La charrette engloutie
de Claudec



La journée avait pourtant bien commencée. Ils avaient tout vendu à la foire et revenaient à vide, à part les commissions dont les avaient chargé les femmes, comme chaque mois. Elles étaient elles aussi du voyage habituellement mais cette fois, le vétérinaire devant venir pour un vêlage qui s'annonçait mal, le fils était resté à la ferme et du coup sa femme et la mère aussi. C'était aussi bien ainsi puisque tout le monde aurait dû finir le chemin du retour à pied, comme le grand-père et le Bossu

La roue gauche de la charrette, qui donnait des signes de fatigue depuis déjà un moment, avait cédé lorsqu'elle était passée dans un trou plus profond que les autres. D'abord furieux, le grand-père s'était résigné à abandonner son attelage, ne disposant pas des pièces nécessaires, et une réparation de fortune étant hors de question compte de la distance qui restait à parcourir. Il s'était décidé à laisser la charrette sur place, au bord de la route, et avait confié les deux chevaux avec leur harnachement à un fermier proche des lieux de l'accident. Il comptait les reprendre le lendemain en même temps qu'il viendrait reprendre la carriole. Il pourrait se munir des outils nécessaires et se ferait accompagner du fils qui, en bon mécanicien, saurait à coup sûr réparer les dégâts.

Pour l'heure, courbé en avant, appuyé sur son bâton, sa longue moustache grise dégoulinant de pluie en dépit de la protection que lui offrait le rebord de son large chapeau de feutre sans couleurs, il marchait sur le chemin du retour suivi du Bossu, son valet. C'était un pauvre bougre de l'assistance qu'ils avaient recueilli tout gamin il y aurait bientôt vingt cinq ans. Difforme, jamais malade, pratiquement muet, dur à la tâche, il aidait sans rechigner à tous les travaux que les saisons enchaînaient. Pour l'heure, trempé jusqu'aux os sous son béret qui le coiffait comme une calotte, il marchait dans les pas de son maître en portant le lourd cabas garni des achats du matin.

L'orage les avait surpris à la fin de ce long après-midi d'été qui avait été particulièrement lourd et tourmenté. Le ciel s'était couvert par l'ouest de gros nuages gris, violets, rouges et jaunes, pour finir par prendre une teinte plombée, puis d'un noir d'encre, qui avait raccourci la journée d'au moins une heure. Le vent avait emmêlé avec art les longues écharpes bariolées qui s'étiraient jusqu'à l'horizon, d'abord haut dans le ciel, ensuite de plus en plus bas. Dans un premier temps, sa puissance s'y était employée calmement, majestueusement, puis subitement, comme pris de fureur, il avait bousculé les nuées, avait mélangé leurs couleurs avec la démence d'un peintre ne maîtrisant plus sa palette et fondant les colorations les plus somptueuses en un gris terne et violacé. L'air, aussi oppressant que cette teinte, avait d'abord couvert le paysage à la manière d'une chape étouffante, jusqu'à ce que l'énorme nuage uniforme qu'était devenu le ciel se soit enfin décidé à lâcher des trombes d'eau.

La nature s'était pourtant éveillée le matin dans sa couette habituelle de brume légère, d'abord accrochée aux bosquets puis délicatement bue par un soleil qui avait semblé disposé à briller sereinement toute la journée. Maintenant, tout ce qui les entourait était livré sans retenue aux assauts de la tempête. Les arbres abandonnaient au vent leurs plus hautes branches de manière désordonnée et ployaient leur tronc sous le souffle puissant qui les décoiffait. L'herbe elle-même était comme folle, Agitée en tous sens, elle se couchait, se relevait, ne sachant que faire sinon feinter avec plus fort qu'elle. Le poids des lourds épis empêchait les blés de se redresser et des champs entiers avaient cessé leur moutonnement ; vaincus, dévastés par la brutalité des bourrasques et les trombes d'eau qui les avaient comme assommés.

Le grand-père et son compagnon venaient juste de franchir le croisement, à hauteur de la prairie qui s'étend en contrebas de la petite route sur près d'un kilomètre avant qu'elle entre dans les bois C'est alors que les éléments se déchaînèrent encore davantage ; comme jamais de mémoire d'homme ils l'avaient fait.

Ils n'étaient plus qu'à une petite demi-heure de la ferme où devaient les attendre une bonne soupe de viande. C'était samedi et pas un seul ne s'était passé depuis bien des années sans qu'un jarret de veau, un morceau de boeuf ou un travers de porc n'ait été mis à bouillir, lentement, avec de beaux légumes du jardin, fraîchement récoltés. Sans avoir besoin d'en parler, l'un et l'autre y pensaient et se régalaient d'avance à l'idée des tranches de pain trempées de bouillon bien chaud, du chabrol à suivre et de la viande craquante de gros sel. Les femmes devaient d'ailleurs s'interroger sur les raisons de leur retard. Bien que l'heure des retours de foire ne soit pas réglée, elles savaient que rien ne devait les retenir au chef-lieu. Ils partaient toujours avant le lever du jour pour justement être de retour à temps afin de panser les bêtes avant la nuit. Ils auraient dû être rendus depuis déjà un bon moment. Nul doute, ils avaient dû se mettre à l'abri chez l'un ou l'autre de ceux qu'ils connaissaient tous le long de la route, en attendant que la tempête se calme. Peut-être même s'apprêtaient-ils à y souper.

Au lieu de cela, ils luttaient maintenant en terrain découvert. Des rafales leur envoyaient des paquets d'eau qui dégoulinaient le long de leurs vêtements imprégnés comme des éponges. Leurs lourds pantalons de velours côtelé, gorgés, leur collaient aux jambes et gênaient leur marche. Ils pataugeaient, n'y voyant pas plus que s'ils avaient été roulés par les vagues de la mer. C'est en se guidant sur la berme, le long de laquelle coulait un véritable torrent, qu'ils luttèrent contre les éléments pour gagner, faute de mieux, l'abri illusoire des arbres, à l'endroit où la rivière et la route se rapprochent l'une de l'autre, comme pour se disputer un passage marécageux de quelques dizaines de mètres, entre deux collines.

Le tonnerre s'était mis de la partie et il n'était pas prudent de se réfugier là à cause de la foudre, mais ils ne s'en soucièrent point, trop heureux de trouver cet abri précaire. Là où ailleurs, le risque en valait un autre. La route était jonchée de branches arrachées aux arbres, dont certaines, grosses comme le bras, auraient aussi bien pu leur ouvrir le crâne en tombant. Chacun plaqué contre un tronc, ils reprirent leur souffle et attendirent une accalmie pour repartir. La pluie qui tombait toujours aussi drue, poussée par le vent, faisait comme des nappes presque horizontales, courant furieusement les unes sous les autres ; traversées par de fulgurants éclairs, dans un fracas de fin du monde auquel se mêlaient ce qui semblait être des hennissements.

C'est à la faveur d'un de ces éclairs que le grand-père eut la première vision dont il se demanda s'il ne s'agissait pas d'une hallucination. Dans l'obscurité de la nuit tombante accrue par le temps, à travers le rideau de pluie et le maigre taillis qui s'étendaient entre la route et le cours d'eau, à vingt mètres environ de l'autre côté du ruisseau gonflé par l'orage, se trouvait un attelage dont le conducteur semblait lutter pour le faire reculer, sans y parvenir.

Le grand-père attendit l'éclair suivant pour s'assurer qu'il n'avait pas la berlue. Le tombereau était bien là, planté dans le sol jusqu'au moyeu, comme piégé. L'homme, cramponné et comme suspendu à la ridelle de gauche, tentait vainement de faire revenir sur leurs pas les deux chevaux qui étaient attelés l'un derrière l'autre. Celui de tête était déjà enfoncé dans la boue jusqu'au poitrail et le deuxième, dressé sur ses postérieures engluées, prenait appui avec ses sabots de devant sur la croupe de son compagnon de trait pour tenter de se dégager. Mais à chaque effort qu'elles faisaient, les deux bêtes paniquées s'enfonçaient davantage dans le sol mouvant en secouant en tous sens leur encolure et leur crinière. Leurs yeux étaient exorbités, leurs naseaux dilatés fumaient au-dessus de leurs lèvres insensibles au mors, découvrant leurs longues dents entre lesquelles s'échappaient des hennissements rauques.

La pesante benne de bois, montée sur de grandes roues à rayons cerclées de fer, était chargée de sable, et l'eau qui tombait du ciel l'alourdissait encore. En d'autres circonstances le charretier aurait pu, pour l'alléger, la libérer de son contenu en la basculant vers l'arrière, mais il était trop tard. La caisse touchait le sol et cette manœuvre n'était plus possible. D'autant que le mouvement de bascule nécessitant le déplacement de l'attelage vers l'avant, il n'était plus temps d'y songer. De toute façon l'homme n'aurait pu gagner l'endroit où se trouvait le levier. Il avait bien dû y penser mais s'était certainement enlisé lui-même avant d'avoir pu faire cette tentative.

Le grand-père le voyait, qui essayait à la fois de dégager ses chevaux et d'extraire son propre corps du sol, dans lequel il était enfoncé jusqu'au bas ventre. Lorsqu'il parvenait à s'extraire un tant soit peu de la masse gluante en prenant appui sur le tombereau, il était inexorablement happé avec celui-ci et les bêtes par la boue.

Fasciné par la scène et ayant constaté que le Bossu, tout comme lui-même, n'en perdait rien, il assistait impuissant au combat du charretier et des chevaux contre une situation qui empirait entre deux éclairs. Pourtant le tonnerre ne cessait que par courts instants. La fulgurante lumière qui précédait de peu chacun de ses grondements illuminait à chaque fois le paysage, révélant par un enchaînement de brèves images semblables à celles d'un film en mauvais état, le drame qui était en train de se jouer sous leurs yeux. Même une aide de leur voix, qui eut pu rassurer le malheureux homme immobilisé par la terre lui montant maintenant jusqu'au ventre, était interdite tellement le bruit du vent et de la pluie dans la végétation environnante était assourdissant. Seul celui du tonnerre parvenait à le surpasser.

Le charretier ne les avait pas vus, occupé qu'il était par sa besogne et incapable de maîtriser ses bêtes. Les pitoyables animaux, fous de terreur, aggravaient la situation de leurs mouvements désordonnés. Chacun avait pour effet d'enfoncer l'attelage un peu plus profondément dans la terre, comme si une force maléfique, descendant du ciel lui appuyait dessus pendant qu'une autre, non moins diabolique le tirait vers le bas. L'homme, qui tentait encore quelques instants auparavant de les diriger, était en train de subir le même sort qu'elles. Maintenant dans la boue jusqu'à la taille, il avait abandonné les rênes à ses chevaux qui, cherchant à se cabrer s'enfonçaient de plus belle. Tout se passait très vite maintenant et c'est lorsqu'ils virent l'homme abandonner les traits et se détourner des chevaux pour tenter de sauver sa propre peau que le grand-père et son valet, jusqu'alors hypnotisés par le spectacle, décidèrent, sans se consulter, de tenter de le rejoindre pour lui porter secours.

Passer au travers du taillis marécageux qui les séparait de l'attelage ? Il n'y fallait pas songer ; ce n'étaient que trous d'eau profonds, disséminés parmi les vergnes, les saules et les touffes de carex. De toute façon, le cours d'eau en crue leur barrait le passage. Ils n'auraient pu se rapprocher des lieux de la tragédie que pour y assister de plus près mais toujours impuissants, au risque de tomber à l'eau, d'être emportés par le courant et de se noyer eux-mêmes. Ils se dirigèrent donc vers l'amont par la route, comptant prendre le chemin qui en partait non loin de là et les mènerait jusqu'à un ponceau. Si le torrent qu'était devenu le petit cours d'eau ne l'avait pas emporté, ils pourraient l'emprunter pour franchir le ruisseau puis longer celui-ci et en descendre le cours sur son autre rive, jusqu'au malheureux attelage.

Ils avançaient en luttant contre le vent et la pluie qui se liguaient pour les en empêcher. Le démon semblait s'évertuer à contrecarrer leur intention pour empêcher qu'elle compromette la sienne. Des arbres étaient tombés en travers du chemin, leur barraient le passage et bien que le trajet n'ait pas duré plus de dix minutes ce temps leur parut une éternité.

Ils parvinrent enfin à destination, reconnaissant avec peine des lieux qu'ils connaissaient pourtant fort bien, tant la tempête avait tout bouleversé. Quelques repères leur permirent de s'assurer qu'ils étaient bien là où il le fallait, mais point de charrette et pas davantage de conducteur ni de chevaux. Tout avait disparu comme par enchantement. Si l'attelage avait réussi à s'extraire de là où ils l'avaient vu -ce qui était impossible pendant le peu de temps qu'ils avaient mis pour arriver-, ils l'auraient croisé sur le chemin.

Ils vivaient un affreux cauchemar. Doutant de leurs sens, ils suivirent le chemin sur une cinquantaine de mètres, jusqu'à l'endroit où surplombant la berge plus rien ne l'en sépare, puis revinrent là où ils étaient certains d'avoir vu se dérouler le drame. Ils eurent beau scruter les alentours à travers la pluie qui tombait un peu moins drue ; à la lumière des éclairs qui continuaient de trouer la nuit noire, ils ne distinguèrent rien sur un sol dont la traîtrise se dissimulait sous une surface unie, à peine moins luisante que l'eau qui courait impétueusement à une vingtaine de mètres plus loin. Ils discernèrent tout juste, un peu plus haut, deux ornières : ce qui subsistait des profondes traces que deux roues avaient faites dans le sol, en direction de la bande de terre marécageuse qui, en contrebas, séparait le ruisseau du talus sur lequel courait le chemin.

La petite rivière faisait à cet endroit un large coude dont l'intérieur avait été gagné sur son lit par le déversement de déchets provenant des sablières situées à proximité. Faits d'argile molle et de sable trop gras pour trouver preneur, il suffisait, pour s'en débarrasser, d'en lâcher les chargements sur la pente depuis le chemin surplombant ce dépotoir naturel. Une partie était entraînée par le courant, au grand dam des riverains situés en aval, et quelques heures suffisaient pour que soit résorbé le reste. Tel un monstre insatiable, le sol avalait les chargements qui lui étaient offerts. Tout était absorbé et disparaissait dans des profondeurs insondables et mouvantes à la surface desquelles poussaient à peine quelques joncs. Des touffes de laîche, des roseaux et quelques arbrisseaux croissaient alentour, comme pour dissimuler la traîtrise des lieux.

Trompé par l'obscurité soudaine et probablement plus encore par la violence de la pluie, le charretier quitté sans s'en rendre compte le chemin et engagé ses bêtes dans la pente au lieu de rester sur la crête du talus. Quant à eux affolés par les éclairs et le tonnerre -le cheval attelé dans les brancards poussant son compagnon de tête-, les animaux avaient certainement été entraînés par le poids du tombereau pour être aussitôt emprisonnés par le piège gluant quelques mètres plus bas. L'homme, qui devait marcher à côté de l'attelage en tenant les rênes, avait été emporté et avait été lui aussi fait prisonnier par la boue. Après avoir tenté l'impossible, il avait pu agripper le tombereau et c'est précisément au moment où cela venait de se produire que le grand-père et son valet étaient arrivés pour se mettre à l'abri juste en face, sur l'autre rive.

Ils tentèrent bien de sonder le sol à proximité de l'endroit où avait disparu l'attelage, à l'aide d'un baliveau qui traînait par là, mais ils ne trouvèrent rien : pas la moindre résistance au bout du bâton. Que les disparus se soient enfoncés trop profondément, ou bien que le sondage ait lieu à un mauvais endroit ; comment savoir ? Ils ne pouvaient s'aventurer trop loin, le sol menaçant de les engloutir eux aussi, tant il était détrempé. Le grand-père, resté sur la terre ferme, tendait un branchage auquel s'agrippait le Bossu pendant ses tentatives. En vain. Ils réussirent seulement à se crotter jusqu'au ventre d'une terre collante que la pluie, pourtant encore abondante, délayait avec peine.

Tous deux étaient maintenant plantés là, figés au bord du chemin, comme hypnotisés. Ils ne parvenaient pas à s'éloigner. Ils durent cependant partir. Ce fut le désespoir au cœur, lentement, avec le sentiment coupable d'abandonner à son sort un malheureux auquel ils savaient pourtant qu'il n'était plus temps de porter secours. Nul ne pouvait ni ne pourrait jamais plus rien pour lui ni pour ses pauvres bêtes.

Comme par enchantement, assouvie, la tourmente s'était soudain calmée, le ciel s'était éclairci. Une grande pleine lune souriait benoîtement derrière de gros nuages maintenant clairsemés, qui couraient encore, gonflés d'une pluie qu'ils lâchaient de ci de là par courtes averses. C'était comme si rien de fâcheux ne s'était produit. Le vent avait molli et les grondements de l'orage, qui s'étaient éloignés en même temps que les éclairs, se faisaient plus rares. Bref, la nature avait repris son allure clémente et les hommes allaient maintenant bon train, comme si, outre leur hâte de regagner leur logis, ils voulaient fuir les lieux, encore sous l'effet de l'épouvante.

Aussitôt parvenus à la ferme, le grand-père appellerait les gendarmes qui ne pourraient malheureusement pas faire davantage que lui ; il était désormais trop tard. Un peu plus courbé qu'à l'accoutumé, il marchait à grand pas, suivi du Bossu et tenant à la main le fouet à court manche de bois tressé qu'avait abandonné le diable à proximité du drame, comme pour signer son méfait.


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