser, parce que le voisin, un certain Charles Swann, est là. Du coup, la soirée paisible s'obscurcit, et l'angoisse monte dans la gorge de l'enfant.
Vous, moi, n'importe qui, aurions donc décrit le bruit de la sonnette comme quelque chose de désagréable, n'est-ce pas ? "Le criaillement de la sonnette du jardin me déchirait le coeur". "La sonnette de la porte, avec son tintement de verre brisé, annonçait mon abandon et ma solitude"... Oui, bien sûr. Mais pas Marcel, ben tiens ! Lui va utiliser un registre métonymique. Il va décrire le son de la sonnette, à l'aide de la forme de celle-ci. L'objet est ainsi appréhendé par des adjectifs en colonne au-dessus et au-dessous de lui ! IL parlera du "tintement ovale et doré" de la sonnette, et évidemment c'est génial, parce que vous y êtes bien plus que dans une métaphore platement psychologique.
Et n'allez pas croire que Marcel ne fait que dans le concis, le précis, le droit au but. IL y a, au centre de la Recherche, une métaphore qui dure bien deux ou trois pages ! Nous sommes ici dans la virtuosité du violoniste qui étire son archet sur les cordes, en tenant, tenant, tenant l'accord, presqu' indéfiniment dirait-on (comme chez Wagner). L'image en question est celle de la fleur en pot, qu'on met sur le rebord d'une fenêtre pour la faire féconder par un éventuel bourdon. Métaphore de la rencontre entre Charlus et Jupien (nous y reviendrons). Ou bien encore Proust va renverser les images habituelles. Pour parler de la mer et des marins, croyez-vous qu'il va aller chercher Neptune et son trident ou l'oeil bleu de l'être humain se posant sur les vagues ? Non, il va nous parler d'un paysan qui laboure son champ... Et ça va marcher, en plus : l'image sera parfaite de netteté et de justesse.
C'est trop d'la balle, quoi.
Alors, pourquoi ne pas essayer ? Vous attrapez la recherche, vous prenez un passage en vous aidant de la table (à la Pléiade, c'est facile, c'est tout répertorié) et vous lisez en cherchant simplement les métaphores. Vous aurez la même sensation que devant une mosaïque : regarder chaque petit morceau, admirer comment c'est peint, puis reculer d'un pas et voir le dessin qui s'en dégage. Et vous ne lirez plus jamais la Recherche comme avant, c'est moi qui vous le dis.
Ainsi plus assuré sur votre monture, cueillant toutes les fleurs du chemin sans trop vous soucier de votre itinéraire, vous allez rencontrer, l'un après l'autre, les multiples personnages de la Recherche. Je vous propose de parler de certains d'entre eux. Parce que le secret de Proust se tapit là, dans les paroles de ces drôles de gens, dans leurs actes aussi, dans ce qu'ils font... Même si, au départ, on se dit "Mais enfin, les personnages de Proust, j'en ai rien à battre, moi. Qu'est-ce que j'ai de commun avec ces oiseaux-là ? "
Oui, vous avez raison, ce sont de drôles d'oiseaux. Mais justement, Proust les a mis dans une cage dorée, pour que nous puissions approcher commodément et les contempler - et si je peux vous servir de guide...

Chauffe Marcel, mais avec digressions...

Bien entendu, je ne vais pas m'interdire la moindre digression, en parlant de Marcel Proust : n'était-il pas lui-même un champion du rajout, de la note en bas de page et de la "petite précision", développée finalement sur plusieurs pages ?
Je n'ai jamais vu "en vrai" le manuscrit de la Recherche. Mais je sais que les ajouts de Marcel étaient si nombreux, qu'il fallait coller, dans la marge, des languettes de papier pliées en accordéon : les plus longues obèles de l'histoire littéraire ! Son aide, Céleste Albaret, les appelaient des "paperoles", et certaines d'entre elles dépassaient le mètre de longueur...
C'est un des cadavres qu'internet laisse derrière lui : les manuscrits. Oh certes, il est hors de question de renoncer à la vitesse de la dactylographie, à la propreté du travail, à la simplicité du repentir et à l'immense ouverture que permet le web... Et puis, les manuscrits n'ont souvent pas grand'chose à nous apprendre, en tout cas je ne suis pas acharnée à traquer le premier jet, sous l'encre épaisse dont se servaient les géants du 19è siècle. Mais il faut bien reconnaître que, dans certains cas, l'émotion surgit aussi du manuscrit... quand il y a "conjonction" entre le travail de l'écrivain et l'objet-manuscrit, entre le fond et la forme.
Ainsi, je suis toujours "remuée" quand je pense au manuscrit d'"on the road", écrit sur un rouleau, oui, comme un rouleau de papier toilette mais en plus large, et qu'il fallait dérouler, comme la route 66 se déroulait sous les roues de Dean Moriarty. Tenez :

Les paperoles de Marcel me font la même impression : une adéquation entre la forme et le contenu - la recherche étant si évidemment une histoire de paperoles !
Personnellement, si j'étais un poète japonais, et si je m'intéressais aux haïkus, j'écrirais sur des feuilles de papier "origamesques" : je veux dire que par pliage, j'enfermerais mes haikus dans des fleurs de lotus, des cocottes, des salières, des hirondelles et des petits bateaux... J'enverrais tout ça à l'éditeur, dans un grand carton bien protégé, chaque haïku-origami enveloppé dans du papier de soie. Je suis sûre qu'au moins, pour une fois, le préposé à l'ouverture des plis et à la rédaction des lettres-types de refus d'éditer (pour cause d'incompatibilité de ligne éditoriale) ne soupirerait pas en tournant les "pages" de mon manuscrit ! Et si l'éditeur était finaud, il reproduirait les poèmes à l'identique, tant le tout formerait un joli cadeau, à offrir à une personne raffinée, un soir de Noël.
Ne croyez d'ailleurs pas que je suis partie ici à mille lieues de la Recherche. Il y a une métaphore très "origami" dès le début de la Recherche, dans le petit épisode des fleurs en papier japonaises, qu'on place dans un bol et qui se déplient dans l'eau. Et en fait, tous les personnages de la Recherche se déplient, se ramifient. Rien de plus éloigné de la nature, de moins "organique", que le Recherche : et pourtant, du début à la fin, chaque personnage court le long du récit, comme le rhizome d'une plante court dans la terre, faisant ressortit ici une tige, là-bas une gerbe, fleurissant là, s'enfonçant ensuite.
Et ce déploiement constitue la richesse des personnages proustiens. Parce que, sinon, mes aïeux ! Quelle galerie ! Proust n'hésite pas une seule seconde à charger ses mules... Comme il est excellent caricaturiste, qu'il est d'un humour narquois infernal et qu'il n'a certes pas les yeux ni les oreilles dans sa poche, on est très souvent obligé d'éclater de rire, en lisant la Recherche du Temps Perdu. Même si les personnes ici décrites nous sont étrangères, puisqu'étant "de la haute", pour la majorité d'entre elles. (si jamais quelqu'un "de la haute" fréquente ces pages, qu'il sache cependant qu'il est ici le parfait bienvenu, n'est-ce pas !)
Ici, je dois tout de suite préciser quelque chose, avant d'opérer une sorte de "catalogue" des principaux caractères de la Recherche. Je ne vais pas vous bourrer le mou : oui, le monde de Proust est celui d'un privilégié. IL ne rencontre que des gens riches, ou leurs serviteurs. Il n'a pas plus la notion du travail salarié, ou de la vraie pauvreté, que je n'ai de propension à danser sur une scène avec des plumes d'autruche dans le derrière... Lui-même faisant partie de la haute-bourgeoise, ses aspirations vont au "grand monde" de son époque, et spécialement aux aristocrates.
Parfois, je me demande quel monde Marcel fréquenterait de nos jours... Le show biz ? Le monde bling-bling de la politique ? Stéph' de Monac ou la Baronne Rotschild ? Serait-il l'ami du Prince Michel de Roumanie, comme le Narrateur est l'ami de l'aristocratique (mais de gauche...) Robert de Saint-Loup ?
En tout cas, il en tirerait des portraits acérés, savoureux, et infaillibles. Et n'allez surtout pas croire les propos de Proust étriqués, au motif que son monde social l'est.
Après tout, il est vrai que son univers n'était ni très étendu, ni très folichon. Des vacances dans un bled profond de la Beauce, Combray-illiers (allez-y, vous m 'en direz des nouvelles). Quelques étés dans un grand hôtel, certes, mais à Cabourg avec....sa grand'mère. Waouh l'éclate, n'est-ce pas ? Des relations mondaines, une petite centaine de snobinards du Faubourg Saint-Germain, arrogants comme des bobos actuels qui habitent le Marais et affichent leurs préférences sexuelles comme on agite une carte de visite... Un voyage à Venise. Rien de bien palpitant. Pourtant, de si peu, Marcel a tiré la quintessence, le "jus". Avec une précision photographique dans le détail, et une profondeur psychologique que lui aurait envié un Sigmund Freud.
Et puis ses caractères sont aussi immortels que ceux de Molière. Après tout, nous n'avons guère, autour de nous, de "bourgeois gentilhommes", et pourtant, nous ne rejetons pas loin de nous l'oeuvre de Jean-Baptiste, n'est-ce pas ?
Les potes qui me disent : "le monde de Proust n'est pas le mien, je n'arrive pas à m'intéresser à cette bande de snobs, de Comtesses Lanlaire et de Ducs de mes deux", ont tort. Proust, c'est vrai, dépeint les moeurs de sa classe sociale, ou celle qu'il désirait intégrer. Parce qu'il n'avait que ça sous la main, et peu de temps devant lui : il est mort à 51 ans.
Et c'est pour n'importe quel apprenti-écrivain, (ou titillé des mots s'il faut trouver un qualificatif plus modeste, ou "qui-n'en-veut" ou « wannabe »), une pensée extrêmement consolante, je trouve : quels que soient votre origine, la modestie de vos expériences humaines ou le rétrécissement de votre vie sociale, l'écriture peut vous permettre de faire éclore, comme on transforme une simple feuille de papier en fleur de lotus, comme Marcel faisait surgir tout Combray d'une tasse de thé, une fleur littéraire épanouie. Qu'elle sente bon ou non, qu'elle soit rare ou pas, en tout cas, même un tout petit univers comme celui de Marcel Proust peut devenir universel.
Ce que je m'en fais d'ailleurs vous prouver en vous décrivant quelques uns des personnages de la Recherche. 2 ou 3, pas plus, promis…
Et, à tout seigneur tout honneur, le fameux "je" derrière lequel se cache évidemment Marcel, soit rigolard soit malheureux : le Narrateur..

Je est un autre... narré par le menu.

Le Narrateur : à son sujet, une chose est sûre. C'est qu'énormément de gens savent que, longtemps, il s'est couché de bonne heure.
Bien, mais une fois ceci acquis, il faudrait se soucier aussi de ce qui lui est arrivé APRES ...
C'est lui qui tient en effet les rênes, dans la Recherche, même si ce n'est pas VRAIMENT de lui qu'il est question. En ce sens, le reproche fait à la Recherche "finalement, ce n'est que le récit d'un type qui se regarde le nombril, qui se retourne vers son passé pour comprendre son présent et basta, c'est le seul sujet du livre, rien de neuf, rien d'intéressant là dedans" n'est pas pertinent, c'est le moins que l'on puisse dire. C'est même ne rien comprendre au livre, en fait.
Oh certes, le "je" - Descartes aurait dit "ego", et notre narrateur est un fameux égocentrique - est présent tout le temps : enfant, jeune homme, amoureux, adulte, puis aux portes de la maturité, où nous allons le laisser refermer la Recherche. Et nous savons beaucoup de choses sur la famille que Proust lui attribue : des parents, une grand'mère, des grands tantes, une vieille servante, sur ses amours (contrariées) sur ses amis et ses relations. Sur ses ambitions secrètes aussi, et sur ses goûts...Nous savons à quelle heure, enfant, il mangeait, et que le repas était retardé d'une heure le samedi ; et que sa grand'tante Léonie prenait de la pepsine et mangeait des madeleines. Et que son père tapotait le baromètre, soucieux, quand le temps était à l'orage.
Mais pourtant, la recherche n'est pas une autobiographie. Ainsi, dans la réalité, Proust a un frère, alors qu'ici le Narrateur est fils unique. Ensuite, tout ce qui pourrait situer trop précisément la famille est gommé, estompé : un obstacle de plus à l'identification.
Mais la plus grand difficulté ne réside pas dans l'impossibilité, pour le lecteur de s'identifier ; à mon sens, ceci, au fur et à mesure qu'on se laisse porter par le rythme des phrases et les multiples métaphores, s'estompe rapidement, et l'on prend la bonne position de lecture, même si elle nous est inhabituelle.
La difficulté réside dans la distance qui nous sépare du livre, distance temporelle, sociale, qui s'agrandit de jour en jour (pardine), et qui rend difficile d'appréhender d'où le Narrateur nous parle. Il faut faire un grand écart, remonter le temps, penser à ce qu'étaient les préjugés du 19è siècle, pour comprendre que de là il est, le Narrateur ne peut nous parler directement ni de son homosexualité, ni de son judaïsme, ni de son snobisme. Par contre, il peut nous raconter, sur le mode plaisant, comment il "joue" avec une jeune fille pauvre, la faisant le caresser et le toucher jusqu'à ce qu'elle trouve une pièce de monnaie dans sa poche. Ou nous décrire longuement ses chances de trouver une maîtresse, de coucher avec une femme, de payer une fermière ou de fréquenter un bordel de luxe. Ceci, qui aurait tendance à révulser l'homme moderne, fait (presque) partie de l'ordre naturel des choses, dans le monde du jeune homme riche que fut Proust . Ses contacts avec les autres classes étaient tous marqués du sceau de la vénalité, et la femme était soit sainte, soit prostituée. IL en est heureusement autrement aujourd'hui. Enfin je l'espère...
Mais de là à parler, en usant du "je", de sujets ausi tabous pour la société où Proust vivait, que l'homosexualité ou le sadisme... Il y a un pas que même le Narrateur ne franchit pas directement : il préfère s'abriter derrière d'autres figures.
Il préfère évidemment nous donner une image aimable de lui-même, suivant les critères de son temps : fils plus qu'aimant, ami fidèle, séduisant le milieu qu'il veut séduire, amant généreux. Et, bien entendu, terriblement cultivé.
Quant à l'homosexualité, le judaïsme, le snobisme, les amours charnels et les opinions sur la vie ou l'art, eh bien, ce seront les autres personnages de la Recherche qui vont être chargés d'en parler, en lieu et place du Narrateur.
En ce sens, l'image la plus pertinente que je puisse trouver, pour qualifier l'auteur de Recherche et vous expliquer en quoi il n'est PAS le Narrateur, est celle de la marionnette en latex du générique des Guignols de CanalPlus. Pas la simple marionnette de PPDA, hein. Mais celle du générique : une masse informe à qui pousse un visage, puis un autre, puis encore un autre,et le tout se met à tourner sur lui-même, de plus en plus vite. Marcel est un peu comme cela, vis-à-vis de tous les autres personnages de la Recherche. Protéiforme.
Je vous explique, allez, tenez bon, le Narrateur est de loin la figure la plus complexe du livre : je suis bien obligée de m'attarder un peu !
Vous vous souvenez que je vous avais parlé des héros de la Recherche comme du produit du mélange de plusieurs personnes réelles, secouées comme dans un shaker comme Marcel ?
Il n'y a rien là que de banal. Tous les écrivains font ça : pour construire un personnage, ils prennent un trait ici, un autre là, ils habillent leurs marionnettes avec les habits de l'un, ils lui donnent les manières de l'autre, un vocabulaire entendu ici, une particularité vue là.
Mais Proust va plus loin : il va mettre une partie de lui-même dans chacun de ses personnages, et va doser le pourcentage de la matière première "Marcel Proust" à côté des autres ingrédients. Pour vous faire comprendre : si Flaubert dit "Madame Bovary, c'est moi", Proust peut dire à son tour "Je suis TOUS les personnages de la Recherche du Temps Perdu".
Le Narrateur, ce "je" à qui Proust propose, à une certaine page, à ses lecteurs d'attribuer son propre prénom ("- on appela "Marcel", s'il plaît à mes lecteurs de donner au narrateur le prénom de l'auteur de ce livre", dit-il à peu près, je cite de mémoire), le Narrateur, donc, n'est que le plus proche de Proust, c'est tout.
C'est celui qui lui ressemble comme un frère, mais qui n'est pas lui... Et Proust utilisera tous les autres, à la manière de la marionnette de Canal plus, pour créer "en creux" la figure centrale de La Recherche = lui-même.
A part ça le Narrateur est le plus charmant garçon du monde. Perdant la tête à cause d'une branche d'aubépines, amoureux des jolies filles à en devenir benêt, un peu gauche, pas trop vif à la comprennette, asthmatique et parfaitement insomniaque. Signe des gémeaux ascendant verseau, à moins que ce ne soit le contraire. Branche des nerveux, sous- classe des hypersensibles, espèce des Chieurs de première catégorie. Précieux comme un petit-maître, et moqueur comme un oiseau. Sincère, oh, sincère comme un arracheur de dents. Blessé d'un rien, et généreux comme un potentat oriental...
Dans ses poches virtuelles ? Une madeleine un peu mangée, n'est-ce pas. Une clochette au tintement ovale et doré, vous le savez désormais. Le livre de François le Champi, avec des coupures dedans, pour cause de censure maternelle (!). Une bille d'agate. Un ticket pour une représentation de la Berma. Un carton d'invitation pour un souper chez la duchesse de Guermantes. Une partition de Debussy, pardon de Vinteuil. Un article du Figaro Littéraire. Un livre recouvert de brocart, et une facture de chez Fortuny. Une adresse de traiteur. La photographie de sa Grand'mère. La reproduction découpée d'une vue de Delft par Vermeer, réduite à un petit pan de mur jaune. Une maquette d'avion, et la déclaration de guerre 1914-1918. Le journal l''Aurore du 13 janvier 1898. Les mémoires de guerre de Clausewitcz, et, débordant sous le mouchoir impeccablement plié dans la poche de poitrine d'un habit de soirée, des paperoles, des paperoles, des paperoles..

J'ai fait un rêve
C'est tout moi. Je m'embarque pour un petit tour à louvoyer près des côtes, avec une petite barque, une yole, une planche à voile à peine améliorée, et je me retrouve à cingler vers la pleine mer et les hauts-fonds, vent derrière, poussée terrib", force combien ? Je ne sais même pas compter jusque là c'est dire. Tout pour faire naufrage...
La nuit dernière, j'ai fait un rêve. Et devinez ? C'était le Narrateur de la Recherche qui était venu s'asseoir au pied de mon lit, familièrement, comme la maîtresse de Proust lui rend visite dans sa chambre-cloître.
Non content de vampiriser mes pages, voilà Marcel qui envahit mes nuits ! Ou, plus précisément, son Narrateur.
Comment savais-je que c'était lui, et non pas Marcel ? Il avait l'exacte apparence des deux plus célèbres des (rares) photos de Proust connues. Celles où, de ses paupières tombantes, de son regard bistre, Marcel fixe, comme un python cherchant à hypnotiser sa future proie, le photographe.
Tenez, celle-là :

avec le costume et la pose de celle-ci :

Evidemment, avoir un visiteur pareil posé au bout de son lit, cela surprend... Mais j'ai su instantanément que c'était le Narrateur, et non Marcel : parce qu'il m'a adressé la parole.
Or, il me semblait évident que Marcel Proust ne pouvait pas, ne pouvait plus me parler. Ni me regarder, d'ailleurs, moi ou quiconque, et ce depuis belle lurette : 1922 exactement. Donc, c'était son Narrateur qui, introduit nuitamment, venait me faire la causette. Rassurante logique léthale, qui me permit de tenir une petite conversation. Ou plutôt de subir une sorte d'engueulade, que je transcris tant bien que mal ici :
"C'était bien beau de faire la différence entre le créateur et sa créature, comme dans mon billet d'hier. Ce n'était pas non plus bien malin de deviner que, de tous les personnages de la Recherche, le Narrateur était le plus proche, le double le plus ressemblant de l'auteur. Mais le Narrateur, et ça j'avais omis de le dire, était chargé de deux missions principales : Il RACONTAIT, d'une part, et il VOYAIT, d'autre part... Et ça, n'est-ce pas, on oublie trop souvent de le dire..."
Vous allez m'interroger : à quoi ressemble donc la voix du Narrateur ? Eh bien, au risque d'agacer certains qui n'aiment pas ce monsieur, je dois dire que le timbre et le phrasé de Frédéric Mitterrand lui doivent beaucoup. Avec en plus, un peu du "mouillé", de l'afflux de salive dans la bouche, d'un Claude-Jean Philippe ou d'un Hector Olback... Il faut dire que, pour ma part, ces trois voix-là me plaisent bien. Le Narrateur a en plus un souffle un peu court, une tendance à tomber sur les fins de phrase... Vous voyez ?
Je me suis réveillée en sueur, avec une sorte d'obligation morale à remplir. Oui, le Narrateur de la Recherche est un bavard impénitent, un Prince de l'introspection, un Coupeur de cheveux en quatre. Et oui, il est de la catégorie des Voyeurs, des voyeurs complets veux-je dire : il photographie les instants comme un Doisneau, il contemple les autres comme un entomologiste observe, comme Jean-Henri Fabre quoi, qui étudiait l'insecte non épinglé sur une planche, mais vivant dans son milieu, et enfin il MATE comme un pervers pépère. A plusieurs reprises, dans la Recherche, le Narrateur va être témoin de scènes secrètes, perverses, sexuelles, qui vont changer son opinion sur le monde. A chaque fois, c'est planqué, comme un voyeur penché vers le trou de la serrure d'une porte fermée, qu'il va regarder, sans d'ailleurs forcément comprendre tout de suite ce qu'il a sous les yeux... Ah ! Freud serait là, il te vous pondrait tout de suite une note en bas de page, au chapitre "la scène primitive dans l'imaginaire masculin". En tout cas, les "scènes primitives" du Narrateur ont une importance capitale, dans la Recherche. Puisque c'est par elles que le Sexe arrive...
Le Narrateur n'est reparti de ma chambre à coucher qu'après avoir eu l'assurance que j'allais raconter tout cela. IL trouvait mon portrait ci-dessus bien trop lisse, bien trop vertueux, voire un peu gnangnan. Or, les instructions de Marcel, son maître, avaient été formelles. La Recherche du Temps Perdu devait être le premier livre à appeler un chat, une chatte. Le premier livre où l'irruption de la sexualité allait permettre de nommer ce qui, jusque là n'était que suggéré. Parfois fortement, comme dans Balzac où de drôles de couples s'agitent devant nous, comme Vautrin protégeant Rubempré. Mais jamais DIT. Or, c'est le Narrateur qui va parler des habitants de Sodome et Gomohrre, PRECISEMENT. Comme c'est lui qui va 'mettre le sujet sur le tapis », et le sujet, c'est l'AFFAIRE DREYFUS ; parce que , malgré des déclarations fleurant bon l'antisémitisme (le portrait de son camarade Bloch, la scène du manteau de vigogne dans le restaurant où le Narrateur déclare qu'il n'est pas très content d'être face à la porte "réservée aux hébreux", le reniflement de son grand'père quand il sentait "du juif dans l'air" et se mettait à chanter "Halte- là, halte-là, halte-là "), le Narrateur va prendre clairement parti. Et il sera du bon côté du Grand Basculement qu'a été l'Affaire…
Certes, il ne sera pas tout seul, mais puissamment aidé par les autres personnages de la Recherche, qui auront, chacun d'entre eux et tour à tour, comme à confesse, à se démêler de ces questions-là. Et d'abord le second par ordre d'apparition, encore un frère de Marcel celui-là, mais un "frère aîné" à la façon banlieue fin vingtième siècle : j'ai nommé Charles Swann. Oui, oui, celui du Côté de chez Dave...
Et me voici maintenant bien embêtée. J'ai prévu de tirer le portrait des grands protagonistes, et de quelques petits, de la Recherche. Swann, bien sûr, les Guermantes et Robert de Saint-Loup, les Verdurin avec leur petit clan, le Gros Charlus et son Morel, Legrandin, Bloch, Albertine et Odette, Vinteuil, Elstir et Bergotte, ou encore Madame de Villeparisis et Norpois, son inénarrable amant, avant de reprendre le fil de mon récit et d'enfin révéler le Secret de la Recherche...
Mais j'ai un peu peur de lasser. Je ne suis pas sure de pouvoir continuer à capter l'intérêt des lecteurs (merveilleux) de ces pages, et j'ai déjà annoncé que je ne tirerais le portrait que de 2 ou 3 protagonistes principaux. IL vous faudra donc allez y voir par vous-mêmes. Mais, d'un autre côté, n'est-ce pas précisément le but que je poursuis ?

Arrêt sur image

Il en est de Proust comme il en est de Picasso, je vous l'ai déjà dit. Ceux qui disent qu'ils "n'y comprennent rien" sont tout prêts à se moquer "eh, ton Picasso, là, il met le nez au milieu du menton - il n'a pas les yeux en face des trous- un enfant de 5 ans en fait autant", mais ils se retiennent à cause d'une certaine timidité. ( la cote des tableaux de Picasso n'est pas étrangère à cette sorte de respect). On se moquerait bien un peu de Proust, aussi, mais on n'ose pas : tout ce prestige autour de lui...
Pourtant, certains osent, parmi mes potes, et sont parfois virulents. Sans aller jusqu'à me dire " ton Proust, c'est un con", je sens bien qu'ils s'irritent de mon admiration... Cherchent-ils à me convaincre qu'il faut que j'arrête d'aimer la Recherche, d'aimer, comme tant d'autres, à m'y perdre pour mieux m'y retrouver ? Ou bien cherchent-ils à justifier la sourde colère qui vous prend devant quelque chose que vous ne comprenez pas ?
En classe de première, mon professeur d'espagnol avait, en castillan dans le texte, commenté le célèbre tableau de Picasso : Guernica. C'est peu de dire que ce cours m'avait marquée. J'en étais sortie comme abreuvée après une traversée du désert : j'avais bu ces paroles. Et, contrairement à tous mes parents, tout mon milieu, je commençais d' admirer Picasso. Oh, je ne "sentais" pas encore les choses, je n'"aimais" pas encore Picasso, il s'en fallait de beaucoup. Mais enfin mon intelligence avait été déniaisée, et les écailles avaient commencé à me tomber des yeux : je le "voyais" enfin... Au baccalauréat, je choisis d'emmener une reproduction du tableau, roulée sous mon bras. J'espérais secrètement attirer l'attention, qu'on m'interroge dessus. J'étais, comme on dit, "sûre de mon coup"... Hélas ! Je suis tombée sur une affreuse vieille prof, au chignon strictement noué sur la nuque, qui me demanda bien ce que j'avais apporté, mais qui décida, dès qu'elle le sut, qu'il n'était rien de plus urgent que l'emploi du subjonctif en espagnol, et l'application idoine de la concordance des temps, avec arrêt prolongé autour des particularités des verbes irréguliers. Mes réponses me valurent un scolaire 13, et on arrêta là : j'en avais gros sur la patate.
Je partis en vacances avec ma soeur aînée, et son mari, mon nouveau beau-frère, sur la côte d'azur. Arrivés un jour à Antibes, je leur proposai le musée. Mon beau-frère refusa tout net. Aller voir Picasso, lui ? Jamais ! Un type qui ne sait même pas dessiner, et auxquels seuls les snobs prêtaient attention ! Ma soeur hésita, puis m'accompagna. Pendant toute la visite, je lui parlai de Guernica, du cubisme, et tentai de lui transmettre mon maigre bagage. Cela sembla l'intéresser, fortement : nous prîmes notre temps, devant chaque tableau.
Ce sont des moments délicieux, pour qui devient adulte. Jusque là, benjamine, dernière au bout de la table, ma parole n'existait tout bonnement pas. Surtout devant celle d'un homme aussi considérable que mon beau-frère, qui "avait de l'argent et une très bonne situation, et gagnés par son travail, hein", comme ma mère l'expliquait à qui voulait l'entendre... Mais là, je parlais devant une adulte, ma soeur de dix ans mon aînée, et elle semblait m'écouter avec intérêt... J'en étais proprement exaltée...
Mais mon exaltation retomba promptement. Au sortir du musée, mon beau-frère, furieux de nous avoir attendues, ne supportant pas la mine radieuse que je devais afficher, nous tomba dessus. Je tentai une plaisanterie : vlan ! Il me gifla à toute volée, me traitant d'insolente... Et Picasso, pour faire bonne mesure, d' escroc pour gogos.
Ma soeur était bien embêtée. C'était son mari, et c'est par générosité, pour soulager ma mère qui ne me supportait plus, que le couple m'avait offert ces vacances.
Nous ne parlâmes plus jamais de Picasso ensemble.
Mais autant vous dire que, trente ans plus tard, mes joues cuisent encore sous la gifle "fraternelle". D'accord, j'étais une petite peste qui s'y croyait, mais pourtant... Mon crime était-il si grand ?
Et je crois bien que c'est pour atténuer le feu de cette cuisson que je vous parle, de Marcel Proust et de la recherche... Parce que sur ces pages, , nom de dieu, personne ne viendra me fiche une baffe !

Swann, ou la première leçon.

Charles Swann : un gars qui a de bons côtés, certainement....
Non, si je commence comme ça, "ça ne va pas le faire" ! Stop. Je vais parler sérieusement.
Et d'abord le titre, "du côté de chez Swann". le Narrateur nous explique que son enfance comprenait deux côtés : celui de "chez Swann", entendez la promenade à pied qui conduisait l'enfant et ses parents du côté de Tansonville, propriété de Charles Swann, ou Méséglise, et le côté de "de Guermantes", promenade plus longue, plus déroutante, moins quotidienne et où ne se risque que par grand beau temps. L'enfant ne conçoit le monde que divisé en deux, de manière irréductible; et c'est évidemment une métaphore. Faut choisir, camarade. Soit tu te places du côté de chez Swann, c'est à dire du côté bourgeois de la chose, quotidien, pétri de bonnes choses et de valeurs sûres. , soit tu te risques du côté des aristocratiques Guermantes, mondains, cultivés, cyniques et intellos. Le Bourgeois provincial, ou le Bobo Jet Set...
Le Narrateur n'a pas plutôt fini de nous expliquer cela qu'il va s'employer à dynamiter ce bel ordre des choses. Et utiliser son camarade Swann, pour ce faire... Parce que, les "valeurs morales de la bourgeoisie", hein...
Certes, Charles Swann apparaît avec un panier de fruits à la main,le soir, à la fraîche, rendant visite aux parents du petit narrateur "entre voisins". Mais pourquoi n'est-il pas accompagné de son épouse, mmmmmhhhhh ? N'est-il vraiment qu'un bon bourgeois provincial, re-mmmmmhhhhhhh ?
Et pourquoi, d'un coup, le temps bascule-t-il dans la Recherche, et commence-t-on à s'intéresser à "un amour de Swann", vécu vingt ou trente ans avant la naissance du Narrateur ? re - re- mmmmmmhhhhh ?
Et enfin, à quoi ressemble-t-il, ce Charles Swann ?
Eh bien, et là vous allez commencer à comprendre, il ressemble... à tout ce que le Narrateur voudrait être. Il est grand, beau, distingué, membre du Jockey Club, richissime... Mais aussi intelligent, cultivé, amateur très éclairé d'art, "artiste" dans l'âme. Tout pour plaire, je vous dis. Beau comme Arnaud Klarsfield, cultivé et fin comme d'Ormesson, riche à millions comme (euh, merdum, je me rends compte que je ne connais pas les noms des sacs d'or actuels ; reportez-vous donc à Voici pour avoir la liste des fortunes françaises, et tapez dedans. Merci.). Reçu dans la meilleure société, la crème de crème de l'élite. Ce serait une fille, Charles Swann pourrait être, je dis n'importe quoi là, assez belle pour être top model, assez cultivée pour sortir des trucs intelligents quand on lui cause, assez artiste pour chanter dans le micro, assez séduisante pour faire craquer tous les hommes connus de son temps, assez mondaine pour être reçue n'importe où, à l'Elysée tiens pourquoi pas. Et il faudrait qu'elle soit assez fine pour ne pas se faire remarquer, cultiver une discrétion de bon aloi. Bien sûr, ça n'existe pas une nénette pareille...Ou bien y'a un truc marketing là derrière... Bref.
Swann est donc un modèle pour le petit Narrateur ? Bien sûr, absolument. Mais c'est évidemment une erreur parfaite, une illusion dramatique... Devenir un Swann ? Tu parles, Charles, ai-je envie d'oser dire.
D'abord, il est la cause innocente, mais la cause quand même, d'un drame absolu pour le petit garçon : quand Swan vient, le petit ne peut pas voir sa mère avant de s'endormir. Pour l'enfant hypersensible et nerveux, c'est un drame, n'est-ce pas, qui le conduira à toutes sortes de débordements.
Ensuite, la vie de Swann est aussi compartimentée qu'un wagon sncf, modèle ci-dessous :


Oui, il est le "bon voisin" de Combray ; mais il est aussi un mondain de premier rang, chose qu'ignorent (au début) les parents du Narrateur. Certes, c'est un homme à conquêtes faciles, un "homme à femmes". Et pourtant, il va complètement rater sa vie sentimentale, au point de perdre des années pour, et de finir par épouser, une femme qui ne lui plaît même pas. Et qui, ancienne cocotte, ne pourra fréquenter ni la vieille bourgeoisie combraysienne, ni les cercles aristocratiques où Swann avait su s'introduire, bien que juif. Et enfin, et surtout, cet amateur d'art, si doué, si artiste, ne cultivera aucun de ses dons, les laissant en friche...
Oui, mais il aura des amis d'exception, me direz-vous ? Beaux amis, en vérité ! Le Duc et la Duchesse de Guermantes ne lui consacreront même pas dix minutes, le soir où il vient leur annoncer qu'il est atteint d'une maladie incurable et qu'il va mourir. Il est vrai que cela risquerait de les mettre en retard pour une soirée mondaine. Comble de l'ironie : après que Swann, avec son expérience du Faubourg Saint Germain, a compris qu'il ne fallait pas s'interposer entre le Duc de Guermantes et les plaisirs de la soirée, ce dernier trouvera quand même le temps de faire changer sa femme de souliers. Pour éviter une faute de goût, là, il a tout son temps. Mais pour se consacrer à une nouvelle atroce, ben non. Je trouve que dans le registre de l'amitié, on pourrait éventuellement faire mieux, non ?
Bon, mais il lui reste sa fille, cette Gilberte Swann tendrement aimée, par laquelle le souvenir de son père pourrait perdurer...Proust, impitoyablement, va écraser cet espoir-là aussi : Gilberte ne portera même plus le nom de son père !
Charles Swann est un naufrage complet.
N'allez pas vous récrier. Tous les personnages de la Recherche vont ainsi apparaître devant nous, éclairés d'une certaine façon, renvoyant le Narrateur à telle appréciation, à telles conclusions ; tous se révéleront autres, différents de ce que l'on savait sur eux, Janus se découvrant peu à peu... Un vrai jeu d'ombres chinoises, une caverne de Platon où ce qu'on prend pour la vérité n'est que le reflet d'ombres sur un mur. Comme les personnages que la lanterne magique du Narrateur projette sur les murs de sa chambre d'enfant, et qui se déforment au gré de leurs supports... Illusions, volte-faces, grand jeu de massacre : Proust se sert de tous ses personnages, et surtout des principaux d'entre eux, les utilise, les dissèque, puis les abandonne à leur triste sort. Swann, un des multiples alter ego du Narrateur, n'en est que le premier, et peut-être le plus saisissant exemple , voilà tout. Mais il prononce les mêmes paroles que tous les autres (et ils sont un sacré nombre ! Autant que chez Harry Potter !) : à savoir qu'on ne peut avoir confiance en rien. Que
"Rien n'est jamais acquis à l'homme
Ni sa forceNi sa faiblesse ni son cœur
Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
t quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
il n'y a pas d'amour heureux "
comme le dit Aragon.
Et aussi qu'il faut se méfier de la géométrie. Des chemins parallèles, ou des lignes de fuite, qui ne se rejoignent pas, nous dit-on. Des côtés si irréductiblement divorcés qu'on ne peut aller, dans la même journée, du côté de Guermantes au côté de chez Swann...
Je ne quitte jamais sans un serrement de coeur la haute silhouette de Swann. Je l'aime bien, moi ce grand type, avec ses maladresses, qui fourre gauchement ses mains dans un corsage plein de catleyas pour exprimer timidement son désir sexuel. Cet amoureux qui se torturera de jalousie. Ce type que personne ne connaîtra jamais vraiment complètement, puisque, de la fenêtre de ses différents compartiments, il ne laissera jamais voir tout à fait le même profil. Ce "grand frère" du Narrateur, pris comme modèle et dont l'exemple, finalement, sera à ne surtout pas suivre... Je l'imagine avec un sourire lent, un peu fatigué. Il revient de Venise, des cadeaux plein les bras : reproduction de tableaux, photographies... Il aime l'art, passionnément. Il fera acheter des tableaux impressionnistes aux Guermantes (ceux-ci s'empresseront de fiche au grenier ces horreurs, quitte à les ressortir plus tard, Swann mort et Monet triomphant, en s'appropriant le mérite de leurs acquisitions); il éduquera sa maîtresse Odette de Crécy, la Cocotte... Il sera bon, on le méprisera, des Verdurin lui cracheront dessus (de nos jours, ce sont les trolls qui se permettent de cracher sur les internautes. Les modes changent, les crachats demeurent !). Eternel dilettante, il ne "fera jamais rien", finalement. Riche oisif, athée, même son judaïsme ne lui sera d'aucun secours - sinon de se faire exclure, au nom de son dreyfusisme, de quelques salons.

Mais j'aurais pu l'aimer, moi, ce dérisoire Charles Swann - je crois que j'aurais même pu acheter, s'il l'avait fallu, un plein panier de catleyas...Mais soyons sages, et croyons Marcel sur parole, à travers cette première démonstration. A savoir que les histoires d'amour finissent mal, en général.

une petite pause florale
Voici qu'on me demande si, dans mon jardin de Beaubec, je fais pousser des catleyas ! Or, le catleya est une orchidée, et je crois que par nos latitudes, on ne le rencontre que dans des serres dûment chauffées au pétrole saoudien, et vendu par des fleuristes chics, qui ne mettent pas, par pudeur, le prix dessus !
Mais, rien que pour vous, lecteur, en voici un :

Il ne vous reste plus qu'à imaginer Odette de Crécy en portant à son corsage... Mais quand elle allait chez l'oncle du Narrateur encore enfant (scandalisant la famille), Odette devait être toute entière "habillée en catleya", puisqu'elle est décrite comme une Dame en Rose (même si le Narrateur ne fera le rapprochement qu'à la page 2360 environ) ; et elle devait certes ressembler davantage à la (très) chère et (très) chic orchidée qu'aux toutes simples aubépines, adorées pourtant par Marcel et votre servante...
l'amour physique est sans issue

Charlus. Incontournable, massif : une Présence, comme on dit de certains acteurs ou personnes publiques qui, sitôt apparues, remplissent l'espace. (Amy Winehouse en est une, par exemple). On ne peut passer à côté de Charlus, dans la Recherche du Temps Perdu, car Proust va l'utiliser sans arrêt pour son jeu de massacre favori : le faux-semblant. Et cela va commencer par son nom, le Baron de Charlus, parce qu'en fait, ce n'est pas vraiment le sien….
Les lecteurs de la recherche connaissent bien les longs développements sur « les noms de lieux », ou bien « les noms de personnes », et savent que le Narrateur avance son intérêt pour l'étymologie, la généalogie des noms de la Noblesse, comme explication de sa fascination pour le faubourg Saint-Germain. S'il cherche à fréquenter les Guermantes, les plus riches, nobles et mondains aristos de son temps, ce n'est pas -loin de lui cette idée ! , par snobisme plat comme celui d'un Legrandin, voyons. Mais c'est à cause de la couleur particulière du nom « Guermantes », rassemblant en lui-même les chansons anciennes de son enfance, les vitraux de l'église de Combray et toute l'Histoire de France… Bon, on n'est pas obligés non plus de croire tout à fait aux commodes prétextes du Narrateur, n'est-ce pas…
Personnellement, le mot Orange me nourrit ainsi

- de la saveur sucrée et rafraîchissante d'un fruit , qui pèse lourd dans le sac à dos des pique-niques, l'été, et dont la peau épaisse protège, comme la bosse du chameau, le remède aux soifs ardentes des vacances.

- d'une chanson que ma mère me chantait « Le Prince d'Orange », où le beau Prince jette en refrain, comme un défi « Que maudite soit la guerre ! » avant d'être blessé de trois grands coups de lance, un à l'épaule, un au côté et un autre à la mamelle (il en mourra) , qu'un anglais (le sal'bâtard !) lui a donnés

- et d'une ville gallo-romaine douce comme le murmure d'une fontaine, ocre comme un théâtre antique, ronde et étagée comme un amphithéâtre, que je n'ai jamais encore eu la chance de voir, autrement qu'en illustration sur un livre scolaire.

Eh bien, ce n'est pas pour ça que je vais me jeter à corps perdu dans la fréquentation de Guillaume-Alexandre de Nassau, dernier du nom, n'est-ce pas - surtout que la jet set et moi, ça fait quand même deux !

Le Narrateur, si…Bon, passons, et accordons-lui le bénéfice du doute. Surtout qu'il va commettre tant d'impairs et de bévues, s'agiter si désespérément, méconnaître tant d'usages du monde, qu'on en aura souri avec lui, avant qu'il obtienne satisfaction et qu'il soit aussi à l'aise avec ses aristocratiques amis, qu'un précieux poisson exotique dans un aquarium de restaurant chinois.

Charlus va ainsi se dresser devant le Narrateur, comme un concentré de gaffes possibles, bévues et quiproquos. D'abord, celui-ci ne va pas comprendre que Charlus n''est qu'un nom qui cache le véritable : Guermante, peut-être le plus noble, le plus enragé, le plus ultra de tous les Guermantes. Ensuite, il ne va strictement rien piger au comportement de cet ami de Swann (ce dernier lui donnait « à garder » Odette, signe de confiance absolu pour un jaloux maladif),. Charlus multiplie en effet les volte-face vis-à-vis du Narrateur, lui offre de somptueux cadeaux pour juste après, l'accabler d'injures et de reproches, tient des discours extravagants, mais non dénués d'humour : Charlus assénant au Narrateur, qui vient de confondre un fauteuil style Henri II avec un fauteuil Voltaire, qu' »un jour, il confondra les genoux de la Princesse de Parme avec un lavabo, et dieu seul sait ce qu'il fera dedans », par exemple…

Charlus se targue d'être « la clé » qui ouvre le faubourg Saint-Germain, et il est exact qu'au début de la recherche, il a une position mondaine prépondérante. De plus, comme d'autres Guermantes, il est plus cultivé que la moyenne des gens. Et enfin, décrit comme un « homme à femmes », il possède un style qui peut être fascinant. Un personnage, un peu comme Karl Lagerfeld, avec lequel il partage l'allure guindée et le vocabulaire précieux.

Si exaspérant cependant, ce Charlus incompréhensible, qu'un soir le Narrateur, dans une crise de rage impuissante, lui piétinera son chapeau haut-de forme. Nous voilà bien loin de la courtoisie policée des salons mondains, n'est-ce pas ?
C'est que Charlus est une clé, effectivement, pour notre Narrateur, mais pas celle qu'il croit. C'est grâce à Charlus, et à une des plus belles métaphores de la littérature française, que l'homosexualité va entrer (au beau milieu du texte) dans la Recherche - et comme d'habitude pour tout ce qui est directement sexuel : par le voyeurisme, la planque, l'effraction. Aussitôt les yeux du Narrateur dessillés, les contours de Charlus vont enfin prendre leurs vraies dimensions.

Et je répète que faire jouer Charlus par un acteur mince, comme Delon (Delon ! Mais quelle connerie !) au motif que Proust a pioché des éléments de son héros dans le maigre et réel Montesquiou, est une absurdité. Le seul acteur qui me vient à l'esprit, pour jouer Charlus, est Jean-Claude Dreyfus, dont la corpulence s'allie à un amour du cochon tout à fait pertinent.

Car à mon sens, si Swann est là pour prouver au Narrateur qu'il n'y a pas d'amour heureux, Charlus, lui, est chargé de le persuader que la sensualité est aussi une impasse. L'amour physique est sans issue, martèle le personnage : par exemple dans sa relation si souvent sordide avec un jeune gigolo, Morel le violoniste ambitieux, dans ses magouillages et tripotages avec un Jupien (qui a lui, quelque chose du maquereau et de l'espion), dans sa lente descente aux enfers…L'abandon de sa situation mondaine, la déchéance de sa vieillesse, sa solitude obèse : on retrouvera Charlus couvert de chaînes et de crachats, se faisant fouetter dans des bordels par des jeunes voyous ne faisant même plus semblant de rentrer dans le jeu de leur client.

Marcel Proust avait-il été tenté, comme il était tenté de prendre un Charles Swann pour modèle, par la figure tragique de Charlus, l'inverti vieillissant et moqué, le gros sensuel dépassant sans arrêt les limites de la chair, dans la recherche stérile de la jouissance physique ? Toujours est-il qu'il réussit à rendre ce personnage, pour le coup, encore plus que tous les autres, tour à tour superbe et misérable, assez attachant pour qu'on le prenne en pitié. Que serait un Charlus aujourd'hui, où il pourrait vivre sa sexualité autrement que dans l'irréalité d'un tabou social ?

C'est une des forces de la Recherche. Proust n'était certes pas un révolutionnaire, il n'a jamais pu s'affranchir des préjugés et des limites de sa classe sociale. Mais son regard aigu, empathique, précis et raffiné sur ses personnages les détache si nettement, les « porte en avant » avec leurs mondes entiers, pleins et denses comme la terre même, avec une telle intensité, que, sans un seul cours de morale, de révolte, sans imprécations, le Lecteur est amené à rejeter ce monde-là. Celui où les Charlus se font cracher dessus. Aussi fou soit-il, il vaut cent fois ses persécuteurs. Comme Proust lui-même, bien sûr. Et comme la Recherche vaut cent fois mieux que ce que tout ce qu'on peut en dire, même et surtout votre humble servante !

le Vertige Verdurin

Les Verdurin ! Avant tout, demander la Mère, dans cette famille (même si le personnage n'a pas d'enfant). Le mari, quoique fermement dessiné, n'est qu'un faux-bourdon. Mais elle, la Verdurin, alors, pardon !
MADAME Verdurin, donc. Signe particulier : a un large front où l'on peut voir ... ses vertèbres !
Bien sûr, je plaisante, là. En fait, tout génie soit-il, Marcel Proust n'en reste pas moins humain. Et donc fait des erreurs. Tous les écrivains connaissent ainsi de sympathiques embardées. Souvenez-vous d'Eugène Sue : "elle avait les mains froides comme celles d'un serpent...."
Madame Verdurin, soit. Mais d'abord, vous dire que je ne crois pas que, malgré le véritable jeu de massacre auquel se livre Proust avec elle, il la déteste à ce point. Ce n'est pas son ennemie personnelle...
Et pourtant, c'est elle qui "fout la merde", systématiquement, dans les couples de la Recherche. Ca commence avec Swann et Odette, ça continue avec Saint-Loup et Rachel Quand-du-Seigneur, ça passe à un cheveu pour le Narrateur et Albertine, ça tombe illico sur Charlus à la remorque de Morel. Jouant l'entremetteuse, mentant, excluant à tour de bras, montrant la porte de son salon... Madame Verdurin ne supporte pas le bonheur des autres, enfin, celui qui ne passe pas par elle. (elle n'est pas la seule, j'ai des noms !) Et comme Morel, Albertine, Rachel, Odette sont des êtres qui ne valent pas leurs amants, ce sont des proies faciles pour céder au Vertige Verdurin.
Car il y a un vertige Verdurin. Celui de croire qu'autour de la "Patronne", se réunissent les meilleurs, les plus grands esprits du temps. Et que c'est le salon le plus chic du moment... Ah ! L'absurde illusion ! Mais obligatoire, hein, pour perdurer parmi les "habitués" du "petit cercle", qui, d'après Madame Verdurin (pourtant rongée par le snobisme) se suffisent à eux-mêmes.
Mais si vous vous permettez l'ombre d'un tressaillement devant la vulgarité étalée là, les manies absurdes du petit cercle, les surnoms grotesques, l'autosuffisance, si vous ne supportez pas le sadisme - l'humiliation du timide Saniette, si vous n'êtes pas assez servile pour adopter le Credo du lieu, à savoir la supériorité des Verdurin sur l 'ensemble de l'univers alentour, bref, si le coin de votre oeil ne peut retenir le mépris que vous inspire l'insondable connerie de Madame Verdurin, alors, gare à vous...Ennuyeux, comme les inaccessibles étoiles que sont les Altesses, vous voilà ennuyeux. (Certains blogs ou forums fonctionnent aussi un peu comme ça... )
Personnellement, j'ai bien connu quelques Madame Verdurin. Persuadées être les meilleures en tout. Ne vous tolérant que si vous participez au dogme ambiant. Un seul doute, une seule réserve ? Allez, zou, ostracisé. Je me suis souvent retrouvée dehors, et elles, "dedans"... Comme le pauvre Swann.
Et pourtant, je le redis. Le Narrateur ne déteste pas tant que cela Madame Verdurin. D'abord parce qu'il puise chez elle une magnifique collection de grotesques. Les Docteur Cottard, Elstir/Monet (jeune), Bergotte/Anatole France (vieux), les érudits poussiéreux, les savants obscurs et les cousines pauvres. Mazette, quel vivier pour exhiber tous les ratages et les ridicules du monde...
Ensuite, parce qu'il s'amuse. Férocement. Qui n'a pas vu Madame Verdurin, enflammée, jouer les va-t-en guerre pendant 14-18, promettant le peloton d'exécution à tous les "planqués", ne peut savourer, comme elle, ses croissants au beurre dont elle repousse d'une pichenette les miettes, pour mieux lire son quotidien ultra-nationaliste, adossée à ses oreillers blancs. Croissants que seul un jeune boulanger sait fabriquer dans tout Paris, ce qui lui vaut, sur l' intervention de la bonne dame, d'être exempté du combat, par passe-droit...
Et enfin, enfin, parce que Madame Verdurin, supérieure en cela à toutes les aristocrates princesses qui la méprisent, fait jouer la première, dans son salon, du Vinteuil (Debussy, pour aller vite). Une petite phrase qui fera pleurer Swann, car elle est comme l »'hymne national « de son amour pour Odette. Madame Verdurin soutient aussi Elstir. Fait venir les ballets russes. Va écouter Wagner à Bayreuth. Est Dreyfusarde, à fond les manettes. Quand elle loue une vieille demeure, la Raspelière, au bord de la mer, elle lui rend toute sa beauté, que les propriétaires, nobliaux de province, avaient défigurée. Et si elle martyrise un Saniette, elle lui fait, en douce,une rente viagère, pour atténuer sa pauvreté...
Bien entendu, vous reconnaissez là un des mécanismes particuliers de la Recherche, que Proust utilise systématiquement pour bousculer vos certitudes. La figure de Madame Verdurin sera encore utilisée autrement. Antithèse exacte d'une Guermantes, vous pensez que ces deux mondes-là, différents par essence, ne se reconnaîtront jamais ? Vous vous fourrez évidemment le doigt dans l'oeil. Ce que vous preniez, sur la foi du Narrateur, our de la vulgarité incarnée, du bling-bling frotté d'art comme on frotte le gigot d'ail, point trop fort pour ne pas faire pénétrer, va se retrouver Première Dame de France, ou équivalent. Au bout de quelques deux mille pages, certes, mais c'est encore meilleur. Bien fait, pan sur le bec, pour ceux qui croyaient encore à la pérennité d'un ordre social quelconque. Comme tous les personnages attirés par la Mondanité, les Swann mais aussi les Legrandin ou les Verdurin, vous ferez partie , si vous êtes un Conservateur, des pires dupes de la Recherche, à côté des Amoureux ou des Sensuels.
A côté des Amis, aussi. Si j'en avais le loisir et vous le goût, je vous raconterais comment Proust écrabouille l'illusion portée par Robert de Saint Loup, jeune Guermantes sincèrement attaché au Narrateur. l'Amitié fait elle aussi partie du fondamental malentendu, qui régit les espoirs, les sentiments et les rapports humains...
Mais, pour finir, si l'on me faisait procéder au Casting de Madame Verdurin, je serais assez embarrassée. C'est qu'il y faut une actrice ayant vécu, et longtemps, avec les épaules larges et suffisamment d'expressivité pour jouer un personnage si facilement ému, par exemple par la musique de Wagner, que, pour ne pas avoir à changer tout le temps de mimique, elle reste ad vitam aeternam sur l'expression faciale : "éperdue d'admiration". Deneuve, qui aurait l'âge, est bien trop froide pour jouer cela. Huppert, éclaircie en Blonde, ne peut être que Madame de Guermantes, voyons. Ah, ça y est, j'ai trouvé. Rosy Varte. Son interprétation parfaite de l'insupportable Maggy, à la télé, la désigne d'office, parmi les comédiennes françaises de sa génération (et seule une française peut jouer Verdurin, je suis formelle là-dessus).
La Malice de Marcel

Je prends la parole, une fois n'est pas coutume, pour faire plaisir à Clopine, qui semble penser que je suis un personnage à part entière de la Recherche.
Moi, le petit Pan de Mur Jaune.
Je suis un (tout) petit bout du célèbre tableau de Vermeer : la Vue de Delft
C'est un honneur, notez, d'être ainsi choisi. Tant qu'à faire qu'à parler de l'art, dans la Recherche, Clopine aurait pu choisir la petite phrase de Vinteuil, ou le portrait de Miss Sacripant, ou... Elle n'avait que l'embarras du choix. Les oeuvres d'art sont innombrables dans la Recherche.
Mais en fait, elle a raison, je trouve, même si je suis juge et partie. Parce que je suis sans doute l'un des personnages les plus mystérieux de la Recherche. Celui qui a fait parler le plus parler de lui. Et les interprétations de mon cas sont toutes différentes, comme chaque musicien classique interprète à sa manière les oeuvres du répertoire.
Et puis j'ai un traitement particulier, ça c'est sûr ! D'habitude, en parlant des oeuvres d'art, le Narrateur brouille les cartes (ne me dites pas que cela vous étonne, hein. Pas après 8 chapitres de la Recherche Racontée !). Cela ne le gêne pas le moins du monde d'établir des comparaisons saugrenues. Un marbre de Michel-Ange, servant à décrire une gelée de boeuf aux carottes. Marcel était un tel virtuose de la métaphore qui'l pouvait se permettre l'équivalent, en littérature, du traitement de la guitare par Jimmy Hendrix, sur scène. Jouer avec les dents, imiter une mitraillette, casser l'objet... En fait, tout était bon pour illustrer son propos : à savoir qu'il n'existe pas de matière première plus noble qu'une autre, pour créer de l'art. Que tout est bon, (même le cochon !)
Et c'est là que j'arrive, eh oui ! D'abord, le Narrateur, contrairement à son habitude, va se retenir : ce ne sera pas lui, mais Bergotte qui aura affaire à moi. Bergotte : un des doubles du Narrateur. Un des multiples masques de Proust.. L'emblème de l'écrivain comblé. UN illustre aîné du jeune Narrateur... Eh bien, c'est par Bergotte que j'entrerai dans la Recherche. Ensuite, le Narrateur respectera une (relative) sobriété à mon égard. Pas de description prolongée, point de métaphore éclairante, point d'éclaircissements sur ma signification. Un récit, presque sobre, de notre rencontre, à Bergotte et à moi. On ne saura même pas de quel type de jaune je suis fait.

Je suis donc discret, ce qui ne m'empêche pas d'être parfaitement redoutable. Pensez donc : Tel la Méduse, je foudroie celui qui me contemple... OUi, oui, littéralement parlant.

IL suffit que Bergotte me voit une seule fois, et paf ! Ce grand écrivain, reconnu par ses contemporains, couvert de gloire, et attention, hein, ayant écrit une "Oeuvre", digne de ce nom, sans bâcler, quoi, m'aperçoit, et zou : il estime en un éclair que sa vie, son oeuvre, c'est de la crotte, du pipi de chat ! Tout ça à cause de moi ! Cette soudaine évidence, au terme d'une existence chargée d'honneurs, lui est fatale, vous dis-je : Couic ! Il meurt ! ( à cause de moi, donc, et aussi, parce que Marcel ne peut pas s'en empêcher, à cause de bien prosaïques pommes de terres sautées)
Et pourtant, Bergotte écrivait PRESQUE comme Marcel Proust, c'est dire... Oui, vous avez bien lu. Dans la Recherche, par facétie, Proust se parodie lui-même, s'auto pastiche : dans un passage attribué à Bergotte (Anatole France, nous dit-on) ; dans un autre, soi-disant extrait du Jounal des Goncourt. Bien entendu, c'est un clin d'oeil, pour mieux marquer les différences . N'empêche, il devait pourtant apprécier un peu le style de France. !
Mais il est vrai que Marcel, lui, survivra à notre rencontre.
Mon traitement, dans la Recherche, sera singulier jusqu'au bout. J'apparais seul, un peu détaché du reste. Je viens, je tue, et on n'entend plus parler de moi...
En plus, je suis tout petit. Et jaune (mais cela, vous le savez déjà). Extrait d'un tableau de mon Papa, Vermeer, la "Vue de Delft", qui n'est lui-même pas bien grand : 98 x 117,5 cm. Je suis de la taille d'un timbre-poste, quoi.
Vous allez me dire que ce qui fait le génie de Vermeer, ce sont justement ses touches minuscules de couleur ? Que sinon, sa virtuosité, sa technique, l'auraient rendu certes un Grand Peintre de son temps, mais ne lui aurait pas permis d'accéder à l 'immortalité qui est la sienne ? Vous aurez raison.
Les bons bourgeois flamands de 1660 aimaient, chez Vermeer, la "reproduction du réel". Ils aimaient ça parce qu'ils trouvaient que c'était bien peint, voilà tout. Ce qui veut dire que c'était inscrit dans les Codes acceptés par tous, de "peinture ressemblante". Ne parle-t-on pas encore, aujourd'hui, de l'art "photographique" d'un Vermeer ? Dans la vue de Delft, n'admire-t-on pas la précision (tout le tableau est à l'exacte échelle de la réalité), le "rendu" saisissant du ciel dans le reflet de l'eau, le pittoresque des personnages du pemier plan, qui donnent les proportions, et du coup, animent le tableau ?
Oui, oui. Mais le génie est ailleurs. Dans la minuscule tache blanche dans l'oeil de la jeune fille à la perle, qui fait que le tableau décolle... Sans cette tache, oh, le tableau est joli. La pose gracieuse, comme saisie au vol. Les vêtements reproduits exactements... Mais c'est l'infime touche, du bout du pinceau, qui fait que ce n'est plus une jeune fille, mais LA jeune fille que Vermeer nous donne à voir. Le "beau" tableau devient universel. On quitte le réalisme (enfin, celui de l'époque) pour la grâce de l'universel humain. Pour l'art, quoi.
Bon, d'accord pour la Jeune Fille - mais pour moi, petit pan de mur jaune ? Pourquoi ai-je un tel pouvoir cataleptique sur ce pauvre Bergotte? Le syndrôme de Stendhal ?
Ou bien est-ce, là encore, une Malice de Marcel ?
au fait, si Clopine était sympa, elle copie-collerait une ou deux reproductions, histoire de me faciliter le travail, au point où on en est..

Ah, merci, elle est gentille au fond. Bon, je reprends. Ca ne vous semble pas bizarre, à vous, que toute l'oeuvre de Bergotte/Anatole France ne vaille pas même un bout de tableau, un timbre-poste de couleur jaune ?
Et si c'était ce dérisoire même qui était le propos de Marcel ? Ca lui ressemblerait déjà plus, n'est-ce pas ?
S'il nous disait sans nous le dire que l'erreur dramatique de Bergotte, c'est d'avoir allié la joliesse à la précision, certes, mais en respectant le bon goût de son époque ? C'est d'avoir utilisé une virtuosité équivalent à celle de Vermeer, chacun dans son domaine, certes, mais en ne mettant pas, lui, la petite touche de blanc (ou de jaune !!) , le bout de pinceau trempé dans le matériau même, la matière brute qui permet de racheter, de transcender la sécheresse de la technique ? D'avoir sacrifié l'art à la gloire de la virtuosité ?
" Ah ! " s'écrie Bergotte, agonisant sous le poids de cette terrible découverte. "J'aurai donc, moi qui ai connu tous les succès, qui avais tous les outils en main, qui m'en suis servi toute ma vie, j'aurais donc, malgeé tout, raté ma vie ! Ma phrase est bien trop sèche, j'ai bien trop respecté les conventions de mon temps, je n'ai rien bousculé, rien risqué : il s'agissait en fait d'écrire, comme Vermeer a peint ce Petit Bout de Mur Jaune. la vie à pleine pâte, sans se regarder peindre, mais en mettant tout au service, même pas de l'oeuvre mais de l'art ! JE N'AI DONC RIEN COMPRIS ! "
Un peu, mon neveu.
Bien sûr, la tragique erreur de Bergotte, le Narrateur, lui, ne la commettra pas. Seuls des yeux trop pressés, ou rebutés par la difficultés, ne verront que préciosité, joliesse, virtuosité, délicatesse dans la phrase proustienne. A raison, d'ailleurs : "y'en a". Mais ils ne verront pas la pâte humaine : or, "y'en a aussi".
y'en a surtout, n'est-ce pas. Proust ne reculera devant rien. Il parlera de tout, même de ce qui est absolument tabou à son époque. Il sait trop bien que, derrière les petits pans de murs jaunes, on peut trouver, au choix, des bordels, des cabinets d'aisance, voire des cimetières... Et, comme la couleur pour Vermeer, son matériau sera le Temps, au-dessus du style même. Il nous peindra un monde qui est dans le Temps. Il sait, lui, qu'il nous est encore plus compté que la couleur... Et ainsi, il fait accéder la Recherche au Domaine Absolu de l'Art : il a gagné.
Et le pauvre Bergotte a perdu. Je me souviens parfaitement de lui, quand, chargé d'ans, il gravissait à petit pas l'escalier pour aller à l'exposition, sans se douter que c'était avec moi qu'il avait rendez-vous, et qu'il sortait pour la dernière fois Je l'aurais bien prolongé un peu. Mais le Narrateur ne peut pas s'embarrasser de scrupules. Il m'a engagé comme tueur à gages, parce qu'il élimine, l'un après l'autre, tous les faux-semblants qui s'accrochent à lui, comme le liseron s'accroche aux plantes en les étouffant...
Depuis ? Oh, j'ai regagné mes Flandres. Je crois (il faudrait vérifier), que je suis accroché au mur de la Galerie Royale de l'Etat hollandais. Bon, faites gaffe quand même en m'approchant, hein. N'oubliez pas que j'ai un mort sur la conscience.
Au plaisir de vous voir,
Le Petit Pan de mur Jaune
Nota Bene : ah oui, il y eu un visiteur, une fois, qui est venu me regarder, et qui avait TOUT A FAIT la tête et l'allure de Bergotte. Dans un casting, on n'aurait vu que lui. Jean d'Ormesson, je crois que c'est son nom... PS : le Narrateur n'est pas si vache que cela avec Bergotte. Il se demande si, après sa mort, celui-ci ne pourra quand même pas avoir un bout d'accès à l'immortalité. Ses livres sont en effet là, comme des anges, pour rappeler qu'il fut malgré tout écrivain, c'est-à-dire, pour le Narrateur, engagé dans la passerelle qui mène au "divin" : l'art. PPS : je m'en fous, mais je voudrais quand même souligner ce paradoxe. C'est que moi, petit pan de mur jaune, je suis le passage quasiment le plus COURT de toute la Recherche. Eh bien, dès qu'on parle de moi, ce sont les textes les plus LONGS qu'on écrit. Ahahah.

Ceci est parfaitement déraisonnable : Marcel et les Jeunes Filles
Au début, elles sont immatérielles : naissant du pli d'un drap... Oui, la jeune fille, chez Marcel, est d'abord une Passante :
(...) celle qu'on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s'évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse si fluette
Qu'on en demeure épanoui

(...) la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main (Paul Fort, « les Passantes »)

Le Narrateur a pourtant la remarquable faculté de les poursuivre, ces jeunes filles entrevues. Il faut dire que là comme ailleurs, il recherche la volupté. Et qu'elle niche du côté des sources de la Vivonne ou de l'église de Saint André des Champs : une fermière pourrait apparaître. Ou bien dans la femme de chambre qui se laissera faire, moyennant un billet ou un louis. Ou encore dans l'inaccessible et pourtant "facile", à la manière d'une Belle de Jour, Mademoiselle de Stermaria. Mais elles sont si évanescentes : la poursuite se révèle vaine. Et le plaisir qui découle de la quête est, bien entendu, solitaire.
C'est que le Narrateur sait, depuis la lamentable expérience de son prédécesseur Charles Swann, qu'il n'y a pas d'amour heureux. De là à conclure qu'il n'y a pas d'amour du tout, qu'on ne sait jamais qui on aime ni pourquoi, ni si l'on est aimé en retour, il n'y a qu'un pas... Qui demandera quand même environ deux mille pages (superbes) à notre Narrateur.
Si j'essaie de raconter, il faut comprendre que la Jeune Fille, clé du plaisir, est aussi le moyen d'accès à toute la sensualité du monde sensible. A son appropriation. Je vais prendre trois exemples. Le Narrateur n'aura guère, à côté des aventures monnayées, que trois femmes dans sa vie. La jeune Gilberte Swann, fille de Charles, l'hautaine Duchesse de Guermantes , et enfin Albertine (la seule qui couche). Trois, c'est tout... Mais chacune d'entre elles porte en elles les clés de tout un monde, comme la tasse de thé porte tout Combray en elle. En souhaitant les embrasser elles, le Narrateur l'embrasse lui.
Derrière la jeune Gilberte, se déploie le charme de la qualité de "fille de Swann", et des jeux d'hiver aux Champs Elysées. Champs Elysées : ne voyez là rien de grec, de romain ou de snob (pour une fois). c'est juste que le Narrateur allait y jouer dans les contre allées, sortes de jardins publics. Nul doute que l'amour de Gilberte ne découle d'une tentative d'appropriation de ses jeux là. Et puis le garçon est fasciné par la famille Swann, comme un Antoine Doinel, dans un film de Truffaut, tombe amoureux de sa belle-famille.
Procédé constant que cette cristallisation, comme aurait dit Stendhal. Madame de Guermantes, à la fois Duchesse sortie des livres de l'histoire locale de Combray et cerbère gracieux et merveilleusement habillée du Faubourg Saint Germain. Qu'importent son grand front, ses yeux un peu globuleux, son nez busqué. le Narrateur sera à ses genoux, comme un troubadour à ceux de sa dame. Et là, visualisez la moue de Monica Bellluci dans Mission Cléopâtre : vous aurez un peu la mine dégoûtée de Madame de Guermantes quand elle croise notre narrateur amoureux d'elle et posté dans la rue, pour l'apercevoir !
Et Albertine. Ah ! la NOURRISSANTE Albertine ! Elle porte en elle toute la petite bande des jeunes filles en fleurs, celles qui se promènent sur les planches de la plage de Balbec. Insolente, vivace, salée, bleuâtre, remuante et libre comme une journée d'été, de plage normande. A travers elle, le Narrateur saisit ce qu'il désire ardemment. Faire partie du joli groupe qui fait du vélo, saute au-dessus des chaises longues où des pépés roupillent, rit aux éclats, ouvre grand les yeux, et pourtant bouscule sans le voir le jeune homme solitaire qui marche auprès de sa grand'mère. Magie de la littérature : le Narrateur sera le Grand Ami de toutes, qui toutes le rechercheront. Mais seule Albertine viendra jusqu'à Paris. Seule Albertine deviendra sa maîtresse "officielle" , ayant du même coup le pouvoir de le rendre malheureux.
Parce que, bien entendu, Marcel Proust ne serait pas Marcel Proust si le Narrateur ne se mangeait pas quelques sévères râteaux.
Le principe est simple, et constant. Pour pouvoir fréquenter ses belles amies, le Narrateur doit d'abord renoncer complètement à en être amoureux. Tant qu'il se pâme, elles sont complètement inaccessibles, ou se fichent ouvertement de lui. Ce n'est qu'en se détachant qu'il parvient enfin au statut d'objet de désir (mondain, amical, amoureux). C'est ballot, hein. Devoir, pour pouvoir s'étancher, n'avoir plus soif. Goûter aux mets les plus fins, à la seule condition de ne pas avoir d'appétit...
Ou ne plus le montrer. le Narrateur peut parfaitement feindre l'indifférence... Oui, mais à force de feindre, il devient effectivement indifférent. Cela lui demande plus ou moins de temps, voilà tout.
C'est une solution, notez. Fréquenter enfin les Guermantes, le jour où on s'en fout. Devenir ami de Swann, le jour où celui-ci n'a plus rien à vous apprendre. Et épouser Albertine, comme jadis Charles épouse la cocotte Odette ? Oui, bien sûr, sauf qu'il faut quand même compter avec les aléas de la vie.
Parce que le Narrateur vit avec Albertine ce que Swann a vécu avec son amour, soit, mais en pire. Albertine n'est pas une demi-mondaine, elle n'a pa a priori d'amant, on peut la laisser avec son amie Andrée. Le Narrateur est en effet jaloux, à cause du syndrôme d'abandon (et certaine petite sonnette montant droit de son enfance et le privant du vespéral et maternel baiser n'est pas étranger à cette frustration) . Pour moins souffrir, une seule solution, absolument vaine : boucler l'objet du désir, de peur qu'il ne vous abandonne. La pauvre Albertine va bientôt se trouver ligotée. Devant répondre de ses actes, ses gestes, ses pensées. Une phrase inachevée ? Aussitôt, un tombereau d'interprétations, bien entendu accablantes pour elle, lui tombe dessus. Prisonnière, quoi. Le Narrateur va pouvoir ainsi souffler, voire s'en détacher, puisqu'il la possède ? Passer à autre chose ? Oui, mais pas de bol. C'est le moment précis où Albertine se fait la malle... (littéralement, of course).
Vite, vite, il faut arrêter tout de suite de souffrir. Tant pis. On la cherchera, la ramènera, l'épousera, malgré l'opposition de Maman... Oui, mais patatras ! Albertine meurt, d'accident. La voici définitivement fugitive...
Notre Narrateur pourra juste, dérisoirement, vérifier ses soupçons, maintenant que, grâce à la mort, les langues se délient. Oui, elle était homosexuelle, gomorrhéenne. Oui, elle le trompait tant qu'elle pouvait. Oui, elle s'envoyait en l'air avec la fille des cabines de déshabillage, à la piscine. OUi, elle ne le "valait pas bien". Mais la vérité arrive trop tard. Ca lui fait une belle jambe, de savoir tout cela, maintenant qu'Albertine est morte.
Ah là là, décidément, les jeunes filles en fleurs sont comme les paniers de figues pour Cléopâtre : fournies avec serpent. Il y a ainsi une scène hallucinée au casino, où un docte savant, regardant les Jeunes Filles dansant entre elles, démontre au Narrateur qu'elles sont toutes en train de se faire jouir. Seins contre seins, bas-ventre contre bas-ventre. Un peu comme ces escargots à la jouissance, euh, baveuse ?

Il existe aussi, tant qu'à faire qu'à parler de jeunes filles dévorées par le sexe, une scène abjecte où deux gomorrhéennes profanent le portrait de Vinteuil, père d'une d'entre elles. Encore une scène de voyeurisme, où le Narrateur se planque, immobile et muet...Voyeur pathologique. Bref.
Perverses, donc, les jeunes filles ? Mais si jolies ! La palette de Marcel Proust n'est jamais aussi suave, aussi douce, aussi tendre que lorsqu'il les dessine. c'est bien simple, on dirait du Marie Laurencin ! - Bon, comme, suivant ma résolution, vous n'aurez pas de citation, à moins d'aller voir vous même, de me croire sur parole ou de lire mes commentateurs, je veux bien faire un effort :

ou encore celle-ci, fraîche comme un ânon dans un pré !
Et pourtant (et je finirai, pour aujourd'hui, sur cette question) : Ces jeunes filles en sont-elles vraiment ?
aaaah, voilà une question qu'elle est bonne.
Parce que, quand même. Prenons un cas au hasard (non, pas au hasard évidemment) : Albertine. Déjà, ce prénom, n'est-ce pas. Ne porterait-il pas des moustaches, si on lui enlevait ses trois dernières lettres ?
Et puis, qu'une Albertine Simonet, jeune fille bourgeoise, vienne rendre visite à un jeune homme, la nuit, est-ce plausible ? Qu'elle reste chez lui de longs mois, en donnant toute satisfaction (pages sublimes du Narrateur attirant Albertine dans son lit, d'ailleurs), sans un bronchement de la Mère ? Et ces petites filles qui font des gestes obscènes avec des tuyaux d'arrosage, hmm ? Bon, je n'en dis pas plus, mais le Narrateur, emporté par le vertige de l'apparition de l'(homo) sexualité, en met un peu partout, à la fin, et a une certaine mollesse à rendre crédible tous ces compléments circonstanciels là. Retirons-nous pourtant sur la pointe des pieds...
Parce que notre histoire n'est pas encore complètement finie (de toute manière, je ne raconte que le centième, le millième, alors !) Notre Narrateur, une fois Albertine disparue, est au bord de la faillite complète, n'est-ce pas, jeunes filles en fleurs ou non. Rendez-vous compte de tout ce qu'il a dû écraser, depuis que nous avons commencé... Et applaudissons son courage. Il va lui en falloir, pour, malgré tout, se lever, lui qui ne connaît que l'insomnie (encore de sublimes pages par ici) et a tant de mal à aller vers les autres. Il lui faudra une fois de plus se déplier, une fois de plus enfiler un habit mondain, enfoncer un oeillet blanc à sa boutonnière, s'empelisser pour combattre les courants d'air. IL s'avancera, raide, les yeux si lourds encore perçants... Il s'avancera dans ce Monde si cruel, dérisoire et flamboyant : le sien. C'est pour nous, ses futurs lecteurs, que Marcel fait ainsi marcher son Narrateur, allant à une soirée mondaine comme Dante en Enfer. Je crois qu'à tout jamais, il nous faudra lui en être reconnaissant, non ?
Et pour ce faire, le suivre, pendant qu'il va arpenter les pavés de la cour de l'Hôtel de Guermantes.

le Tendre Amour des Mots

La nuit dernière, ce n'était plus le Narrateur mais mes lecteurs virtuels qui sont venus me rendre visite. Je les ai entendus voleter autour de l'écran de mon ordinateur éteint "- Comment !", venaient-ils me dire comme un fantôme vient tirer les pieds d'un endormi, " tu es en train, sous couvert d'admiration, de réduire la Recherche à une galerie de grotesques, de monstres. Tu nous décris les yeux bistres du Narrateur comme se plaisant à se coller aux trous de serrure, et son regard aigu comme uniquement occuper à délimiter le dérisoire des passions humaines. N'y a-t-il donc aucune beauté, dans ce texte, à part cette cruauté lucide dont tu nous rebats les oreilles ? Ce n'est pourtant pas un sinistre "tableau des Vanités", comme Philippe de Champaigne en peignait au 17è siècle, que cette Recherche. Et puis, Proust suscite des enthousiasmes et des passions, qu'un tableau aussi aride et sec ne saurait déclencher".

Bon, bon, je vais m'expliquer. Monter à la barre, puisque vous y tenez.
Mais d'abord, sélectionnez un peu Tom Waits dans votre e-pod. Un de ces morceaux dont Waits a le secret : une suave mélodie, reprise par un orchestre symphonique aux multiples violons. Une douce montée des cordes, pleine d'émotion à la limite, presque, du sirupeux... Et vlan ! La voix âcre, bluesy, nicotinée et rocailleuse de Tom Waits vient déchirer tout cela, ironiquement. Ironiquement, mais surtout pas faussement. De la beauté se dégage du tout ! L'irruption du rocailleux a ici, la nécessité de l'évidence.
Ensuite, toujours pour vous mettre dans l'ambiance, promenez-vous dans le jardin d'une vieille dame. Ce sera bien le diable si vous ne dénichez pas, dans un coin bien vert, un objet, guéridon, chaise en fer découpée, envahi par le liseron. Vous savez, le liseron : plante ô combien volubile (of course) rhizomée comme aucune autre, si vivace qu'elle recouvre entièrement ses tuteurs, qu'elle étouffera d'ailleurs à force d'embrassements. Les calices des fleurs blanches qui se tournent vers vous ont la joliesse de la simplicité. Et l'objet ainsi recouvert, à la fois lui-même et "autre", sera aussi détourné qu'une oeuvre d'un sculpteur moderne.

Eh bien les phrases de Marcel Proust sont comme des liserons. Elles en ont la force et la longueur, la volubilité, elles courent ici, fleurissent là, s'enfoncent, resurgissent, embrassent à l'étouffée... Les métaphores en sont les calices blancs, un peu vénéneux et teintés légèrement de rose.

Et la cruauté du regard du Narrateur est comme le grain de la voix de Tom Waits. Il rehausse encore la tendresse musicale des accords de violons.
Je partage avec Marcel Proust (et quelques autres...!!) l'amour des mots. Mais lui le transcende ! Cet amour des mots va être son échelle, pour trouver le chemin des coeurs. Oh certes, une Madame Verdurin (par exemple entre mille) va déclencher la rocaille du ricanement... Mais trois domaines préserveront une certaine tendresse dans le regard. Ce seront les sentiments familiaux, les impressions que procure la nature, et l'appréhension de l'Art. Dans ces trois domaines-là, Marcel Proust utilisera avec infiniment de douceur son amour des mots, pour nous décrire ses introspections, ses découvertes, ses trouvailles. Autant il pourra être cynique ici, autant là sa phrase relèvera de la grâce. Dans tous les sens du terme ? Marcel Proust était athée, mais point pour autant si bouché que cela au sentiment du mystique. D'où l'addiction de certains, mais nous y reviendrons.
D'abord, je défie quiconque possède un gramme de sensibilité de sortir indemne de la description de "la mort de la Grand'mère". Pour ma part, ce qui m'a mouillé les yeux, c'est la sublimation du mensonge. Cette fille qui s'agenouille devant sa mère qui agonise. Cette fille ployée qui va mentir. Ce faux serment prêté en plus à genoux, s'il vous plait. "Ta fille te jure qu'elle va te sortir de là". Qu'importe l'entrée grinçante d'un importun, le Duc de Guermantes, venu là par obligation mondaine ? Qu'importe l'égoïsme professionnel des médecins, qui iront quand même dîner ce jour-là ? Le Narrateur dépose les armes, pour le coup. Et empoigne l'archer du violon de sa douleur.
Très habilement, dans la Recherche, Proust oublie les griefs familiaux, dont il avait essayé de se réparer dans Jean Santeuil. IL placera sa famille dans un arrière-plan tendre. Les petits défauts relevés (par exemple chez la tante Léonie) ne feront pas ricaner, mais sourire. Une grande douceur s'en échappera. Pas dans le même registre que les souvenirs d'enfance d'un autre Marcel, Pagnol celui-là. Le milieu social n'est pas le même, et celui de Proust manque de simplicité. Mais la force évocatrice employée ne laisse aucun doute sur la profondeur des sentiments familiaux du Narrateur.
Le parfum des aubépines, lui aussi, sera empli de suavité. D'ailleurs, à chaque fois que le Narrateur, dans la Recherche, est en face de la nature, que ce soit devant un coucher de soleil, en suivant le cours capricieux de la Vivonne de son enfance, devant un chemin bordé d'aubépines ou devant la mer, la plaine, etc., l'ironie tombe. C'est avec toute la délicatesse dont il est capable que Proust va nous faire voir, par ses yeux, la beauté du monde sensible. J'ai écarquillé les miens, tout grands, en lisant le passage sur les aubépines.

le Jeune Narrateur voudrait pouvoir s'approprier cette beauté de la nature, la "rendre". Son impuissance le conduit à déambuler en brandissant son parapluie fermé vers le ciel, pour épuiser son exaltation. Il sent bien, confusément, qu'agiter un parapluie, ce n'est pas suffisant pour témoigner de la beauté du monde. Il saura choisir son matériau : les mots. Et les mots de Proust ont parfois la densité et la majesté du marbre. ON se sent un tantinet démuni, à côté.
Enfin, le dernier sujet, inépuisable dans la Recherche, où Proust va utiliser tout son talent, toute sa sensibilité, ce sera l'Art. Sous toutes ses formes. Qu'il décrive un morceau de musique, une pièce de théâtre, un palais vénitien, un plat gastronomique, un panier de fruits, une robe de haute couture, un tableau impressionniste ou une miniature persane, le soin accordé à la description métaphorique sera extrême. Juste et précieux.
Proust nous entraînera aussi à la recherche de la langue française. Il est ambigu dans son patriotisme (vu son époque et sa classe sociale, il ne pouvait y échapper), là comme dans son judaïsme et son homosexualité. (Dans la recherche, certains propos pourraient relever de l'homophobie et de l'antisémitisme, un comble !) Mais son amour du français, lui, est indéniable. Il le prouvera dans l'étymologie sur laquelle il s'attarde, sur l'analyse du vocabulaire de sa servante Françoise, gardienne du parler originel, (par ailleur aussi Janus que les autres, mais je ne peux m'arrêter sur tous les personnages !) dans le décorticage du parler diplomatique (Norpois), scientifique" (Brichot), emphatique (les Goncourt), savant (Saniette), voire militaire (dans l'épisode de Doncières). Ces analyses-là échappent aussi, dans une certaine mesure, à l'alacrité des portraits proustiens.
C'est sans doute ce qui fait l'originalité de cette Recherche inclassable. Les croquis fait à la sanguine et à la "'dent dure" du Narrateur coïncident avec la musique si fine de la langue proustienne. Certes, l'admirable vers d'Apollinaire "mon verre s'est brisé comme un éclat de rire", Proust pourrait le faire sien. Mais attention : le Narrateur ne boit pas dans les épais gobelets des tavernes munichoises. Il utilise un verrre en cristal de Murano, un verre à pied qu'on fait lentement tourner entre ses doigts, avant de le porter aux lèvres.
Comment s'étonner, alors, de l'addiction de certains lecteurs, qui iront jusqu'à adopter des comportements de groupies (collectionnant les manteaux de Proust, pourquoi pas ses chaussettes !) et iront, en pèlerinage, visiter des aubépines et manger des madeleines ? On a l'impression que les fans oublient l'infernale ironie de Marcel, qui aurait ri au passage de leurs caravanes. Mais on les comprend un peu aussi. Après tout, la Recherche est un livre magique, alors, s'égarer dedans comme dans un labyrinthe est fort possible. Et qu'est-ce que je fais d'autre, depuis tant d'années que j'ouvre encore et encore mes trois volumes désormais fatigués, que de m'y perdre, pour m'y retrouver ?
Indiana Marcel ou le Secret du Temps Perdu, et épilogue.

Tout au long de ce récit, je vous ai promis de vous révéler un Secret. Eh bien, nous y voici. IL faut juste emboîter le pas du Narrateur qui, raidi et fatigué, se présente à la porte des Guermantes, pour une soirée mondaine, une de plus...
Nous avons une petite idée de ce qui nous y attend. C'est que cela fait quelques pages que nous parcourons vaillamment la jungle de la Recherche. D'abord guidés par la tige volubile du liseron : la phrase proustienne, contournée et élégante. Ensuite, en en suivant les ramifications : lianes, troncs noueux, branches poussant partout, végétation exubérante. Le jardin de Combray est devenu une forêt, une immensité verte. De quoi s'y perdre. Une floraison de métaphores, un labyrinthe de personnages récurrents. La marche est difficile, parfois. D'autant que l'attention est happée par les beautés du chemin, pendant que le pied s'égare sur certains sols, boueux d'humus, à l'odeur sexuée et pourrissante. Des scènes flottent, suspendues. Ces singes, là-bas : mais c'est une soirée chez les Verdurin ! Ces perroquets qui exposent leurs couleurs comme autant de joyaux, perchés sur une branche ? Ce sont les aristocratiques cousines, les Guermantes qui, dans leur loge suspendue, à l'Opéra, comparent et admirent le luxe éblouissant de leurs tenues respectives. Un gros boa glisse à ses affaires amoureuses : c'est Charlus, qui frôle le Narrateur. Ainsi apparaissent et disparaissent, tour à tour, d'innombrables scènes aux ressorts identiques, répétées, revécues, ressassées par chacun des héros. Telles ces amours jalouses et maladives dont les protagonistes viennent souffrir devant nous.
Mais cette jungle est ordonnée, architecturée. D'en bas, on ne s'en rend pas forcément compte. Il faut prendre de la hauteur, grimper, percer la canopée, pour contempler le dessin de l'architecte. Comme les mille chemins d'une carte, qui tendraient tous vers cette dernière soirée chez les Guermantes, où le Narrateur, comme un cheval fourbu, s'apprête à entrer.
Ne croyez pas que j'emploie l'image de la jungle à la légère. Le monde de Proust, cette grande bourgeoisie riche, m'est aussi étranger que la forêt amazonienne ou celle de Bornéo. Mais c'est justement la leçon universelle de la littérature : dépasser les limites et les préjugés de la "circonstance", pour toucher à l'humain.
D'autant que nous savons désormais, le Narrateur n'a cessé de nous le démontrer, que son Monde est de la fausse monnaie. Il suffit que le Narrateur croit en quelque chose : il se goure totalement. Tous les miroirs mentent, chez Marcel Proust. Oh, le Narrateur a bien entendu récolté quelques satisfactions. Un exemple ? Ce faubourg Saint Germain si aristocratique, et qui le snobait. N'en maîtrise-t-il pas, désormais, les règles, n'y est-il pas reçu, avec l'aisance élégante d'un Swann ?
Mais c'est sans compter sur notre Narrateur, qui va nous jouer son dernier mauvais tour. La plupart des personnages sont rassemblés dans le dernier tome de la Recherche, comme les suspects attendent Hercule Poirot au salon, au dernier chapitre des romans policiers d'Agatha Christie. Tous les fils sont noués. Ils sont tous là, les princes de Guermantes et les Cambremer, les Gilberte Swann et les Robert de Saint Loup. Sauf qu'ils sont devenus méconnaissables. Rongés par le Temps. Vieillis, déformés, noueux. Blanchies sous le harnais, les belles dames (même si le harnais n'était qu'une parure de bijoux trop lourde à porter). La valse du temps a martelé, impitoyable, son rythme circulaire. Le Narrateur est sous le choc. On le serait à moins.
Perso, c'est à une manifestation anti Sarkozy, et non dans une soirée mondaine, que j'ai ressenti ça, il y a juste un couple d'années. les jeunes gens enthousiastes, souriants, vigoureux, à qui j'avais prodigué des bises chaleureuses un certain soir de mai 1981, s'étaient métamorphosés en adultes fatigués, ressemblant à leurs parents. Que s'était-il donc passé ? 25 ans, tout juste un soupir !
Dans le Temps Retrouvé, non seulement le Narrateur prend douloureusement conscience que le Temps ne fait pas que passer, mais qu'il tue, mais encore il est proprement débarrassé de ses dernières illusions. Ainsi, il croyait incompatibles, à tout jamais,_la famille Guermantes et la famille Verdurin ? Un mariage, un veuvage : et hop ! Voici la mère Verdurin anoblie. Et les côtés de son enfance ? Illusion, là encore. On peut parfaitement, dans la même journée, aller de Tansonville, du côté de chez Swann, jusque chez les Guermantes. Gilberte n'a-t-elle pas épousé Saint Loup ? Et les rêveries inaccessibles, ces jeux érotiques avec des petits paysans, près des sources de la Vivonne ? Mais rien de plus simple ! C'était à portée de main, il suffisait d'étendre les doigts... Mais on ne l' a pas fait , et c'est définitivement impossible. Quelle idée, de fonder sa vie sur l'immuabilité d'un ordre quelconque. Puisqu'on vous le dit, que rien ne tient, que tout se délite, que tout est précisément le contraire de ce que vous croyiez... Que les plus beaux palais des hommes ne sont que du sable.
... Cette Vie ne serait-elle, décidément, que du Temps Perdu ?
Quand on sait avec quelle patiente minutie le Narrateur a écrabouillé, l'une après l'autre, la plupart des illusions humaines, des Grandes Valeurs comme l'amour, l'amitié, le patriotisme, l'altruisme, aux Petites Satisfactions comme le plaisir, la mondanité, le snobisme, on est saisi d'une grande pitié. Tout a été passé à la moulinette, broyé comme le bébé de Jean-Christophe Averty. Et voilà en plus notre Narrateur rattrapé par le Temps ! N'y a-t-il donc aucune rémission, aucun espoir ?
Et c'est là que le Secret va nous être glissé à l'oreille. Chuchoté. Parce que la condition humaine n'est pas si inéluctable... On peut vaincre le temps. De deux façons, même... Chuuutt... Approchez-vous...
Je vais vous le dire, moi, le Secret du Temps Retrouvé.
La première façon de vaincre, c'est la réminiscence. Oui, oui, vous le connaissez tous, le coup de la madeleine. Eh bien, c'est elle ! Vous vous souvenez qu'il y a un instant, le Narrateur titubait sur les pavés de la cour, avant d'entrer ? C'était encore elle ! Et le Narrateur vivra une troisième réminiscence, au beau milieu de la recherche ; grâce au tissage d'une serviette de bain et au tintement d'une cuillère à café...
Les réminiscences abolissent le temps. Pas comme dans une impression de "déjà-vu", même si certaines caractéristiques sont communes aux deux phénomènes : à savoir que cela vous tombe dessus (ou non) à n'importe quel moment, grâce à n'importe quoi. Que c'est indéfinissable, et que si on s'acharne à poursuivre et expliquer la sensation, elle s'amenuise, s'effiloche et disparaît. Que c'est fugace, et qu'il faut donc se plonger dedans, se concentrer, fermer les yeux. Alors seulement la réminiscence va abolir le temps passé entre les deux sensations : la présente et l'enfouie, la disparue remontée ainsi des profondeurs où elle était engloutie. Vous croquez une biscotte trempée dans du thé, et voilà que votre "moi" de 8 ans, dans la chambre de votre Tante Léonie, réapparaît, et avec lui tout Combray. Vous vous séchez le visage, et voici que vous êtes devant la fenêtre ouverte du grand hôtel de Balbec, et que vous vous apprêtez à aller croiser des jeunes filles en fleur. Vous titubez sur les pavés disjoints d'une cour, et voici que la place Saint Marc, à Venise, surgit à son tour.
Perso, c'est l'odeur spécifique d'une colle qui m'a servie, une seule fois, de madeleine ; je croyais qu'il s'agissait d'un livre, mais en fait c'était la petite mallette où je rangeais les vêtements de ma poupée Barbie, à six ans. (en ce temps là, les petites filles n'avaient qu'une poupée Barbie ; ma petite voisine en a 12). J'ai revu le crochet doré de la mallette, et puis moi assise devant avec la robe de bal de Barbie à la main, et puis ma chambre jaune autour, et son poêle à bois qui ronflait, j'ai entendu les cris de mes frères dans le jardin et j'ai senti, les yeux toujours fermés, l'odeur de la Maison et la présence de ma mère, dans la pièce à côté.
J'en aurais embrassé Marcel Proust, si j'avais pu, et si j'avais osé.
Le seul petit problème, c'est que ça n'arrive pas tous les jours. Et que ça peut même ne jamais vous arriver du tout. Comme l'orgasme, quoi.
Mais le Narrateur possède encore une arme, la dernière. Imaginez qu'il vous la tend en souriant, d'un sourire lent et inquiet. Imaginez, hein. Parce que le sourire de Marcel Proust, sur les photos... C'est pas ça. Sur la plupart de ses portraits, il fait quand même remarquablement la gueule.
Mais on comprend que son dernier secret n'est pas forcément folichon. Pourtant, c'est le seul. Pour vaincre le Temps, nous dit-il, il faut ne pas le gaspiller. Réserver toute votre énergie, vous appliquer à vous-même toute l'exigence dont vous êtes capable. Et créer. Là est le salut, assorti d'une certaine immortalité. Dans l'art. Dans la création artistique.
Mais évidemment, ça ne va pas se faire aussi facilement que de claquer dans ses doigts. Vous accoucherez dans la douleur, dirait-on. Vous devrez vous enfermer, vous séquestrer, le mot n'est pas trop fort. Renoncer à la légèreté de votre vie. Tapisser votre chambre de liège, vivre comme un hibou reclus et avoir des crampes aux doigts. Vous ne serez même pas sûr d'en voir le bout, avant de mourir. Vous allez vivre pendant des années, à la fois dans l'urgence du temps qui passe, et dans la désespérante lenteur de la création. Mais le salut est au bout, puisque vous y arriverez.
Vous allez écrire la Recherche du Temps Perdu.
Et le livre s'achève là.
Waouh.
Eh bien, je ne sais pas vous, mais moi , devant les derniers mots de la Recherche, je n'ai plus un poil de sec, et ma vue est dangereusement brouillée. Parce que je suis en larmes ! (allez, je le dis je ne devrais pas mais je le dis. Je pleure comme une madeleine.)
Et le phénomène s'est reproduit à chaque fois que j'ai refermé la Recherche, et que j'ai filé faire mon examen de conscience. Certes, je ne possède pas l'orchestre symphonique dont Proust disposait. Je n'ai qu'une guitare à trois cordes, dont l'une n'est pas bien fameuse. Mais l'injonction proustienne vaut pour tous. Il ne s'agit pas de gloire, ou de célébrité. IL s'agit de la seule rédemption possible pour un être humain qui, sinon, est punaisé sans rémission sur le mur du Temps. Et c'est la question de toute vie sur terre : qu'en faire ? Que faites-vous de votre propre vie ? Et cette question-là, voyez-vous, chacun de nous doit y répondre.
EPILOGUE
épisode 1. Un jour, sur le site télérama.fr, un "atelier photos" proposait d'illustrer le thème du Bonheur. Lire la Recherche en est un exemple presque parfait. J'ai demandé à Clopin de m'aider. J'ai disposé, sur un guéridon de jardin, mes trois vieux bouquins fatigués, une assiette au décor géométrique, une madeleine entamée. Clopin a fait la photo, et nous avons gagné l'atelier.
Mais ça ne suffisait pas.
épisode 2. Un autre jour, sur la République des Livres, le blog de Pierre Assouline, un appel était lancé. Une jeune cinéaste cherchait des volontaires pour lire Proust, devant sa caméra. J'ai hésité. Il y avait deux côtés, dans ma vie. Le côté de Beaubec : une demeure entourée, des amours et du travail, un enfant, des potes, une vie. Et le côté des Livres : mon amour des mots, ma passion, ma honte et ma gloire. Je me suis lancée. Véronique Aubouy est venue me filmer à Beaubec. Je n'en menais pas large. Qui, à part Clopin, savait que je lisais Proust ? Habituellement, je le taisais.
Mais les potes présents ont tous joué le jeu. Et quand Clopin, les deux pieds dans son potager, dans sa cotte verte et devant une magnifique rangée de choux, a commencé à lire une page de la Recherche devant la caméra de Véronique Aubouy, les deux côtés de ma vie, que je croyais irréductibles, se sont rejoints. Accessoirement, j'ai de nouveau fondu en larmes. De bonheur, je crois.
Mais ça ne suffisait toujours pas.
épisode 3. J'ai remarqué que, quand la conversation tombait sur Proust, tous se mettaient à parler. Soit pour raconter pourquoi ils lisaient la Recherche, soit, le plus souvent, pour expliquer pourquoi ils ne la lisaient pas. Mais ce livre parlait à tous. J'ai décidé de le raconter.
Pendant ces deux derniers mois, j'ai trimballé chaque jour, partout où j'allais, le cadeau de mes 16 ans, dans un pochon plastique. Dans ma bagnole, près de mon ordinateur, dans ma chambre, sur la table de la cuisine...Je n'ai pas ouvert une seule fois les livres. Je n'en avais pas besoin pour ce que je voulais faire. Mes souvenirs de lecture me suffisaient. Mais j'en avais besoin. J'avais besoin d'eux, de les savoir là. De les sentir, ces trois volumes, désormais un peu déglingues.
Bien sûr, je les ai obtenus grâce à un presque mensonge, un faux semblant de petite fille, ce qui, j'en mettrais ma main à couper, n'aurait pas déplu au Narrateur ! Et puis il y a fort à parier que si ces pages, un jour, tombaient sous les yeux d'un spécialiste, d'un érudit, il hausserait les sourcils et empoignerait son stylo rouge. Mais il y a peu de risques, d'une part, et de l'autre, je m'en fous. il ne me reste plus, en effet, qu'à les dédier, ces modestes pages, à Pierre Assouline et Véronique Aubouy, et à tous mes potes. Et cela va, j'espère, suffire comme cela.
J'aurais enfin réglé ma dette, et mis, au moins je l'espère, Marcel Proust... de mon Côté.


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