Grande sœur
suivi de Houlgate
de Clopine Trouillefou



« Quand tu auras servi chez les autres, tu mépriseras moins ta propre maison ».
Une fois prononcées ces fortes paroles, ma mère boucla la valise écossaise, accompagna ma grande sœur à la gare, au train en partance pour Deauville, et frottant sa joue contre la sienne (notre mère ne nous embrassait jamais vraiment, elle posait d'un côté et de l'autre sa joue contre les nôtres en imitant, ses lèvres touchant l'air, le bruit d'un baiser), lui dit au revoir sans plus de cérémonies.
Ma grande sœur était donc partie travailler, en guise de pénitence (*), pendant ce mois d'août 19.., dans une respectable, nombreuse et surtout riche famille catholique, les V., qui possédaient une « villa normande » à Houlgate.
Une « villa normande » tient tout à la fois du grand pavillon parisien, imbrication de parallélépipèdes, les uns dans les autres, sur plusieurs étages, de faux pans de bois marron, plaqués contre des enduits blancs, et de « décorations » diverses, brise-soleils aux fenêtres, chiens assis en toiture, oeils-de bœufs en pignons, parfois même clochetons ou tourelles. Les très riches ont vue sur la mer de trois côtés, une cour gravillonnée devant, un porche de bois blanc abrité d'un toit de chaume pour pénétrer dans la propriété, un tennis derrière et des « dépendances » transformées en chambres de bonne ou d'amis… Les V., chez qui ma sœur devait travailler, possédaient tout cela, « en grand », à Houlgate : leur villa était l'une des plus somptueuses de toute la côte…
Le contrat de ma sœur impliquait du ménage, un service à table, une aide à la cuisine et une fois par semaine, du blanchissage et du repassage. Femme de service, donc, même si son très jeune âge la faisait plutôt désigner comme « jeune fille au pair », appellation retenue par Madame V. Ma mère comptait fermement sur cet épisode ménager pour, me disait-elle, « apprendre à ta sœur ce qu'est la Vie ».
« Le travail domestique est le premier et le pire de tous. Ta sœur, qui n'est pas capable de laver une paire de chaussettes, va bien devoir s'y mettre. Et puis les riches, tu sais, ça n'est pas facile : ils sont exigeants, près de leurs sous encore pire que les pauvres, durs, méprisants. Ah ! Elle risque d'en baver ! »
Ma mère n'était pas, à proprement parler, réactionnaire, pas au point de souhaiter à tous les jeunes « une bonne guerre », (encore que). L'épisode de mai 68, qui n'avait pas touché ce coin de l'Eure avec autant d'acuité que le boulevard Saint-Michel, ne lui avait arraché qu'une sombre et pour moi sibylline pensée : « mes enfants, il y a eu 36, et puis après 36, eh bien il y a eu 39, alors votre 68, hein ». Mais elle était absolument convaincue de la valeur du travail, et voulait à toute force l'inculquer à celle d'entre nous qui était la plus récalcitrante à cette idée. Ma grande sœur faisait en effet preuve, en la matière, de la légèreté de sa génération, légèreté qui n'a pas encore été égalée …
Il s'agissait donc de mettre du plomb dans la cervelle de cette évaporée.
Passées les trois premières semaines, une « sortie à la mer » fut organisée, officiellement pour nous faire profiter, nous les petits, du bon air, officieusement pour aller surprendre ma sœur chez les V., et vérifier de visu le changement salutaire que le travail avait dû opérer chez elle. Ma mère l'imaginait assez bien les mains rougies, engoncée dans une blouse bleu clair, la tête baissée et le dos en compote… « Au pire », disait-elle, « si c'était vraiment trop dur, on arrêterait là l'expérience, et on recueillerait la repentie à la maison. »
Ainsi, avec à main droite un de mes frères et à main gauche moi-même, ma mère se présenta fermement encadrée, cet après-midi là, devant le grand porche de bois blanc abrité d'un toit de chaume, remonta la cour gravillonnée, et se dirigea à droite, vers une des « dépendances » (au demeurant charmante avec sa jardinière fleurie au premier étage), où devait se trouver la chambre allouée à ma grande sœur.
Mais au moment où nous allions entrer dans le bâtiment, boum ! ma sœur nous rentra dedans , tant elle mettait de vivacité à en sortir.
Elle était magnifique.
Elle portait un ensemble de tennis que nous ne lui connaissions évidemment pas, tee-shirt immaculé et jupette plissée, un bandeau blanc retenait sa masse de cheveux noirs et bouclés (ma grande sœur avait une chevelure géniale, épaisse et légère à la fois) , et elle tenait une raquette presque plus grande qu'elle (ma grande sœur était toute petite, ce qui la rendait plus féminine encore). Elle était mince, joliment arrondie pourtant, bronzée, et portait une paire de lunettes de soleil du plus bel effet, relevée sur le bandeau blanc…
Le moins qu'on puisse dire, c'est que le travail ancillaire ne la marquait pas beaucoup…
Elle était pressée, « on » l'attendait sur le court de tennis, et ne put nous consacrer que cinq minutes. Mais ces cinq minutes lui suffirent pour nous informer que la famille V. comptait, parmi ses membres, quatre ou cinq grands jeunes hommes, et quelques jeunes filles, cousines ou amies, avec lesquels ma sœur avait apparemment tout de suite sympathisé. Cette jeunesse avait généreusement décidé qu'il était impensable de laisser de côté « la jeune fille au pair », quand il s'agissait d'aller à la plage, de jouer au tennis, de se balader sur la côte ou même d'aller au cinéma le soir. Les corvées ménagères étaient donc faites « en commun », le repassage et le blanchissage oubliés, la cuisine rendue à l'officielle cuisinière, et ma sœur partageait avec les jeunes filles de la maison tenues et séances de coiffure ou de maquillage... Tout allait bien, il ne fallait pas que ma mère s'inquiète, et d'ailleurs, « au fait », si elle le permettait, « le séjour allait se prolonger jusqu'à mi-septembre » : ma sœur était invitée à rester, hors contrat.
Madame V., descendue au jardin pour accueillir ma mère, lui confirma les dires de ma sœur, et la félicita : sa fille était « exquise, n'est-ce pas », et « si bien élevée ». Elle était devenue une véritable amie pour les filles, et les garçons « en étaient tous un peu amoureux, ah c'est de leur âge, non ?». Elle proposa « a cup of tea, voulez-vous ? », qui fut refusée dignement par ma mère et nous raccompagna, très mondaine, jusqu'au porche blanc avec son toit de chaume…
En redescendant vers la plage, je regardais le visage de ma mère : la stupéfaction s'y mêlait à une sorte de dépit exaspéré, et aussi, derrière tout cela, comme une fierté cependant… Elle en restait muette !
Le soir venu, dans mon lit, je repensais à ma sœur, je revoyais le Palais des Mille et une Nuits où elle habitait. J'étais encore très jeune, et son image se confondait presque avec celle de Blanche-Neige, dessinée sur mon livre de contes. Blanche-neige en jupette de tennis, d'accord, mais j'étais confiante : il suffisait d'attendre, et un prince charmant, l'arrachant de notre bicoque du quartier du stade, à B. , l'enlèverait sous les yeux de notre stupéfaite, dépitée et terrible mère !

Clopine Trouillefou
(*) : voir première petite histoire de ma grande soeur


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