Les petites anecdotes amoureuses de Clopine Trouillefou
de Clopine Trouillefou



Chapitre 1 : CQFD

Si je veux parler de mes amours, je dois évoquer mon père. Déjà que je patauge … Mais j'ai lu Freud, Jung, Reich, et entendu Lacan (et maintenant Roudinesco) causer dans le poste. Donc, je sais qu'il faut commencer par le Commencement : Papa.
Bien entendu, dans mon cas, y'a pas d'Papa. Un Père, oui. Tissé jour après jour par ma Pénélope de mère, dont il était le mari. Je me suis parfois dit qu'il aurait mieux valu qu'il ne soit pas directement là : j'aurais pu l'imaginer. Mais il était incontournable, hélas. Assis tous les jours à table. Les yeux rivés sur la télé. Avec des grands slurps quand il avalait sa soupe.
Bon je vous préviens : je ne suis pas Cosette. Je me rends bien compte qu'une fille respectueuse ne devrait pas évoquer avec autant d'amertume un homme qui, de l'avis de tous, a rempli raisonnablement, et plutôt bien, ses devoirs sur cette terre. Honnête, travailleur, sobre. Six enfants quand même. Pas mal, pour un sourd. Vraiment sourd : opéré sans anesthésie d'otites répétées dès son plus jeune âge, vers 1918, puis s'enfonçant de plus en plus dans son silence, à cause du bruit des machines à bois qui ont scandé sa vie. A la fin, il était relié à la télé par un casque. Ca ne faisait pas grande différence, notez, à part le côté ombilic monstrueux qui se déroulait tous les soirs dans la salle à manger.
Il existait donc, était là, indubitablement, et payait ma nourriture, mes vêtements, mon lit, mes loisirs, tout cela sorti de son travail, dans son atelier d'artisan ébéniste. M'avait déclarée à la Mairie, comme étant sa fille, conçue à 50 ans. Mais ce qui n'existait pas, c'était une quelconque relation entre lui et moi. Un « nous » quelconque. Ce n'était même pas de l'ignorance. C'était épais comme les morceaux de poireaux qui nageaient lentement le soir dans son assiette à soupe. Irréductible comme sa surdité. Palpable comme le désespoir du monde.
Je ne me souviens que de trois phrases. Les autres sont rapportées par ma mère « elle n'y voit pas clair, ta fille », aurait-il ainsi dit, quand j'avais trois ans. Trois phrases, et deux scènes. La première, autour de la table du soir, endroit où nous nous croisions. J'avais fait (exprès) du bruit, ma mère m'avait punie. Il n'arrivait pas à écouter la télé, à cause de mes bruissements. Il s'est dressé d'un coup, m'a poursuivie dans tout le pavillon avec un tabouret à la main. A hurlé « je vais la tuer ». J'ai trouvé refuge dans la seule pièce qu'on pouvait fermer à clé : les cabinets. Ma mère a arrangé le coup. La seconde scène, sur un quai de gare : « tu as fait pleurer ta mère », m'a-t-il dit. La troisième phrase, à son ouvrier, un jour que j'avais 17 ans et que je traversais la cour devant l'atelier. « Tu la connais ? » lui a-t-il demandé. « Je crois bien que c'est votre fille », lui fut-il répondu.
J'ai vraiment cru qu'il était le meilleur des pères, ou plus exactement que tous les pères étaient ainsi, jusqu'à mes treize ans. Une joue qu'on embrasse une fois par an, le 1er janvier, poussée dans le dos par la mère. Une main qui ouvre un portefeuille, sort précautionneusement quelques billets, nous les donne, à nous les enfants, pour acheter quelque chose « pour la fête des mères ». Un crayon à bois retenu par l'oreille inutile. Une odeur de brou de noix, et de térébenthine. Une cotte bleue. De larges mains d'homme. Ma mère nous faisait remarquer qu'elles étaient intactes, ce qui, d'après elle, était si rare dans le métier, qu'elles étaient à elles seules la preuve d'une habileté peu commune.
On pouvait toujours compter sur ma mère pour combler les trous de l'existence de Dieu.
Bon, maintenant que vous avez tout compris, je peux passer à la première anecdote, qui mettra en scène, bien entendu, un garçon qui était tout, sauf attiré par moi. Comme tous les hommes de ma vie, si vous avez bien suivi ce qui précède… CQFD.


Chapitre deux : Comment j'ai loupé l'homme de ma vie (ça se trouve)

Avant de le voir, j'en ai entendu parler environ 20 000 fois, au bas mot.
Il faut vous expliquer que je traînais pas mal, en ces temps-là, avec Clotilde. Clotilde. Un mètre cinquante cinq d'énergie, de détermination, et un peu plus que légèrement givrée. Moi, j'étais juste un peu moins que légèrement givrée : elle me dominait, donc. Je l'avais rencontrée au café femmes, où elle assénait du haut de ses 20 balais qu'elle ne ferait jamais la pute : plutôt crever. Vu le nombre de foyers DASS dont elle s'était tirée, de familles d'accueil à qui elle avait fait un bras d'honneur, et de l'état légèrement délabré de sa famille d'origine (dont son père, qui l'avait violée à 8 ans), on pouvait lui faire confiance pour savoir de quoi elle parlait.
Ce qui me fascinait, c'était l'aplomb et l'assurance avec lesquels elle jouait la séduction. On s'asseyait l'après-midi, à la terrasse du bar des Fleurs. Elle me disait, au bout d'un moment « tiens, tu as vu le mec, là-bas ? Dans moins d' une demi heure, il est assis à notre table ». Et tout entrait en scène. Les mouvements de ses mains, couvertes de bijoux de pacotille. La lenteur de son regard aux paupières lourdes, qui semblait fixer un point éthéré, au dessus de la terrasse. Le croisement de ses jambes, sous la jupe en jean. J'aurais été parfaitement incapable d'en faire le dixième. Je ne voyais rien, en plus, ne comprenais pas comment, effectivement, le type choisi arrivait dans le quart d'heure qui suivait, ventre à terre. Tout ça devant un café, à trois heures de l'après-midi. Moi, pour draguer un mec, j'avais besoin de la nuit noire, et d'au moins deux grammes d'alcool dans le sang. Quant au maquillage, jupes courtes, bijoux et parfums, j'étais parfaitement incompétente, et j'en avais conscience…
Clotilde riait, en rajoutait pour m'épater. Elle osait tout. Je ne la suivais que de loin, envieuse, admirative, et en même temps inquiète pour elle. Du coup, quand elle était tombée amoureuse de ce « Jean-Marie », cela m'avait rassurée. Un sentiment que je pouvais enfin comprendre, des états d'âme langoureux, de la timidité (bon, le maximum de timidité que Clotilde pouvait atteindre), des scrupules et des atermoiements. J'étais en pays connu.
Mais cela avait entraîné un nombre certain de soirées au Balto, troquet sinistre qui n'avait d'autre avantage que de regarder l'immeuble d'angle où le dénommé Jean-Marie habitait, au 2è étage. Clotilde m'expliquait gravement qu'elle ne pouvait aller dormir sans voir, d'abord, la fenêtre s'éteindre. On passait des plombes à regarder cette foutue fenêtre éclairée, soir après soir, devant des bières, jusqu'à la fermeture. Parfois, Clotilde pleurait un bon coup : Jean-Marie voulait bien coucher avec elle, mais ne la laissait pas entrer dans sa vie, la maintenait fermement dehors. Je consolais Clotilde, mais n'arrivais pas à donner vraiment tort au type. Je crois que j'aurais fait pareil, à sa place. Voyons, Clotilde était à peu près aussi inoffensive, pour un garçon, qu'un loup pour un agneau. Elle avait une manière de retrousser un peu les lèvres, de laisser briller des dents blanches et légèrement espacées, qui témoignait d'une belle vigueur dans la voracité…
Avec tout ça, je n'en savais pas beaucoup plus sur le dénommé Jean-Marie. Oh, les descriptions très minutieuses de Clotilde m'avaient familiarisée avec ses yeux verts « avec un peu de jaune dedans », son mètre quatre-vingt cinq, sa longue veste de cuir marron qui sentait bon, son rire si sonore que les gens paraît-il, s'en retournaient dans la rue et les poils qu'il avait sur les fesses. Je savais aussi qu'il y avait « plein de bouquins chez lui » (mais pour Clotilde, la notion de « plein de bouquins » pouvait s'appliquer à quinze romans de Guy des Cars se battant entre eux sur une étagère), qu'il aimait le jazz et avait une femme dans sa vie, qui ne voulait pas de lui. D'où son célibat approximatif, dirons-nous… Mais de quoi vivait-il ? Mystère. Un soir, Clotilde m'interrogea « Tu sais ce que ça veut dire, toi « situ… situatio… » ?
- « Situationniste ? »
- « Oui, c'est ça. Jean-Marie m'a dit ce midi qu'il était un voyou situationniste. Mais je ne sais pas ce que ça veut dire »
Je n'en savais guère plus. Je connaissais le nom de Guy Debord, mais n'avais pas lu « la société du spectacle ». Je m'étais forgée une image des « situs », comme on les appelait dans les réunions d'extrême-gauche, comme de farfelus essayant de provoquer des « évènements », genre l'assassinat d'Henri IV par Ravaillac.
La République les faisait chier, sans doute parce qu'elle raréfiait les occasions…
Un soir, en route vers le Balto, Clotilde me poussa du coude : « il » était là, assis à deux pas de notre table habituelle ; Je le reconnus aussitôt : la veste de cuir, les yeux verts, les dents sous les lèvres rouges, les cheveux noirs, drus, bretons sans aucun doute… Clotilde commença à se pâmer, même avant d'avoir ouvert la porte. Je la laissai là, ne lui étant donc plus d'aucune utilité, et m'en retournai chez moi.
J'avais surtout trouvé qu'il avait l'air de s'emmerder passablement. Mais rêvais de lui, toute la nuit. Au matin, devant mon miroir, je pris douloureusement conscience que j'étais amoureuse du mec convoité par ma copine, et que je n'avais visiblement pas l'ombre d'une chance d'éveiller un quelconque intérêt chez ce garçon, qui, en plus, rêvait d'une autre pendant qu'il prenait Clotilde dans ses bras.

Je n'étais pas aussi abattue qu'on aurait pu le croire. C'était exactement le genre de plans qui me correspondaient. Le ver de terre amoureux d'une étoile : je commençais donc à me contorsionner, aussi gracieusement que le lombric déterré par la fourche. Que c'était bon, de s'avouer un amour sans espoir !
Clotilde vint « tout me raconter » le midi même, et me proposa de dîner avec eux. Je crois qu'elle comptait secrètement sur moi pour parler d'elle à Jean-Marie, en termes flatteurs. J'endossais donc complaisamment mon manteau de Cyrano de Bergerac, et souffrant délicieusement de l'humiliation, du renoncement et d'une attirance irrésistible, j'allais parler de ma copine au-dessus d'un couscous royal, auquel Jean-Marie fit joyeusement honneur, tout en jouant du genou, sous la table, avec une Clotilde énamourée…
J'étais décidément une amatrice, assistant par hasard à un congrès de professionnels de la séduction : Jean-Marie en connaissait visiblement un bout sur la question, et s'en amusait comme un petit fou, brillamment secondé par une Clotilde survoltée. C'aurait été dommage que personne ne profite du spectacle !
Je passais bien entendu la nuit suivante à pleurer. Comment vivre, alors que je n'existais pas plus pour Jean-Marie que la suivante Cléone pour Oreste, dans Andromaque…
Mais la situation allait bientôt changer.


Chapitre trois : choisir son camp, camarade

Clotilde se désenticha de Jean-Marie dans le même temp où son train corail parcourait le trajet Paris-Bordeaux, où elle partit vendanger. Le nouvel arrivé dans sa vie s'appelait Samuel, avait un regard andalou et maniait le sécateur avec célérité : j'appris le tout sur une carte postale où une croix m'indiquait l'endroit où je pouvais les rejoindre, si je voulais. Mais je préférai rester à Rouen.
Bien sûr, ma décision pouvait avoir un petit goût d'arrière-pensée, style "désormais la voie est donc libre". Mais c'aurait été mal me connaître. Si j'avais réussi à m'avouer, (à moi seule, hein, pas un mot à quiconque !) que Jean-Marie était (vraisemblablement) l'homme de ma vie, j'en concluais sinistrement que cette vie serait aussi fertile que le désert de Gobi, Clotilde sur les rangs ou non. Tant l'idée d'une quelconque relation entre lui et moi semblait aussi réelle qu'un conte de fées. En tout cas, je ne lui adressais pas la parole.
Je n'en parcourais pas moins, soigneusement, les quelques lieux, surtout des troquets, où j'étais susceptible de le croiser. Et si, seule, je n'osais pénétrer dans le Balto, je pouvais à mon tour, cachée dans une encoignure de porte, fixer solitairement la fenêtre éclairée du deuxième étage . J'attrapais des rhumes, debout le soir dans le froid mais, exactement comme le silence, après Mozart, est encore du Mozart, mes éternuements, éructations et reniflements étaient encore le signe de mon amour pour Jean-Marie...
Qui n'en avait cure, me reconnaissait à peine, me saluait d'un petit signe de tête quand par hasard il m'avait dans son champ de vision, (l'air de quelqu'un qui se dit "ah oui, cette fille, comment s'appelle-t-elle déjà ? ) avait l'air en plein forme, et remplissait toujours aussi mystérieusement ses journées d'activités diverses.
Cela aurait pu durer longtemps, si un soir, où mon nez était à la fois levé vers sa fenêtre éclairée et enfoui dans un kleenex, je n'avais entendu sa voix juste derrière mon oreille : "Tiens ? Qu'est-ce que tu fais là, euh... Clopine, c'est ça ? Tu viens prendre un pot au Balto ? "
Jean-Marie rentrait tard chez lui, avait laissé allumé, et me voyant plantée dans mon encoignure de porte, supposait (à juste titre partiel) , que je n'osais entrer seule au troquet. Je le laissais évidemment croire ce qu'il voulut, et le suivis; Assis devant sa bière, Jean-Marie regardait distraitement la nuit noire, derrière les grandes vitres. Le moins qu'on puisse dire était qu'il n'affichait pas une curiosité débordante pour ma personne. Je lui fis remarquer qu'il avait l'air de pas mal s'emmerder. Il me dit qu'on en était tous plus ou moins là. Je lui proposai alors de lui raconter quelques anecdotes, car j'étais très forte en anecdotes. Cela le réveilla ;"Des anecdotes ?" L'idée le faisait sourire. je lui racontais donc, successivement, celle du concierge et du proviseur, de ma mère, de la boîte à cirage et du rôti de porc, celle du curé et des enfants de choeur... Il riait de bon coeur, et du coup, me posa deux ou trois questions, et alla jusqu'à évoquer Clotilde, qui, d'après lui, "serait toujours du mauvais côté du trottoir". Je n'osai lui poser de questions directes, mais le fait est que la soirée fut très gaie, et qu'il me proposa de me rendre visite dès le lendemain, à propos d'un livre dont nous avions parlé.
le plus remarquable fut qu'il tint promesse, qu'il entra dans ma mauvaise petite piaule (qui débordait effectivement, elle, de livres) et dans ma vie, et que, pendant une période de trois semaines environ, nous avons traîné pas mal ensemble. Nous nous promenions en bavardant longuement, jouions à de drôles de jeux intellos (mettre en perspective telle actualité du jour avec telle période historique), évoquions la révolution d'octobre, Trotsky, Cuba et la guerre du Vietnam, Khomeiny et Daniel Cohn-Bendit. Les Fractions Armées Rouges et l 'Action Directe... IL finit par me demander si j'aimais me promener en ville, la nuit, et si j'acceptais éventuellement de l'accompagner. C'était génial, d'autant que j'adorais effectivement cela.
Deux ou trois nuits durant, il sonna ainsi à ma porte vers les trois heures du mat'. S'ensuivirent des balades formidables, avec effractions de porte de cathédrale (qui nous permirent de voir se lever le soleil sur la Seine, du haut d'une des tours latérales, au-dessus de la rosace qui se colorait peu à peu d'or presque liquide), croissants donnés gratoche par les boulangers au travail, place du Vieux-Marché, et dégustés en frissonnant assis sur les ruines de l'ancien cloître, expéditions dans les sinistres zones portuaires. Je rentrais sur le coup de huit heures, me plongeais dans mon lit et dormais d'une traite. Je n'avais toujours aucune idée des buts poursuivis par Jean-Marie, mais je savais juste (et cela me suffisait), que mon instinct ne m'avait pas trompée : je vivais plus fort, près de lui.
Evidemment, le tout dans la chasteté, et l'absence de la moindre étincelle amoureuse, les plus totales. J'avais bien compris que Jean-Marie me traitait comme il traitait son pote Pierrot : comme un camarade, quoi. C'était déjà inespéré.
Un après-midi,Jean-Marie vint me demander un service. C'était un drôle de service. Il s'agissait de savoir si je pouvais, éventuellement, lui servir d'alibi. IL avait fait un casse (je devais me rassurer tout de suite, hein, il n'était pas un truand, il avait juste piqué des trucs chez un connard de prof de fac, qu'il connaissait par ailleurs). Si jamais ça tournait mal pour lui, accepterais-je de témoigner qu'il avait passé la nuit avec moi ?
Je dus avoir la bouche si largement béante, et les yeux si ronds, qu'il en rit franchement, de son grand rire bref et sonore. Allons, les flics n'allaient pas débarquer tout de suite, là, maintenant. C'était une précaution, "au cas où".
Certes, j'avais été brièvement militante à la fédération anarchiste, et, sans être une "active" au sens strict du terme, j'avais ce qu'on appelle une "conscience politique". Mais là, tout se bousculait dans ma tête. Et, tout en disant "oui " à Jean-Marie, -oui, s'il le fallait je jurerais devant un juge qu'il était mon amant, et que nous avions passé telle nuit ensemble, je ne pouvais m'empêcher de me poser des questions.
C'est que je connaissais un peu le prof de philo que Jean- Marie et ses potes avaient été cambrioler. Je n'arrivais pas bien à comprendre pourquoi c'était plus moral de le dévaliser, lui, qui était plutôt sympa, ouvertement de gauche, avait une maison qui accueillait indistinctement amis, relations, élèves et tout un tas de gens, et n'était pas du genre, ni à lâcher des chiens, ni à alerter les flics, plutôt qu'un gros connard de patron de droite. Mais c'était justement son statut de "prof de fac de gauche", qui le désignait comme cible à Jean-Marie. C'était cela qui semblait l'énerver le plus. Qu'on puisse être "de gauche" et posséder une chaîne hi-fi, un gros téléviseur, une enveloppe avec de l'argent liquide dans un tiroir de bureau, et trois toiles de petits-maîtres de l'école rouennaises, assez cotés. D'ailleurs, c'est bien simple : il ne les possédait plus...
Une fois Jean-Marie parti, je constatais que mon coeur avait bien du mal à reprendre un rythme normal. Certes, si j'étais honnête avec moi-même, toute l'histoire du cambriolage, même avec les piètres explications idéologiques de Jean-Marie, me déplaisait souverainement. Je savais parfaitement que la maison de Monsieur N. était plus facile à cambrioler que n'importe quelle autre. Je n'arrivais pas à "sortir de là".
Mais d'un autre côté, et là mon coeur se mettait à chanter, Jean-Marie, par le service même qu'il m'avait demandé, semblait signifier qu'il était tout à fait vraisemblable que nous soyons amants. Alléluia ! Ce qui me semblait impossible lui paraissait si plausible qu'il considérait que des gendarmes, des témoins, des avocats, un tribunal dans son entier pourrait y croire sans l'ombre d'un doute. Voilà qui changeait tout...
J'étais dans un tel état d'exaltation que j'eus du mal à attendre le lendemain soir, pour me précipiter chez lui. Mais nous avions rendez-vous, et j'étais désormais autorisée à entrer chez lui, où il m'invitait à dîner pour bien "tout mettre au point" Après tout, j'avais choisi mon camp, et j'avais donc les privilèges des camarades. Je ne savais pas encore comment, mais j'étais bien décidée à en profiter...
Il m'ouvrit gaiement la porte, il portait un tablier de cuisine jaune, et, me désignant la pièce qui faisait office de salon, salle à manger, bibliothèque et bureau tout à la fois, me proposa de m'installer, pendant qu'il finissait de nous préparer une Omelette. J'attendis patiemment qu'il revienne dans la pièce, et lui déclarai que j'avais "quelque chose à lui dire". Puis, ne supportant pas son regard, je m'approchai de la fenêtre d'angle, celle-là même que j'avais si longtemps contemplé du dehors. Et sans oser me retourner, j'annonçai à Jean-Marie que j'étais amoureuse de lui, d'une traite, sans reprendre mon souffle.
Ca y est, c'était dit, et à part le petit grésillement de la poêle dans le cagibi qui servait de cuisine, le silence régna pendant quelques secondes, dans la pièce.
Et puis j'entendis la voix de Jean-Marie, derrière moi, et il n'y avait aucun doute : il était dans une colère épouvantable. "Tu te fous de moi ?" me jeta-t-il d'une voix si dure qu'il devait avoir serré les dents. Je me retournai. Il était effectivement très en colère, et, serrant les bras sur sa poitrine, il répéta : "Tu te fous de moi, ou quoi ?"


Chapitre quatre : omelette et pieds dans le plat

Jean-Marie ne plaisantait pas, sa voix était sèche, et il avait pris une grande inspiration, comme quelqu'un qui avait pas mal de choses à sortir. J'allais donc souffrir un bon moment. IL était droit et raide comme la justice, les bras toujours croisés. Je ne pouvais littéralement supporter son regard : j'ai donc baissé la tête vers le bout de mes pompes, pendant presque toute la durée du savon.
"- Tu viens me dire que tu m'aimes, sauf que tu me tournes le dos, que tu annonces ça au châssis de la fenêtre. Ca va pas la tête ? Tu joues à quoi ? Bon dieu, je ne connais pas bien les filles, hein, je ne suis pas expert, mais là ça dépasse tout. De toute manière tu dépasses tout. Quand on aime quelqu'un, on essaie d'abord de le séduire avant de lui balancer des trucs comme ça, et toi tu me tournes le dos !! Tu voudrais que je te croies une seule seconde ? Que je ne m'imagine pas que c'est un truc sorti d'une tête malade ? Si tu m'aimes, tu devrais ne pas me quitter des yeux, bordel de merde ! Tu me prends pour qui ? Tu sais ce que ça veut dire au moins les mots que tu emploies ? "
Bon, ben c'était fait, au moins. J'étais morte.
Jean-Marie, furax, semblait à deux doigts de me foutre un coup de pied au cul et de me fiche dehors... Le grésillement, dans la cuisine, devenait plus fort, et quelque chose, à l'intérieur de ma poitrine, venait de se casser en mille morceaux. Mais Jean-Marie continuait :
"Alors, tu vois, ça va faire quoi ? trois mois, hein, trois mois qu'on se connaît. Tu m'as vu avec Clotilde. Tu sais que pour moi c'est lent ce qui peut se passer avec une fille, qu'il faut... je ne sais pas moi, qu'on se plaise... On n'est pas au fast-food, merde ! T'as essayé de me séduire ? Même pas en rêve t'as essayé... Tu m'as fait croire... Ah merde ! Tiens ce soir là au restau, T'avais passé déjà ta soirée à te planquer derrière les épaules de Clotilde, à la mettre en avant, à te la jouer souris grise. Viens pas me dire que tu pensais déjà à moi, tu me prendrais pour un con.. Et puis après, quand on a commencé à causer ensemble. T'estimes peut-être que tu me faisais la cour ? Tu faisais tout ce que tu pouvais pour que j'oublie même que tu aies un corps. D'ailleurs, vu ta manière de te fringuer, faut déjà le savoir, que tu as un corps, n'est-ce pas ? Vu la façon dont tu le planques... Rappelle-moi : t'as bien trois pulls et deux jeans, et c'est tout, c'est bien ça ? Quand je viens te chercher la nuit, tu sais combien de temps tu mets pour être prête ? Deux minutes et dix secondes ! Tu bas mon pote Pierrot ! T'es la speedy gonzales de l'habillage ! C'est bien simple : si t'étais Cendrillon, tu sortirais en citrouille... Et moi, bonne poire, je me dis - bon d'accord, faut accepter les fantaisies de la nature, prends le bon qu'on te donne. Tu crois que c'est facile pour un mec d'accepter l'amitié, je dis bien l'amitié, chez quelqu'un qu'est a priori une fille, tu crois qu'on les élève comme ça les mecs, qu'on leur laisse de la place pour de l'asexué , tu crois que c'était simple ? Moi mes potes c'est des mecs normalement, et en tant que fille t'es nulle pour moi, non avenue, tu comprends ou non ce que je te dis et tu peux me regarder dans les yeux, j'ai pas honte, moi, je ne vais pas pleurnicher dans les deux secondes..."
Je relevais la tête de la poubelle à pédale où j'étais mentalement planquée, pour lui obéir et le regarder dans les yeux, et bien entendu j'avais les yeux aussi rouges que ceux d'un lapin blanc pris dans les phares, et bien entendu il n'y avait pas un mot qui sortait de la bouche rouge de Jean-Marie qui ne soit l'exacte vérité. Je le savais, que ce type-là était un type bien, qui cherchait chez les gens, obstinément, quelque chose qui me passait au-dessus de la tête, qui me passerait toujours au-dessus de la tête. Ce type-là vivait dans des pièces éclairées, il passait de l'une à l'autre, tandis que j'étais à perpète dans la rue, la rue sombre et noire, à regarder les intérieurs illuminés, à m'imaginer chez l'un, chez l'autre, mais toujours sur mon gentil petit trottoir sombre..
Et voilà que je venais l'emmerder avec mes déclarations, alors déjà qu'il avait fait un rude effort, une exception pour l'espèce d'ovni que j'étais. Je m'étais comportée comme une ogresse de carton-pâte, alors que je n'étais qu'une piteuse Gelsomina. Et encore, sans trompette, hein... Piteuse, oui. C'était bien ce mot-là.
Jean-Marie se radoucissait un peu : "tu comprends bien que je ne peux littéralement rien faire pour toi, Clopine. Déjà que c'est pas facile de ne pas être un salaud avec les filles, alors qu'elles te le demandent presque, ma parole ! Ca m'est déjà arrivé qu'une fille, que je ne recherchais pas, se fourre à poil dans mon lit et m'attende. C'était au moins plus clair que ce tu viens de me faire, plus franc, quoi. Plus honnête. Et bien, tu sais, ce n'était pas une bonne surprise. Je ne fonctionne pas comme ça, moi. Et je croyais que tu le savais, que l'amour, c'est bien autre chose pour moi. Tu le sais, pourtant, bordel, que j'aime une femme "
(il ne précisa pas "une vraie, elle ", se retenant au bord des lèvres, et, vingt-cinq après, je lui suis encore reconnaissante de cette retenue)
"..et que l'amour, c'est comme une omelette : faut casser des tas d'oeufs, ça fait des ravages..."
J'osai l'interrompre : "euh, dis-je en reniflant, d'ailleurs, à propos d'omelette, là, dans la cuisine...."
-"Merde" ! Gueula Jean-Marie, qui revint avec une poêle noircie et un nuage de fumée graillonneuse autour de lui. Heureusement que j'étais enterrée six pieds sous terre, sinon j'aurais culpabilisé. Mais j'étais déjà à mon maximum, là...
-" Bon, reprit-il beaucoup plus doucement, alors on va faire quoi ?" (et je savais bien qu'il ne parlait pas que de l'omelette)
Si je prononçais un seul mot j'allais sangloter jusqu'à la fin de mes jours. Faire exploser le taux d'humidité de l'air. Battre les statistiques bretonnes.... Ma gorge était douloureuse, à force de contenir la boule de sanglots qui cherchait à monter à la surface... C'est sûr que niveau séduction, debout comme ça à me dandiner désespérément sur mes pompes, le nez et les yeux rouges, les lèvres tellement serrés pour empêcher les larmes (mais les reniflements, eux, étaient bien là) que mes dents rentraient dedans, je devais atteindre un score carrément négatif. Vers les - 350 000 points, au flipper...
La poêle à la main, Jean-Marie continuait à m'expliquer "la femme que j'aime, tu sais, elle ne veut pas de moi, elle veut que j'aie un boulot, je ne sais pas moi, que je sois inspecteur à la CAF ou une connerie comme ça, c'est te dire si c'est impossible nous deux. Ben pourtant je l'aime, je ne sais pas si tu sais ce que ça veut dire. Je peux passer des heures près d'elle, à rien dire, à rien faire, à la voir tourner les pages de Paris match. Un jour, sur une plage, j'ai passé trois heures à regarder son genou. Rien que son genou, tu comprends ça ?"
C'était sûr que non, évidemment. L'honnêteté m'obligeait à reconnaître (et c'est hélas toujours vrai aujourd'hui), qu'un genou, même celui de l'être tendrement aimé, ne pouvait retenir mon attention plus d'un quart d'heure maxi. Et encore, à condition qu'il se passe des choses avec, hein...
Les sanglots commençaient à déborder...
Jean-Marie posa la poêle doucement sur la table, et se tut en me regardant. Si en plus, il avait pitié, là, je n'existerais définitivement plus. Y'aurait une lumière verte, un tsswwwiiiing, et ce serait comme si mon corps n'avait jamais été là..
Mais il me posait une question "Bon, Clopine, allez, dis-moi, qu'est-ce que tu peux m'apporter dans le genre fille ? Et évite la bouffe, hein. Personne ne sait faire la cuisine comme ma mère, n'essaie pas de t'aligner...Allez, trouve quelque chose qui me plaise.."
IL souriait, ce qui me rassénéra un peu. Je cherchais désespérément quelque chose que je savais faire, mais ne pus rien trouver de plus féminin qu'un "je sais lire", que je prononçais à voix basse.
-"tu sais lire" ? reprit Jean-Marie. "Oui, lui expliquai-je, avec ma mère nous faisions souvent des concours de lecture, et je gagnais toujours". Et c'était vrai : j'étais la fille qui lisait le plus vite au monde. Au cinéma, je riais avant tout le monde quand il y avait des sous-titres...
Jean-Marie n'avait plus l'air du tout en colère. Il me souriait même franchement, pendant que je débitais mes conneries de lecture...
"Eh bien", me proposa-t-il, "puisque tu sais lire et que tu m'aimes, voudrais-tu lire un livre pour moi ? A voix haute ?"


Chapitre 5 : comment j'ai lu Guy Debord

Je ne pouvais pas dire "non", alors j'ai dit oui. On a commencé par se confectionner des sandwichs au fromage, pour remplacer l'omelette. J'ai essayé de sécher mes larmes, j'ai pénétré dans la chambre de Jean-Marie sur ses talons. Nous étions placés ainsi : moi, assise sur un coussin bas, qui me forçait à redresser le buste. Lui, étendu sur son lit, la tête dans son bras replié, avec ce sourire de loup qui m'avait toujours donné envie de lui. Il m'indiqua la page, je devais reprendre à la marque.
Je n'étais pas fière de moi, et au début, cela s'entendit vraiment. Je devais lire ce type de phrase :
""Les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé sont en même temps réelles, en ce qu'elles traduisent le développement inégal et conflictuel du système, les intérêts relativement contradictoires des classes ou des subdivisions de classes qui reconnaissent le système, et définissent leur propre participation dans son pouvoir."
Mais l'émotion me submergeait encore, en même temps que le fromage pâteux, que j'avais un peu de mal à déglutir. Cela donnait donc une sorte de bouillie, comme :
"les sausses fluttes chpectac' ulaires - snif - des formes rivaaaalles du pouh voire..."
Et Jean-Marie éclata de rire. je crois qu'on se souvint au même moment, lui et moi, que nous n'avions pas quarante-deux ans à nous deux. Je lui fis une grimace, lui aussi, et je repris en affermissant ma voix :
" De même que le développement de l'économie la plus avancée est l'affrontement de certaines priorités contre d'autres, la gestion totalitaire de l'économie par une bureaucratie d'État, et la condition des pays qui se sont trouvés placés dans la sphère de la colonisation ou de la semi colonisation, sont définies par des particularités considérables dans les modalités de la production et du pouvoir."

Mais à peine la seconde phrase finie, Jean-Marie s'était déjà rapproché, avait déjà, du dos de son index, remonté la manche de mon pull et caressé mon avant-bras. Sa bouche avait déjà trouvé mon cou, et comme j'arrêtais ma lecture et j'abaissais mon livre, il me dit "non, continue à lire", tout en commençant à me, à se, à nous déshabiller...

...
J'ai lu, j'ai lu, bon sang de bonsoir, j'ai lu tout le foutu bouquin, des phrases comme :
"Ces diverses oppositions peuvent se donner, dans le spectacle, selon les critères tout différents, comme des formes de sociétés absolument distinctes. Mais selon leur réalité effective de secteurs particuliers, la vérité de leur particularité réside dans le système universel qui les contient : dans le mouvement unique qui a fait de la planète son champ, le capitalisme."
Je vous jure que j'ai mis mon point d'honneur à bien articuler, à ne pas quitter la page des yeux, sauf quand cela devenait absolument inévitable, et à reprendre toujours là où je m'étais arrêtée.
Et j'ai tout lu, ça, pas question de faire grâce d'une seule ligne, et la quatrième de couverture, et le nom de l'imprimeur, et le nombre d'exemplaires et le numéro d'impression et la date du dépôt légal. Et ça n'arrêtait pas.... Ah là là. Au petit matin, dieu me damne, je lisais encore, dans les grands bras de Jean-Marie, le coussin roulé dans un coin, le lit défait de partout, la tête sur le parquet et les jambes croisées (par moments...), appuyées au mur...

Le lendemain, j'ai retrouvé avec un certain plaisir la fraîcheur de la rue, en sortant de chez lui, où, nous le savions tous les deux, je ne remettrai jamais les pieds. Il a ouvert sa fenêtre au-dessus de ma tête, m'a hélée "tu oublies ton bien, Clopine !" m'a-t-il lancé, pendant que "la société du spectacle", de Guy Debord, tombait vers moi...

Depuis, j'ai lu, certes, seule ou accompagnée... J'ai lu Marx, et Engels, Montaigne et Michel Onfray. Je peux vous raconter le Mharabatha et vous citer le Président Mao. Vous expliquer l'hédonisme et vous parler de Wittgenstein...
Mais je ne pourrais vous citer, de manière sensée veux-je dire, et sans le livre en main, une seule phrase de Guy Debord, ni expliciter une seule de ses pensées. Je crois bien, le diable me patafiole, que je n'ai pas compris un traître mot de tous ceux que j'ai si soigneusement articulés, à voix si haute, cette nuit-là...
J'ai beau chercher, à la fin de ce récit, je ne trouve pas de morale à cette première "anecdote amoureuse". Sinon peut-être celle-ci : c'est qu'en loupant, ça se trouve, l'homme de sa vie, on devient parfois un petit peu plus, (ce tout petit plus du plaisir partagé), la femme de la sienne.


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